‹ Un complot sous la TerreurChapitre 56 sur 124 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Tergiversations de Lepître. — Ses craintes. — Prétextes invoqués pour retarder l'exécution du projet. — Le temps presse. — Efforts de la Reine pour vaincre sa pusillanimité. —Le 1er mars 1793. — '< La Piété Filiale. » — Les cheveux de la Reine, du petit roi, de Marie-Thérèse. — « Poco ama ch' il morir terne. » — « Tuttoper loro. « — Bonnet tricoté par Madame Elisabeth. — Complications extérieures.

Comment un plan si longuement, si mûrement, si sagement combiné ne réussit-il point? Pourquoi, après tant de préparatifs, dût-on en ajourner indéfiniment l'exécution, et finalement y renoncer?

C'est ici qu'il faut faire intervenir la pusillanimité de Lepîtrc.

Tout au rebours de Toulan , de Jarjayes, de Ricard et de Turgy, le malheureux professeur, séduit un instant par la grandeur du projet, ga^ gné ensuite par l'appât d'une grosse récompense.

n'était point d'une trempe à braver les périls d'une telle aventure.

Tant que l'on s'était borné à comploter, à former des plans, à tenir des conciliabules secrets, à discuter des projets, il s'était mêlé avec joie à la conspiration, et son imagination, toujours vive et bardie, lui traçait un tableau magnifique des péripéties, des incidents d'une action qui lui rappelait ses études classiques. Par malheur, il ne boitait pas que de la jambe : son cœur, mal en point, suivait de moins en moins son imagination.

Dès qu'il fallut agir, tout en lui changea. Une prudence excessive, exagérée, bien proche de la peur, l'avait pris aux entrailles. Tremblant, indécis, honteux de sa faiblesse, il hésitait, il tergiversait; jamais l'instant ne lui paraissait suffisamment propice...

C'étaient chaque jour, de sa part, de nouvelles défaites, des atermoiements motivés par les prétextes les plus futiles. iVu besoin il en inventait. Ainsi, il avait promis des passeports aux fugitifs; rien n'était plus aisé pour lui que de tenir sa promesse; il traîna la chose en longueur, invoquant les périls du moment, l'émeute qui, amenant le pillage du sucre et du café chez les marchands de la capitale, faisait, affirmait-il, suspendre la délivrance des passeports et fermer les portes do

la ville (25-28 février 1793). Il oubliait — volontairement — que la loi du 5 septembre et plusieurs autres défendaient, sous peine de mort, de fermer les barrières sans un ordre de la Convention; et, en effet, malgré les cris et les menaces des agitateurs, le Conseil général de la Commune arrêta que, jusqu'à ce que la Convention eût déclaré ses intentions à cet égard, les barrières resteraient ouvertes. Les barrières continuèrent à demeurer libres; quant aux passeports, le Conseil déclara qu'il invitait simplement sa commission à ne les délivrer qu'avec la plus grande circonspection \ — ce qui ne pouvait guère gêner Lepître , alors président de la commission...

Bref, il semblait incapable de coopérer à l'audacieuse tentative à laquelle il s'était associé dans un élan irréfléchi d'enthousiasme. Lui-même en fait l'aveu dans la première édition de ses Souvenirs^ publiée en 1814 sans nom d'auteur ^ Toujours recherché et classique dans l'expression de ses sentiments, il parle ainsi de lui-même et de sa faiblesse : «... Je l'avoue, je ne songeais qu'avec effroi au moment où l'on confierait à

\. Mémoires historiques sur Louis XVII, par Eckard , pp. 425-427.

mes soins le dépôt sacré dont je devais répondre. J'aurais presque dit, comme Enée lorsqu'il s'éloigne de Troie :

Et moi qui tant de fois avais vu sans terreur Et les bataillons grecs et le glaive homicide, Une ombre m'épouvante, un souffle m'intimide; Je n'ose respirer, je tremble au moindre bruit Et pour ce que je porte, et pour ce qui me suit! * »

Il est vrai que plus tard, présenté à la duchesse d'Angoulême, il sut adroitement lui rappeler le temps de la captivité et faire valoir les services qu'il avait failli rendre à la famille royale ; nommé chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, il songea aussitôt à se créer des états de service. De là, une seconde édition de ses Souvejiirs, en 1817. Il y biffa ses imprudents aveux, et tourna à sa gloire tous les incidents de cet épisode. Mais la première édition subsiste et l'histoire en fait son profit.

Marie-iVntoinette comprenait combien les retards apportés par les tergiversations de ce complice compromettaient leur projet. A mesure que le temps s'écoulait les chances de succès diminuaient. Plus on tardait, plus on risquait d'être découvert. La Reine chercha par tous les moyens

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