CHAPITRE XI
Nouveau projet de Toulan et Jarjayes. — La Reine seule peut s'évader. — Sur les instances de Madame Elisabeth, elle consent. — Le sommeil du petit roi. — Elle refuse. — Billet à Jarjayes.
Devant cette impossibilité de mettre à exécution le plan si longtemps caressé clans leur esprit, d'autres hommes que Toulan et Jarjayes eussent peut-être renoncé à sauver la famille royale, se contentant d'avoir accompli leur devoir jusqu'aux plus extrêmes limites. Mais ces deux héros n'étaient point de ces caractères mous et faibles que les revers découragent et que les obstacles arrêtent.
Aussi intrépides que généreux, ils ne croient pas que le dévouement ait le droit de rester stérile. Le premier projet est devenu impossible; soit, ils l'abandonneront, mais à la condition d'en former un autre aussitôt...
Le premier point pour la réussite de ce second projet était d'éliminer celui qui avait été la pierre d'achoppement de la tentative précédente. Lepître mis de côté, par qui le remplacer? Le temps pressait; comment entamer de nouvelles négociations avec un autre commissaire? C'étaient de graves difficultés, et des retards qui, en s'accumulant, ruinaient plus sûrement encore le peu de chance de succès qui restât...
Privés de la complicité deLepître, comment se procurer des passeports? Il n'y fallait point songer; mais d'autre part, en admettant qu'on pût sortir du Temple, les fugitifs seraient bientôt arrêtés, car il était de toute invraisemblance de supposer qu'une troupe aussi nombreuse passât inaperçue.
Ce qu'on ne pouvait tenter pour quatre personnes, était-il impossible pour une seule ? A la rigueur, non. Les prisonniers restants en masquaient et en assuraient la fuite.
C'est à cette conclusion que s'arrêtèrent Toulan et Jarjayes, s'inclinant devant la nécessité.
Qui sauvera-t-on? La personne est désignée d'avance : c'est la Reine. Seule elle semble menacée à cette heure, seule enfin elle possède assez d'énergie et de sang-froid pour seconder l'audace des deux conspirateurs...
Ceux-ci s'ouvrent de leur projet, un peu à elle, beaucoup à Madame Elisabeth. Ils sentent bien qu'ils auront besoin de son aide pour décider Marie- Antoinette à fuir seule, pour amener cette mère à se séparer de ses enfants...
Aux premiers mots, la résistance qu'ils craignaient de rencontrer chez elle se montra vive et opiniâtre. Sans Madame Elisabeth, ils n'en auraient assurément point triomphé, mais celle-ci, avec cette éloquence du cœur, avec cette persuasion si douce, avec cette autorité que lui avaient conquise ses vertus et son angélique résignation, revint à la charge avec tant de persistance ! Elle montra à sa sœur que seule la Reine courait des dangers, que les cris répétés contre « l'Autrichienne » lui faisaient un devoir de songer à son salut. Au nom même de ses enfants, et dans l'intérêt de ces êtres si chers, déjà privés de leur père, elle se devait de ne rien négliger pour échapper à la haine des forcenés qui demandaient sa tête. Le petit roi, la princesse royale, ne trouveraient-elles pas dans leur tante une seconde mère, jusqu'à ce que Dieu, dans sa bonté, les réunisse tous de nouveau, mais hors de la prison, cette fois, sur une terre moins inhospitalière et moins cruelle...
Puis la princesse ajouta qu'elle n'avait vrai-
ment point le droit de repousser les offres de Jarjayes et de Toulan, ni de rendre stérile tant de dévouement... Bref, elle parvint à lui arracher son consentement, et un jour fut désigné pour cette périlleuse tentative.
La fille de Marie- Antoinette, qui aimait peu à revenir sur ces souvenirs, si pénibles et si douloureux, a conservé à l'histoire le récit de ce qui se passa ensuite, et dont elle était Tunique témoin survivant. Elle l'a confié à M. de Beauchesne, qui, dans son remarquable ouvrage intitulé la Vie de Madame Elisabeth^ le rapporte en ces termes* :
« Le jour fut pris, le jour arriva... La veille au soir, la mère et la tante étaient assises au chevet du lit du jeune prince endormi. Sa sœur était couchée aussi, mais la porte de sa chambre était ouverte, et Marie-Thérèse, occupée de l'air rêveur et triste qu'elle avait vu à sa mère toute la journée, n'avait point encore rencontré le sommeil. Elle entendit ainsi les paroles que plus tard elle a répétées. Cédant au sacrifice qu'on lui avait demandé, Marie-Antoinette était donc assise auprès du lit de son fils :
«t — Dieu veuille, dit-elle, que cet enfant soit heureux !