‹ Un complot sous la TerreurChapitre 90 sur 124 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Toulan quitte Paris le 7 octobre. — Neiiilly-sur-Marne. — Passeport antidaté. — Il rentre dans Paris.— Signaux.— Son imprudence. — Recommandation de Madame Elisabeth. — Entrev^ue avec Turgy. — Dernier billet de Toulan. — Dernière réponse qui ne lui parvient pas. — Fuite de Paris. — Corbeil. — Le coche d'Auxerre. — La Charité. — Toulouse.

Tandis que ces* graves événements s'accomplissaient, que devenait Toulan?

Echappé, grâce à son audace inouïe et grâce à un concours heureux de circonstances, aux gens qui venaient l'arrêter, il avait compris cette fois que le séjour de Paris devenait pour lui excessivement dangereux. Il ne se trouverait pas toujours dans une situation aussi favorable^ et s'il était arrêté de nouveau, il lui serait impossible de se soustraire à une condamnation, autant valait dire à la mort.

La plus vulgaire prudence le forçait à partir.

Il n'hésita plus, et dès dix heures du malin, le 7 octobre, le jour même de son arrestation manquée,ilse rendit àNeuilly-sur-Marne, auprès d'un ami. Un passeport, à cette époque, était chose nécessaire pour n'être point traité en suspect, c'est-à-dire incarcéré; il espéra en trouver un dans cette localité.

L'ami auquel il s'adressa réussit au delà de toute espérance. Il rapporta à Toulan la pièce suivante :

AU NOM DE LA RÉPUBLIQUE UNE ET INDIVISIBLE MUNICIPALITÉ DE NEUILLY-SUR-MARNE.

« Nous, maire et officiers municipaux de la commune de Neuillv-sur-Marne , district de Gonesse, département de Seine-et-Oise, certifions que le citoyen François Toulan, natif de Toulouse, département de la Haute-Garonne, âgé de trente-trois ans, taille cinq pieds, yeux châtains, visage ordinaire, front plein, bouche moyenne, et nez écrasé, est bien certainement domicilié propriétaire de cette commune, où il vit retiré depuis environ un an, qu'il est excellent citoyen, en ayant donné des preuves tant à Paris qu'ici, et qu'il nous a déclaré vouloir aller pour aff"aires dans le lieu de sa naissance, passant par Auxerre, Moulins, Clermont, Rhodez, etc., pour assister au partage d'une succession dans laquelle il est intéressé, ce qu'il nous a prouvé par lettres de ce pays : c'est pourquoi nous prions tous nos frères des départements sur sa route, et autres, de le laisser librement passer, lui prêter au besoin aide et assistance comme il le mérite et comme nous ferions sur leur recommandation.

228 UN COMPLOT SaUS LA TERREUR.

Fait en notre Maison commune le sixième jour du mois d'octobre, de l'an 2^ de la République française une et indivisible.

Blancpain, officier municipal. (Un nom illisible.) Hesson, maire; Campion, officier; Benoit, Dulion.

Vu bon par nous, administrateurs du directoire des Districts de Gonesse, le sept octobre de l'an deuxième de la République française.

Baudouin, Brayer, Laurent*.

Toutes les énonciations de ce document étaient fausses, sauf le nom et le signalement du porteur. Toulan n'avait jamais été propriétaire à Neuillysur-Marne, encore moins domicilié, surtout depuis une année. Le prétexte d'une succession à partager était peut-être vrai, bien qu'on ait lieu de croire que cet héritage concernait sa sœur et non lui.

L'ami avait fait antidater le passeport : de la sorte il était censé avoir passé la journée du 6 à Neuilly-sur-Marne, cela lui permettait à l'occasion de nier qu'il connût le mandat d'arrêt décerné contre lui.

Ces précautions prises, Toulan attendit. Il lui en coûtait vraiment de quitter Paris, et les êtres

1. Cette pièce, ainsi que les suivantes, sont extraites du dossier de ïoulan. Archives nationales, W. 400, n" 927.

chers qu'il y laissait, les siens d'abord et ceux qu'il avait fait siens par son dévouement et son affection. Il ne pouvait se décider à s'éloigner...

Au bout de trois jours, n'ayant pas été inquiété, rassuré par cette inaction de la police , il partit ; mais, au lieu de fuir le danger, il se dirigea vers Paris. Fût-ce pour braver encore des autorités dont il s'était si aisément et si souvent joué, fût-ce pour correspondre une dernière fois avec les prisonniers qu'il allait abandonner pour toujours, fût-ce pour ces motifs réunis, il ne résista pas au plaisir d'accomplir cette terrible imprudence.

Rentré dans Paris, il ne se cacha guère. Il courut à sa chambre^ dans le voisinage du Temple^ et là, reprenant son cor, il envoya à Madame Elisabeth les signaux convenus, avec une telle fureur de hardiesse qu'il en effraya la prisonnière.

Elle dépêcha aussitôt Turgy vers lui, Turgy prêt à être renvoyé du Temple par la Commune, et qui venait de lui annoncer l'imminence de cette mesure :

« 11 octobre 1793, 2 heures un quart.

« Je suis bien affligée. Ménagez-vous pour le temps que nous serons plus heureux, et où nous

pourrons vous récompenser ; emportez la consolation d'avoir bien se?'vi de bons et malheureux maîtres. Recommandez à Fidèle de ne pas trop se hasarder pour 7ios signaux. Si le hasard vous fait voir J/"'^ Mallemain, dites-lui de mes nouvelles et que je pense à elle. Adieu, honnête homme et fidèle sujet ^ »

Sans perdre de temps, Turgy alla trouver Toulan. Celui-ci lui raconta les incidents des derniers jours et lui remit pour Madame Elisabeth un billet contenant, outre le récit de son arrestation et de sa fuite, la suprême expression de son dévouement et de sa fidélité. Turgy put encore s'acquitter de cette mission. La princesse lui envoya le lendemain le billet suivant :

a 12 octobre 1793, à 2 heures.

a ... Ceci (un billet) est pour Fidèle. Dites-lui c/ue je suis convaincue de ses sentiments. Je le remercie des nouvelles qu'il me donne ici; je suis bien affligée de ce qui lui est arrivé... '^. »

Mais cette fois Turgy ne put accomplir l'ordre de Madame Elisabeth. Toulan n'avait pas attendu; « Fidèle » ne reçut jamais le dernier billet qui lui

1, Fragmens, par Turgy, p. 279.

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