‹ Un complot sous la TerreurChapitre 97 sur 124 · Elle écrit « Lanriach · texte numérisé non relu

Elle écrit « Lanriach

mon amie Biclielte, et je suis privée de ce plaisir. Je ne sais encore quand je pourrai partir. La maudite tache nous fait bien du tort. Nous avons été à la Convention présenter une pétition que nous avons faite, et, ces joursci, nous avons obtenu Je numéro pour faire nommer qui bon leur semblera pour la faire lever, et j'espère que nous réussirons à lafm.Ta pauvre Bichette est bien fatiguée de tout cela: elle en a sa dose, et plus qu'elle n'en peut porter...

...Mon divorce est prononcé....

...Je suis bien aise que tu aies mangé des huîtres. Si nous en avions eu notre part et que nous eussions bu ensemble, ta bouteille ne t'aurait pas saoulé. Cependant je ne parle que pour toi, car tu ne nous écris pas en homme saoul, il y en a trop long pour cela. Je ne sais combien tu me paieras par vacation pour lire tes écrits. Par la suite, je prendrai un lecteur, si notre moyen nous le permet. Cependant continue, cela nous fait plaisir

Je suis ta cousine avec un bon mal de tête.

23 pluviôse (11 février).

Mon cher cousin, il me paraît que tu parles bien à ton aise que c'est pour notre plaisir que nous courons tous les jours; cependant il n'y a pas bien de plaisir à courir les crottes. Bichette s'y est prise de toutes les manières; elle a suivi la route que Joly lui a indiquée; puisque luimême a écrit dans plusieurs tribunaux pour parvenir à quelque chose. Il voudrait lever cette tache, mais il ne peut sans en être autorisé....

Tu nous dis qu'au milieu de nos fatigues que nous sommes gaies; il s'en faut du tout. Nous le sommes dans de certains cas, surtout quand l'on ferme les portes partout sur nous alors, et que l'on nous fait compter les verrous. A la vérité, quand l'on reçoit une lettre comme celle que nous venons de recevoir, au point qu'elle ne

peut êlre montrée, cela nous fait rire. J'espère que par la suite que tu nous écriras un peu plus proprement, au point que je ne puis la montrer à personne.... Il me paraît que tu nous as écrit après avoir bu un bon coup....

... Je te prie de ne pas m'écrire de si grosses gaietés, parce que je ne puis moutrer tes lettres à personne. Je te dirai que j'ai reçu des nouvelles de mon mari par des députés commissaires de l'île Saint-Domingue. Je n'ai pas reçu de leltre parce qu'il leur était défendu de s'en charger, et eux-mêmes ils ont été pillés de tous leurs effets; ils le connaissent très bien, ils en font un grand récit. Il a une place de greffier en chef au Conseil général et supérieur qui lui vaut 4000 livres par année....

Quelle était cette « tache » dont elle parle ainsi, à deux reprises? Il est difficile de le préciser. Ce qui semble probable, c'est que le propriétaire de la boutique n'avait pas été payé et avait mis une opposition sur ce qu'elle contenait encore. Cette version concorde bien avec ce que disait M™^ Ricard, le 12 décembre, au sujet de la boutique pour laquelle « ou tourmentait » Bichette,et ce qu'elle écrira le 26 pluviôse (14 février).

Ces ennuis n'étaient pas les seuls. On se rappelle que Toulan s'était associé avec un nommé Fondard. La liquidation de cette association n'allait pas toute seule, et la cousine Ricard craignait de n'être pas de force dans cette discussion d'affaire. Elle avait à cœur les intérêts de Toulan; aussi lui écrit-elle à ce sujet le même jour :

Ce '^'.3 pluviôse (11 février).

Mon cher cousin, je ne puis me dispenser de t'écrire sur-le-champ. Bichette a vu aujourd'hui M. Fondu, qu'il allait après la décade prochaine renvoyer tous ses commis, rapport à un décret qui les force de transporter toutes les affaires au département. Ainsi, d'après ce, vois ce que tu veux que je fasse à ce sujet...

... Je crains fort de tout perdre, vu qu'il est ami avec De Visnique. Comme ils sont amis et que je ne suis qu'une femme, ils s'entendront ensemble...

...Envoie-moi une note qui soit bien en forme; je la ferai paraître comme l'ayant trouvée dans tes papiers chez moi. Bichette et ta cousine te souhaitent le bonsoir, mais Bichette t'embrasse.

A mesure que le désir de rejoindre Toulan augmentait chez Bichette, les obstacles se multipliaient aussi et retardaient indéfiniment le départ. Et pourtant les deux femmes n'épargnaient point leurs peines !

Ce 26 pluviôse (14 février).

Mon cher cousin, je suis obligée de t'écrire aujourd'hui parce qu'il faut que tu me rendes réponse de suite à ce que je t'écris. Je suis bien en colère contre le mari de Bichette; cette pauvre diablesse est actuellement au lit, rendue de fatigue. Elle a du chagrin plus qu'elle n'est j^rosse. Cette fichue affaire ne finit pas, malgré toutes les marches que nous avons prises. Nous sommes renvoyées d'un tribunal à l'autre. Aujourd'hui, elle a été payer son loyer, pour tâcher de vendre afin d'en finir. La citoyenne

Bannier lui a donné la note des impositions de deux années, ainsi que tu le verras à la note que je te fais passer. Je te prie d'en faire part à son mari, afin qu'il lui fasse réponse de suite, savoir s'il les a payées et où sont les quittances. Elle est comme une folle de voir comment tout cela se mène. Je l'engage tant que je peux à prendre patience; mais c'est bien difficile.

Je sais bien que, pour ma part, je donnerais bien une pinte de mon sang que cela soit fini pour elle et qu'elle soit tranquille. Si cela durait encore longtemps, elle ne pourrait y soutenir. Ce n'est pas le tout de dire ou de l'écrire : je crois, moi, à sa place, j'aurais renoncé à tout. Elle dit que si son fils n'existait pas, qu'il y a longtemps que ce serait fini d'elle^

Nous avons été hier chez le citoyen Guillioux, au sujet de Fondu. Je l'ai engagé tant que j'ai pu à lui servir dans cette affaire; enfin, il le veut bien ainsi. Sitôt qu^il va être débarrassé, nous verrons à le remuer.

Surtout, fais-moi réponse de suite, afin qu'elle voie à payer ses loyers. C'est au bureau des impositions où on l'a envoyée pour payer. Elle n'a pas voulu rien payer avant que de savoir si tu as payé. Adieu, je suis ta cousine.

Puis vient le relevé des deux feuilles d'impositions.

Année 1791. Contribution ....... 88,17

— — Secours 4 »

AnxNÉe 1792. Contribution 93,5

-— — Secours 4 »

— — Subsist 7 »

Total général 199,3

1. Les époux Toulan n'ayant point d'enfant, le mot fils ne peut évidemment s'appliquer qu'au mari.

Cette lettre corrobore Texplication que nous avons donnée de la « tache ». D'abord, elle établit que Biche tte avait plusieurs loyers à payer, puisqu'on parle de « ses loyers ». De plus, elle a cherché à payer ce qu'elle devait « pour tâcher de vendre afin d'en finir » . Elle ne pouvait pas vendre tant que le propriétaire n'était pas désintéressé. Le propriétaire ou la propriétaire, car il semble bien que ce soit la citoyenne Bannier qui mérite cette dénomination.

On comprend la surprise désagréable qu'éprouva Germaine Toulan, allant porter l'argent de ses loyers, de se trouver en présence d'une réclamation telle que celle qui provenait du Trésor, et surtout d'une réclamation s'élevant à une somme fort élevée, eu égard aux ressources dont disposaient les deux femmes. Avant de faire ce nouveau sacrifice, elles voulurent se renseigner, et Bichette se retira sagement, refusant de payer avant de savoir si son mari n'avait pas déjà acquitté cette dette. Elle savait que le Trésor encaisse, mais ne rend pas.

Bien leur en prit. Les choses qui paraissaient mal tourner pour elles changèrent tout aussitôt de face, et des facilités imprévues succédèrent aux difficultés. Le mois n'était pas écoulé que tous les obstacles disparaissaient comme par

enchantement; Bichette pouvait enfin prendre le coche et aller rejoii^^dre son mari à Bordeaux.

Ce n'est pas sans un serrement de cœur que la cousine Ricard envisage cette séparation. Elle ne peut se rendre à Bordeaux. Elle retournera sans doute à Toulouse, dans sa famille, et cette perspective ne la console qu'à moitié. Elle est triste de ne pas rejoindre son cousin Toulan, plus triste encore de perdre sa bonne amie Bichette.

Mais elle est une femme forte,, et sa mélancolie , bien que sincère , ne lui fait oublier ni le succès enfin obtenu dans le règ-lement de leurs affaires, ni la joie des deux époux qui se retrouveront enfin. La lettre qu'elle écrit à cette occasion est remarquable^ non point par le style, mais par le cœur. On la sent d'une brave et honnête femme.

Le 9 ventôse (28 février) Mon cher cousin,

Je t'annonce bonne nouvelle. Nous sommes victorieux : noire tache est levée et mes affaires sont bien avancées. Dimanche j'emballe mon lit et je fais mes malles. Je t'écrirai le jour que mon amie Bichette va partir. Je compte que c'est un de ces jours de la semaine prochaine. Je vois deux personnes bien contentes; je n'en puis dire au-

tant. Enfin mon tour viendra peut-être : tout mon désir serait de passer par Bordeaux pour vous faire mes adieux et pour vous engager à ^aire route avec moi. Gomme tu vois, les choses sont bien avancées, je n'ai plus besoin des notes des impositions. Elle en est débarrassée et acquittée et elle te dira comment. Ce serait trop long à t'en faire le récit.

Cette amie Bichette n'a plus de chagrin : elle a le cœur bien content. Elle tient son passeport en main et bien en ordre. Avec de la patience on vient à bout de tout. Tous ses meubles sont vendus et comme on peut le désirer. Aujourd'hui ce qui est chez nous se vend, et samedi nous achetons les marchandises que tu nous as mandées. Ils (elles) partiront avec le lit et les malles, ou nous ferons porter le tout au Grand Café, rue Saint-Denis. Ainsi, comme tu vois, tout va bien et j'espère que tu ne seras plus de mauvaise humeur.

Quand tu recevras ta lettre, mon amie Bichette sûrement sera partie, mais pour te tranquilhser je t'écrirai le jour même qu'elle prendva la diligence afin que tu sois sûr le jour qu'elle arrivera. Surtout prépare-lai une bonne soupe et bon vin, et tu boiras pour lors une coupe à ma santé. Sophie t'embrasse de tout son cœur, et Céleste ainsi que la mère Chevalier.

Adieu, nous t'embrassons de tout notre cœur; tous tes amis en font autant.

Je suis ta cousine Ricard.

La femme de Toulan arriva à Bordeaux dans la première semaine du mois de mars.

Les mauvais jours étaient passés. Après une année d'émotions et de périls, les deux époux réunis, rassurés sur l'avenir, allaient retrouver

enfin le repos et la sécurité. Ils l'espéraient du moins.

Leur joie fut de courte durée : trois semaines après l'arrivée de sa femme, Toulan était jeté en prison...

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