CHAPITRE VIII
Germaine Toulan a Bordeaux. — Nouvelles de Paris. — Jugement des complices de Toulan (novembre 1793). — Leur acquittement. — Toulan reprend son nom. — Carte de civisme. — 11 est arrêté le 5 germinal an II (25 mars 179i). — Son interrogatoire. — On le dénonce à Isabeau. — Celui-ci n'en tient pas compte. — Toulan en prison.
Dans sa correspondance avec son cousin, j^jme jiicard avait toujours évité de lui donner des nouvelles politiques. Ce silence était sage, et certainement n'avait pas peu contribué à assurer la sécurité du fugitif.
Des que sa femme l'eut rejoint à Bordeaux, Toulan changea de conduite. Il rejeta sa personnalité d'emprunt et osa reprendre publiquement son vrai nom. Sa baraque seule conserva le nom de Roch Alimeslre. Il cessa d'y habiter, et retourna loger chez le citoyen Babein, dans l'auberge duquel il avait, à son arrivée, fait descendre sa femme.
Qui pouvait motiver de la part d'un homme d'ordinaire si prudent ce qui semble au premier abord une imprudence et une bravade? Sa femme, en lui apportant des nouvelles de Paris, en fut inconsciemment la cause.
Des événements s'étaient en effet passés dans la capitale, depuis le départ de Toulan^ de nature à avoir sur sa situation une influence directe et considérable.
A la suite de l'incident Rougeville-Michonis qu'on a décoré pompeusement du nom assez peu mérité de Conspiration de F œillet^ et au moment oii le procès de la Reine rappelait l'attention sur tous ceux qui avaient été plus ou moins compromis à son sujet, des mandats d'arrestation avaient été lancés contre divers personnages, accusés d'intelligences avec « la famille Capet ».
Dix officiers municipaux furent l'objet de ces poursuites : c'étaient l'épicier Dangé, Lepitre, Nicolas Lebœuf, instituteur, Jean Beugnot, architecte, Germain Jobert, négociant, François Moelle, Bruno, Vincent, Michonis, limonadier, et Toulan.
On se rappelle comment celui-ci sut se soustraire à un ordre d'arrestation; Bruno pareillement s'échappa. Quant à Lepître, Dangé et Lebœuf, ils furent conduits à Sainte-Pélagie, Moelle
et Jobert à l'Abbaye. Vincent, Beugnot et Michonis à la Force.
Quelques-uns d'entre eux figurèrent comme témoins au procès de la Reine, mais leur affaire ne vint devant le Tribunal révolutionnaire que le 28 brumaire (18 novembre).
Ils avaient été conduits à la Conciergerie cinq jours auparavant.
Lepître parut tout fier d'y trouver Barnave, Duport-Dutertre et le supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, le vénérable Emery. Ce voisinage flatteur lui inspira aussitôt l'idée de demander pour conseil Chauveau-Lagarde, le défenseur de Charlotte Corday, de Marie-Antoinette, de Brissot et l'avocat des grandes causes de ce temps; mais la malechance voulut que Chauveau- Lagarde fut ce jour-là empêché de plaider pour Lepître qui se rabattit sur un mauvais avocat nommé Vincent.
On leur avait adjoint comme accusés un sieur Fontaine et sa maîtresse Sophie Lebon, qu'ils ne connaissaient nullement, mais qui avaient été arrêtés pour l'affaire Rougeville. Michonis étant mêlé à cette affaire, on avait réuni les deux accusations, bien qu'elles n'eussent entre elles aucune connexité.
On n'y regardait pas de si près alors; c'était
tant pis pour les accusés si les accusations risquaient ainsi d'être confondues : ce léger inconvénient, qui n'en était pas un d'ailleurs pour Fouquier-Tinville, permettait au tribunal d'agir avec célérité, et ne nuisait point à Taccusation; cela seul importait... Le chevalier de Rougeville, compris avec Toulan et Bruno dans la poursuite, comme eux avait pu se sauver.
Le procès dura deux jours et occupa quatre séances.
Si le fait d'avoir entretenu des relations avec les prisonniers du Temple ou avec Marie-Antoinette à la Conciergerie devait entraîner une condamnation, il est certain que tous ou presque tous devaient être condamnés. Mais il se passa, pour ce procès, une chose à peu près unique dans les annales judiciaires de cette époque.
La Commune elle-même s'employa au salut des accusés. Aucun de ses membres ne déposa contre eux. Si l'on ne put empêcher Mathey, le concierge du Temple, d'en charger quelques-uns et particulièrement Lepitre, en revanche on n'interrogea pas même Tison. Il y avait un parti pris de sauver les municipaux encore membres du Conseil, à commencer par Michonis, et les autres, tels que le professeur, échappèrent derrière eux. Ce n'est pas que leurs avocats eussent bien plaidé.
Le nommé Yincent défemiit si mal Lepître, que celui-ci l'interrompit et prit la parole à sa place. Bien que ce changement ne modifiât en rien une sentence préparée à l'avance, il lui fut loisible de s'en attribuer le mérite. Aussi éprouva-t-il une double joie de s'entendre acquitter, ainsi que ses coaccusés. Ils furent immédiatement mis en liberté.
Michonis seul, contre lequel existaient des charges graves , et qui avait manifestement trempé dans le projet, mal défini ou mal connu, de Rougeville, fut reconnu complice du fait, mais acquitté sur la question d'intention. On n'osa point, toutefois, le relâcher sur-le-champ, et on lui appliqua la fameuse loi des suspects. Il fut condamné à la détention jusqu'à la paix générale (Art. 10 de la loi du 17 septembre) \
Le jugement ne statuait pas sur le cas des fugitifs Toulan, Bruno et Rougeville. Cette lacune prêtait à deux interprétations : on pouvait soutenir soit que, le tribunal n'ayant pas rendu pour eux un verdict d'acquittement spécial, ils étaient exposés à être recherchés encore et condamnés; soit que, aucune condamnation n'ayant été prononcée, et leurs complices absous, leur cause se