‹ Un contemporain aussi, Duchesne, le dentisteChapitre 2 sur 7 · C. PRADIER · texte numérisé non relu

C. PRADIER

DÜCHESNE LE DENTISTE.

.Quæque ipse miserrima Tidi

Et quorum pars magna fui .....

Il y a quelques jours, j’écrivais dans le journa la Chronique, numéro du 22 mars 1857, la préface de cette biographie.

Dans cette préface je parlais des principales phases de l’existence si anormale de Düchesne, . mais sans en révéler les étranges détails. Ce sont ces détails eux-mêmes que j’ai à vous raconter.

Je veux vous prouver, chers lecteurs, ce que je vous ai dit bien souvent moi-même :

Qu'il faut savoir descendre pour savoir monter.

D est deux sortes de lutteurs qui se présentent dans l’arène du monde, deux sortes de navigateurs qui s’élancent sur l’océan de la vie humaine.

Les uns arrivent bottés, éperonnés, ayant pour cette grande bataille çe nerf immense de toute

guerre, l’argent; on leur a donné de l'instruclion. Dieu leur a souvent départi, avec le sang qui est en eux, uneintelligenee au-dessus de celle du vulgaire ; dès que leurs oreilles peuvent percevoir, elles n’ont entendu que des sons euphoniques ; on a pris soin de modeler chaque jour, et peu à peu, leurs esprits et leurs cœurs; endouilietés dans des flots de coton, ils n’ont rien vu des misèrésiiumainès; lorsqu’ils ont voulu. ahOrder la carrière à laquelle on les destinait depuis longtemps, le coffre-fort du père s’est ouvert, la fiancée a apporté le reste, et çetteffiersi terrihle pour ceux quis’embarquentsans hiseuits, n’a ou pour èiix que des vagues caressantes et des brises tièdes et parfumées/Dovant eux, fout^ les portes se sont ouvertes, tous les visages ont souri, toutes les âmes se sont faites généreuses, car n’ayant besoin de rien ni de personne, ils paieraient très-cher un caprice satisfait, un désir assouvi. Vraiment, si rhomme qui arrive ■dans fle telles conditions ne se grandit pas à sa volonté, c’est un imbécile. J’e?cep,{e pourtant celui que les grandes câtaMrnpbes viennent frap-

A l’autre maintenant :

11 est venu au inonde avec des intuitions larges, mais ses langes étaient troués, mais la misère était assise dans la huche à la place du pain, mais il fallait travailler et travailler encore pour la chasser de ce gîte qu’elle s’était choisi sans savoir pourquoi, car elle aurait pu s’arrêter un peii plus loin, à côté; dès lors point d’éducation intime, point d’instruction, le temps manque; bagatelles que les choses de l’esprit lorsque le problème de l’estomac est en jeu ; pensons d’abord à l’apprentissage manuel, quant à l’apprentissage intellectuel on verra plus tard.

.. Donc il est déjà désarmé intellectuellement, car il faut admettre, n’est-ce pas, que dans toute lutte ce sont toujours les mieux armés qui gagnent la bataille.

, Les armés de la vie, vous les connaissez

La force, le génie et la beauté, ces présents

de Dieu,

L’audace et l’habileté, ces dons du diable.

Le nom et la fortune, ces dons légués par les

Le courage et la volonté, ces dons que l’on se fait à soi-même.

Donnez à un seul toutes ces armes, et peutêtre sera-t-il Dieu.

Retirez-les-lui toutes et il ne sera peut-être plus homme.

Et combien parmi nous, pauvres mortels, ont à peine une de ces armes, la plus puissante, mais la plus lourde, la volonté.

Aussi pour celui-là, qui n’a ni la force, ni le génie, ni la beauté, ni l’audace, ni la ruse, ni le nom, ni la clef d’or qui ouvre toutes les portes, comme elles se fermeront hermétiquement devant ses pas 1

Comme, en le voyànt si faible, on le dédaignera; comme, ne redoutant ni n’attendant rien de lui, on restera indifférent à son aspect ; comme les échelons de l’échelle sociale s’écarteront s’il veut essayer à les gravir ; comme la mer sera houleuse pour cet imprudent qui ose s’embarquer sans vivres et sans canons sur une nef aussi frêle et aussi nue qu’une coquille de noix.

Et pourtant cet homme, cet insensé est grisé par des inspirations inconnues, il veut partir

quand même; bientôt la tempête hurle et sa bar* que sombre; alors il rame avec les pieds et avec les mains ; le rivage est à pic, il se cramponne aux aspérités du roc;, il y laisse dg^ lambeaux de ses ongles et de sa vie, mais il monte toujours, et enûn il aterrit.

Eh bien, quel est, de ces deux hommes, celui qui, au départ, était le plus éloigné du but ?..

Quel est celui qui a eu le plus d’efforts à faire pour arriver ?..

Enfin, quel est celui qui a le plus mérité d’être heureux et considéré ?

Ou bien le bonheur et la considération ne s’attacheraient-ils qu’aux vainqueurs d’apparat et aux triomphes faciles ?..

J’avais besoin de cet exorde, lecteurs, et c’est un peu afin de vous dire ces choses sérieuses que j’ai entrepris l’histoire d’un homme qui n’avait rien et qui a tout acquis, qui n’était rien et qui s’est créé et mis au monde intellectuellement, moralement et socialement.

Duchesne est né à Paris, le 26 janvier 1804.

Son père, petit entrepreneur de bâtiments, lisez maçon, ne pouvait, vous en conviendrez, lui

laisser ni nom ni fortune; il ne pouvait même pas lui faire donner de l’instruction. Quant à l’éducation domestique, le cher homme l’eût fait, de grand cœur ; mais je doute que, lorsque l’on dresse des Limouzins à manier Voiseau, on soit très-apte à soigner les premières années d’un enfant. Aussi le père de mon héros comprit-il qu’il ne pouvait garder son fils chez lui, et ce fut chez son parrain, employé à la manufacture des poudres et salpêtres, que fut élevé le garnement dont nous avons à vous narrer les erreurs sociales.

Après cela, le contact des poudres et salpêtres influa sans doute sur le caractère turbulent de cet enfant, qui ne put subir aucune pression, qui ne voulut jamais se courber sous un joug

A douze ans, il commençait son apprentissage de graveur ; mais il faut être longtemps assis dans cette profession artistique, et le jeune Duchesne ne pouvait rester en place ; aussi allaitil flânant à travers Paris, gobant toutes les parades, humant tous les boniments. Un jour, dans un cercle de tireurs de cartes, pn lui avait tiré, d’une façon habile, .. sa montre hors de son

gousset. L’enfant rentra bien penaud. Celte montre était un cadeau de son grand-père qui, en apprenant cela, fît rage et promit à son fîls de lé maudire.... s’il recommençait.

Hélas !.. Duchesne avait du sang de banque dans les veines; c’est l’expression pittoresque dont il se sert lui-même lorsqu’il parle de quelqu’un qui a de l’invention ou de la volonté.

Comprenez-vous cela, lecteurs ? du sang de banque, c’est-à-dire de ce sang généreux, ardent, qui fait tout entreprendre plutôt que de rien manquer, de ce sang qui coula dans les veines des plus grands ou des plus habiles, et non pas' de celui qui se fige dans celles des hommes ordi-r naires, de ces petits bonshommes qui suivent le petit bonhomme de chemin qu’on leur a tracé, espèce que l’on pourrait appeler :

Les -poules mouillées de la civilisation.

Donc Duchesne quitta la Chaise de graveur pour le casier du typographe ; au lieu de travaillèr' assis, il travaillait debout, c’était toujours cela de gagné.

D’ailleurs être debout, c’est être prêt à partir ;

le Juif errant était debout quand ii commença ses tours du monde.

Lorsque ce supplicié immortel fut condamné, le premier arrêt qui le frappa dut être un arrêt de mort.

Mais la mort, c’est l’immobilité pour toujours, c’est le silence, c’est la nuit, c’est l’effrayante torpeur du cadavre, c’est l’immuable sommeil, toutes choses qui nous la font si terrible.

Aussi, le coupable eut sans doute un éclair d& repentir, et Dieu, qui s’en aperçut, commua sa peine.

« Marche, lui dit-il, marche jusqu’à la fin des siècles !.. »

Et nous ne pleurons pas sur

La grande misère Du pauvre Juif errant,

comme nous pleurons sur une tombe qui se ferme.

Ah! si au moment suprême de l’agonie on proposait à chaque mourant de commuer ainsi son dernier supplice, combien préféreraient à l’élernelle immobilité réternelle locomotion ?..

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