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Duchesne, qui n’a jamais refusé à boire à qui que ce soit, ne méritait pas d’être puni à perpétuité comme Asbavérus ; cependant il était loin de passer pour irréprochable aux yeux du prote, chez veuve Courcier, imprimeur, rue du Jardinet, dans le faubourg Saint-Germain, si riverain du Pont-Neuf.
Le Pont-Neuf, ce joyeux Pont-Neuf, ou Miette faisait alors des prodiges et gardait dignement l’héritage de Tabarin, de Bobèche et de Galimafré.
Comme il se portait bien à cette époque, ce pont sur lequel le peuple venait chercher ces francs éclats de rire dont il a perdu le secret! qu’il était séduisant, et que d’ouvriers y ont oublié l’ami Trinquefort qui les attendait au cabaret du coin!
Il est vrai qu’ils y oubliaient parfois aussi le travail, car, hélas ! chaque chose en ce monde a son bon et son mauvais côté.
Duchesne fut de ces derniers; chaque fois qu’on l’envoyait chez les auteurs porter des épreuves, il courait gober Miette ; il passait des heures entières dans son cercle, l’oeil tendu,
cherchant à surprendre les arcanes du grand homme, inscrivant dans sa jeune têle, avec ses merveilleux boniments, cet aphorisme qui l’a immoijalisé.
,« Un escamoteur est pétri du même limon . « qu’un maréchal de France. »
Aussi, combien de fois le prote et le correcteur, le surprenant en contemplation extatique devant le dieu Miette, le prirent par les oreilles qu’ils tiraient de façon à réveiller leur proprié- ; taire, le désillusionné petit Pain-de-Latne.
Pain-de-Laine était un sobriquet que les typographes avaient donné à Duchesne à cause de sa chevelure noire, soyeuse, abondante et crépue, se dressant sur sa tête en tourelle, en pain t e sucre ; une véritable pyramide de cheveux.- Quoi qu’il èn soit, le jeune Duchesne rentrait alors tout penaud à l’imprimerie ; mais là, sa nature insouciante reprenant le dessus, il mettait bien tôt tout l’atelier en verve.
Si, par hasard, il restait morose un pèü trop longtemps, les ouvriers lui disaient ;
-— Duchesne, voyons, conte-nous line sorte,
Une sorte, en langage d’imprimeur, veut dire une bourde, une blague.
Aussitôt, le disciple de Miette bondissait sur le marbre, et, là, commençait, avec des gestes impossibles de vérité, le boniment qu’il afait entendu la veille tomber de la bouche du maître ; et puis venaient les jeux de physionomie, les' tours de carte qu’il lui avait vu exécuter ; ou. bien il confectionnait, avec du papier, des cygnes ou des petits canards, les plaçait sur le marbre, et aussitôt les cygnes et les canards de se mettre .*én mouvement et de marcher aux yeux des com-. positeurs ébahis.
L’ingénieux moutard avait collé sous chaque, canard, avec du suif, une grosse mouche invisible qui le portait sur son dos.
Mais tous ces petits talents ne pouvaient faire l’affaire de l’imprimerie, et il fallut bientôt quitter M“® Courcier pour entrer chez M. Dupont, hôtel des Fermes. Voyez quel guignon, ou plutôt quelle chance était celle de Duchesne: l’hôtel des Fermes était une des dépendances du Théâtre- Comté. Dès ce jour, il ne manqua pas une des séances du célèbre prestidigitateur; mais, en re-
vanche, il s’absenta souvent de l’imprimerie, si bien qu’un beau jour, las d’être grondé pour l’beure à laquelle il arrivait, pour les nombreuses coquilles qu’il laissait passer, pour avoir même composé des phrases d’une parade au lieu de celles de la copie, Duchesne ne revint pas, Ducbesne ne revint plus.
Il avait dix-huit ans ; la prestidigitation l’avait toujours ébloui, fasciné : il s’était dit que celui qui semblait faire chaque jour des miracles devait être assez puissant pour se rendre heureux, et que celui qui escamotait une muscade pouva t bien escamoter sa position sociale.
Voici donc qu’avec une physionomie intelligente, de la verve et de l’audace, notre héros va commencer à jeter le brio de sa vie aux quatrevingt-six départements de la France.
Le voici prestidigitateur ; un sac de militaire sur le dos, il se met en route. Un rappro chement que Miette n’eut pas manqué de faire, c’est que ce sac ne contenait pas un bâton de maréchal de France, mais qu’il contenait, avec d’autres instruments de physique, une baguette d’escamoteur.
Nous avons un cahier de certificats, tous signés et légalisés, qui prouvent que pour cette profes-^ sion son apprentissage fut bientôt fait.
Et pourtant le métier était âpre, difficile, vous en conviendrez, lecteurs, lorsque vous saurez qu’à cet âge où la face n’a pas de rides, il était devenu physionomane ; qu’il lui avait fallu assouplir ses lèvres et son larynx pour être méloglomane, ses mains pour être physicien et jongleur et son épigastre pour être ventriloque.
Combien de travail ou d’aptitude ne lui a-t-il pas fallu pour acquérir toutes ces spécialités qu’il a colportées, du 20 novembre 1825 au 21 octobre 1828, dans les pensionnats, les collèges, les séminaires et même les châteaux de Reims, Amiens, Toul, Trévoux, Abbeville, Arras,Troyes, Dijon, Langres, Montdidier, etc., etc.
Et que de noms honorables ou illustres lui servent de parrains au début de sa carrière.
Le baron de Septenville, maire de la ville de Montdidier, le baron de Vandeuvre.
Mais fournissons quelques attestations.
Duchesne débute à Argenteuil, dans une salle
de danse, avec un grand succès; après trois re • présentations, il repart.
♦ Tenez, il est à Tonnerre :
« J’atteste que M. Ductiesne a donné une soirée à nos élèves où il les a beaucoup amusés par la variété de ses tours d’adresse, ses scènes de ventriloquie, l’imitation du chant des oiseaux, et sa dexié^ rité dans les jeux indiens, des boules d’or-et des anneaux.
« Tonnerre, le 15 février 1825.
«Le principal du collège, officier de l’université,
« G. IlUARD. »
Pauvre principal de collège ! I î
Pauvre officier de l’université !!!
Je plains ce où de tout mon cœur; mais que faire ?.. il est sous mes yeux, écrit de votre docte' main. Hou!!!...
. Le voici, à Amiens, dans un couvent; vous voyez que ce n’est pas le diable que Duéhesne,. et pourtant la supérieure n’est pas encore, en ce moment, bien rassurée sur son compte. :
Mon jeune héros se présente à la grille et demande à donner une séance ; mais un concurrent était là ; il fallait faire des prodiges, il en fit. A un de ses jeux de physionomie, son visage prit
une expression tellement effrayante que la bonne sœur s’évanouit. Grâce à ce petit incident, son triomphe fut assez complet pour qu’il emportât le certificat suivant :
O Nous certifions que M. Duchesne a donné une récréation très-agréable aux élèves du pensionnat des religieuses du Sacré-Cœur,dites de Lpuvencourt, par la dextérité des tours qu'il a faits, qui ont beaucoup amusé.
« Amiens, 28 novembre 1825.
« SŒUR SAINT-JOSEPH, supérieure. »
Bonne sœur Saint-Josephl... la dexlérilê des tours; mais du moins elle est excusable, elle s’était évanouie un instant avant d’écrire cela.
Nous avons vu Duchesne au collège, dans un couvent, suivons-le au château.
« M. Duchesne a donné une soirée chez moi. Toute ma société a été extrêmement contente de son adresse; ses tours sont extrêmement jolis et je suis fort aise de lui donner ici l’expression de notre satisfaction.
« Tanlay, 10 février 1827.