LE MARQUIS DE TANLAY
Enfin, terminons par un nom, grand entre tous les noms, par un nom historique.
«IM. Duchesne a donné une représentation sur le théâtre de mon château, et ses talents et son adresse ont beaucoup amusé ma société.
« A Ancy-le-Franc, ce 2 octobre 1828.
« LE MARQUIS DE LOUVOIS, a pair de France, »
Mais après tous ces triomphes, tous ces bon heurs, que de tristes pages dans son existence !... A Franconville, il trouve à vendre, avec de trèsbeaux avantages, son cabinet à Valladon, qui, à cette époque, exerçait en ce village le métier de tailleur. Le marché se conclut, et voilà notre jeune physicien, sans outils, mais une somme assez ronde sonnait dans son gousset, et il comptait bientôt trouver avec elle à se monter un peu mieux.
Hélas !... dans une chambre à deux lits de l’auberge du Cheval blanc, près Pontoise, il trouva son maître en prestidigitation qui lui escamota... la somme et le vêtement qui la contenait.
Il ne lui restait pour instruments que des cartes, ses doigts, son gosier de ventriloque et la mobilité de son visage.
Un jour, pourtant, après mille misères, il dé-
couvre un trésor, un vieux bouquin ; dans ce livre était un alinéa dont voici le titre :
Moyen d'être incombustible, de se gargariser avec du “plomb fondu, de se passer un fer rouge sur la langue, elc.
Duchesne, c’est l’apôtre de la banque, c’est l’illunainé, le croyant, le fanatique de la religion des chercheurs.
Aussi, ne doutant pas un instant de la sincérité de cet Albert de rencontre, de ce nécromant d’occasion dont l’âge séculaire avait jauni les feuillets, Duchesne s’élance dans le village, faisant savoir à tous ;
« Qu’avec la permission de M. le maire, lui, « Salamandrius, originaire de la terre de feu, « vivrait au milieu des flammes comme le pois- « son dans l’eau ; qu’il entrerait dans un four, « un gigot à la main, et n’en sortirait que lorsa que le gigot serait cuit ; qu’il forgerait avec « son poing en guise de marteau, etc., etc.»
Salamandrius avait loué une grange assez spacieuse ; cette annonce, passablement chaude, avait fait son effet : le soir, à l’heure fixée, tout
le Tütage était réuni; une société élégante et choisie était même accourue d’un château toisin. Un vieux quinquet et six bouts de chandelles éclairaient la salle de spectacle ; on voyait sur le côté du théâtre un réchaud plein de charbons incandescents, au milieu desquels rougissait une pelle â feu.
Tout à coup Salamandrius s’avance : ses longs cheveux lui donnent un aspect surnaturel. Après avoir médiocrement amusé, avec quelques jeux de physionomie, des spectateurs qui attendaient avec une vive impatience les expériences promises par le pyrophile, il s’avance, calme et résolu, vers le réchaud, prend froidement la pellé d’un rouge cerise magnifique et l’appliqué sur si langue.
Mais il pousse un cri terrible, auquel répondent les bravos ironiques des paysans qui étaient venus là pour s’amuser, et qui, faute d’autre spectacle, s’amusaient en effet en voyant le pauvre Salamandrius se tordre sous la douleur.
L’affreux bouquin avait menti, et le pauVre Duchesné s’était horriblement brûlé les lèvres ét la langue. .
— .is —
Il en demeura muet pendant plus d’un mois, fit se vit forcé d’entrer à rhôpital..
A sa sortie, il reprit à regret son composteur chez M. Moissan, maître imprimeur à Beauvais; mais au bout de trois mois l’impatience le dévore, et Duchesne repart pour chercher, au grand soleil, de nouveaux succès ou d’autres misères.
Alorsil changea de profession, acheta une caisse roulante et se mit à parcourir les marchés en vendant des canards { récits de meurtres, d’incendie, complaintes, etc., etc.).
Le soir, pourtant, quand la journée avait été mauvaise, il donnait bien encore de temps en temps quelques séances de physique, mais je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’a plus jamais essayé à se faire passer pour une salamandre,
^ Cependant, la vie continuait à se faire difficile; un des habiles du métier, qu’il rencontra, lui conseilla de se tirer d’affaire en s’exploitant luimême comme scapiglione : ses cheveux devaient ■lui servir merveilleusement. Il se mit donc entre les mains d’un saltimbanque; mais la position de phénomène, qui veut que le sujet ne sorte ja- ,mais afin de ne pas e^Mber pour rien ce que la
foule Tient voir en payant dans une baraque, ne pouvait convenir longtemps à une nature aussi indépendante que celle de Duchesne.
D’ailleurs, le propriétaire de la loge eut aussi des malheurs : son cheval mourut, un coup de vent emporta les toiles délabrées de la baraque ; Duchesne profita de cela pour se séparer de lui, et vint directement à Paris. Paris, la ville sans pareille, où le badaud fourmille, où l’on arrête la foule en regardant un point chimérique I Paris, qui a vu tant de saltimbanques et qui en verra encore tant d’autres !
C’est là, ô Duchesne I que :
Ta fortune va prendre une face nouvelle.
D’abord, il débute aux Funambules comme magique opérateur et homme extraordinaire....* toujours par les cheveux ; mais ce n’était pas là sa suprême ambition.
Il va trouver Génisson, le machiniste de la Gaîté, qui lui donne de très-bons conseils, lui apprend de nouveaux tours, et lui monte, moitié argent comptant, moitié à crédit, une baraqué en bois sur la place de la Bastille. Là, il annoncé.
après ses tours d’escamotage, devinez? Il annonce tout simplement ceci :