‹ Un contemporain aussi, Duchesne, le dentisteChapitre 5 sur 7 · LA DÉCAPITATION · texte numérisé non relu

LA DÉCAPITATION

Le physicien tranchera la tête à un homme en plein théâtre. Rien que cela !

Tout Paris accourut ; les femmes surtout, dit Duchesne, vinrent en foule: elles aiment ces grandes émotions. Hélas ! Duchesne a raison, et nous en avons eu la preuve toutes les fois que le sinistre instrument a dressé ses deux poteaux couleur de sang sur une Grève quelconque.

O femme ! femme 1 quels mystères étranges renferme donc -ton cœur, ce cœur dont tu parles si souvent et de la sensibilité duquel tu le fais une si splendide auréole ?

A chacune de mes séances, dit encore Duchesne, deux ou trois d’entre elles se trouvaient idal; les autres le savaient, et pourtant elles venaient plus nombreuses.

O femme 1 femme 1... Problème 1 énigme I...

sphynx si terrible et si charmant! . . . . .

Duchêsnë sê servait, pour cel effraÿaût tôür d’escamotage, d’un cou de mouton qui, pendant que la tête disparaissait dans une trappe, devait, appliqué au tronc, ^irésenter l’aspect d’un -cou fraîchement coupé. .

Or, un jour il lui arriva un incident assez bizarre : au moment où la tête allant disparaître sous la lame de sabre pour se cacher à tous les regards il cherchait son cou de rechange, il l’aperçut dans la gueule d’un chien de boucher qui bondissait au milieu des spectateurs qui se tordaient de rire et sifflaient à outrance.

Duehesne fut désespéré; il quitta Paria, chassé par cette tempête, et partit avec une troupe de comédiens ambulants; mais bientôt l’administration nomade qui l’avait engagé tomba en déconfiture, et il dut revenir à Paris.

Voilà la première période de sa vie d’aventuré ; nous touchons à une crise de son existence : îï a vingt ans, il va tirer au sort... La Providence va-t-efle le contrarier dans Savoie? va-t-elle imposer à l’indiscipliné par excelience sept années • de discipline militaire?... M*. le= maire, qui sert

ée joùr-là de truchman à la Providence, répond par un bon numéro.

Le voilà donc libre, libre comme Pair I Cela le fit rêvera ses habitants dont Toüssenel et Michelet ont chanté le merveilleux instinct.

Il est des .cerveaux dans lesquels une pensée entraîne avec elle des déductions étranges ; Ducbesne a la tête ainsi organisée. Savez-vous ce qu’il fit de cette pensée ? Il la caressa quelque temps, puis un jour il disparut avec elle et quelques-uns de ces pauvres petits êtres emplumés, mésanges, moineaux francs, canaris, et autres.

Le croiriez-vous, lecteurs, ce vagabond, ce paresseux, ce nomade,s’enferma pendant six mois dans une chambre avec ces mystérieux compagnons, étudiant leurs manies, leurs vices, leurs penchants, leur façon de voler, s’assurant leur amitié, utilisant tous leurs instincts.

C’est que Duchesne voulait se faire à son tour imprésario d’une troupe qui lui serait dévouée, dont les acteurs ne se jalouseraient pas les uns les autres, qu’il ne paierait pas et qui ne lui coûterait pas trop cher à nourrir.

Pour savoir ce que cet homme avait imaginé,

il faut que nous ouvrions avec lui le Cirque «Je Bordeaux, dans lequel il débuta avec tous ses acteurs.

Savez-vous ce que l’affiche annonçait ?

LES OISEAÜX TYPOGRAPHES.

Comprenez-vous ce qu’il avait fallu à cet homme de patience miraculeuse pour rompre des élèves aussi rétifs à assembler des lettres et à composer des mots ou des phrases à la volonté du spectateur.

Ces messagers galants portaient des fleurs aux dames; une mésange surtout était une délicieuse bouquetière. Il avait aussi des oiseaux soldats qui simulaient la conquête d’Alger, tiraient le canon et allaient planter un drapeau sur les remparts de la ville.

^ Les comiques de la troupe étaient un singe, î un chien et une dinde.

j Le croiriez-vous, Duchesne a eu tant d’afifec- ^|tion pour ces innocents volatiles, qu’il a commis

— aides vers pour eux. Je veux vous les donner dans toute leur naïve simplicité.

On a vu jusqu’à présent Que petit oiseau volage N’était propre dans une cage Qu’inous charmer par son chant.

Ici, voyez l’intelligence Dont il fait parade à vos yeux,

Pour vous montrer que la science Est le bien le plus précieux;

Qu’une éducation finie Peut réparer bien des maux,

Puisqu’elle peut aux animaux Donner presque du génie.

Vous dire l’effet que produisit un tel spectacle est chose impossible. Acteurs et directeurs eurent de splendides ovations à Bordeaux, Lyon, Marseille, Paris, partout, enfin, où parurent ces merveilles ailées.

Duchesne allait commencer dès ce jour à faire fortune, mais... encore ce mais... Hélas! qu’il en arrive de mais dans ces difficiles existences que je raconte; donc, mais Duchesne fut pris à

Toftloo de douleurs rhumatismales; malgré les soins qui lui furent prodigués, il fut lontemps à se rétablir. Ne pouvant les soigner lui-même, ces chères petites bêtes du hon Dieu moururent, et Duchesne dut recommencer à marcher seul.

Heureusement c’est un cerveau fécond en ressources, un esprit ductile, aux expédients sans^ fin,quele cerveau du type dontje vous entretiens.

11 compose une pommade régénératrice; sa chevelure luxuriante devra en favoriser l’émission, et il en commence le débit sur un tabouret. En quelques jours il avait gagné un cheval, triste Rossinante, réformé du bagne de Toulon, qui traînait misérablement ses quatre jambes comme les vieux forçats, ses compagnons, traînent celle qui porte la chaîne.

Un mois après il achète une espèce de carriole avec un essieu en bois. Il va à Rouen et en revient avec une fort jolie voiture; il revient à Paris avec elle en 1829, et, en 1830, il est possesseur d’une des voitures de Charles X et des harnais de madame la duchesse d’Ângoulême.

Et voici que désormais les j ours d e misère sont finis; U ne tâtonnera plus, il roulera à grandes

guides vers la for tune j car il a dans ses mains ce grand levier qui s’appelle l’argent.

Hurrah ! voici les beaux jours et les triomphes splendides!...

Voici la liqueur des braves! cette précieuse liqueur qui, dans un verre d’eau, se décompose et forme les trois couleurs, les couleurs nationales.

Parisiens, badauds de la ville et des faubourgs, voici venir des voitures dorées et armoriées, postillon, valet de chambre, domestique, douze musiciens en livrée, six chiens de chasse ; voici des cors qui sonnent leurs fanfares les plus retentissantes; puis, sur le devant de la voiture, un homme avec un large manteau que le valet de chambre enlève pour découvrir un costume brillant de général.

Ce costume, ces voitures, ces courriers avec leurs housses superbes, ces fanfares, ces musiciens, ces domestiques, tout cela, saluez!... saluez, vous dis-je !.. c’est le travail qui a secoué ses haillons et qui passe triomphant... C’est Duchesne qui monte au Capitole !...

Mais l’âge de vingt-cinq ans a sonné pour lui

Theure d’ètre raisonnable, jusque-là il a beaucoup fait pour réjouir les hommes, pour les amuser, ce n’est pas assez, il veut leur être utile.

Prendre un but sérieùx et l’atteindre, soulager réellement, si cela se pouvait, ceux qui souffrent, être médecin comme les charlatans et charlatan comme les médecins, tel fut son rêve.

Il trouva sur son chemin un oculiste et partit avec lui, cherchant à acquérir chaque jour l’habileté du maître; mais ces leçons ne lui suffisent pas ; il va à Montpellier, étudie, et se fait diplômer à l’âge de trente-deux ans. Alors seulement il est sûr de lui; il exerce ! Et, en effet, nous le trouvons en 1836, à l’âge de trente-trois ans, faisant une opération dont voici le procès-verbal :

« Nous, soussignés, docteurs en médecine de l’hospice de Beaumont, certifions que la nommée Magdeleine Chagot, âgée de 86 ans, veuve de Barthélemy Rocheboué, demeurant à Beaumont, s’est présentée à nous avec une cataracte laiteuse dans chaque œil, justifiant la perte totale de la vue; M. uuchesne, médecin-oculiste, opéra gratuitement à l’hospice de cette ville ces deux cataractes, en notre présence, celle de M. le maire et de plusieurs personnes, en observant les règles de l’art, et n’a été que deux minutes pour lui rendre la lumière, et

Magdeleiae Chagot a témoigné toute la reconnaissance qu’elle doit à M. Duchesne de lui avoir, par une habile opération, rendu un des sens les plus précieux à notre existence.

(f En foi de quoi nous avons pris plaisir h lui délivrer le présent certificat pour lui servira qui de droit et mériter la confiance publique.

« Beaumont, 2 mai i836.

Page 1