‹ Un contemporain de BeethovenChapitre 9 sur 11 · DE NIETZSCHE · texte numérisé non relu

DE NIETZSCHE

Au maiirB Mathis Lussyj Cahalysle de r Expression mmicale et de CAnacrouse.

Dans notre étude sur Obermann précurseur et musicien, nous avons identifié volontairement l'auteur et le liéros du roman : Bénancour, Obeimann furent presque toujours, pour nous, synonymes, conime ils Tétaient pour le biographe que fut sa fllle et pour les intimes du philosophe, à l'époque romantique de la résurrection de son œuvre; vers 1833, les amis et correspondants de Scnancour l'appelaient familièrement « Obermann ». Et, réciproquement, dans le Secret de Beethoven (chap. VI, page 62) aussi bien que dans la présente élude (chap. II), noud écrivions : Sénancour et Beethoven ne connaîtront jamais ce bonheur idéal qu'ils rêvent secrètement : la solitude avec une femme airttée. Dans un sublime passage du livre de l'Amour, Sénancour luimôDtie exprime, avec une simplicité d'autant plus émouvante, cet immense i-egi^et. Et n'est-ce pas un trait de ressemblance de plus entre les deux contemporains qui comprirent l'Ivresse de la lutte et la religion de là joie, dans le néant de tout ce qui fait la vie?

Mais gardons-nous de confondre ici l'auteur avec son héros ; la destinée de Sénancour fut plus cruelle encore et, dirait le poète, plus tragique : il s'était marié. M. dé Sénancour fut époux dès sa jeunesse, et sans être heureux.

Distinguons donc, un instant, Obermann et Sénancour. Dans ce roman, j'allais dire en cette élégie par lettres, où le rêveur écrit à quelque mystérieux correspondant qui lie répoiid jamais, Obermann parle plusieurs fois d'uu ami, M. de Foûsalbe : il le plaint d'avoir trop tôt brisé son destin par un mariage; l'aventure se passe aux cbloùies, à la Martinique : « ruiné, et de plus marié t, telle est la double infortune d'un jeune noble au temps de la Révolution.

Ici, — le fait n'est pas sans exemple dans les romans d'analyse, — le l'omancier s'est curieusement dédoublé : son Obermann personnifie ce qu'il aurait souhaitî d'être, et Fonsalbece qu'il avait été réellement; l'un représente l'homme idéal, rêvé par les i*omantiques adeptes de Jean- Jacques autant que par les classiques élèves de David; l'autre esquisse le personnage réel, le rôle que Sénancour a joué dans la vie ; et le mariage de Sénancour, c'est l'histoire de Fonsalbe.

On s'explique maintenant pourquoi le philosophe, partisan résolu du divorce, parle toujours avec amertume de l'amour conjugal, avec ironie de ses panégyristes! Obermann reconnaît « qu'une union sans amour peut fort bien être heureuse ù ; mais il soupire, en songeant au sort de Fonsalbe : « Que la vie est mélangée! Que l'art de s'y conduire est difficile! Que de chagrins pour avoir bien fait! Que de désordres pour avoir tout sacrifié à l'orilre! Que de troubles pour avoir voulu tout régler, quand notre destin Je ne voulait point de règle I » Et l'auteur du livre de l'Amour ajoutera bientôt : « Complaisant lorsqu'il faudrait être circonspect, on s'expose par des condescendances irréfléchies à de longs regrets, et des motifs passagers fout prendre des résolutions irrévocables... » Pénible souvenir de l'union plutôt malheureuse que M. de Sénancour avait contractée dés sa vingtième année, en 1790, à Fribourg, — des difficultés grandes et nombreuses, nées de cette union mal assortie !

Obermann permet d'entrevoir ce que nous dévoile aujourd'hui la Biographie posthume, écrite en 1850 par la fille du penseur malheureux : après une enfance qu'Obermann se rappelait « casanière, inactive et ennuyée », la jeunesse inquiète et mélancolique de M. de Sénancour avait gagné secrètement la Suisse pour échapper au séminaire, et partageait inégalement ses longues heures de solitude entre la peinture et la rêverie ; d('^sespérant d'égaler jamais les maîtres, le jeune rêveur dépose bientôt la palette; sa faiblesse le détourne des voyages lointains... Et le voilà dans une famille patricienne, à Fribourg, ville bâtie sur des rochers, baignée par un torrent, esquissant un roman sentimental avec une demoiselle de la maison qui ne s'y trouvait guère heureuse. Regards, conlidences, fleurs cueillies, soirées animées par des chants : car Marie « avait une voix étendue et empreinte d'une majestueuse mélancolie ». Celte voix bouleversa le jeune étranger; cette voix l'arrêta, « dans ce concours de séductions qui berçaient sa pensée rêveuse » ; et, remarque à souligner dans un journal musical, à la fin d'une pareille étude, c'est la musique qui fixa le choix d'un admirateur de Jean-Jacques eu parachevant le romantisme du décor alpestre !

I^a retraite d'un prétendant a çompromiâ la jeune flUe ; Sénancour

Fépouse ; mais son mariage est contemporain de sa ruine ; et, dans l'adversité, les caractères se combattent. Orphelin bientôt, veuf ensuite, le jeune rêveur se retrouve plus seul au monde que jamais... « Vie agitée, errante et sans lendemain », partagée entre Paris, où s'édite son premier livre (1), et la Suisse, où s'achève Obermann d'après nature et d'après une àme.

Dans Obermann, on lit : « Fonsalbe a un fîls et une ûlle. i> Et dans la Biographie: « Mon père... fit en 1802 son dernier voyage en Suisse, où il retrouva ses deux enfants qu'il avait perdus de vue depuis des années... » Après une enfance difficile, le fils de M. de Sénancour devint officier de marine, comme le sera le fils de Berlioz ; il était officier retraité déjà, quand il fut l'un des témoins au mariage de notre vénéré collaborateur Mathis Lussy, sous le second Empire.

En apercevant son front soucieux, la fille de l'auteur d'Obermann « pressentit au premier abord une vie triste et pénible » ; âme vive et romancière précoce, M"® de Sénancour se fit la compagne de son père, l'Antigone du philosophe désenchanté ; sous une allure robuste et quelque peu virile, elle cachait l'indécision paternelle, sa sauvagerie flère, cérémonieuse et timide. Elle consola sa vieillesse et protégea sa mémoire.

Ces quelques documents, où la musique a sa place, éclaircissent non seulement le problème d'une existence, mais le romantisme d'un livre, le caractère germanique, helvétique, d* Obermann, et jusqu'à son nom « teuton-welche », comme le caractérisait l'auteur lui-même dans une lettre. Par ses voyages et par son alliance prématurée, l'écrivain français, d'origine lorraine, a parfois mérité le nom de philosophe. gallofribourgeois, franco-suisse ; en souhaitant bon voyage à Sainte-Beuve, le 18 octobre 1837, le vieillard dit « trois Suisses » pour se désigner luimême avec sa fiUe et son fils ; il ajoute : « Et Chillon I et Montreux 1 » avec la conviction du souvenir. Le nom d'Obermann, enfin, n'était-il point, dès 1804, des plus alpestres ? Et dans un de ces courts billets suggestifs dont il a le secret, le maître Mathis Lussy nous fait remarquer que ce nom d'Ober-mann contient déjà le sur-homme de Nietzsche, de même que l'homme idéal de Jean-Jacques et des philosophes sentimentaux de la fin du XVIIP siècle précède la conception moderne, mais très classique au fond, d'une àme supérieure au sein d'une robuste nature, dans une atmosphère tonifiante et silencieuse qu'idéalise la nostalgique mélancolie du ranz des vaches.

(1) Les Rêveries sur la nature primitive de Vhomme (1799). — Viennent ensuite: Obermann (1804) ; De l'Amour (1806) ; Libres Méditations d'un solitaire inconnu (1819) ; IsabeUe (1833) ; etc.

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