COMMENT LA FRANCE DEVINT ROMANTIQUE
Pour Adolphe Boschotj nouvel historien d'Hector Berlioz, le romantisme in^ carné (i).
Oui, comment devint-elle romantique et musicienne, c'est-àdire poète de sa sensibilité, cette France gauloise et légère qui souriait, un peu cynique, dans l'esprit de Voltaire et les pastels de La Tour? Comment parvint-elle à mériter elle-même, et sans ironie, cette épithète en mode mineur que les rêveurs de la famille de Jean-Jacques et d'Obermann appliquaient spontanément aux lieux poétiques ou terribles? Alpestre et romantique sont deux néologismes, à peu près synonymes, qu'Obermann souligne en 1804. Gomment cette nature sauvage, enfin découverte, passa-t-elle dans l'âme de la France, dans son àme ondoyante et capricieuse de Célimène jusque-là peu tendre aux Alceste?
Élève de Boileau dans une allée de Le Nôtre, — le génie français, n'est-ce pas l'homme de la société, le voltairien dépoudré, classique et lettré, qui regarde peu la nature, qui l'écoute moins encore, trop joliment rassis pour sentir ces romantiques eJËfels « trop éloignés de ses habitudes », et qui dit bientôt : € Que m'importe? » Par quel miracle entendrait-il aussi ce « langage »? Le génie français, n'est-ce pas le citadin casanier, l'honnête homme, de belle humeur et de froide raison, qui ne quitte pas incivilement de fins sourires enflammés aux reflets des lustres pour aller flirter avec la lune derrière ses rideaux épais, — le înondain qui veille trop pour voir l'aurore et saluer avec les serins le soleil levant? « Un beau ciel, une douce température, une nuit éclairée par la lune » n'influencent plus sa politesse :
(1) Cf. la Jeunesse d'un Romantiqiie (4803-1831). — Paris, Pion, 1906.
à quoi cela sert-il? Notre Obermann reconnaît volontiers qu'on serait au moins original de faire lever exprès son portier et de courir de grand matin pour entendre les moineaux chanter sur le boulevard.». La ville n'est point romantique; elle ne l'est pas encore...
L'original et l'exception, c'est Obermann, en 1804. Aussi s'estil exilé sous le ciel immense, où le beau temps, qu'il n'aime plus, semble augmenter la vie ; Obermann, c'est l'homme de la nature, le fils posthume de ce Jean-Jacques qui regrettait ses enfants perdus dans la foule, « vaste désert d'hommes » ; le personnage à la mode, par contraste, et le beau ténébreux qui gagne les secrètes sympathies des femmes et des lecteurs de romans.
« Votre livre n'est pas français... Votre nom même est allemand » : l'homme de la nature et la femme auteur de V Allemagne déplairont également à l'homme de la société. Quel est donc ce barbare qui semble tenir de Goethe un sentiment universel, de Kant une désillusion non moins étendue dans une rêverie toute phénoménale, et d'un certain M. Louis van Beethoven, pianiste (dont Obermann et ses contemporains français ne savent rien encore) les ténèbres d'une vie intérieure et sourde aux félicités d'ici-bas? Quel est cet original? Et n'est-ce pas une impolitesse que d'enfler la voix pour chanter son inquiétude fugitive ou la permanence d'un monde qui nous confond?
Cependant, loin des caustiques lumières de la ville, l'homme de la nature est devenu paysagiste et musicien, sans être peintre ni compositeur. D'ailleurs, était-ce vraiment la première fois? Déjà, par lassitude de la poudre et des salons où l'astronomie de Newton causait derrière l'éventail avec la galanterie de Grébillon fils, la sensibilité française avait failli devenir musicienne avec ce Jean-Jacques toujours, qui préférait son Devin de village à sa Nouvelle Bélaisej avec M"^ Julie de Lespinasse qui se sentait plus passionnément mélancolique « en sortant d'Orphée »... Déjà, romans et jardins avaient associé la mélancolie des ruines à la mélancolie des cœurs.. On s'exaltait pour Ossian, à travers le mensonge de Macpherson. Dès 1777, sous Louis XVI, le Strasbourgeois Ramond de Garbonnières, chantre futur de la montagne, avait publié les Dernières aventures du jeune d'Alban ; et deux ans plus tard, écrivant à M"® de Stein, Gœthe s'étonnait de l'enthou-
siasme de la France pour son Werther. Bientôt, sous la dictature romaine de David, ce statuaire manqué, la Muse nerveuse de Prud'bon sourira dans son clair de lune ; et le goût idéalement français du divin Mozart écrira ce « chef-d'œuvre de romantisme » appelé Don Giovanni (1). Le sentier vers l'idéal luisait à l'écart depuis trente ans, en 1804.
Alors, parmi des traîneurs de sabres qui s'impatientent pendant la trêve des conquêtes, parmi des antiquaires qui méprisent le réel au nom de l'antique, parmi des lettrés au goût fin que scandaliserait toute interjection, l'homme sensible devient l'amant de la nature, par lassitude des fleurs artificielles de la rhétorique et des parfums surannés de la politesse. Un jardin, même anglais, ne lui suffit plus. L'art du temps impose à ses yeux de beaux nus, l'antiquité, Plutarque... Et sans doute, en même temps que Beethoven, Obermann lit Plutarque; mais tout son être aspire à d'autres lectures. Sa ruine même l'entraîne aux voyages, et les voyages aux découvertes. Au penchant de VAlpe entrevue par le citoyen de Genève, il sort de la vie ordinaire, il reconquiert la vie naturelle, « où tout est romantique^ animé, enivrant ». Vers les hauteurs étincelantes, il oublie la discordance fondamentale entre une réalité déconcertante et ses désirs inquiets; il perçoit musicalement un nouvel accord parfait entre sa solitude fiévreuse et la calme immensité qui l'apaise. Là-bas, là-haut, sur les monts déserts, où la terre plus harmonieuse est plus près du ciel, Obermann se ressaisit et s'appartient en respirant un air sauvage « loin des émanations sociales »; l'homme, enfin, « vit d'une vie réelle dans l'unité sublime ». Obermann aussi, comme les élèves dociles de David, ne rêve-t-îl pas d'un homme idéal, tel qu'il serait sous les cieux, tel qu'il devrait être, avec sa forme « altérable, mais indestructible »? Au demeurant ce rêve parallèle est tout autre, car ce qu'il entrevoit, dans le rayon d'une « sensation profonde et fugitive », c'est moins la perfection d'une forme que l'afiFranchissement de l'âme. Le voilà romantique lui-même, comme la naturel Obermann avoue que son livre diffus contiendra des descriptions et que la scène de la vie a de grandes beautés. Mais loin
(1) Le Serment des Horace» de David est de 1785 et le D(m Juan de Moznrt de 1781.
de rivaliser de patience avec les paysages porcelaines de son temps, et plus lyrique que le vieux Bernardin de Saint-Pierre qui regrettait de n'avoir pas à sa disposition, pour peindre la nature, le vocabulaire précis d'un architecte, Obermann s'excuse « d'exprimer la permanence des monts avec une langue des plaines ». Il n'est pas le romantique honteux, qu'épouvantent ses propres hardiesses. Mais, en présence du monde nouveau qu'il découvre dans son regard et dans son Ame, ses descriptions veulent être des lumières sur les rapports de l'homme avec ce qu'il appelle Vinanimé; le musicien très instinctif a conscience de ces rapports mystérieux où l'invisible chante silencieusement dans le visible ; il sent que s'éveille en lui la faculté neuve « de percevoir ces rapports indéterminés » qui ne sont plus des rapports mathématiques ou conventionnels: « Les relations morales devenaient sensibles ; le sentiment du Beau commençait à naître... » En passant de la nature dans l'àme, le romantisme serait donc la naissance, ou mieux, la renaissance poétique du sentiment du Beau ? Plus bruyant et souvent moins profond, l'essor rénovateur de 1830 ne criera pas autre chose.
Au souffle du malheur, le sentiment naquit sous un ciel d'automne ; et si la leçon du sort encourage franchement la bonté, son mode mineur a réveillé dans une âme française une subtilité sans pareille. Un écrivain peut formuler en français la double épigrajihe de l'art antique et d'une poétique entièrement nouvelle: « On admire ce qu'on voit ; mais on sent ce qu'on entend. »
Au déclin des sociétés blasées comme à l'aube heureuse de l'univers, le sentiment et la musique sont nés le même jour. Retour à la nature, par la sensibilité qui l'anime ; accès à la musique, par la nature qui s'achève dans une âme : tel fut le processus du romantisme prenant voix et conscience en 1804, à l'heure académique où le petit Hector Berlioz, fils aîné d'un jeune médecin de la Gôte-Saint-André, n'avait pas encore un an révolu... Durch Leiden Kunst, dirait un Obermann d'outre-Rhin. Quand le rêveur établit passionnément un rapport entre des sons particuliers du monde et les sons silencieux de sa fièvre, quand il appelle, en poète, « un bruit de sa jeunesse » la coupe des foins « pendant la fraîcheur, à la lumière de la lune », il réalise d'instinct cette fusion de l'art avec la vie qui sera le Romantisme
et tout l'art moderne (1), et dont notre Berlioz, dans sa nuance de volcan qui cache en son ombre incandescente un tombeau virgilien, sera le plus romantique interprète. Musicien muet, qui ne compose pas, Obermaim trouve dans la nature ce « reflet mélodique » de son être ou cet emblème sonore de sa pensée ; notez le seul accent qui peut l'émouvoir : une mélodie primitive^ L'àme lasse et maquillée dans une société vieillie se retrempe à l'éternelle fraîcheur d'une plainte ancienne comme le monde» N'est-ce pas la même voix primordiale qui traverse le Guillaume Tell de 1829 ou le crépuscule contemporain de la Scène aux diampSj réconciliant Berlioz et Rossini pour une fois, avant d'é^ voquer les matins d'enfance dans les profondeurs du souvenir et de calmer l'agonie de Tristan qui maudit le jour: Désire^ Expire! dit la vieille plainte naïve du berger de Wagner, die alte Weise,,, — Si nous avions vécu! soupire le regret d'Obermann parmi les grosses cloches branlantes qui montent au Konsinberg ou « les sons romantiques que l'on entend sous l'herbe courte du Titlis... ».
Tout devient musique à l'oreille qui sait entendre : image des siècles et secrète influence sur le moi qui passe, la cascade « qui se perd sans jamais finir », ou « le bruit d'un peu d'eau tombant sur l'eau tranquille, quand tout est nocturne, et qu'on distingue seulement dans le fond de la vallée un torrent qui roule sourdement derrière les arbres épais, au milieu du silence », le tonnerre qui s'éloigne ou le cri du batelier de Valvins qui fait fuir les biches, — quels accidents naturels plus romanliques ? Obermann prête à un ami cette pensée : « Voici le temps nébuleux que désire sa tristesse ; il se promène,... il écoute vers le couchant, comme si les sons du piano de ma fille devaient parvenir à son oreille solitaire... » Ailleurs, le son du cor répond mystérieusement à la blancheur de la lune : « Il y avait de l'incertitude sur la terre. » Et cette incertitude ne sera-t-elle pas l'âme littéraire et lamartinienne du Romantisme ? Obermann, découvre enfin la musique dans le chant du rossignol qui chante faux pour les musiciens, mais dont la volupté parle à son cœur :
Le rossignol plaça de loin en loin, dans la paix inquiète, cet accent soli-
(1) Le peintre Carrière disait récemment de la nature et du monde des formes : « Tout devient une confidence qui répond à nos aveux. »
taire, unique et répété, ce chant des nuits heureuses, Mblime expression dune mélodie primitive ; indicible élan d*amour et de douleur ; voluptueux comme le besoin qui me consume ; simple, mystérieux, immense comme le cœur qui aime.
Dans l'âme poétisée de la France, la musique est désormais inséparable de l'amour, ce magicien dont le seul nom prononcé transfigure les cieux et les cœurs. La musique et Tamour I Les deux ailes de l'âme, dira Berlioz, qui pressentait également l'avenir de son art dans les effets nouveaux empruntés aux mélodies primitives: la ville est antimusicale; retournons aux champs.., « Foudroyé » par Beethoven, Berlioz connaissait- il Obermann que Delacroix chérissait ? Ce n'est pas lui qu'invoque le romancier musical de la Symphonie fantastique : c'est le René de Chateaubriand, dont la « sensibilité maladive » avait plus pompeusement deviné « ce grand secret de mélancolie que la lune aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers... » (1). Obermann ou René, qu'importe, < n'est-ce pas le besoin d'être ému qui fait nos passions ?» Et l'abus de la poudre et de l'esprit devait provoquer, loin des salons, le désir des émotions fulgurantes et des mélodies primitives.
Une crise morale apprit la musique au génie français. Mais la France, naturellement peu musicienne, a mis un siècle à l'entendre ; elle ne l'entend pas encore absolument, puisqu'elle néglige le trésor de ses lointaines mélodies... Obermann exceptionnel, qui l'entendait, fut en avance sur son temps et, qui plus est, sur le nôtre. En définissant la musique, expression des nombres, la source de nos plus fortes impressions^ il devinait le vrai romantisme. Obermann, qui n'était pas musicien lui-même et qui ne possédait point ce « sens harmonique » que Berlioz trouve rarement développé chez ses congénères, serait peut-être un peu troublé par toutes les musiques que nous applaudissons et par la dernière manière de son contemporain Beethoven, qui passa, dans le ciel de l'art, « comme un ouragan magnifique » (2) ; philosophe, il répéterait que « les Parisiens ont beaucoup changé depuis le temps où Julien écrivit son Misopogon ». ■ '" iiiiii iiiÉ ■■»iii— ..1 ^^^■— 1 1 .1 —— j^— .— .^1^— ^^i»»»» »»^^-» p I
(1) Les classiques, comme Lacretelle et l'abbé Morellet, se montraient aussi sévères pour ce langage que les romantiques, Berlioz en tête, le seront pour les lacunes poétiques et musicales du génie français !
(2) Belle image du poète mélomane Jean Lahor.
ou KREISLER ET GAMBARA SONT DEVANCES DANS LEURS PRESSENTIMENTS...
A MM, Henri de Curzon et Gustave Robert^ récents historiens d'Hoffmann et de Balzac: musiciens.
Donc, aux alentours de 1804, l'homme de la nature découvre en elle un nouveau « langage » que l'homme de la société ne saurait comprendre. Accents d'une langue nouvelle ou sons d'un autre monde, ces effets romantiques, dont la nature est pleine, n'ont encore et n'auront jamais qu'un public restreint; leurs singuliers échos ne s'adressent qu'à cette élite discrète qui cache son génie sans montrer son esprit et que le vulgaire croit semblable à lui, parce qu'elle mène avec simplicité la vie de tout le monde :
Mais vous,... hommes primitifs, jetés çà et là dans le siècle vain, pour conserver la trace des choses naturelles, vous vous reconnaissez, vous vous entendez dans une langue que la foule ne sait point, quand le soleil d'octobre paraît dans les brouillards sur les bois jaunis, quand un filet d'eau coule et tombe dans un pré fermé d'arbres, au coucher de la lune, quand sous le ciel d'été, dans un jour sans nuages, une voix de femme chante à quatre heures, un peu au loin, au milieu des murs et des toits d'une grande ville...
Ces. hommes primitifs ne sont-ils pas les décadents, aux yeux de la société positive ? Enfin, l'homme de la nature est devenu lui-même romantique en retrouvant la clé de ce langage dans la nature, ou plutôt dans son àme ; et son romantisme prématuré n'est pas le romantisme larmoyeur ou flamboyant, le révolté des préfaces outrancières ou des moyen-âgeux mélos, qui porte panache et met, à brùle-pourpoint, flamberge au vent... Précoce et discret contemporain du Titan Beethoven, à l'heure indécise où la musique et le paysage romantiques s'ignorent encore dans le berceau provincial ou parisien d'Hector Berlioz et de Paul
Huet, ce vrai romantisme est essentiellement précurseur et musicien. Aux tintements des mélodies primitives, romantisme et musique sont synonymes.
Elève indépendant de Rousseau, Tliomme de la nature a dépassé Rousseau : dans un simple ranz des vaches, il voit une peinture, ou plutôt fait naitre une évocation; la nature lui parle : aux yeux de sa sensibilité raffinée par la soufiFrance, une mélodie primitive peint tout un monde d'images et de souvenirs. Entre Tàme écouteuse et Vinanimé qui se ranime, de nouveaux rapports s'imposent au génie modestement visionnaire et musical : sensibilité, nature, musique en sont les trois termes. Rapports déjà mystérieux dans Tincohérence pittoresque des songes, si peu diff'éronts de l'état de veille ! Et l'homme éveillé n'éprouve -t- il pas lui-même un besoin de rêve? Qui dit romantisme, dit musique; qui dit musique, dit mystère : harmonie neuve et sauvage comme les sites qui l'ont réveillée dans l'être, un nouveau langage, un idéal nouveau conduit notre Obermann au seuil profond du mystère. Il cherchait naïvement des choses, des essences, des êtres ; il n'a trouvé mélancoliquement que des rapports, des images, des ombres : mais son romantisme instinctif va s'enrichir et se colorer dans la propre mélancolie de ses « sensations fantastiques » ; ce n'est pas en vain que les cimes neigeuses ont renouvelé son àme. Kt commencés dans sa sensibilité, ses pressentiments de poète vont se continuer dans son imagination.
Etendre toujours cette sensibilité maladive, mais inspirée, s'efforcer de voir les choses dans toute leur étendue (i)^ dans leurs rapports les plus subtils ou les plus lointains, n'est-ce pas constamment le rôle de Timagination souveraine et du poète Obermann? La vue des formes ne provoque que l'admiration, le plus classique des sentiments ; mais l'ouïe, comme la bourse d'or, recèle des germes oubliés, des trésors cachés qui ne demandent qu'une belle àme vive pour tinter en elle ; et « c'est surtout au sens de l'ouïe que l'on peut rendre sensibles, en peu de traits et d'une manière énergique, les lieux et les choses extraordinaires » . Ailleurs, sur le lac nocturne où résonne le cor
(1) Ce mot revient à chaque instant sous la plume de Senancour.
de Hantz : « c'est surtout la mélodie des sotis qui, réunissant l'étendue sans limites précises à un mouvement sensible, mais vague, donne à l'ùme ce sentiment de l'infini qu'elle croit posséder en durée et en étendue... » Et l'àme s'agrandit à cette perception subite qui lui suggère la découverte d'un monde à connaître, « un premier aperçu de ce qui pourrait lui être dévoilé un jour... » Image ou, peut-être, écho de l'infini, la romantique musique est née spiritualiste : Obermann se rapproche encore de Beethoven, à sa voix.
Mais que veut dire la mélodie dea som? Existerait-il d'autres mélodies ?
Dans une note, V éditeur explique : « La mélodie^ si l'on prend cette expression dam toute Véteîidue dont elle est susceptible, peut aussi résulter d'une suite de couleurs ou d'une suite d'odeurs. La mélodie peut résulter de toute suite bien ordonnée de certaines sensations, de toute série convenable de ces effets^ dont la propriété est d'exciter en nous (^e que nous appelons exclusivement un sentiment, » N'est-ce pas un langage hardiment nouveau, vers 1804? Ailleurs, dans la montagne, à propos des sensations auditives supérieures aux sensations visuelles « qui semblent intéresser plus l'esprit que le cœur »», Obermann, qui compare, ajoute : « Les odeurs occasionnent des perceptions rapides et immenses, mais vagues. » Et cette divination s'accompagne de cette note absolument extraordinaire, qui parait faire allusion à quelque fantaisie intérieure ou contemporaine : « Le clavecin des couleurs était ingénieux; celui des odeurs eût intéressé davantage. » Avis aux chercheurs moins discrets que Senancour ; et rien de nouveau sous le soleil... Encore une ligne magique à souligner I
Ce contemporain de Beethoven et de Bonaparte est tout à fait singulier dans son recueillement. Voilà le silence qui lui parle : les couleurs et les odeurs. « plus pénétrantes », lui révèlent aussi leur éloquence, au déclin du jour : « Tout peut être symbole. » Oui» les vrais coloristes dépassent l'opulente sensualité de la couleur : nés musiciens, ils en font une gamme suggestive, une musique des yeux; ainsi la nature simplement belle devient expressive : un passé renaît avec l'odeur des foins de Gheyssel, « dans cette belle grange où nous sautions quand j'étais enfant! » Tandis que les décorateurs de son temps combinent froidement
la grecque et les oves, Obermanii invoque la violette et le barbeau des champs ; il répond à leur appel muet ; il ne rêve que de tranquilles marguerites pour compagnes de sa rêverie dernière, quand on placera sa chaise de vieillard sur l'herbe courte, dans un rayon du ciel immense comme l'illusion qui parfume son moi périssable... Car, « après les chants d'une voix émue, après les parfums des tleurs, et les soupirs de l'imagination, et les élans de la pensée », on dit qu'il faut mourir! Le prosateur le sait, comme le poète (4). Mais une odeur, un son, un trait de lumière leur diront auparavant « qu'il y a autre chose dans la nature humaine que digérer et dormir » ; la nuit ne nous conseille pas seulement d'allumer les lampes, et l'hiver d'allumer les poêles... La vie positive ignore la délicieuse angoisse ; mais la joie d'un malheureux ou le parfum d'une violette avertissent l'instinct d'un poète « de cette mystérieuse combinaison dont l'intelligence entretient et change sans cesse la suite infinie, et dont les corps ne sont que les matériaux qu'une idée éternelle arrange comme les figures d'une chose invisible, qu'elle roule comme des dés, qu'elle calcule comme des nombres ». Obermann, musicien du silence, devient le plus touchant des idéologue». Il n'est pas jusqu'à la fleur silencieuse et consolatrice qui ne lui dicte une page émue :
Paris, 7 mars. — Il faisait sombre et un peu froid ; j'étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d'appui. Une jonquille était fleurie. C'est la plus forte expression du désir : c'était le premier parfum de l'année. Je sentis tout le bonheur destiné à l'homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut tout entier dans moi ; jamais je n'éprouvai quelque chose de plus grand et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée, l'expression, l'élégance, l'attitude d'une femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de la saison d'aimer...
Ame exquise d'écrivain, pour qui la nature, comme la musique, devient une métaphore vivante et sublime, une sorte de physionomie complice qui lui renvoie l'écho de son plus subtil désir I Ce solitaire, qui partage le secret douloureux de son
(1) Évoquer le dernier vers de VIschia (1821), de Lamartine, qui précède ici le supplément (1833) d'Obernmnn.
contemporain Beethoven, ne peut aimer, comme lui, que la beauté vénérée qui parle à son âme(l) ; ce célibataire, qui rêve clandestinement d'une compagne harmonieuse autant que Vénus Adonias, écrit comme Prud'hon sait peindre : « La grâce de la nature est dans le mouverhent d'un bras ; la loi du monde est dans l'expression d'un regard... » Et, dans ce regard comme dans une voix, dans une femme comme dans une fleur, il trouve religieusement « une expression plus étendue que les choses expri^ mées ».
Voilà, certes, un rare peintre, un musicien plus original encore : car un regard féminin, miroir d^une àme et du ciel, le touche moins mystérieusement qu'une voix illimitée comme la musique même, et qui réveille la pensée de sa léthargie. Avec son sourire « fait pour tout entraîner », le Génie de l'Amour anime chaque page d'un rêveur écrivant dans l'intimité, non pour son libraire... Mais ces effets romantiques, qui ne parlent pas à tout le monde, ces mystérieuses combinaisons et ces sensations fantastiques, ces grands mouvements de Tàme qui répondent à des impressions fugitives, cette aspiration à l'infini qui se révèle dans l'arcane souverain de la musique illimitée comme notre âme, ces couleurs éloquentes, ces odeurs plus pénétrantes parce qu'elles sont plus subtiles, ces parfums entraînants et ces appels soudains de voix silencieuses, tous ces matériaux harmonieux que l'atmosphère propose à nos rêves, toutes ces émanations invisibles, «. expression forte, mais précaire, d'une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret », toutes ces mélodies enfin de la nature et du silence, qui ne sont pas une froide allégorie, mais l'accord latent d'un merveilleux concert, ne présagent-elles point, chez Obermann, dans une nuance plus sentimentale, plus lamartinienne pour ainsi dire et plus éthérée, le mystère des correspondances, le secret des analogies, qui s'épanouira, tôt ou tard, comme les joyaux d'une palette magique, chez les enchanteurs Hoffmann et Balzac, avant de fleurir mystérieusement dans la poésie d'un Baudelaire ?
Hoffmann, ce pâle magistrat d'outre-Rhin, ruiné par la gloire de nos armes, qui se fait conteur, gazetier, critique musical et
(1) Cf. Le Secret de Beethoven (chapitre VI, dans le Méiestrel du 14 mai 1905).
chef (l'orchestre, en restant le dessinateur qui donne de si pro- * fonds avis aux pauvres copistes de la nature (1), le musicien qui trouve le romantisme dans le Don Juan de Mozart, en 1795, et plus encore dans la musique instrumentale de Beethoven, en 18091 — Homère de Balzac (comme disait Richard Wagner), ce Tourangeau sanguin, d'allure rabelaisienne et colossale, ami d'Hector Berlioz et de Franz Liszt ! Chez TAUemand, un délire plus artiste et contemporain de Novalis, de ïurner ou de William Blake ; une flambée méphistophélique, qui fait resplendir le grimoire... Chez le Français, une ivresse plus matérialiste et plus positive, qui rêve utilement. Tels pères, tels lîls : mêmes traits chez le Kreisler d'Hoffmann et le Gambara de Balzac !
Caractère et profession, Kreisler et Gambara se ressemblent : deux violoneux romantiques et délirants, d'instinct génial entre deux vins, qui révent plus qu'ils n'exécutent, personnages un peu fantômes dont la pâleur s'harmoniserait à des noirceurs d'eau-forte ! Précurseurs de Weber et de Wagner, en devinant, chacun à son heure, les puissances de la symphonie et les vertus du leil-motiv ! Et ces précurseurs ne se doutaient guère qu'ils étaient devancés eux-mêmes, quand ils appelaient la musique l'art mystérieux par excellence, le plus romantique de tous les arts ; quand ils devinaient dans cette langue ineffable et surnaturelle, émanée du royaume des esprits, une éloquence immédiate et vaguement persuasive comme un parfum ; lorsqu'ils sentaient, ces musiciens, que la musique est partout, dans toutes les féeries de l'univers, livre magique déchiffré par l'àme, orchestre éblouissant, sonore, embaumé, qui chante un au-delà sensuel et sentimental, et qui parlait prématurément à l'oreille française, mais romantique, de notre Obermann un demi-siècle avant de se résumer dans cette inscription lapidaire, lue par les yeux d'un poète entre les vivants piliers du temple d'Isis :
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent... (2).
(1) Dans le coule intitulé CKylhe des Jésuites. — Le Kreislei^ d'Hoffmann vit le jour en 1809 et le Gamham de Balzac en 1837. — Cf. Kreisler précurseur^ chap. II et III de nos Peintres Mélomanes (le Ménestrel^ novembre llHJO-février 1901).
(1) Conesj)ondanc€Sj sonnet des Fletirs du Mal (1857).
LA DES€ENDàNCB D'OBeaMANM
Au critique'inusicien M. Jean ChantavoinCj prochain historien de Beethoven.
Kreisler et Gambara I HofiFmann et Balzac !
Notre Obermann, précurseur et musicien, serait l'aîné de ces voyants qui semblaient avoir « tout prévu »l Plus mélodiste, pour ainsi dire, et plus féminin, son instinct divinatoire a devancé leur intuition troublante. Sans connaître Hoffmann plus que Beethoven (1), sa sensibilité contemporaine a précédé ce génie de l'Imagination qui savait entendre intérieurement la voix mystérieuse de la Nature et l'exprimer en nuances inouïes.
Voilà donc un fait nouveau qui, jusqu'à présent, n'avait point sollicité la critique-: et n'oublions plus que c'est une pensée française qui, dès 1804, énonçait d'aussi modernes pressentiments! Obermann, il est vrai, ne risque point ces corrélations imprévues, ces transpositions hallucinées, ces équivalences mystiques, toute cette belle folie d'artiste que le Kreisler d'Hoffmann afiB.che'fti bientôt, que le Gambara de Balzac invoquera plus tard en tressaillant d'un parfum, d'un nom, d'un son de voix, de l'aspect d'une rue... Kreisler, alchimiste de IMme, a tenté de plus vives expériences dans le laboratoire de la nature, — rapprochements d'impressions ou transmutations d'images, et comparaisons plus exaspérées dans leur précision ; audaces de synthèse et de langage, qui refleuriront pour aboutir au majestueux sonnet des correspondanceSj au trop minutieux sonnet des voyelles, à la névrose qui veut colorer les syllabes et les sons. La classique témérité
(1) Détail suggestif) le Kreisler d'Hofitnann naît en môme temps que son admiration pour Beethoven ) en 18091
d'Obermann pourrait accepter encore ce corollaire poétiquement précis de ses sensations :
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies...
Mais des parfums... verts... comme les hautbois Teffaroucheraient certainement I Toujours est-il que la lignée d'Obermann n'est pas intellectuellement réduite à la pâleur de ces jeunes hommes qui subiront son influence mélancolique : les Adolphe^ les Joseph Delormej les Dominique^ ou, plus réellement, le Maurice de Guérin du Centaure et le Sainte-Beuve de Volupté ; toutes les âmes expertes dans « Télégie d'analyse » et dans les réticences de l'amour, qui voltigeront tristement du sonnet d'Arvers au journal d'Âmiel, en frôlant Stendhal, avant de s'acheminer avec plus d'ironie xers le Jardin de Bérénice; et, dès 1804, dans l'appréhension de l'universel néant, le mot (1) de l'homme éphémère, qui se définit déjà dans l'intimité d'Obermann, réalise cette communion de l'art avec la vie, de l'âme avec l'œuvre qui caractérisera tous les Romantiques, petits et grands.
A cette contribution sentimentale à l'Histoire du Romantisme, l'originalité, toujours trop méconnue, d'un rêveur propose la surprise d'un nouveau chapitre; et ce fait oublié, pendant cent ans, jusqu'à nous, est désormais acquis aux documents sur l'évolution de la sensibilité : hardiment timide, et d'une modestie presque criminelle, notre Obermann solitaire est l'aïeul idéal, un peu solennel et taciturne, de cette famille plus expansive et vibrante, qui prêtera plus ambitieusement l'oreille
Au langage des fleurs et des choses muettes...
En face de la Nature, il ne s'est jamais écrié comme Jean- Jacques aux pieds de M"** d'Houdelot: « Je fus sublime. » Il a fait mieux : il fut clairvoyant. Et sentez-vous, lecteurs de 1906, par où son âme automnde se rapproche le plus de la nôtre et de notre effort pour traduire en beauté les nuances de notre âme ? Est-il encore temps de l'ofl'rîr en exemple ? Nos décadents d'hier se croyaient très supérieurs à ses généralités... Et le lyrisme, le sien, ne se commande pas. Obermann reste grand par son style
(1) Le mot, i)sychologique eutre tous, se trouve dans la 63* LeUre.
et par les pressentiments qui Fexaltent : le souci de la belle forme hante chacun de ses soirs confus. Ce poète en prose est un artiste. Il n'oublie pas que si l'âme supérieure crée son art, comme la fonction crée l'organe, la forme importe, à son tour : l'âme inspirée ne peut rien sans elle ; c'est le style qui sauve l'idée périssable et qui fait resplendir le sentiment éternel. La nature l'emporte en coloris sur les peintures les plus vives ; mais une ligne magistrale révèle comment l'art peut surpasser la nature. L'amour, par définition, doit être beau. Monotone, impressionnable et voluptueux, F homme sensible de 1804 serait bien chétif entre les deux colosses contemporains, Bonaparte et Beethoven, sans cette beauté qui divinise l'émotion.
Ce discret n'est-il pas un original, puisqu'il note les sensations les plus neuves en persévérant à parler français? Ici, l'aîné des intellectuels les plus classiques, Stendhal ou Baudelaire, — sans pousser l'infatuation de l'analyse jusqu'à vanter, avec l'un, ses « théories fines », sans pousser la mystique volupté de la vie intérieure, jusqu'à s'écrier, avec l'autre : « Enivrez- vous 1 » En ce bas monde, il a su découvrir le demi-sourire de Prud'hon, « cette grâce pleine d'harmonie qui fait la vraie beauté ».
Certaines m«fodïes très simples de la prose d'Obermann exhalent la fièvre angélique du Don Juan de Mozart, aimé de Kreisler, une volupté qui sent le fantôme,.. Peu d'âmes françaises, touchées par la sensibilité moderne, auront mieux exprimé, sans rhétorique ni déclamation, la douce tyrannie des saisons et des heures. Werther se tue ; Obermann veut vivre : en dépit de son nom germanique, il est Français. En laissant la vie qui passe, sa vieillesse demande à d'humbles fleurs de lui rendre « quelque chose de l'illusion infinie ». Une jonquille printanière, une fleur dans l'ombre, une image « embellie dans le vague » lui parait puissante de tout le prestige de l'inconnu : « Quel homme a pu l'entrevoir et l'oublier jamais? » Et chaque fois qu'à la veille de la reprise de nos chers concerts, nous allons célébrer l'automne à Versailles, afin de saluer la revanche élégiaque du frisson sur la règle, Obermann redevient le mystérieux ami que nous interrogeons t en marchant sur les feuilles tombées, aux derniers beaux jours ». Notre inquiétude s'épure à sa résignation.
Ce n'est pas tout, désormais; et notre curiosité reconnaît pour
aïeule sa prescience. Dépassant en subtilité Tenvergure naïve d'un Beethoven ou les paysages violemments vrais d'un Georges Michel (1), le romantique Obermann devient impressionniste avant l'heure; et quel Français sera jamais plus moderne? Ayant conscience de la mobilité de son àme, il en tire une philosophie naturelle et sentimentale :
Chaque incident, chaque idée qui survient, les moindres détails opportuns ou incommodeii, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, Taspect du monde, Tappréciation de nos facultés et la valeur de nos jours... Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité! Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le mouvement d'une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je m'arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, )e bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou, dans mes essais, quelque pensée mal rendue restera inutile : je ne vois plus alors que des obstacles, des lenteurs, de sourdes résistances, des desseins trompeurs, les déplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude, et me voici le jouet de la force q«i nous brisera tous...
Une sensitivel Mais Obermann reconnaît déjà non seulement Vinfluence^ mais la signification d'un sombre murmure ou d'une éclaircie mélodieuse; il prête un « rôle expressif » à ces « riens heureux ». Avant le Kreisler d'Hoffmann, il précède nos paysagistes de 1830 ou de 1870 en pressentant que l'art est moins une copie de là nature qu'un portrait saisi dans son intimité plus sublime ; avant le Gambara de Balzac, il devine dans la musique une révélatrice de l'àme, indéfinissable comme elle; et la musique reconnaissante a mis la fraîcheur de son baiser de sylphe à son front brûlant. Avant Lamartine (£), Obermann préfère les chants dont il ne comprend point les paroles; car les paroles compromettent toujours la beauté de Tair, ou, du moins, son effet : « Il est presque impossible que les idées qu'elles expriment soient entièrement d'accord avec celles que nous donnent les sons; » et notre e muet est si rebutant « quand le chant force à le faire sentir » I Avant Ruskin et Michelet, il interroge le silence
(1) Grand paysagiste i)arisien (1763-1843), longtemps inconnu, toujours méconnu I — Cf. notre étude sur Georges Michel (Gazette des Beaux- Arts^ 1897).
(2) Cf., daDS le Ménestrel (août-novembre 1904), notre série de notes sur la physiofiomie de la Musique. — Selon Lamartine, poète, la belle musique adaptée à la belle poésie fait double emploi.
des fleurs, ces voix de la terre, et ces œuvres d'art inventées par la nature pour consoler nos yeux de tant de misères I Avant Baudelaire, il perçoit ce qu'il appelle une mélodiey la chaîne mystérieuse des sensations qui provoquent un sentiment^ le clavecin, le clavier, la gamme des phénomènes qui réveillent la pensée par les sens, ces échanges furtifs entre l'homme et la nature, entre des sons particuliers et d'anciens souvenirs , les rapports que l'âme ordonne librement entre tous ces matériaux que l'univers lui fournit. Avant Carrière et Debussy, son art crépusculaire souligne des rienSj quand il rêve seul, « sans lumière, dans une nuit pluvieuse, auprès d'un beau feu qui tombe en débris », ou l'été, « lorsque les femmes chantent dans une pièce sans lumière, tandis que la lune luit derrière les chênes... ». La prose poétique de M. de Chateaubriand faisait trop la grosse voix pour entendre ces fées pressenties par le calme Obermann, en 1804.
A travers le « sourire du découragement », son âme a deviné les frissons nouveaux qui conduisent à la coïncidence des arts dans le théâtre impérieux d'un Richard Wagner ; à leur identité dans la parole des poètes et la pensée des philosophes; à leur fusion^ parmi la confusion des genres ou des mots dans la Babel contemporaine, — peinture musicale d'un Monticelli, musique peinte d'un Fantin-Latour. Et pour user des images plus inquiétantes d'un Baudelaire, cette âme « nageait » déjà sur les parfums des monts comme sur la mélopée des mélodies primitives.
Musicienne, elle comprenait la musique.