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LE PROCÈS DE LA MUSIQUE, POUR CONCLURE

A M, Lionel DauiiaCy au psychologue de Vart mumal.

Comprendre la musique. . .

Que signifie ce mot? Mais que signifie la musique elle-même? Que dit- elle à ceux qui l'aiment assez pour s'imaginer la comprendre? Et, d'abord, qu'est-ce que la musique? Question préalable et toujours pendante, où se heurte toute conclusion sur un sujet musical.

La musique, avouons-le de bonne grâce, est un art singulier : c'est un art indéfinissable. Et peut-on se flatter de comprendre ce qu'on ne saurait définir? La musique serait-elle une divinité dont la voix nous arrive, mais dont le langage nous échappe ? Une émanation d'une région plus haute ou d'un univers supérieur ? La musique est un art déconcertant : de sa part, est- ce force ou faiblesse ? Livrée à elle-même, elle paraît incapable de traduire littéralement ce que son auteur pensait ou voyait en l'écrivant; mariée à quelque drame ou poème, elle absorbe tout l'intérêt, s'impose au poète en servante maîtresse, et d'esclave devient reine. Peintre ou poète^ Berlioz ni Wagner n'ont évité victorieusement l'un ou l'autre écueil où la Loreley chante, immortelle. La musique serait-elle une magicienne, dont toute la science ne paraît avoir d'autre philtre que le vague et d'autre dessein que la volupté? Mais ce philtre est capiteux comme l'amour, à tel point que le critique éperdu se demande à chaque instant, avec le poète évocateur de la naissance d'Eve,

Si cette volupté n'est pas une peniée, . .

Puissance et faiblesse, — la musique est femme : elle est donc indéfinissable. Demandez-vous, à toute minute, en lisant les

vers (lu poète, en apercevant le tableau du peintre : Qu'est-ce que la poésie? Qu'est-ce que la peinture? Que signifient-elles? Votre oreille et votre vue vous le disent... ou peu s'en faut! La poésie, comme chacun sait, n'est pas toujours claire; et le sujet d'un tableau ne se livre pas seul; mais toute peinture sans désignation sera fatalement plus précise que n'importe quelle musique alourdie même d'un programme, — un Monticelli, sans doute, excepté... Monticelli, le plus musicien des peintres^ qui bornait sa palette à la symphonie silencieuse d'un tapis d'Orient! Toute symphonie sonore n'aurait- elle point d'autre langage? Et le don de comprendre ce langage se réduirait-il à pénétrer le sélam inexpressif de ses arabesques mélodieuses et de ses combinaisons savantes? C'est ainsi que l'entendent habituellement les musiciens purs; mais les artistes, plus épris, ont l'ambition d'écouter une âme sous la note. Cette ambition seraitelle donc une chimère ?

Obermann va nous répondre. Non pas qu'il ait jamais abordé directement le problème! Le héros de Senancour n'était pas assez mélomane, ou plutôt, dans la froide majesté de l'Alpe, ce contemporain de Beethoven inconnu n'entendait vraiment pas assez de musique symphonique pour que le problème s'imposât à son inquiétude... Mais il a regardé les neiges lointaines; il a retenu des mélodies primitives ; à cet univers qui brille et qui chante, Obermann philosophe a fait ce reproche terrible : < J^y cherchais la vie de Vâme; il ne la contient pas, > C'est-à-dire que cette belle nature, qui semblait expressive^ ne l'est plus, quand le vent tourne. . .

Et, pour peu qu'on veuille y réfléchir, le procès de la Musique est identiquement le même que le procès de la Nature . Obermann, parfois, n'aime plus la nature parce qu'elle ne parle plus assez haut pour le tourment de son cœur ; Hoffmann, au contraire, n'aime plus la musique parce qu'elle parle trop fort et que sa caresse devient une blessure : querelles d'amoureux, nous l'avons dit, qui n'incriminent qu'une influence trop délicieusement tyrannique ou qui voudraient que l'objet aimé répondît mieux à leur caprice intérieur I Nature et musique n'en peuvent mais : elles demeurent absolument étrangères à toutes les généreuses ou malignes intentions que nous leur prétons.

dans le secret de notre exigence ; or, n'est-ce pas là précisément ce quMl faudrait démontrer ?

Ce que dit la musique est analogue à ce que dit la nature : tel est le corollaire extrait de la formule un peu rageuse de noire Obermann. Et, pour pénétrer la similitude ou l'analogie de ces deux «langages», observons d'abord ce que la nature nous prête et ce que notre moi complaisant lui donne. Un même paysage, par exemple, apparaît tout différent sous la magie des saisons et des heures, et par la seule transition de l'éclat du jour à la tendresse de la nuit. La nuit même, en son mode mineur, accepte bien des tons : Obermann amoureux la voit douce ; sa rêverie prud* honienne y verse la volupté dans les tièdes ombres; mais un froid rayon de lune accentuera plus tragiquement la ruine romantique; selon les poètes, Fastre mort verse son pâle enchantement, sa pâle flamme : autant de nuances; Une matinée me glisse sa fraîcheur et j'en fais de l'espoir; un rayon matinal m'entretient de la prison de Socrate. Le soleil disparaît, l'idée passe. Une tombée de neige crépusculaire devient une modulation soudaine, une transposition visible, et tout change : l'aspect des vieilles rues, et l'impression que j'en reçois, et l'expression que je leur confère; tout revêt un linceul : et la nature, et mon âme. Au petit jour, selon la couleur du temps qui fait, dit-on, l'humeur des gens, chacune des atmosphères naturelles peut devenir ainsi l'invitation à la tristesse ou l'équivalent de la joie : influence et signification de ces « riens heureux » ou troublants, auxquels Obermann déjà prêtait un « rôle expressif >> I

Il y a, dans cet accord, deux termes à distinguer : influence extérieure sur le moi; puis réaction soudaine de l'âme en éveil, car Obermann lui-même nous a prévenus que les impressions du dehors agissent moins selon leur nature, que d'après les dispositions qu'elles rencontrent : le même rayon ne touchera pas également deux individus, t Le métal que l'art a poli reçoit l'image d'une partie de l'univers; nous la recevons comme lui. — Mais il n'a pas le sentiment de ce contact. — Ce sentiment a quelque chose d'étonnant, qu'il nous plaît d'appeler divin... » Donc, une influence fatalement subie, mais aussitôt transformée, assimilée, développée comme un thème varié par un génie

créateur : travail de plus en plus conscient chez le psychologue ou l'artiste éclairé, t Je rends au public ce qu'il m'a prêté», disait La Bruyère. Nous rendons en sentiment au monde extérieur ce qu'il nous prête de sensations. L'amour aussi reçoit de la beauté l'ivresse, mais il lui rend au centuple ; les cieux se réfléchissent dans la goutte d'eau de pluie c qui s'évapore au premier vent»; notre regard mortel reflète aussi la voûte céleste, mais en y mêlant l'expression d'une âme. Renan va plus loin : « L'homme fait la beauté de ce qu'il aime et la sainteté de ce qu'il croit. »

Il se peut donc que la nature (ou ce que nous appelons ainsi) ne contienne pas réellement cette « vie de l'àme » que lui de-^ mandent les rêveurs ; mais elle nous suggère, en tous cas, ce qui n'est point en elle. Et, subjectivement, cela suflBt pour nous émouvoir. La tristesse des choses n'existe qu'en nous : « Z'etoqtience des choses n'est rien que réloquence de l'homme. » Un paysage naturel n'est pas, à proprement parler, comme le croyait Amiel, « un état de l'àme » (1) ; mais il crée mystérieusement, il féconde, il inspire, il provoque cet état mental, il y correspond. Entre la nature et l'homme, il y a réconciliation par les correspondances mystérieuses :

Gomme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité...

Cette unité, c'est la conscience. C'est l'imagination de l'amoureux d'art. Eh bien I par un phénomène psychologique à retenir, tout ce que nous venons d'appliquer aux impressions écloses de la nature extérieure s'adresse également aux impressions nées de la musique, le plus intérieur et, par conséquent, le plus romantique de tous les arts. N'est-il point déjà trop évident que la musique est, dans un sens un peu différent, plus restreint, « l'état d'une âme », puisque la mélodie, qui n'est pas dans la nature, ne chante que dans le cœur de l'homme ? Donc, en un sens, il n'y a pas de musique absolue, et toute musique, même

(1) L'état d'âme d' Amiel n'a pas enfanté moins de contre-sens que le lacrymœ rerum de Virgile depuis M. de Chateaubriand I — Sans invoquer Obermann, M. Lionel Dauriac est arrivé, par ailleurs, aux mêmes constatations dans son bel Essai sur l'Esprit musical ^Paris, Alcan, 1904).

la plus abstraite, est le portrait idéal de son auteur. Au même titre, un paysage écrit par George Sand ou peint par Corot est, dans son silence pittoresque, la plus musicale, la plus subjective et la plus humaine des peintures. Et, fatalement, les ennemis du paysage (1) le condamnent à la même impasse décadente que la sensuelle ou divine musique...

Mais le problème de l'expression musicale reste béant comme un précipice sous les pas inquiets d'Obermann. Si la musique exprime quelque chose, comment ne parvient-elle pas à l'énoncer clairement? Ce que l'on conçoit bien... — Si la musique n'exprime rien, comment parvient-elle à nous ravir comme le sourire « fait pour tout entraîner »? Un précurseur de Hanslick (2), ce Chabanon qu'Obermann avait lu peul^étre, la voulait purement décorative : mais le décor d'un mur d'escalier me bouleverse-t-il, à moins que je ne monte vers un sanctuaire d'espoirs ou de souvenirs? Il est loyal d'ajouter que Balzac disait profondément : « En contemplant des arabesques d'or sur un fond bleu, avez-vous les mêmes pensées qu'excitent en vous des arabesques rouges sur un fond noir ou vert? Pourtant, dans l'une comme dans Tautre peinture, il n'y a point de figures, point de sentiments exprimés, c'est seulement de Vart pur et, néanmoins, nulle âme ne restera froide en les regardant. »

Continuateurs imprévus d'Obermann, Hoffmann et Balzac s'accordent pour affirmer que la musique ne peint rien avec précision, pas plus un événement qu'un sentiment; la musique ne définit rien ; l'appeler un langage est une équivoque. « Querelle de mots », en effet I La musique ne décrit rien, mais elle suggère tout. Et comment la musique peut- elle suggérer la « vie de l'âme » qu'elle ne saurait contenir avec certitude? — Absolument comme la nature, en nous prêtant des impressions auxquelles nous rendons avec usure. Toujours les germes cachés dans la bourse d'or, et fécondés par l'industrie d'un bon cœur ou d'une âme \ive ! Toujours la mystérieuse intervention des

correspondances, depuis la naïve association d'idées dans le

(1) Chenavard, imbu des idées antiques de Michel-Ange et de M. Ingres.

(2) Cî.Chabanon précurseur français de HansUck (le Ménestrel du 2 octobre 1904), dans notre série de notes sur la physionomie de la musique et sa vertu moins expressive que suggestive.

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cerveau d'Obermann, où le ranz des vaches devient une peinture alpestre, tel un parfum chargé de souvenirs, jusqu'à ces rustiques bouffées de cuivres lointains où l'àme d'Amiel découvrait « une puissance nostalgique indéfinissable I » Nature ou musique, — c^est toujours la chaîne des sensations qui compose un sentiment, sous ces deux formes! Une lampe d'automne angoisse ma solitude, en lui parlant d'un foyer... La vague musique, à son tour, devient « un état de l'àme ». Pareille à cette lampe, à tant de regards mortels, elle inspire ce qu'elle ne contient pas...

Enfin, plus éloquemment que le monde visible, la musique nous émeut parce qu'elle nous remue (1); et notre Obermann encore, ce grand musicien qui ne savait peut-être pas ses notes, a deviné ce rapport psychologique entre les mouvements de la matière et les mouvements de notre âme, ces vibrations harmoniques aux élans de notre être, ces envolées consécutives à tout ébranlement nerveux : parmi les harmonies sauvages d'Imenstrôm, il compare son doute à des « lueurs orageuses dans une nuit sinistre » ; en vrai paysagiste romantique, il avoue « qu'il aime beaucoup ce mouvement des airs », ajoutant :

Si j'avais à sortir de la vie ordinaire, si j'avais à vivre, et que pourtant je me sentisse découragé, je voudrais être un quart d'iieure devant un lac agité : je crois qu'il ne serait pas de grandes choses qui ne me fussent naturelles.

Parole capitale, et qui rend au non-moi toute « la vie de Tâme » dont il est capable I Remplacez aussitôt ce lac agité par un orchestre éblouissant, qui s'élève de l'ombre à l'aurore en soulevant le crescendo final de VUt mineur : vous avez « la musique expressive des rythmes passionnels », c'est-à-dire la moins décevante philosophie qu'un penseur ait, jusqu'à présent, donnée de la musique I (2). Une atmosphère nouvelle de sonorités enfante une autre âme ; et le tourbillon d'une tempête' alpestre ou beethovénienne fait d'un paisible auditeur le plus éphémère, hélas ! mais le plus exalté des héros. Et point de littérature ici,

(1) Excellente formule de M. Edmond Goblot, d'après M. Dauriac, dans la Revue philosophique (numéro de juillet 1904).

(2) Théorie de M. Dauriac, invoquant MM. P. Brunetière et Mathis Lussy (1904);

mais la chaude suggestion d'un souffle naturel ou de l'art pur!

Il était dit que notre Obermann se montrerait instinctivement précurseur jusqu'à la fin de cet hommage à sa modestie centenaire et divinatoire I II fut surtout un grand musicien, dans ses pressentiments d'artiste non moins que dans ses nobles périodes émues par la nostalgie du néant ; il fut musicien parce que, joyeux ou douloureux, selon qu'on le chante (1), le grand air d'Orphée lui criait que « le sens musical n'est pas tout entier dans les notes » ; parce qu'il a si tôt senti que tout peut être symbole et que la vie réelle de l'homme est en lui-même. Il apparaît à son plan, au seuil du siècle de la musique, en homme pour qui le monde intérieur existe. A travers les pages jaunies de son roman démodé, la sombre et chaleureuse incertitude d'Obermann nous propose, avec une acuité de perception sans pareille encore en son temps, une nouvelle critique, toute musicale, étayée non plus sur des principes caducs ou des documents touffus, mais sur la vie spiritualisée des sens, sur la spiritualité de la sensation.

Beethoven est le torrent qui gronde; Obermann, le filet d'eau qui murmure en un pré nocturne... A sa voix grave d'outretombe, la physionomie de la musique se ravive, l'avenir se rouvre comme un couchant dans un ciel nuageux ; avec une anxiété voluptueuse, « on pense à des analogies, on s'attend à une extension (2) nouvelle de l'àme et des idées » :

Quand les rapports indiqués ont quelque chose de vague et d'immense, quand l'on sent bien mieux qu'on ne voit leurs convenances avec nous et avec une partie de la nature, il en résulte un sentiment délicieux, plein d'espoir et d'illusions, une jouissance indéfinie qui promet des jouissances sans bornes : voilà le genre de beauté qui charme, qui entraîne. Le joli amuse la pensée, le beau soutient l'âme, le sublime l'étonné ou l'exalte ; mais ce qui eéduit et passionne les cœurs, ce sont des beautés plus vagues et plus étendues encore, peu connues, jamais expliquées, mystérieuses et ineffables...

Musiciens, mes amis, cette mélodie en prose n'aurait-elle pas été composée à votre intention?

(1) C'est l'opinion de Boyer cité par Chabanon (1787j.

(2) Beethoven aussi parle du pouvoir illimité de son art.

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