‹ Un contemporain de BeethovenChapitre 8 sur 11 · QUELQUES DOCUMENT NOUVEAUX SUR « OBERMANN PRÉCURSEUR ET MUSICIEN · texte numérisé non relu

QUELQUES DOCUMENT NOUVEAUX SUR « OBERMANN PRÉCURSEUR ET MUSICIEN

A mes amis inconnus, les Sënancouriens.

Les Slendhaliens sont connus. On connaît moins les Sénmcouriens; j'allais écrire plus volontiers les Obcrmanniefis : (juand on évoque Sénancour (2), ne voit-on pas toujours Obermann contemplatif sous de vieux arbres aux longues ombres? L'argent des bouleaux frémit sous le baiser d'une lueur lunaire, et le philosophe apparaît...

Notre étude récente sur ce précurseur trop oublié nous a valu toute une correspondance à la fois docte et cordiale; et nous y trouvons surtout la preuve d'un culte discret, mais persistant : quelques lettres, un souvenir, n'est-ce pas toute la vie?

Les Obermanniens sont moins nombreux (jue les Slendhaliens : ils n'en sont que plus sympathicjuos. Ce nous est une joie, discrète aussi, de constater que nous ne sommes pas seuls à vénrrer une romantique mémoire avec notre coiifrére Edmond Pilon. Depuis la fin de notre élude, quelques documents nouveaux nous sont parvenus : ils nous permettent de corriger ou de compléter plusieurs de nos dires. Remercions aussitôt le maître Matliis Lussy, le comte d'Eggis, M. Joachim Merlan t. De ce dernier, la Bibliographe des Œuvres de Sénancour (3) et des principales appréciations sur ces œuvres contient de l'inédit ; nous voici donc mieux renseignés sur la famille peu tapageuse des amis d'Obermann. Cette famille est peu nombreuse; elle n'augmenterait soudain que si la mode s'en prenait jamais à l'ombre recueillie du penseur : « Avez-vous lu Obemiann? » demande un jeune homme à une

(1) Cf. le Ménestrel du 28 janvier 190G au 18 mars 1906,

(2) Sénancour, avec un ^, sans l linal.

(3) a Documents inédits », 1 broch. vn-8"; Paris, Hdchette, février ll»05.

jeune fille dans Une nichée de gentilshommes de Tourguenell'; que cette question soit reï)roduite un beau jour à la plus belle page d'un romaa mondain, et, le lendemain, les amis d'Obermann seront légion.

Cette famille spontanée n'est pas fort ancienne : on n'y fête point de centenaires. En 1804, en étt's dans l'attente ou la surprise de grands événements plus décoratifs, les Parisiens se souciaient peu de la naissance d'un rêveur... Et le jeune Charles Nodier u'allait parler de lui dans ses Tristes, en 1806, que pour le plaindre de ne point sentir Dieu dans la nature qu'il sent si bien! Mais, trente ans plus tard, en 1833, année de la résurrection d!Oberniann, — de sa seconde et véritable naissance, — où tous les arts semblent s'être donné le mot pour le faire revivre, George Sand pouvait écrire, dans son article du 15 juin de la ReviLe des Deux Mondes (qui deviendra sa préface à l'édition de 1840), en définissant trop élégamment le mal secret d'un héros de la pensée, né trop tôt : « Dés le temps de sa publication, Obermann excita des sympathies d'autant plus fidèles et dévouées qu'elles étaient plus rares... N'encourant pas les trompeusesjouissanc.es d'un grand succès, il fut préservé de l'aflligeante insouciance des admirations consacrées et vulgaires. Ses adeptes s'attachèrent à lui avec force et lui gardèrent leur enthousiasme comme un trésor. apporté par eux seuls, à l'oflrande duquel ils dédaignèrent d'associer la foule... Nous avons été de ceux-là... »

Déjà, lier de sa découverte (sans doute, sur les quais). Ampère avait porté les deux tomes d'Obermann à ses amis d'Auteuil, causant dans l'ancien salon d'Helvétius où se groupaient les derniers idéologues, héritiers du XVIIP siècle, autour du comte Destutt de Tracy ; déistes ou croyants se disputaient sur ce livre; et Jules Bastide, et Pierre Leroux, et Ballanclie le mystique, et l'étrange Henri Latouche, l'éditeur de Chénier, le connaissaient. Déjà, le 21 janvier 1832, dans la Revue de Paris, avait paru « l'article révélateur » de Sainte-Beuve qui, l'année suivante, se fit l'éditeur et le sauveteur d^Obermann oublié ; pendant trente-cinq ans, de 1833 à 18tj8, l'auteur des Lundis ei des Portraits contemporains ne cessera d'opposer l'àme de Sénancour à l'art de Chateaubriand (1); et tous les Romantiques feront chorus, sans toujours comprendre la religiosité sans dogmes ou la hautaine résignation d'un sage « à qui la force a manqué de peu pour devenir un saint ».

Le poète en prose du Centaure, Maurice de Guérin du Gayla, subit son influence mélancolique sous les ombrages bretons de la Ghesnaye ; Clémence Robert appelle Sénancour « un roi de l'intelligence » et dé-

(1) Voir la XIV* leçon de Sainte-Beuve sur Chaimuhrland et son groupe lUIéraire.

cril eii vers la Maison (TObenmnn; le Balzac des Tllusiam perdues n'est pas moins lyrique : « Il existe un magnifique livre, le pianto de Tincredulité, Obermann qui se promène solitaire dans le désert des magasins, et que, dès lors, les libraires appellent ironiquement un rossignol; quand Pâques arrivera-t-il pour lui? Nul ne le sait I » Le Champfleury du Rëaliême ne l'ignorera point davantage. Un ennemi de la musique, qui la définit le plus sensuel de tous les arts, le religieux Victor de Laprade, a le courage d'oublier Sénancour dans son histoire un peu tendancieuse du Sentiment de la Nature avant le Christianisme et chez les Modernes; et trop d'histoires littéraires ne nomment même pas Tauleur de tant de beaux hymnes en prose qui resteront parmi les plus belles pages de la langue française ! Mais Tardent Michelet admire son devancier dans l'analyse de l Amour; en son Jouimal intime et posthume (1883), Amiel oaractérise profondément sa tristesse; les critiques littéraires et musicaux ne l'oubliaient point tout à fait: en 1861, un des plus assidus collaborateurs du Ménestrel, Barbcdette, notait l'influence d'Obermann sur les nocturnes de Chopin; en 1864, dans ses essais de « critique naturelle ' », Deschanel la signalait dans l'évolution de George Sand.

Enfin, après plusieurs essais importants, le spiritualiste Jules Levallois consacrait tout un livre, en 1897, à celui qu'il appelait, comme nous, d'instinct, un précurseur; un an plus tard, à Helsingfors, en Finlande, Alvar Tornûdd en faisait autant. Des inédits illustraient ces fortes études. El dans Y Ermitage de juillet 490i, le délicat portrait de « Pyvert de Sénancour » par Edmond Pilon encadrait la noble figure du penseur des paysages qu'il avait tant aimés ! Musiciens ou paysagistes seraient ingrats d'oublier l'un dos philosophes les plus émus par la nature; or, dès 1878, la préface du catalogue de la collection Laurent Richard disait justement : « Les Gnrges d'Apremont, de Théodore Rousseau, nous transportent dans une bruyère de la forêt de Fontainebleau et nous font comprendre la mélancolie d'Obermann. » Sainte-Beuve ni Burty n'eussent pas mieux dit.

La meilleure part de ces documents inédits ou peu connus est extraite par nous de la Bibliographie qui nous parvient; et que nos lecteurs ne soient point trop surpris d'une telle poussée d^érudition, car nous devons toute cette belle science à M. Joachim Merlant, professeur à la faculté des Lettres de Brest, qui dédie sa substantielle brochure à M. Boisseau, « en souvenir d'un culte commun de Sénancour ». Décidément, les Stendhaliens n'ont qu'à se bien tenir I Et ce n'est pas tout. Gardonsnous d'oublier la thèse de M. Merlant sur le Roman pei^sonnel, et les Idée^ littéraires au XIX^ siècle, d'Alfred Michiels, et plusieurs autres

écrits (1) cités par M. Merlaut. Déplus, dans ses trois numéros de janvier, d'avril et de juin 1906, la Revue Latine a commencé, sous ce titre attrayant ; Sénancour et Sainte-Beuve, la publication, par M. Merlant, d'une correspondance inédite entre Sénancour, sa fille, Sainte-Beuve, Ferdinand Denis, George Sand et M"® A. Dupin.

Enfin, voici que M. G. Michaut, maitre de conférences à la Sorbonne (qui s'est occupé déjà deSaintiî-Beuve), entreprend, dans \sl Revue Bleue, la publication complète d'un manuscrit inédit, donné à la bibliothèque cantonale de Fribourg : une Biographie de Sénancour x)ar sa fille, M"* Virginie-Eulalie-Pauline de Sénancour, et qui remonte à 18S0. Les rapides extraits de la Revue Latine accroissent notre impatience de tout lire dans la Revue Bleue... O Sénancouriens ! nous aurons bientôt de beaux prétextes de rêverie !

Et puisque le travail le plus consciencieux n'est jamais définitif, que le Sénancourien par excellence, M. Joachim Merlant, nous autorise à lui signaler quelques omissions en sa BMiographie : l"^ Dans le très curieux livre intitulé Fontainebleau, paysages, légendes, souvenirs, fan taisies, — hommage à C.-F. Denecourt (1855), où se lit le fragment d'une lettre romantique de George Sand (août 1837) que nous avons citée nous-méme, un des derniers bohèmes, Théodore Pelloquet écrit plus loin sept pages sur la Forêt de Fontaifiebleau et M. de ChcUeaubî'iand, assure qu'il y a des modes pour les paysages comme pour le reste et nomme M. de Sénancour « le premier écrivain éminent qui rendit justice à la forêt depuis les poètes de la Renaissance », et cela « dans une prose limpide où l'élégante et sobre netteté du français du XVIIP siècle se marie à une poésie mélancoliciue et rêveuse d'un sentiment tout moderne ». — 2** Le manuscrit du Journal d'Eugène Delacroix contient plusieurs extraits d'Obermann, et le peintre invoque souvent ce livre de chevet. — 3** Fromentin le nomme dans le chapitre IV des Maîtres d'Autrefois {Revue des Deux Mondes du 15 février 1876, pages 793-94), lorsqu'il esquisse à vol d'oiseau l'évolution du paysage et qu'il oppose « le coup d'œil d'ensemble, les formules sommaires » des Jean-Jacques ou d'Obermann aux descriptions détaillées des contemporains. Les peintres ont toujours eu quelque penchant pour ce livre. — 4'' Enfin, qu'il nous soit permis de nous citer nous-méme (2) et de rappeler ici

(1) De MM. Joseph Texte, A. Le Breton, Charles Morice, Ghr. Maréchal, Sabatier, V. Giraud (ce dernier dans la Revue de Fribourg^ 1904).

(2) Cf. Raymond Bouyer, le Paysage dans l'Art (Paris, extrait de VAHlsle, 1893); chapitre III : Obermann devancier des peintres de 1830 et de TÉcole de Barbizon; — Salons de l'Artiste (1894-99), pasaim; — « Le Centenaire d'Obermann », Revue Rleue du 10 décembre 1904; —Le Secret de Beethoven^ chapitre VI, page 62 (Fischbacher, 1905).

que notre doubjie inclmatioa pour le paysage et pour la musique nous a fait chérir de bonne heure le nom lointain de Sénancour.

On aimerait à illustrer cette bibliographie du portrait de Tauteur d'Obermann; mais Ticonographie sénancour ien ne est fort pauvre : ou voit bien que le peintre profond de la nature n'a jamais été, ne sera jamais populaire! Qu'y a-t-il? Un croquis dans la notice nécrologique de r Illustration du 31 janvier 1846; un portrait à Fribourg, chez M. le comte d'Eggis, petit-neveu du philosophe ; à la Bibliothèque Nationale, rien qu'une héliogravure d'après le médaillon sévère de David d'Angers, daté de la grande année de résurrection, 1833, et dont la correspondance nomme flatteusement l'auteur. Personnellement, nous n'avons encore trouvé ni plus ni mieux.

La BiMiographie de M. Merlant catalogue en revaache les trois grandes éditions françaises à'Obermann: Paris, 180i (1), 1833, 1840. Pour obvier à tout grief d'inadvertance, rappelons que la lettre XC n'appai*alt qu'en 1833, (jue la lettre XCI et les derniers fragments sans date, notamment l'exquise consolation par les fleurs, ne sont recueillis que dans la dernière édition. En parlant de Beethoven, contemporain de Sénancour, et d'un autre chef-d'œuvre centenaire et méconnu, n'avonsnous pas ému les scrupules de la plus bienveillante critique en paraissant confondre la Léonore primitive de 180S avoc le Fi/ielio remanié de 1814 ? La critique portait juste.

De cette foret de documents, dégageons seulement et très brièvement aujourd'hui trois points : le mariage de Sénancour, évité par Obermann; quelques preuves nouvelles de l'instinct musical d'un précurseur; les inspirations que Franz Liszt, ami de George Sand, dut à la lecture passionnée àObermann, à ce beau poème d'un « grand poète avorté ».

(l) Obermann. Lettres publiées par M. de Sénancour, auteur des Rêveries sur ta nature primUive de Vhomme; 2 vol. in-8' (Paris, Cérioux, an XII, 1804). — « Étudie rbomme et non les hommes. »

LE MARIAGE DE SENANCOUR : OBERMANN ET FONSALBE. - « OBERMANN » PRÉCURSEUR ET LE « SURHOMME »

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