LA RÉCONCILIATION
Pourtant, l'heure de la i éconciliation était proche. Nous ne savons pas quand elle eut lieu exactement : mais dès le milieu de février 54, elle était laite*. Elle fut l'œuvre de Pompée, qui se servit pour cela de plusieurs Grecs'^. Quels étaient ces Grecs? Nous n'avons aucun moyen de le savoir. On peut supposer cependant que parmi eux était ce Théophane de Mitylène, savant grec très hé avec Pompée, qui écrivit l'histoire de sa vie, et qui avait, d'après le témoignage de Cicéron, une grande influence sur son esprit^.
Il est piquant d'ob erver que la même lettre qui nous apprend la réconciliation nous montre Cicéron taquinant Appius, et jouant, en quelque sorte, par de savantes alternatives d'attaques malicieuses et de retraites prudentes, à le
i. Ad Q. fr.^ ][, 10 ^12), 3 : la lettre a été écrite aux environs des Ides de février.
2. Cf. ihid. : ne Graios omnes conupcet, per quos mecum in gratiam redit.
3. Ad Att., V, 11, 3 (écrite en 51 av. J.-C). Pompée veut aller en Espag-ne où il a un commandement; Cicéron écrit : id ego minime prohaham, qui quidem Theophani facile persuaai nihil esse melius qiiam illum nusquam decedere. Ergo Graecus incumbet.
contrarier sans le fâchera Antiochus I, roi de Commagène, avait obtenu de César la robe prétexte. Fier de cet honneur, il voulait qu'un sénatus-consulte le lui confirmât, et désirait en outre qu'on arrondît son petit royaume en y adjoignant la ville de Zeugma, sur l'Euphrate. Pour arriver à ses fins, il s'était adressé à Ap. Claudius'-. Quand l'aflaire vint devant le Sénat, l'ironie impitoyable de Cicéron rendit le pauvre roi fort ridicule et compromit gravement sa cause. Alors Appius se dépensa en amabilités de toutes sortes ^ et fit intervenir Atticus, pour obtenir le silence du trop spirituel orateur. Cicéron se tut : que lui importait, après tout, que le roi de Commagène gardât ou non la robe prétexte? Il lui suffisait d'avoir fait sentir à Ap. Claudius le prix de son amitié, et d'avoir recueilli de ces incidents une de ces jouissances d'orgueil auxquelles il était fort sensible.
Sans doute nous verrons, au cours de l'année 54, Appius et Cicéron s'occuper d'affaires plus importantes que celle-là. Toutefois, il faut convenir que l'année du consulat d'Appius offre un intérêt politique médiocre : nulle question grave ne s'y agite, les grands actes de la vie publique ont perdu leur importance d'autrefois, la vie du forum et du Sénat semble ralentie. Cela est vrai surtout des premiers mois de 54.
1 . Si, dans la deuxième et dans la dernière phrase de la lettre, le mot frigus a, comme il est probable, un sens figuré, on devra, en outre, faire remarquer l'insistance de Cicéron à parler de la situation peu brillante du consul : « Appius ayant convoqué le Sénat sans qu'il fût en nombre, on lui fit si mauvais accueil (tantiim fuit frigus) qu'il dut lever la séance devant les protestations de l'assemblée ». Et à la fin : « Un tel froid menace (eius modi frigus impcndebat), que la maison d'Appius est en grand danger d'être gelée » (personne n'y vient plus).
2. Il est bien probable que l'intervention d'Appius ne fut pas désintéressée; Cicéron l'insinue (cf. Ad Q. fr., II, 10(12), 2). Il est néanmoins permis de se demander si, pensant déjà à aller en Cilicie l'année suivante, Appius ne voulait pas s'assurer l'amitié de ce roi qui, voisin des Parthes, pouvait être pour les Romains un précieux agent de renseignements (voir plus loin, p. 72).
3. Cicéron exprime cela fort joliment : mirifice mihi et per se et per Pomponium hlanditur Appius (Ad Q. fr., II, 10 (12), 2); Appiiis totum me amplexatur {ibid., 3).
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Cicéron est à court de nouvelles : il voudrait donner à son frère, qui est en Gaule, un tableau détaillé de ce qui se passe à Rome, mais la matière lui fait défaut : Omnia collegi, ut noui scribam aliquid ad te. Sed, ut uides, res me ipsa déficits Entre le mois de février et le mois de juin, il y a comme un silence dans la correspondance de Cicéron. Sans doute ne se passa-t-il rien de notable : la première lettre du mois de juin '^ témoigne que l'activité politique était encore à ce moment très faible, et que tout se faisait par les menées mystérieuses de quelques hommes. L'été et l'automne furent en effet remplis par les procès et par l'intrigue : la vie politique en prit une allure plus agitée que véritablement active. Plus de partis, plus de principes : tout se réduit à des questions de personnes. Cet état de choses constitue une sérieuse difficulté pour l'étude des rapports entre Cicéron et Ap. Claudius. N'étant ni l'un ni l'autre guidés par quelque grande idée politique, ils obéissent à des motifs qui sont purement de circonstances, et ces circonstances nous sont mal connues. Tous deux dévoués aux triumvirs, mais à une époque où Pompée et César commençaient à s'observer jalousement ^ on les voit, sur une même question, tantôt d'accord et tantôt séparés, au gré d'intrigues dont le détail nous échappe.
Pendant le mois de février 54, il ne paraît point que les événements aient fourni à Cicéron et à Appius l'occasion d'affirmer leur amitié nouvelle. Nous ne parlerons pas de la question du rappel de Crassus's portée au Sénat dès le commencement de l'année 54. Cicéron écrit à Crassus qu'il a soutenu sa cause contre les consuls et un grand nombre de