Plut., Lucullus, 19 et
du Pont, et avait mis le siège devant Amisos. Avant de tenter un dernier eftort pour emporter cette ville, qui résistait héroïquement, il envoya Ap. Claudius en ambassade auprès de Tigrane pour lui demander de lui livrer Mithridate. Voici le récit que nous a laissé Plutarque, et que nous traduisons en entier*.
€ Ap. Claudius, l'ambassadeur qui avait été envoyé auprès « de Tigrane (ce Claudius était le frère de la femme que <r Lucullus avait alors pour épouse), fut d'abord conduit par « des guides du roi, qui lui firent faire à travers le haut pays « un circuit inutile, et fort long : un affranchi. Syrien d'ori- « gine, lui ayant indiqué la route directe, il abandonna son « premier itinéraire, long et trompeur, et renvoya ses « guides barbares. Alors il atteignit l'Euphrate en peu de « jours, le passa, et arriva à Antioche"^. Ayant fait dire à « Tigrane de l'attendre là (ce roi, en effet, était absent, € occupé à détruire encore quelques villes de Phénicie), « il gagna à son amitié un grand nombre de dynastes qui « n'obéissaient qu'hypocritement à l'Arménien : parmi eux « était Zarbienos, roi de Gordyène. Beaucoup de villes « soumises au joug de Tigrane lui envoyèrent secrète- « ment des délégués : il leur promit le secours de Lucul- « lus, et les invita à rester tranquilles pour le moment. La « domination arménienne était, en effet, intolérable aux « Grecs ; surtout, le roi, au milieu de si grandes faveurs de « la fortune, était devenu d'un orgueil et d'une insolence « extrêmes : toutes les faveurs qui excitent l'envie et l'admic ration des hommes, non content qu'elles fussent à sa dis- « position, il les croyait créées par lui. Après des commen- « céments qui ne promettaient rien de grand ni d'enviable,
1. 0. c, 21. — Nous avons préféré donner le chapitre entier, sans en rien retrancher, pas même les détails sur la fortune de Tigrane : car ils sont nécessaires pour mettre en relief le courage et la simplicité d'Appius.
2. 'AvTid/eia y) è:ii AàçvYi; : Antioche près de Daphné : c'est l'Antioche de Syrie, sur le fleuve Orontès.
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« il avait soumis plusieurs peuples, humilié, comme on ne « l'avait pas fait avant lui, la puissance des Parthes, et « rempli la Mésopotamie de Grecs, qu'il avait tirés en grand « nombre de la Gilicie et de la Cappadoce pour les établir « chez lui. Il arracha à leurs habitudes les Arabes nomades, « et, les emmenant dans ses états, il en fit ses voisins, afin « de s'assurer le fruit de leur commerce. Quant aux rois, c nombreux étaient ceux qu'il avait pour vassaux : quatre f même, qui vivaient toujours auprès de lui, étaient des f manières de suivants ou d'écuyers : quand il allait à che- « val, ils couraient à ses côtés, en robe courte : assis sur « son trône et donnant audience, il les avait debout autour « de lui, les bras croisés : attitude qui entre toutes passait « pour marquer que l'on acceptait la servitude, et qu'on « avait fait l'abandon de sa liberté, livrant au maître un « corps plus prêt à endurer qu'à agir.
« Pourtant, un spectacle aussi pompeux n'excita chez € Appius ni la moindre peur, ni aucune admiration, la 9 première fois qu'on lui donna audience : sans phrases, « il dit qu'il était venu, ou bien pour emmener Mithridate, « dû aux triomphes de Lucullus, ou bien pour déclarer la « guerre à Tigrane : et Tigrane, bien qu'il s'efTorçât, en « écoutant ce discours, d'avoir un visage calme et un sou- « rire composé, ne put dissimuler à son entourage l'émotion « que lui causait le langage hardi de ce jeune homme : « pour la première fois depuis vingt-cinq ans, il entendait « des paroles où respirât un peu de liberLé. Car telle avait « été la durée de son règne, ou plutôt de sa tyrannie. Il « répondit à Appius qu'il ne livrerait pas Mithridate, et que « si les Romnins l'attaquaient, il se défendrait. Irrité contre « Lucullus, parce qu'il l'avait appelé dans sa lettre <r roi » « seulement, et non c: roi des rois », à son tour, dans sa « réponse, il ne lui donna pas le titre d' « imperator ». Il « envoya pourtant à Appius des présents magnifiques, « et comme il les avait refusés, il en ajouta d'autres en plus
(n grand nombre. Alors Appius, ne voulant point qu'on « attribuât son refus à quelque sentiment hostile, accepta € une seule coupe, renvoya le reste, et revint en toute < hâte auprès du général romain ».
Tel est le récit de Plutarque*. Sans doute, devons-nous faire la part des exagérations auxquelles l'historien grec a été porté par son goût des grandes scènes à signification morale : peut-être, par endroits, a-t-il perdu de vue les traits particuliers du caractère d' Appius pour ne plus voir en lui que l'ambassadeur du peuple romain, — mieux encore, le jeune patricien allant, comme Sylla chez Bocchus ou Flamininus chez Prusias, réclamer à un roi barbare la tête d'un vaincu. Cependant, et ces réserves faites, nous pouvons retenir du récit de Plutarque les traits suivants :
1» Appius se montra habile : il sut profiter du temps que lui laissait l'absence de Tigrane pour gagner l'amitié de plusieurs petits rois asiatiques et leur donner confiance dans la puissance de Rome. Nous possédons un fragment de Salluste'^ qui conlirme le témoignage de Plutarque à cet égard.
2o Appius eut en face de Tigrane une attitude courageuse, et sut lui tenir un langai^e digne de la majesté romaine. Là encore, Salluste confirme Plutarque^. Nous pouvons voir dans cette attitude un efiet heureux de l'orgueil patricien qu'Appius possédait à un haut degré, et qui ne devait pas dans la suite de sa vie l'inspirer toujours aussi bien.
3o Enfin, s'il faut en croire Plutarque, — car nous ne pos-
i. Drumann, G. R., II 2, p. 173 et n. 4, a prétendu que le personnage désigné par Plutarque n'était pas Ap. Glaudius Pulcher, mais son frère P. Glodius, le futur tribun du peuple; Appius ne serait jamais venu en Asie avant l'année 53 (ibid., p. 161). Cette thèse est insoutenable. GrObe, qui avait d'abord essayé de l'appuyer, l'a abandonnée par la suite (0. c, IV 2, p. 142, n. 4 et p. 156 ; cf. p. 152).
2. Sali., Hist., IV, fragra. 56 (Maurenbrecher, p. 179) : tetrarchas regesque exterritoa animi firmauit.
3. Ibid.^ fragm, 57 : insolens uera accipiendi (il s'agit de Tigrane surpris par le langage hardi d' Appius).
rrayasigau
6 UN CORRESPONDANT DE CICtRON
sédons que son seul témoignage — Appius montra dans cette ambassade un désintéressement fort louable. C'est une qualité qui ne devait pas briller en lui dans la suite.
Mais, même alors, est-il bien sûr qu'il en fit preuve? Si nous dépouillons les faits de l'interprétation qui, chez Plutarque, se mêle au récit, et le colore, voici comme ils se présentent à nous. Tigrane envoie des présents à Appius : Appius les refuse. Tigrane en envoie d'autres en plus grand nombre : Appius prend une coupe, renvoie le reste, et se hâte de retourner auprès de LucuUus. D'après Plutarque, il accepte cette coupe pour ne point offenser Tigrane. Mais ne l'avait-il pas bien autrement offensé en le mettant dans la brutale alternative d'une trahison envers son beaupère et son hôte, ou d'une guerre avec Rome, en lui remettant une lettre où on lui refusait ses titres habituels? D'autre part, cet envoi redoublé de présents a tout l'air d'une tentative redoublée de corruption. Dans ces conditions, une délicatesse élémentaire commandait à Appius de ne rien accepter du tout. En prenant cette coupe, n'a-t-il pas tout simplement cédé à la tentation de posséder un objet dont son goût déjà vif des œuvres d'art lui signalait la valeur ? Et ce départ précipité? Quand on lit Plutarque, on l'attribue à la diligence du légat dévoué à son chef. Mais n'est-il pas permis de se demander s'il ne fuyait pas simplement de nouvelles avances de Tigrane, probables après le demi-consentement où l'avait déterminé une faiblesse d'amateur délicat ? Il se pourrait donc que notre personnage, au lieu d'avoir fait preuve de désintéressement en cette occasion, ait au contraire donné là le premier exemple à la fois de son peu de scrupules et de son goût des œuvres d'art. Quoi qu'il en soit, et qu'il ait été honnête plus ou moins, il vit de près les richesses de rOrient, et comprit en même temps comment les mœurs orientales en rendaient l'accès facile à un magistrat romain. D'autre part, ce grand monarque, redouté de tous les petits rois d'Asie, entouré d'une cour magnifique.
Appius le voyait changer de visage à ses paroles : quel mépris ne devait pas lui inspirer tant de faiblesse sous de si pompeuses apparences? et comme ce mépris était bien propre à changer un orgueil légitime en insolence !
Aussi bien, quand nous le supposerions à ce momentlà aussi vertueux que le veut Plutarque, les conditions mêmes où sa vertu était appelée à s'exercer ne pouvaient manquer de lui être funestes. La cupidité et l'insolence dont il fit preuve dans la suite avaient trouvé en Asie le terrain le plus propre à les développer. Le contraste de deux civilisations, que Plutarque exagère en le résumant dans l'opposition dramatique de deux hommes, ne put manquer de frapper vivement Appius : sans nul doute, il en conçut l'idée que l'Orient, habité par des peuples d'une autre race, par des barbares, n'était autre chose qu'un champ ouvert aux nobles Romains avides de domination et de lucre.
Nous ne savons pas à quelle date Ap. Claudius revint à Rome. Nous savons seulement qu'il siégeait au Sénat l'année où Cicéron fut consul (63) *. C'est ce que nous apprenons par un passage du Pro Sulla, que Cicéron prononça en 62, pour défendre P. Cornélius Sulla, accusé d'avoir pris part à la conjuration de Catilina. Le même passage- nous donne témoignage des plus anciens rapports que nous connaissions entre Cicéron et celui à qui il devait adresser, douze ans plus tard, les lettres du livre III des Familières.
L'accusateur, L. Torquatus, fils du consul de 65, prétendait, entre autres choses, que L. Cassius, un des conjurés qui avaient négocié avec les députés AUobroges, leur avait cité Sylla comme faisant partie de la conjuration au même titre que son ancien collègue Autronius : si le nom de Sylla ne figurait pas dans la déposition faite par les AUobroges au Sénat, c'est qu'on avait rédigé, de la séance du
1. Sans doute, dans l'intervalle, il avait été questeur, puisqu'on 63 il était sénateur.