HENRIQUE
Saint-CIare la porta dans ses bras jusqu'au salon où il la déposa sur un canapé.
— Henrique! dit-il à son neveu, vous n'auriez pas dû laissser courir Eva si vite ; il faut maintenant prendre bien soin d'elle.
— Je m'en charge très-volontiers, dit Henrique en s'asseyant près de sa cousine et en lui prenant la main.
Bientôt Eva se sentit mieux. Son père et son oncle reprirent leur jeu et les enfants furent laissés seuls.
— Savez-vous, Eva, commença Henrique, que je regrette bien que papa ne veuille rester ici que deux jours parce que je ne vous reverrai pas de bien longtemps? Je voudrais essayer de devenir bon et de ne plus maltraiter Dodo. Vous le savez, je suis quelquefois un peu vif, mais autrement je lui donne souvent de petites pièces de monnaie , et vous pouvez voir qu'il est bien vêtu ; Dodo a donc tout lieu d'être satisfait.
— Et seriez-vous satisfait , si vous n'aviez personne auprès de vous pour vous aimer?
— Moi ? il va sans dire que non.
— Et vous avez séparé Dodo de tous ses amis , de toutes les personnes qui pouvaient l'aimer? qui serait heureux dans cette situation ?
— Que voulez-vous que j'y fasse? Je ne puis lui rendre sa mère, et je ne puis l'aimer moi-même.
— Et pourquoi ne l'aimeriez-vous pas? dit Eva.
— Aimer Dodo ! vous ne le voudriez pas, cousine I Je puis avoir des bontés pour un esclave, mais l'aimer I Vous n'aimez pas vos esclaves, je pense?
— Mais si, je les aime.
— C'est singulier I
— La Bible ne dit-elle pas que nous devons aimer tout le monde ?
— Oh! la Bible I Elle dit beaucoup de choses semblables, c'est vrai ; mais vous savez bien, Eva , que personne ne songe à les faire.
Eva, les yeux fixes et rêveurs, gardait le silence.
— Quoi qu'il en soit, cher cousin, reprit-elle, aimez le pauvre Dodo et soyez bon pour lui ; faites-le pour l'amour de moi.
— Il n'est rien que je ne fasse pour l'amour de vous, chère cousine, car vous êtes, en vérité, la plus aimable créature que je connaisse !
L'ardeur avec laquelle parlait Henrique anima singulièrement sa belle physionomie. Eva l'écoutait avec simplicité, sans que l'expression de sa figure fût le moins du monde altérée. Elle se contenta de lui répondre:
— Je suis bien aise que vous pensiez 'ainsi , cher Henrique. J'espère que vous vous souviendrez de votre promesse.
La cloche du dîner termina cet entrelien.
Alfred et Henrique Saint-Clare partirent deux jours après. Eva, qui avait été stimulée par la société de son jeune cousin à faire de l'exercice au delà de ses forces , commença à décliner rapidement. Sant-Clare avait repoussé jusqu'alors la pensée de consulter un médecin; il lui eût semblé, en le faisant, donner de la réalité à un douloureux pressentiment. Mais Eva ayant été assez souffrante pour être obligée pendant plusieurs jours de garder la chambre, un homme de l'art fut appelé. Au bout de quelques semaines , il parut s'opérer une notable amélioration dans l'état de la jeune fille... décevante illusion, hélas ! dont cette inexorable maladie berce souvent des cœurs angoissés, sur le bord même de la tombe ! On vit encore Eva parcourir d'un pas léger la vérandah et les jardins ; on la vit de nouveau jouer et rire, et son père , dans le transport de sa joie, déclara qu'elle aurait bientôt repris sa belle santé.
Seuls, miss Ophélia et le médecin ne furent point abusés par cette trêve momentanée. Mais je me trompe; il y avait aussi un autre cœur qui ne se faisait point illu-
sion. C'était celui cTEva. Quelle est cette voix mystérieuse, qui parle quelquefois à l'âme, avec tant de calme et tant de clarté, de son prochain départ? Est-ce le secret instinct de la nature qui se meurt, ou la vive impulsion de l'âme vers l'immortalité qui s'avance?... Quoi qu'il en soit à cet égard, Eva possédait au fond de son cœur la certitude pleine de douceur et de paix qu'elle était maintenant près du ciel, — certitude calme comme un beau coucher du soleil, douce comme le silence d'une soirée d'automne, à laquelle ne se mêlait d'autre sentiment pénible que la pensée du chagrin de ceux qui l'aimaient.
Quoique dès le berceau Eva eût été entourée des soins les plus délicats et que la vie ne déroulât devant elle que des perspectives de joie et de bonheur, la mort ne causait aucun regret à Eva.
En parcourant le livre qu'elle lisait si souvent avec son vieil ami, l'image de Celui qui aimait les petits enfants avait saisi son jeune cœur; elle s'y était gravée, et, à force de la contempler et d'y penser , cette image avait cessé d'être pour elle le tableau d'un passé lointain ; elle était devenue une réalité vivante qui l'enveloppait de toutes parts. L'amour de ce bon Sauveur pénétrait son cœur simple et enfantin d'une tendresse surnaturelle, et c'était à Lui, disait-elle, et dans son ciel qu'elle voulait aller.
Cette âme sensible souffrait toutefois; mais c'était pour ceux qu'elle laissait en arrière; pour son père surtout et pour sa mère. Elle souffrait aussi à l'idée de quitter ces esclaves fidèles et dévoués, pour qui elle était
somme un rayon de soleil; plus que jamais elle brûlait d'un vague désir de faire quelque chose pour eux, et non-seulement pour eux, mais pour toute leur race ; iésir passionné qui contrastait amèrement avec la faiblesse de sa frêle enveloppe.
— Oncle Tom, dit-elle un jour en interrompant sa lecture , je comprends maintenant que Jésus ait voulu mourir pour nous.
— Comment cela? miss Eva.
— Parce que j'ai éprouvé quelque chose de pareil.
— Je ne comprends pas, miss Eva. Que voulez-vous dire?
— Je ne saurais l'expliquer; mais quand j'ai vu sur le bateau où nous étions, vous et moi, ces pauvres créatures que l'on avait séparées de leurs mères , de leurs maris... quand j'ai entendu les femmes demander à grands cris leurs enfants, et quand dernièrement on m'a raconté l'histoire de la pauvre Prue... enfin, dans bien d'autres occasions encore, j'aurais désiré mourir, si ma mort avait pu mettre un terme à tant de souffrances. Oui, Tom, je voudrais mourir pour les esclaves, si c'était possible, répéta l'enfant avec ardeur, en posant sa petite main amaigrie sur la main noire de son ami.
Tom regarda sa jeune maîtresse avec admiration , et quand , à la voix de son père , elle se fut éloignée doucement, il la suivit du regard en essuyant ses larmes.
— C'est en vain que nous voudrions garder miss Eva près de nous, dit-il à Mammy qu'il rencontra un moment après ; le Seigneur l'a marquée de son sceau.
— Ah ! oui, s'écria Mammy en élevant les mains, je
l'ai toujours dit. Elle n'a jamais été comme un enfant qui doit vivre. Il y a quelque chose de si profond dans ses yeux 1 Je l'ai dit à madame bien souvent , et voilà que cela arrive... nous ne le voyons que trop I... Cher petit agneau !
Eva monta légèrement l'escalier de la vérandah pour rejoindre son père. Le jour touchait à sa fin ; les rayons du soleil couchant formaient comme une auréole autour de sa tête blonde ; elle s'avançait vêtue de blanc, les cheveux ondoyant sur les épaules, les joues teintes des plus vives couleurs, les yeux brillants de la fièvre qui la consumait.
Saint-Clare l'avait appelée pour lui montrer une statuette qu'il venait d'acheter ; mais en la voyant approcher, son apparence presque surnaturelle lui causa une impression aussi subite que douloureuse. Il est un genre de beauté si parfaite et pourtant si fragile , que nous ne pouvons en supporter la vue. Saint-Clare prit vivement sa fille entre ses bras , oubliant presque ce qu'il voulait lui dire.
— Eva , chérie , tu es mieux ces jours-ci , n'est-ce pas?
— Papa, répondit Eva avec l'accent d'une soudaine fermeté , j'ai beaucoup de choses à vous dire et je voudrais le faire aujourd'hui , avant d'être plus faible.
Saint-Clare frissonna. Eva s'assit sur ses genoux. Elle posa sa tête sur le sein de son père , et continua :
— Il est inutile , papa, que je vous cache plus longtemps ce que j'ai sur le cœur. Je vais vous quitter, et vous quitter pour ne plus revenir 1
L'enfant se mit à sangloter.
— Oh! ma chère petite Eva! dit Saint-Clare d'une voix tremblante , mais qu'il s'efforçait de rendre gaie ; tu déviens nerveuse, tu te laisses décourager, mais il faut éloigner de ton esprit ces sombres pensées. Vois la statuette que je t'ai apportée.
— Non , dit Eva en la repoussant doucement , ne cherchez pas à vous faire illusion. Je ne suis pas mieux, je le sens bien, et je partirai dans peu de temps. Je ne suis pas nerveuse , je ne suis pas découragée. Si ce n'était à cause de vous , papa , et de tous les amis que je laisse ici-bas, je serais parfaitement heureuse de m'en aller. J'ai besoin d'aller au ciel... Je brûle d'y aller !
— Chère enfant, qu'est-ce donc qui fait désirer à ton pauvre petit cœur de quitter cette terre? Ne t'avonsnous pas donné tout ce qui pouvait te rendre heureuse?
— C'est uniquement à cause de ceux que j'aime que je consentirais à rester encore , mais j'aime mieux aller au ciel 1 répéta l'enfant. Il y a tant de choses ici-bas qui m'attristent , qui me paraissent terribles! Il vaut mieux que je m'en aille, papa; seulement je ne voudrais pas vous quitter... Cette pensée me brise le cœur!
— Quelles sont ces choses, Eva, qui t'attristent et qui te paraissent terribles?
— Oh! des choses qui se sont faites de tout temps. Je suis triste à cause de nos pauvres esclaves ; ils m'aiment tant, ils ont toujours été si bons pour moi. Je désirerais , papa , qu'ils fussent tous libres !
— Et crois-tu qu'ils ne soient pas heureux maintenant?
— Oui , mais si quelque chose vous arrivait , papa , que deviendraient-ils? Il n'y a pas beaucoup d'hommes comme vous , papa. Oncle Alfred n'est pas comme vous, ni les maîtres de la pauvre Prue. Quelles horribles choses se font et peuvent se faire !
Et Eva frémit involontairement.
— Chère enfant , tu es trop sensible ; je regrette que tu aies entendu toutes ces histoires.
— Voilà justement ce qui me fait de la peine , papa : vous voudriez que je n'eusse aucune douleur , aucune souffrance, que je n'entendisse jamais rien de triste, quand la vie entière de tant de pauvres créatures n'est que douleurs et chagrins! cela me semble trop égoïste. Je dois connaître toutes ces choses ; je dois m'en attrister. Elles me sont toujours allées profondément au cœur. J'y ai beaucoup pensé, papa ; n'y aurait-il pas moyen de rendre la liberté à tous les esclaves ?
— C'est une question difficile, ma chérie. Il n'y a pas de doute que ce ne soit un détestable état de choses ; c'est mon opinion et celle de beaucoup de gens. Je souhaite du fond de mon cœur qu'il n'y ait plus d'esclaves sur la terre; mais je ne sais comment il faudrait s'y prendre pour atteindre ce résultat.
— Papa , vous êtes si bon , si noble , si généreux , vous avez une manière si agréable de dire les choses : ne pourriez-vous pas persuader à tout le monde que c'est mal d'agir ainsi ? Quand je serai morte , papa , vous vous rappellerez ce que je viens de vous dire , n'est-ce pas? et vous tenterez quelque chose pour l'amour de moi.
— Quand tu seras morte ! Que dis-tu , Eva? s'écria Saint-Clare éperdu. Oh ! mon enfant , ne parle pas ainsi ! tu es tout ce que j'aime sur la terre !
— L'enfant de la pauvre Prue était aussi ce qu'elle aimait le plus sur la terre , et pourtant elle a dû entendre ses cris sans pouvoir les apaiser ! Papa ; ces pauvres créatures aiment leurs enfants autant que vous m'aimez ; oh ! faites quelque chose pour elles I La pauvre Mammy aime ses enfants ; j'ai vu les larmes couler de ses yeux en parlant d'eux. Tom aussi aime ses enfants. C'est affreux, papa, que tous les jours on sépare les pauvres nègres de leurs enfants !
— Assez , assez , ma bien-aimée , dit Saint-Clare en la calmant; ne t'afflige pas ainsi , et ne parle plus de la mort; je ferai tout ce que tu désires.
— Eh bienl promettez-moi , cher père, de rendre la liberté à Tom, dès que... Elle s'arrêta, puis elle ajouta en hésitant : — dès que je serai partiel
— Oui, oui, ma chérie, je ferai tout ce que tu voudras... Je ferai tout ce que tu demandes.
— Cher papa , dit l'enfant en appuyant sa joue brûlante contre celle de son père, combien j'aimerais que nous pussions aller ensemble!
— Où, ma bien-aimée? demanda Saint-Clare.
— Dans la demeure que nous a préparée notre Sauveur; là tout est doux et paisible... là tout est amour !
Sans le croire , l'enfant parlait de ce lieu comme si elle l'eût déjà habité : — Nevoudriez-vous pas y venir, papa? ajouta -t-elle.
Saint-Clare ne répondit pas , mais il la serra plus étroitement sur son cœur,
— Vous viendrez me rejoindre, reprit l'enfant avec ce ton de ferme certitude qu'elle prenait quelquefois.
— Oui , je te suivrai , je ne t'oublierai pas...
Les ombres de la nuit s'épaississaient autour d'eux , et Saint-Clare pressait encore silencieusement sur son cœur la frêle créature.
Il ne voyait plus son regard profond ; mais sa voix arrivait à son oreille , semblable à celle de quelque esprit céleste ; alors , dans une espèce de vision , sa vie passée se déroula tout entière à ses yeux ; il lui sembla entendre les hymnes et les prières de sa mère ; il crut encore éprouver les mouvements de ferveur et les aspirations vers le bien qu'il avait ressentis dans sa jeunesse. Il se souvint aussi qu'entre ce passé plein de douceur et le présent si rempli d'amertume , s'étaient écoulées de longues années d'incrédulité et de mondanité , — ce qu'on appelle , hélas ! dans le monde , une vie honorable.
L'homme est capable de penser beaucoup en peu de temps. Saint-Clare vit et sentit beaucoup de choses , ce soir-là , mais il garda ses pensées dans son cœur. Lorsque l'obscurité de la nuit eut tout envahi, il porta l'enfant dans sa chambre, et quand l'heure de la coucher fut arrivée , Saint-Clare renvoya les domestiques, et la berça lui-même dans ses bras en chantant doucement, jusqu'à ce qu'elle fût endormie.