‹ Un coup d'il dans La case de l'oncle Tom;Chapitre 9 sur 17 · HENRIQUE · texte numérisé non relu

HENRIQUE

le sang lui monta aux joues , et ses yeux se remplirent de larmes.

— Ici Dodo 1 cria son maître impérieusement. Dodo s'élança pour tenir le cheval pendant que son

maître y montait.

— Tiens, voilà de quoi acheter du sucre candi, Dodo, dit Henrique , et il lui jeta un picaillon (1).

Henrique ralentit l'allure de son cheval pour le mettre au pas de celui d'Eva, tandis que Dodo , immobile , suivait des yeux les deux enfants. L'un lui avait donné de l'argent; l'autre lui avait donné ce dont il avait bien autrement besoin, une parole affectueuse prononcée avec bonté. Depuis peu de mois seulement, Dodo était séparé de sa mère ; Alfred l'avait acheté a un marché d'esclaves à cause de sa belle figure , pour faire le pendant du superbe cheval arabe, et il faisait maintenant son apprentissage sous les soins de son jeune maître.

La scène que nous venons de décrire avait eu pour témoins les deux frères Saint-Clare, placés à l'autre bout du jardin.

Augustin rougit, mais il se contenta de dire avec sa nonchalance ironique :

— Je suppose que c'est là ce que vous appelez une éducation républicaine, Alfred?

— Henrique est très-violent quand le sang lui monte à la tète, répondit Alfred d'un ton indifférent.

— Et vous pensez , sans doute, que l'usage du fouet

(1) Pièce de monnaie qui vaut 30 centimes.

est pour lui une pratique instructive? dit Augustin, d'un ton plus animé.

— Je ne pourrais rien pour le retenir, quand même je le voudrais : Henrique est une véritable tempête, sa mère et moi l'avons reconnu depuis longtemps. Au reste ce Dodo est, je crois, de la nature des esprits; les coups de fouet ne peuvent lui faire du mal.

— Des fils élevés comme votre Henrique seront de bons gardiens de nos institutions , reprit Augustin ; ils sont si calmes ! ils ont tant d'empire sur eux-mêmes ! Le proverbe dit : « Ceux qui ne savent pas se gouverner eux-mêmes ne sauront pas mieux gouverner les autres. »

— Le mauvais côté de notre système, dit Alfred, devenu soucieux , est sans nul doute de rendre difficile l'éducation de nos enfants. Il donne un trop libre essor aux passions, qui, dans notre climat, sont déjà bien assez violentes. Henrique me cause parfois de l'inquiétude à ce sujet. L'enfant est généreux, il a bon cœur; mais c'est un vrai pétard quand il s'échauffe. Je crois que, pour achever son éducation, je l'enverrai dans le Nord, où l'obéissance est mieux pratiquée, et où il aura plus de rapports avec ses égaux et moins avec ses inférieurs.

— Puisque l'éducation de la jeunesse est l'affaire la plus importante de l'humanité, continua Augustin, je me demande si ce n'est pas une forte considération contre le système de l'esclavage, qu'il y soit si peu favorable?

— Il l'est à certains égards, j'en conviens, mais sous d'autres rapports, il a ses avantages. Nos enfants appren-

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nent de bonne heure à devenir vaillants et courageux; de plus , les vices dune race abjecte tendent à les fortifier dans les vertus contraires. Ainsi, par exemple , je pense qu'Henrique est plus saisi de la beauté de la vérité quand il voit que le mensonge et la fraude sont les caractères constants de la race noire.

— C'est une manière tout à fait chrétienne d'envisager le sujet! observa Augustin en souriant malicieusement.

— C'est la vérité , que ce soit chrétien ou non, répliqua son frère. Mais je crois, Augustin, qu'il est entièrement inutile de discuter sur cette grave question. Que pensez-vous d'une partie de trictrac?

Les deux frères montèrent l'escalier de la vérandah , et bientôt après ils étaient installés devant une légère table de bambou, avec la boite du jeu au milieu. Avant de commencer, Alfred se mit à dire :

— Je vous assure, Augustin, que si j'avais vos idées, je tenterais quelque chose.

— Oh ! je n'en doute pas ; vous êtes un homme d'action, vousl Mais que feriez-vous?

— Je ferais instruire mes esclaves pour servir de modèles aux autres, dit Alfred assez dédaigneusement.

— Autant vaudrait leur mettre le mont Etna sur les épaules, et leur ordonner de se tenir debout avec ce fardeau, que d'instruire les esclaves, quand tout le poids de la société pèse sur eux et les écrase. D'ailleurs, à quoi peuventaboutir les efforts d'un seul homme, quand tous les autres agissent en sens inverse? L'éducation, pour faire quelque chose , doit être une éducation de

l'Etat, ou tout au moins il faut qu'un assez grand nombre de personnes s'accordent pour la répandre.

— C'est à vous de jouer, interrompit Alfred.

Et les deux frères furent bientôt tellement absorbés par le jeu, qu'ils continuèrent en silence jusqu'à ce que le pas des chevaux retentît sous lavérandah.

— Voici les enfants, s'écria Augustin en se levant. Regardez, Alfred ! avez-vous jamais vu un plus beau spectacle?

'C'était un beau spectacle , en effet : Henrique , avec son front élevé, ses boucles noires et luisantes, ses joues animées , riait gaiement en se penchant vers sa cousine. Celle-ci portait une amazone bleue, avec un chapeau de même couleur. L'exercice avait donné à ses joues un incarnat plus vif, qui rehaussait encore l'effet de son teint transparent et de ses cheveux dorés.

— Quelle éblouissante beauté 1 dit Alfred. Que de cœurs elle va faire soupirer un de ces jours !

— Oh! oui, bien des cœurs se briseront à son sujet, je le crains! murmura Saint-Clare avec une soudaine amertume ; et il s'avança pour la faire descendre de cheval.

— Eva, ma chérie ! n'es-tu pas bien fatiguée ? demanda-t-il en la serrant dans ses bras.

— Non , papa , répondit l'enfant ; mais sa courte et pénible respiration alarma son père.

— Pourquoi galoper si fort , ma chère petite? tu sais que cela te fait mal.

— Je me sentais si bien , papa, et c'était si agréable, que je l'ai oublié.

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