LA PETITE ÉVANGÉLISTE
C'était un dimanche après-midi. Saint-Gare, étendu sur un fauteuil de bambou dans la vérandah , fumait son cigare. Dans la chambre, en face delà fenêtre, Marie, tenant à la main un livre de prières élégamment relié , reposait à demi couchée sur un canapé , sous l'abri d'un moustiquaire de gaze.
Quant à miss Ophélia, qui avait découvert dans les environs une petite réunion méthodiste , elle s'y était fait conduire, ainsi qu'Eva, par Tom, qui remplissait toujours les fonctions de cocher. A leur retour, miss Ophélia marcha droit à sa chambre pour poser son chapeau et son châle, selon son invariable habitude, tandis qu'Eva, répondant à l'appel de son père, vint s'asseoir sur ses genoux pour lui raconter ce qu'elle avait entendu à la réunion. Tout à coup partirent de la chambre de miss Ophélia de grandes exclamations, ainsi que de violents reproches adressés à quelqu'un.
— Quelque nouvelle sottise de Topsy ! dit Saint-Clare. Je me trompe fort si ce n'est pas elle qui occasionne tout ce vacarme.
l9Ô CHAPITRE XIV.
Miss Ophélia parut alors, en proie à une violente in-^ dignation, et traînant la coupable après elle.
— Avance donc ! lui dit-elle ; je vais tout raconter à ton maître 1
— Qu'y a-t-il ? demanda Augustin.
— Ce qu'il y a, c'est que je ne veux pas être tourmentée plus longtemps par cette enfant! C'est plus que la chair et le sang ne peuvent supporter. Je l'avais enfermée, et lui avais donné un cantique à apprendre; mais savez-vous ce qu'elle a fait? Elle a découvert l'endroit où je tiens mes clés, a sorti de ma commode une garniture de chapeau, qu'elle a mise en pièces pour en faire une robe à sa poupée ! A-t-on jamais vu pareille chose? Augustin, ajouta la bonne demoiselle, je ne sais plus que faire. Je me suis épuisée à instruire , à exhorter, à reprendre cette malheureuse enfant; je l'ai fouettée, je lui ai infligé toutes sortes de punitions , et elle est absolument la même qu'au premier jour.
— Viens ici, petite guenon ! ditSaint-Clareà l'enfant. Topsy s'approcha , en clignotant avec une singulière
expression de crainte et d'espièglerie.
— Pourquoi as-tu fait cette méchanceté? demanda Saint-Clare, que la physionomie de l'enfant amusait malgré lui.
— C'est sans doute la faute de mon mauvais cœur, répondit Topsy d'un air d'humilité ; miss Ophélia le dit.
— Ne vois-tu pas combien ta maîtresse se donne de peine pour toi? Elle a fait tout ce qu'elle a pu s'imaginer pour t'apprendre à te bien conduire.
LA PETITE ÊVANGELISTE. 191
— Oui, massa, c'est vrai ; ma vieille maîtresse disait la même chose. Elle me fouettait bien plus fort, elle m'arrachait les cheveux et me frappait la tête contre la porte; mais tout cela n'a servi de rien. Je crois qu'elle m'aurait arraché tous les cheveux de la tête sans me rendre meilleure... Je suis si méchante I Je ne suis qu'une négresse, voyez-vous !
— Il faudra que j'abandonne son éducation , dit miss Ophélia à Saint-CIare ; je ne puis y tenir plus longtemps.
— Cousine, permettez-moi de vous faire une question, dit Saint Clare.
— Laquelle?
— Puisque votre Evangile n'a pas assez de puissance pour convertir une petite païenne que vous avez là entre les mains , à vous toute seule, tout le jour , à quoi sert-il d'envoyer un ou deux pauvres missionnaires parmi des multitudes d'individus qui ne valent pas mieux qu'elle? Topsy n'est qu'un échantillon de milliers de ses compatriotes.
Pendant que miss Ophélia cherchait une réponse, Eva, jusqu'alors témoin silencieux de cette scène , fit signe à Topsy de la suivre dans un petit salon vitré , placé à un bout de la vérandah, et dont Saint-CIare avait fait son cabinet de lecture. C'est là qu'entrèrent Eva et Topsy.
— Que va faire Eva? dit Saint-CIare; je suis curieux de le savoir.
Et s'avançant sur la pointe des pieds , il souleva le rideau qui couvrait la porte; puis mettant son doigt
sur sa bouche, il fit signe à miss Ophélia d'avancer. Les deux enfants étaient assises sur le pavé , en face l'une de l'autre : Topsy , avec son air drôle et insouciant ; Eva, les yeux pleins de larmes et l'air profondément ému.
— Qu'est-ce qui te rend si méchante, Topsy ? lui disait-elle. Pourquoi ne veux-tu pas essayer d'être bonne? N'aimes 4u personne, Topsy ?
— Sais pas ce que c'est qu'aimer ; j'aime le sucre candi et les bonbons, répondit Topsy.
— Mais n'aimes-tu pas ton père et ta mère ?
— Je n'en ai jamais eu, vous le savez bien. Je vous l'ai dit, miss Eva.
— Ohl j'oubliais, reprit Eva avec tristesse; mais n'as-tu point de frère, de sœur, de tante?
— Non , je n'ai rien de tout cela. Je n'ai jamais eu personne.
— Mais, Topsy, si seulement tu essayais d'être bonne, tu y parviendrais.
— Et quand même je serais bonne, je ne serais qu'une négresse après tout, dit Topsy. Si je pouvais changer de peau et devenir blanche, alors j'essaierais.
— Mais on peut t'aimer, quoique tu sois noire, Topsy. Miss Ophélia t'aimerait, si tu étais bonne.
Topsy fit entendre le petit rire par lequel elle exprimait d'ordinaire son incrédulité.
— Ne le crois-tu pas? demanda Eva.
— Non ; elle ne peut pas me souffrir parce que je suis noire. Elle aimerait autant toucher un crapaud que moi. Personne n'aime les nègres, et les nègres ne peu-
LA PETITE ÉVANGÉLÏSTE. 193
vent rien faire de bon. Mais cela m'est égal, ajouta Topsy en se mettant à siffler.
— Oh! Topsy 1 pauvre enfant ! je t'aime, moi! dit Eva, avec une soudaine explosion de tendresse et en posant sa petite main maigre sur l'épaule de Topsy. Je t'aime, parce que tu n'as ni père, ni mère, ni amis... parce que tu es une enfant pauvre et méprisée... Je t'aime, et je voudrais te rendre bonne. Je suis bien malade, Topsy ; je ne crois pas que je vivrai longtemps, et je suis affligée de te voir si méchante. Essaie de devenir bonne, pour l'amour de moi! J'ai si peu de temps à rester avec toi, Topsy!...
A l'ouïe de ces paroles, les yeux de la petite négresse débordèrent de grosses larmes, qui tombèrent une à une sur la petite main blanche de sa compagne. Dans ce moment, un rayon de foi et d'amour divin perça les ténèbres cle son âme ! Elle courba la tête sur ses genoux , et se mit à pleurer et à sangloter ; tandis que la belle enfant, penchée sur elle, ressemblait à un de ces anges de lumière qui viennent ramener le pécheur.
— Pauvre Topsy! poursuivit Eva, ne sais-tu pas que Jésus nous aime tous également? Il veut t'aimer autant que moi ; il t'aime comme je t'aime, seulement son amour est bien plus fort. Il t'apprendra à devenir bonne , afin qu'après la mort tu puisses être pour toujours un ange dans le ciel, tout comme si tu étais blanche. Pense un peu à cela, Topsy! tu peux devenir un de ces esprits rayonnants dont parlent les hymnes de l'oncle Tom.
— Oh 1 chère miss Eva! chère miss Eval s'écria Fen-
fant; j'essaierai! oui, j'essaierai 1 Je ne m'en étais jamais souciée jusqu'à présent.
Saint-CIare laissa retomber le rideau.
— Voilà qui me rappelle ma mère, dit-il à miss Ophélia; ce qu'elle me disait est vrai : si nous voulons rendre la vue aux aveugles , il faut faire comme Jésus : les appeler à nous , et leur imposer les mains.
— J'ai toujours eu de l'antipathie pour les nègres, répondit miss Ophélia ; et c'est un fait , je ne pouvais souffrir que cette enfant me touchât, mais je ne croyais pas qu'elle s'en fût aperçue.
— Fiez-vous aux enfants pour découvrir ces sortes de choses, reprit Saint-CIare. Vous aurez beau les combler de faveurs et de bienfaits , vous n'exciterez pas chez eux le moindre sentiment de reconnaissance tant qu'ils devineront cette répugnance de votre cœur; c'est singulier, mais c'est ainsi.
— Je ne sais comment me débarrasser de ce sentiment; les nègres me sont désagréables, cette enfant en particulier, continua miss Ophélia. Que faire pour me vaincre?
— Voyez Eva, elle y est bien parvenue.
— Ohl c'est qu'elle est si aimante I... Après tout, elle n'est que l'image de Jésus-Christ, et nous sommes tous appelés à lui devenir semblables , dit miss Ophélia avec sérieux. Combien je voudrais aussi lui ressembler!
Si quelqu'un , au matin , voilé par le trépas , Disparaît dans la tombe, oh ! ne le pleurez pas.
La chambre à coucher cTEva était une pièce spacieuse qui donnait sur la vérandah. Elle communiquait d'un côté avec l'appartement de son père et de sa mère, et de l'autre avec celui de miss Ophélia. Saint-Clare s'était plu à orner cette pièce ; son goût exquis avait su la mettre eïi parfaite harmonie avait celle qui l'occupait. Aux fenêtres étaient des rideaux de mousseline blanche et rose; sur le pavé s'étendait un tapis dont Saint- Clare avait fourni le dessin et qu'il avait fait venir de Paris ; on y voyait tout autour une guirlande de feuilles et de boutons de roses, et au centre un bouquet des mêmes fleurs épanouies. Le lit, les chaises et les fauteuils étaient faits de bambou et ornés de gracieuses sculptures.
Sur une console d'albâtre, au chevet du lit, une belle statue d'ange, les ailes déployées , tenait à la main une couronne de myrte. Cette couronne supportait de légers
rideaux de gaze rose, lamée d'argent, qui retombaient autour du lit, précaution indispensable dans ce climat pour se défendre des moustiques. Les moelleux sofas de bambou étaient garnis de coussins roses et enveloppés de rideaux de gaze, pareils à ceux du lit, que des statues sculptées soutenaient de leurs mains. Au milieu de la chambre , sur une petite table de bambou, était un vase en marbre de Paros, ayant la forme d'un lis entouré de ses boutons; son calice était toujours rempli de fleurs. Les livres d'Eva, ses petits bijoux et une élégante écritoire, que son père lui avait donnée lorsqu'elle avait commencé à écrire, y trouvaient place également.
Une belle statuette du Seigneur Jésus bénissant les petits enfants occupait le milieu de la cheminée , entre deux vases de marbre que Tom était heureux et fier d'orner chaque matin de nouveaux bouquets. Deux ou trois belles peintures, représentant divers sujets simples et enfantins, garnissaient les murs de la chambre. Enfin, le regard ne rencontrait partout que des images de paix, d'innocence et de beauté; et quand les yeux d'Eva s'ouvraient aux premières lueurs du jour , ils ne manquaient jamais de se reposer sur des objets propres à lui inspirer de gracieuses et douces pensées.
La force factice qui avait soutenu Eva pendant quelque temps déclinait avec rapidité. Elle ne se promenait plus que rarement sur la galerie; le plus souvent, on la voyait couchée sur un petit sofa , près de la fenêtre ouverte, ayant ses grands yeux fixés sur le lac, dont ils suivaient les ondulations.
C'est dans cette attitude qu'elle reposait une aprèsmidi, sa Bible à demi ouverte sur ses genoux, ses petits doigts transparents glissant négligemment entre les feuillets du livre, quand elle entendit soudain la voix de sa mère.
— Petite drôlesse !... Quelle nouvelle sottise as-tu faite là? Tu as eoupé toutes mes fleurs !
— Las! madame c'est pour miss Eva, répondit une voix qu'on reconnaissait pour celle de Topsy.
— Miss Eva? Belle excuse 1 Crois-tu qu'elle ait besoin de tes fleurs?
En un clin d'œil , Eva fut sur pied et parut dans la vérandah.
— Oh! chère maman, j'aime tant les fleurs! Laissela faire!
— A quoi bon, Eva? ta chambre en est pleine.
— Je ne saurais en avoir trop, dit Eva, Topsy , apporte-les-moi, je te prie.
Topsy , l'air chagrin , la tête basse , s'avança alors pour offrir les fleurs. Elle le fit avec une hésitation et une timidité bien différentes de sa vivacité et de sa hardiesse habituelles.
— Quel charmant bouquet! s'écria Eva avec admiration. Au fait, c'était un singulier bouquet, composé d'un géranium écarlate et d'un camélia blanc aux feuilles luisantes. La petite négresse s'était plu évidemment au contraste des couleurs et à l'arrangement minutieux de chaque feuille.
Topsy parut tout heureuse lorsque Eva lui dit:
— Topsy, tu arranges fort joliment les fleurs. Vois-
tu? Voici un vase qui est vide; je désire que tu me le garnisses tous les jours.
— Topsy ! tu entends Tordre de ta jeune maîtresse , dit Marie ; ne l'oublie pas.
Topsy baissa les yeux et fit une petite révérence ; comme elle se retournait, Eva surprit une larme qui coulait le long de ses joues noires.
— Voyez! maman, je savais bien que la pauvre Topsy voulait faire quelque chose pour moi , dit Eva à sa mère.
— Bah ! c'est seulement parce qu'elle se plaît au dégât. On lui a défendu de couper les fleurs, et voilà pourquoi elle le fait. Mais qu'il en soit comme tu le désires.
— Maman, je crois que Topsy a bien changé : elle essaie de se corriger.
— Elle aura longtemps à essayer avant d'y parvenir, dit Marie.
— Oui , maman ; mais vous savez que la pauvre Topsy a tout le monde contre elle.
— Non pas depuis qu'elle est ici. Ne Ta-t-on pas catéchisée, exhortée, conseillée? ne lui a-t-on pas fait tout ce qui était possible? Pourtant elle est toujours aussi méchante et le sera toujours. Il n'y a pas moyen de changer cette créature.
— Mais, maman, c'est si différent d'être élevée comme moi au milieu de tant de personnes qui m'aiment et de tant de choses qui peuvent me rendre bonne et heureuse, ou bien d'être élevée comme la pauvre petite l'a été , jusqu'au moment où elle est venue ici I
MOKT.
— Sans doute, dit Marie.
— Maman, ne croyez-vous pas que Topsy pût devenir un ange comme nous, si elle était chrétienne?
— Topsy? Quelle idée ridicule, Eva! Il n'y a que toi pour en avoir de semblables. Après tout, ce ne serait pas impossible.
— Dieu n'est-il pas son Père aussi bien que le nôtre, maman? Jésus n'est-il pas son Sauveur?
— Je n'en disconviens pas. Dieu a créé tout ce qui existe, répliqua Marie.
— C'est affreux... Oh ! c'est affreux! murmura Eva, les yeux fixés sur le lac et comme se parlant à ellemême.
— Qu'y a-t-il de si affreux? demanda sa mère.
— Eh bien! que des créatures qui sont destinées à devenir des anges de lumière et à vivre de la vie du ciel tombent si bas, si bas, et qu'il n'y ait personne qui vienne à leur aide !
— Nous n'y pouvons rien, Eva; c'est inutile de s'en affliger, mais il nous faut être reconnaissants des avantages dont nous jouissons.
— Je le puis à peine, dit Eva ; il m'est si pénible de voir tant de créatures qui ne possèdent aucun de ces avantages !... Maman, continua-t-elle, je voudrais me faire couper une partie de mes cheveux.
— Et pourquoi? dit Marie.
— Parce que, maman, je voudrais les distribuer à mes amis, tant que j'en ai encore la force. Voulez-vous dire à ma tante qu'elle vienne le faire?
Marie appela miss Ophélia.
Quand elle entra, l'enfant se souleva à demi sur sa couche, et, secouant ses longues boucles dorées, elle lui dit avec enjouement :
— Allons, petite tante, venez tondre votre agneau!
— Qu'est-ce? demanda Saint-Clare, qui arrivait en ce moment avec des fruits qu'il venait de cueillir pour sa fille.
— Papa, je priais ma petite tante de couper un peu de mes cheveux ; j'en ai tellement qu'ils m'échauffent la tête, et puis je veux les donner.
Miss Ophélia s'approcha, armée de ciseaux.
— Prenez garde de gâter cette belle chevelure, dit son père ; coupez en dessous pour que rien n'y paraisse : les boucles d'Eva sont ma gloire.
— Oh ! papa, murmura Eva avec tristesse.
— Oui, et je veux qu'elles soient dans toute leur beauté quand je t'amènerai à la plantation de ton oncle pour voir ton cousin Henrique, reprît Saint-Clare avec un rire forcé.
— Je n'irai jamais à la plantation, papa, dit Eva en secouant la tête; je m'avance vers une contrée bien plus belle. Oh ! croyez-moi ! Ne voyez-vous pas que je suis de jour en jour plus faible ?
— Pourquoi veux-tu que je m'appesantisse sur une pensée si cruelle, Eva ? lui demanda son père.
— Parce que c'est la vérité, répondit l'enfant, et peutêtre que si vous y pensiez maintenant, vous finiriez par vous en réjouir comme moi.
Saint-Clare se tut et regarda tristement tomber une
à une les belles et longues boucles de l'enfant, qui les recevait à mesure sur ses genoux.
Elle les soulevait, les entortillait autour de ses doigts amaigris, et, de temps à autre, ses regards se portaient avec émotion sur son père.
— J'avais bien prévu tout cela, dit Marie ; je l'avais prévu depuis longtemps 1 Vous voyez maintenant, Saint- Clare, que j'avais raison.
Et Marie se renversa sur le canapé, se couvrant le visage de son mouchoir.
Les grands yeux bleus d'Eva allaient tour à tour de l'un à l'autre. C'était le regard calme et clairvoyant d'une âme à moitié détachée de ses liens terrestres.
Elle fit signe de la main à son père. Il vint avec empressement s'asseoir à son côté.
— Papa, dit-elle, mes forces s'en vont chaque jour et je sais que je vais m'en aller aussi... Mais il y ades choses que je voudrais, que je devrais vous dire, et vous ne me permettez pas d'aborder ce sujet... Et pourtant cela va arriver, rien ne saurait l'empêcher. Ne voulezvous pas que je vous parle maintenant?
— Eh bien I mon enfant, parle, je te le permets, répliqua Saint-Clare, couvrant ses yeux çl'une main et de l'autre tenant la main d'Eva.
— Je voudrais que l'on fit venir nos gens ici, autour de moi ; j'ai quelque chose à leur dire.
— Bien! dit Saint-Clare avec un ton d'amère souffrance.
Miss Ophélia donna des ordres, et bientôt tous les esclaves entrèrent dans la chambre.
Eva était étendue sur des coussins, ses beaux cheveux tombant épars sur son visage ; la vive couleur de ses joues formait un pénible contraste avec la blancheur mortelle de son teint et la maigreur de ses traits. Elle fixa sur chacun des assistants des yeux pleins d'une animation céleste.
Les esclaves furent tous frappés d'une soudaine émotion. La figure éthérée de leur jeune maîtresse ; les longues boucles de ses cheveux coupés et posés près d'elle ; la douleur muette de ce père qui se tenait là, le visage caché dans ses mains; les sanglots de Marie, tout se réunissait pour toucher profondément ces cœurs sensibles et impressionnables. Ils se regardaient les uns les autres en soupirant et en secouant la tête, et ils gardaient un silence aussi profond que s'ils eussent assisté à des funérailles.
Eva, se soulevant à demi, regarda longtemps et sérieusement ceux qui l'entouraient. Tous paraissaient remplis de tristesse et d'anxiété ; plusieurs femmes se cachaient la tête dans leur tablier.
— Chers amis, dit Eva, je vous ai envoyé chercher parce que je vous aime ! Je vous aime tous et j'ai quelque chose à vous dire dont je désire que vous vous souveniez toujours. Je vais vous quitter. Dans peu de temps vous ne me verrez plus...
Ici l'enfant fut interrompue par une explosion générale de gémissements, de lamentations, de sanglots qui étouffèrent sa faible voix. Elle attendit un moment ; puis, d'une voix qui fit cesser tous les sanglots, elle reprit :
— Si vous m'aimez ne m'interrompez plus ainsi. Ecoulez ce que j'ai à vous dire. Je veux vous parler de vos âmes. Plusieurs de vous, je le crains, n'y pensent pas ; ils ne vivent que pour ce monde. Je voudrais leur dire qu'il y a un monde bien plus beau, où est Jésus. C'est là que je vais, et vous pouvez y venir aussi ; le ciel est pour vous aussi bien que pour moi. Si vous désirez y aller , il ne faut plus vivre dans la légèreté et l'insouciance : il vous faut être chrétiens. Rappelezvous que vous pouvez devenir des anges, des anges pour l'éternité... Si vous désirez être chrétiens, Jésus vous aidera. 11 faut le prier, il faut lire...
L'enfant s'arrêta, les regarda avec tristesse et ajouta en soupirant :
— Oh ! chers amis, vous ne savez pas lire !... Pauvres créatures !
Et elle cacha son visage dans ses coussins en sanglotant, tandis qu'autour d'elle, agenouillés sur le parquet, ceux qu'elle exhortait ainsi pleuraient amèrement.
— N'importe, dit-elle en relevant sa tête, où un doux sourire brillait au milieu des larmes ; j'ai prié pour vous et je sais que Jésus vous aidera, quand même vous ne sauriez pas lire. Faites seulement tous vos efforts; priez chaque jour; demandez à Dieu de vous assister, faites-vous lire la Bible chaque fois que vous le pourrez, et j'espère que je vous reverrai tous dans le ciel.
— Amen! répondirent tout d'une voix Tom, Mammy et plusieurs autres qui appartenaient à une Eglise mé-
thodiste. Les plus jeunes même et les plus indifférents sanglotaient en courbant la tête.
— Je sais, ditEva, que vous m'aimez tous...
— Oui, oh! oui, nous vous aimons... Que le Seigneur vous bénisse! s'écrièrent-ils tous involontairement.
— Oui, je le sais, vous avez été tous bons pour moi et je veux vous donner quelque chose que vous ne puissiez regarder sans vous rappeler de moi : c'est une boucle de mes cheveux. Vous penserez, en la voyant, que je vous ai aimés, que je suis allée au ciel et que je désire vous y retrouver tous.
Il est impossible de décrire la scène qui suivit. Les esclaves se pressaient autour de leur jeune maîtresse avec des larmes et des sanglots pour recevoir de sa main le dernier témoignage de son affection. Ils s'agenouillaient, gémissaient, priaient ; ils baisaient le bord de sa robe; les plus âgés lui adressaient, avec une exaltation enthousiaste, des expressions pleines de tendresse, entremêlées de prières et de bénédictions.
A mesure que chaque esclave recevait le précieux souvenir, miss Ophélia, qui redoutait les suites de tant d'émotions pour sa petite malade, lui faisait signe de sortir de l'appartement.
Enfin, il ne resta plus que Tom et Mammy.
— Oncle Tom, dit Eva, voici une bien belle boucle pour vous. Oh î je suis si heureuse, oncle Tom, de penser que je vous reverrai dans le ciel , car je suis sûre (le vous y voir; et Mammy.,. chère bonne Mammy!
ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de sa vieille nourrice , je sais que vous y viendrez aussi.
— 0 miss Eva 1 je ne sais comment je pourrai vivre sans vous 1 dit la fidèle créature. C'est comme si l'on me prenait tout ce que j'ai !
Et Mammy donna un libre cours à sa douleur.
Miss Ophélia la poussa doucement, ainsi que Tom, hors de la chambre , et crut que tout le monde était sorti ; mais en se retournant, elle aperçut Topsy.
— D'où sors-tu ? lui demanda-t-elle vivement.
— J'étais là, dit Topsy en essuyant les larmes qui coulaient de ses yeux. 0 miss Eva ! j'ai été une bien méchante fille, mais n'allez-vous rien me donner à moi?
— Oh ! oui, pauvre Topsy ! répondit Eva ; je vais te donner aussi une boucle; chaque fois que tu la regarderas, souviens-toi que je t'ai aimée, et que j'ai désiré que tu devinsses bonne !
— 0 miss Eva! j'essaie, dit Topsy avec sérieux, mais c'est bien difficile d'être bon... on voit bien que je n'y étais pas accoutumée.
— Jésus le sait , Topsy , et il a pitié de toi ; mais il te donnera la force qui te manque.
Topsy, le visage couvert de son tablier, fut silencieusement conduite hors de la chambre par miss Ophélia; et à peine l'enfant fut-elle sortie qu'elle cacha la précieuse boucle dans son sein.
Voyant qu'il ne restait plus personne , miss Ophélia ferma la porte. La digne demoiselle avait plus d'une fois essuyé ses larmes durant le cours de cette scène ,
mais elle conservait assez d'empire sur elle-même pour mettre au-dessus de tout l'intérêt de l'enfant confié à ses soins.
Pendant tout ce temps , Saint-Clare , la main sur les yeux , n'avait pas fait un mouvement , et quand les esclaves eurent tous quitté la chambre, il restait encore immobile.
— Papa ! dit Eva en posant doucement sa main sur la sienne.
Il tressaillit et frissonna sans faire de réponse.
— Cher papa! répéta Eva.
— Je ne puis pas , dit Saint-Clare en se levant , je ne puis pas le supporter! Le Tout-Puissant me châtie bien cruellement !
Saint-Clare prononça ces paroles avec une amertume pleine d'angoisse.
— Augustin ! Dieu n'a-t-il pas le droit de disposer de ce qui lui appartient? demanda mis Ophélia.
— Oui, sans doute, mais cela ne console pas, répondit-il d'un ton sec et sans larmes ; puis il détourna la tête.
— Papa , vous me brisez le cœur ! dit Eva en se levant et en se jetant dans ses bras ; vous ne devez pas dire cela !
Et l'enfant se mit à pleurer et à sangloter avec une violence qui les alarma tous , et qui donna un autre cours aux pensées de son père.
— Eva, ma bien-aimée! dit-il, tranquillise-toi , je t'en conjure!... J'avais tort , j'étais un méchant; mais je veux penser et sentir autrement... Seulement ne
t'afflige pas, ne te désole pas ainsi! je me résignerai à l'avenir.
Un moment après , Eva , comme une colombe fatiguée , reposait dans les bras de son père qui , penché sur elle, tâchait de la calmer par les plus tendres paroles.
— Tu ne m'as point donné de boucles , Eva, dit son père avec un triste sourire.
— Elles sont toutes à vous ! répondit-elle en souriant, à vous et à maman, et vous en donnerez aussi à ma chère petite tante autant qu'elle en voudra. J'ai voulu moi-même les distribuer à nos gens, parce que vous savez, papa, on aurait pu les oublier après ma mort ; et puis j'ai pensé que cela les ferait ressouvenir des choses du ciel... Vous êtes chrétien , n'est-ce pas, cher papa? poursuivit Eva d'un air de doute.
— Pourquoi me fais-tu cette question ?
— Je ne sais pas. Vous êtes si bon que je ne puis croire que vous ne soyez pas chrétien.
— Qu'entends-tu par être chrétien , Eva ?
— C'est aimer Jésus-Christ par-dessus tout.
— Et toi, l'aimes-tu ainsi, Eva?
— Oh ! certainement.
— Mais tu ne l'as jamais vu , dit Saint-Clare.
— Cela ne fait rien , dit Eva, je crois en lui, et dans peu de jours je le verrai.
Et son visage rayonna d'une douce joie.
Saint-Clare ne dit plus rien. Il avait déjà vu ces sentiments chez sa mère, mais ils ne faisaient vibrer aucune corde dans son cœur.
Depuis ce moment Eva déclina rapidement ; il n'y eut plus de doute possible sur le douloureux événement qui approchait ; le cœur le plus attaché à l'espérance ne pouvait s'y tromper. Aux yeux de tous sa jolie chambre à coucher était une chambre mortuaire... Nuit et jour miss Ophélia remplissait les fonctions de garde malade et s'en acquittait de manière à faire plus que jamais apprécier son mérite par ses amis. Rien d'aussi remarquable que son expérience et sa parfaite adresse pour tout arranger avec ordre et propreté , et pour voiler à tous les regards les incidents désagréables de la maladie. Elle montrait en outre une telle présence d'esprit et une telle ponctualité à suivre les prescriptions du médecin, que celui-ci la regardait comme son bras droit. Ceux qui avaient haussé les épaules a la vue de ses petites manies et de ses soins minutieux , si différents de l'insouciance des habitants du Sud, reconnaissaient maintenant que personne n'eût pu la remplacer dans cette douloureuse circonstance.
Tom était souvent dans la chambre d'Eva. L'enfant souffrait de douleurs nerveuses et trouvait du soulagement à se faire porter.
C'était le bonheur de Tom de prendre dans ses bras cette frêle créature et de la promener dans la chambre ou quelquefois dans la vérandah. Quand de fraîches brises soufflaient du lac, il la portait même dans le jardin, sous les orangers en fleurs ; et, s'asseyant sur un de leurs sièges favoris, il lui chantait les hymnes qu'elle préférait.
Saint-Clare remplissait souvent le même office ; mais
comme il avait moins de force, il était plus vite fatigué. Eva lui disait alors :
— 0 papa ! laissez-vous remplacer par Tom. Pauvre ami! cela lui fait tant de plaisir : vous savez qu'il désire faire quelque chose pour moi.
— Et moi donc? lui dit son père ; ne penses-tu pas que je le désire aussi?
— Oh ! mais vous papa, vous pouvez faire tout, et vous êtes tout pour moi. Vous me faites la lecture, vous me veillez la nuit, et Tom ne peut que chanter et me porter. D'ailleurs, il est plus fort que vous, cela ne le fatigue pas.
Tom n'était pas le seul qui désirât être utile à sa petite maîtresse. Tous les autres esclaves de la maison manifestaient le même désir et le même empressement à faire pour elle tout ce qui était en leur pouvoir.
Cependant cette jeune âme était si sereine et si rayonnante à l'heure des derniers adieux , des brises si fraîches et si parfumées semblaient pousser sa petite barque vers les rivages célestes , qu'il était impossible de s'imaginer que la mort fût si proche. L'enfant n'éprouvait aucune douleur , mais sa faiblesse allait croissant de jour en jour. Elle était si belle, si paisible, si heureuse, que l'on subissait malgré soi l'influence de cette atmosphère d'innocence et de paix qu'elle semblait répandre autour d'elle. Saint-Clare sentait un calme étrange pénétrer dans son cœur. Ce n'était pas l'espérance... Non, car il était impossible de fermer les yeux en présence d'une douloureuse réalité... Ce n'était pas non plus de la résignation. C'était un
doux repos dans le présent, qui lui semblait si beau que son âme s'y abandonnait sans songer à l'avenir. C'était la tranquillité d'esprit que nous éprouvons en automne, au sein d'une forêt silencieuse, quand les feuilles des arbres ont revêtu leur teinte rougeâtre , et que les dernières fleurs se penchent tristement au bord des ruisseaux : nous jouissons d'autant plus de ces éphémères beautés que nous les sentons prêtes à s'évanouir et à disparaître.
Tom était le confident des pressentiments et des pensées d'Eva. C'est à lui qu'elle disait bien des choses qu'elle n'aurait voulu confier à son père, dans la crainte de l'affliger. C'est à lui qu'elle faisait part de ces mystérieuses révélations qui sont souvent envoyées à l'âme lorsque les liens qui l'attachent à son enveloppe d'argile commencent à se briser.
A la fin Tom ne voulut plus coucher dans sa chambre ; il passait chaque nuit dans la vérandah , prêt à se lever au premier appel.
— Oncle Tom , lui dit un soir miss Ophélia , quelle singulière manie vous a pris de vous coucher partout comme un chien? Je croyais que vous aviez des habitudes régulières, et que vous préfériez coucher dans votre lit , comme doit le faire un chrétien.
— En effet , miss Phélia , dit Tom avec mystère ; mais maintenant...
— Eh bien?
~ Ne parlons pas si haut; il ne faut pas que massa Saint-Clare l'entende!... Miss Phélia , vous savez bien qu'il faut que quelqu'un attende l'époux..,
— Que voulez-vous dire , Tom?
— Vous savez ce qui est dit dans la Bible : A minuit , il se fît un grand cri > disant : Voici V époux qui vient. Et je l'attends maintenant chaque nuit, miss Phélia ; je ne pourrais dormir loin , de peur de ne pas l'entendre.
— Oncle Tom , qu'est-ce qui vous fait penser cela ?
— Miss Eva m'en parle souvent ; le Seigneur envoie son messager à son âme. Il faut que je sois ici , miss Phélia, parce que, lorsque cette bienheureuse enfant entrera dans le royaume des cieux, la porte sera ouverte si grande que nous pourrons jeter un regard dans la gloire.
— Oncle Tom, miss Eva vous a-t-elle dit qu'elle se sentait plus mal ce soir?
— Non, mais ce matin elle m'a dit qu'elle est bien près du ciel... Ce sont les anges qui le lui disent.
Ce dialogue avait lieu entre dix et onze heures , un soir que miss Ophélia , après avoir pris tous ses arrangements pour passer la nuit, trouva Tom étendu dans la vérandah , au moment où elle allait fermer la porte extérieure.
Elle n'était ni nerveuse ni impressionnable ; mais la solennité avec laquelle ces paroles furent prononcées la frappa vivement. Eva avait été plus gaie et plus radieuse que de coutume pendant le cours de l'après-midi; elle s'était fait apporter toutes ses petites boîtes et ses bijoux , et avait désigné les personnes à qui elle voulait les donner ; ses gestes semblaient plus animés, sa voix plus naturelle que depuis bien des semaines,, et son
père avait déclaré , en l'embrassant , que jamais Eva n'avait autant ressemblé à ce qu'elle était autrefois avant sa maladie.
— Je crois qu'après tout, nous la sauverons, cousine, dit-il à miss Ophélia avant de rentrer dans sa chambre ; elle est certainement beaucoup mieux.
Et il se retira , le cœur plus léger que depuis bien longtemps.
Mais à minuit. .. heure étrange et mystique, où le voile qui sépare le fragile présent de l'avenir éternel devient transparent.., à minuit, le messager parut!
Il y eut d'abord du mouvement, puis un bruit de pas se fit entendre dans la chambre. C'était miss Ophélia qui, résolue de veiller toute la nuit auprès de l'enfant, avait remarqué, au coup de minuit, ce que les gardesmalades appellent un changement. Elle courut ouvrir la porte extérieure, et Tom, qui veillait aussi, fut debout en un clin d'œil.
— Allez chercher le docteur, Tom ; ne perdez pas un moment , dit miss Ophélia.
Alors, traversant la chambre, elle alla frapper à la porte de Saint-Clare.
— Cousin , venez vite ! dit-elle.
Ces paroles tombèrent sur le cœur de Saint-Clare comme des mottes de terre sur un cercueil. En un instant il fut dans la chambre et se pencha sur Eva qui dormait encore.
Que vit-il donc qui arrêta soudain les battements de son cœur? Pourquoi ne prononça-t-il pas une parole? On ne voyait pourtant pas d'empreinte effrayante sur
le front de l'enfant. Non ; c'était , au contraire , une expression de sublime sérénité; c'était comme l'ombre des esprits célestes se mouvant doucement au-dessus d'elle, comme l'aurore de l'immortalité.
Ils étaient là si muets, si immobiles, que le tic-tac de la montre semblait un bruit importun. Au bout de quelques minutes, Tom revint avec le docteur. Celui-ci jeta un regard sur l'enfant et garda le silence comme les autres.
— Quand ce changement a-t-il eu lieu? demanda-t-il à voix basse à miss Ophélia.
— A minuit, répondit-elle.
Marie, réveillée par l'arrivée du docteur, se précipita dans la chambre.
— Augustin 1 ma cousine 1 qu'y a-t-il? demanda-t-elle avec empressement.
— Silence I dit Saint-Clare d'une voix étouffée; elle se meurt !
Mammy entendit ces paroles et courut appeler les autres serviteurs. La maison entière fut bientôt sur pied; les lumières couraient en tous sens; on entendait le bruit des pas ; des figures angoissées passaient et repassaient sur la vérandah, et des yeux pleins de larmes regardaient à travers les portes vitrées.
Mais Saint-Clare n'entendait rien , ne disait rien ; il ne voyait qu'une chose : l'expression étrange répandue sur le visage de l'enfant endormie.
— Oh I si seulement elle pouvait se réveiller et parler encore 1 dit-il enfin.
Et, se penchant sur elle, il lui murmura à l'oreille :
— Eva , ma chérie !
Les grands yeux bleus de l'enfant s'entr'ouvrirent ; un sourire effleura ses lèvres ; elle essaya de soulever la tête et de parler.
— Ne me reconnais-tu pas , Eva ?
— Cher papa! dit l'enfant; et, par un suprême effort , elle jeta ses bras autour du cou de son père ; mais bientôt ils retombèrent sans force. Saint-Clare releva la tête et vit le spasme de l'agonie passer sur ses traits... Elle respirait avec peine et agitait ses petites mains.
— 0 mon Dieu! c'est horrible! dit-il.
Et se retournant avec angoisse . il étreignit convulsivement la main de Tom, sachant à peine ce qu'il faisait.
— Oh ! Tom! mon garçon! cela me tue ! murmurat-il.
Tom tenait la main de son maître dans les siennes , et le visage inondé de larmes , il levait les yeux vers le ciel pour chercher le secours là où il avait l'habitude de le trouver.
— Prie pour que ce soit bientôt fini ! dit Saint-Clare ; cela me déchire le cœur !
— Oh! Dieu soit béni! c'est passé, entièrement passé, mon cher maître , dit Tom ; regardez-la !
L'enfant reposait palpitante et épuisée sur ses coussins. Ses grands yeux bleus étaient ouverts et fixés en haut.
Ah ! comme ce regard parlait du ciel !
La terre et les douleurs terrestres étaient passées ;
mais l'expression triomphante de ce visage était si mystérieuse et si solennelle, qu'elle réprimait même les sanglots de la douleur. Tous se pressaient en silence autour d'elle , retenant leur souffle.
— Eva I dit Sainte-Clare doucement.
Elle n'entendit pas.
— Oh ! Eva; dis-nous ce que tu vois I Que vois- tu ? poursuivit son père.
Un brillant et glorieux sourire illumina sa figure, et elle dit d'une voix entrecoupée :
— Oh ! amour!... joie 1... paix!...
Et , poussant un soupir , elle passa de la mort à la vie...
Adieu , enfant bien-aimée ! les portes brillantes et éternelles se sont refermées sur toi : nous ne reverrons plus ton doux visage...
Oh ! malheur à ceux qui t'ont suivie jusqu à ton entrée dans les cieux et qui vont retrouver, en s'éveillant, la froide et amère réalité de la vie terrestre i
Les statuettes et les peintures de la chambre d'Eva furent voilées de blanc. Quelques paroles échangées à voix basse, quelques pas furtifs se firent seuls entendre dans ce lieu où pénétrait un demi-jour solennel, à travers la jalousie soigneusement fermée.
Le lit avait été drapé de blanc, et là, sous les ailes déployées de la statue d'ange , reposait un petit corps endormi , endormi pour ne plus se réveiller.
Elle était là, vêtue d'une des simples robes blanches qu'elle avait coutume de porter durant sa vie. Les reflets roses des rideaux coloraient d'une teinte chaude son visage glacé par la mort; ses longs cils abaissés sur ses joues délicates, sa tête tournée légèrement de côté auraient pu faire croire à un sommeil ordinaire ; mais une expression céleste répandue sur tous ses traits, un mélange de calme et de ravissement montraient clairement que ce n'était pas un sommeil terrestre et passager, mais ce long et parfait repos que le Seigneur accorde à ceux qiïil aime.
Il n'y a point de mort pour ceux qui sont tels que
toi , chère Eva 1 Non , pour eux point de ténèbres , point d'ombres de mort. Ils s'éteignent dans la lumière, comme l'étoile du malin qui disparaît sous les rayons brillants de l'aurore. À toi, Eva, la victoire sans le combat , à toi la couronne sans la lutte...
Ainsi pensait Saint-Clare , tandis que debout , les bras croisés, il la contemplait en silence. Mais qui pourrait dire tout ce qui se passait dans son âme? Depuis l'heure qu'il avait entendu des voix murmurer autour de lui : « Elle est partie! » ses yeux s'étaient voilés d'un sombre nuage, une angoisse profonde était tombée de tout son poids sur son cœur. Il avait ouï des bruits de voix dans la chambre; on iui avait adressé des questions, il y avait répondu ; on lui avait demandé quand et comment se feraient les funérailles , et il avait répliqué avec impatience que cela lui était indifférent.
Adolphe et Rosa avaient rangé la chambre. Malgré leur frivolité et leur enfantillage, ils n'en avaient pas moins un bon cœur et une extrême sensibilité ; et tandis que miss Ophélia présidait à tout ce qui concernait l'ordre et la propreté , ils donnaient à tous ces arrangements un caractère de poésie et de douceur qui ôtait à la chambre mortuaire cet aspect sombre et sévère qui caractérise trop souvent les cérémonies funèbres de la Nouvelle-Angleterre.
Toutes les étagères , couvertes de blanc , furent garnies de fleurs délicates et suaves dont les feuilles retombaient avec grâce. La petite table d'Eva , recouverte aussi de blanc, supportait toujours son vase favori, orné
d'un seul bouton de rose blanche mousseuse. Chaque
218 CHAPITRE XYÏ.
pli des draperies et des rideaux avait été arrangé par Adolphe et par Rosa avec ce goût exquis et cette justesse de coup d'œil dont les nègres sont en général doués. Tandis que Saint-CIare était toujours absorbé dans ses pensées, Rosa se glissa doucement dans la chambre, une corbeille de fleurs à la main. Arrivée derrière lui , elle s'arrêta , pleine de respect pour cette douleur muette; enfin, voyant qu'il ne faisait nullement attention à elle , elle s'approcha pour entourer de fleurs le corps de l'enfant. Saint-Gare la vit , comme dans un songe , placer dans les petites mains de sa fille une superbe branche de jasmin et disposer les autres fleurs autour de sa couche avec un goût parfait.
La porte s'ouvrit de nouveau, et Topsy, les yeux gonflés de larmes , parut , tenant quelque chose sous son tablier. Rosa, d'un geste rapide, lui enjoignit de sortir ; mais elle persista à avancer.
— Sors, dit Rosa d'une voix basse, mais impérieuse; tu n'as rien à faire ici !
— Oh! laissez-moi entrer! j'apporte une fleur, une si belle fleur! dit Topsy en montrant une rose thé à peine entr'ouverte ; laissez-moi seulement la poser.
— Va-t'en , te dis-je ! répéta Rosa d'un ton encore plus décidé.
— Laissez-la î s'écria Saint-CIare en frappant brusquement du pied ; qu'elle entre.
Rosa se retira, tandis que Topsy s'avançait doucement et déposait son offrande aux pieds de la morte : alors , poussant soudain un cri sauvage de désespoir , elle se
jeta sur le parquet, pleurant et gémissant à haute voix. Miss Ophélia voulut essayer, mais en vain, de lui imposer silence et de l'arracher de là.
— Ohl miss Eva, miss Eval je voudrais être morte aussi 1 sanglota la petite.
Il y avait tant de douleur dans ce cri, que le sang remonta au visage de Saint-Clare , froid et immobile comme le marbre; et les premières larmes qu'il eût versées depuis la mort d'Eva jaillirent de ses yeux.
— Lève-toi, enfant , dit miss Ophélia avec douceur ; ueM désole pas ainsi ; miss Eva est allée au ciel. Elle
/est un ange maintenant.
— Mais je ne la vois pas , dit Topsy ; je ne la verrai plus!
Et elle se remit à sangloter.
Il y eut un moment de silence.
— Elle m'aimait , reprit Topsy; oui , elle m'aimait! Hélas ! hélas I je n'ai plus personne qui m'aime maintenant!»., personne 1...
— Ce n'est que trop vrai, murmura Saint-Clare. — Puis se tournant vers miss Ophélia, il lui dit : — Tâchez de consoler cette pauvre enfant.
— Je voudrais n'être jamais née! continua Topsy. Je ne vois pas pourquoi je suis née ; je n'en avais pas besoin.
Miss Ophélia la releva avec douceur , mais avec fer* meté, et l'emmena dans sa chambre , tout en pleurant elle-même.
— Topsy , ma pauvre enfant , lui dit-elle , consoletoi ; je puis aussi t'aimer , moi , quoique je ne sois pas
220 CHAPITRE XVî.
comme la chère petite Eva. Elle m'a appris, je l'espère, quelque chose de l'amour de Christ. Je puis t'aimer , je t'aime, et je veux t'aider à devenir une bonne fille chrétienne.
Le ton de voix et les larmes sincères que versait miss Ophélia en disaient plus que ses paroles. Dès cette heure , elle acquit sur l'esprit de cette enfant délaissée une influence qu'elle ne perdit jamais.
— 0 mon Eva , dont la courte apparition sur la terre a fait tant de bien , pensait Saint-Clare , quel compte n'aurai-je pas à rendre pour mes longues et inutiles années !'
Des chuchotements et un léger bruit de pas se firent de nouveau entendre dans la chambre. Les serviteurs vinrent l'un après l'autre jeter un dernier regard sur l'enfant; puis on apporta le petit cercueil : ce fut le commencement des funérailles. Enfin des voitures s'arrêtèrent devant la porte, et des étrangers entrèrent et s'assirent. Il y eut des rubans et des écharpes blanches , des bandes de crêpe, des vêtements de deuil ; on lut des passages de la Bible, on fit des prières. Saint-Clare vivait, marchait, se mouvait comme un homme qui n'a plus de larmes à verser. Depuis le commencement jusqu'à la fin, il ne vit qu'une seule et même chose : la petite tête aux boucles d'or dans le cercueil ; mais on la recouvrit bientôt d'un linceul , et le couvercle fut fermé... Saint- Clare se mit à marcher avec les autres jusqu'à l'extrémité du jardin. C'est là qu'on avait creusé la petite tombe , tout près du banc de mousse , où Eva avait si souvent chanté et lu avec Tom. Saint-Clare s'arrêta sur
le bord, et y plongea un vague regard. Il vit descendre le petit cercueil; il entendit, comme à travers un songe, ces paroles solennelles : Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort (1). Et à mesure qu'on recouvrait la fosse de terre, il ne pouvait croire que ce fût sa petite Eva que Ton dérobait ainsi à sa vue.
Et ce n'était pas elle, en effet. — Non , ce n'était pas Eva , mais seulement la frêle semence de ce corps immortel et glorieux qu'elle doit revêtir au jour du Seigneur Jésus.
Puis tout le monde se retira, et les affligés seuls revinrent dans cette maison qui ne devait plus la revoir. Quant à Marie, elle se tenait enfermée dans sa chambre, s'abandonnant à la plus vive douleur.
Tom se sentait toujours plus attiré vers son maître; il* le suivait partout avec une sorte de sollicitude ; il sympathisait à sa tristesse , et quand il le voyait assis dans la chambre d'Eva si pâle et si tranquille , tenant ouverte sur ses genoux la petite Bible de l'enfant, sans que ses yeux fixes et sans larmes pussent en saisir un seul mot, une seule lettre, il comprenait toute la profondeur de cette silencieuse souffrance.
Quelques jours après, la famille Saint-Clare était de retour à la ville. Augustin, dans l'espoir d'échapper à sa douleur, en donnant une nouvelle direction à ses pensées , avait voulu fuir des lieux si remplis de pénibles souvenirs. Il quitta donc la maison, le jardin, la
(1) Jean, XI, 25.
petite tombe , pour revenir à la Nouvelle-Orléans. Là , il parcourait les rues d'un air affairé, cherchant à remplir le vide de son cœur parles distractions, le tumulte et le changement de lieu. Les gens qui le voyaient dans la rue, ou qui le rencontraient au café, ne connaissaient la perte qu'il venait de faire que par le crêpe de son chapeau. Toujours souriant, causant, lisant les journaux, parlant politique, s'occupant d'affaires, qui aurait deviné que sous ces dehors joyeux se cachait un cœur silencieux et sombre comme un tombeau?
Tom , qui suivait son maître de près , le vit entrer un jour dans la bibliothèque; après avoir vainement attendu qu'il en sortît, il se décida enfin à entrer doucement. Sur un canapé, à l'extrémité de la pièce, Saint- Gare était couché, la Bible d'Eva ouverte à côté de lui. Tom s'approcha en hésitant, et il se tenait immobile et silencieux près de Saint-Clare , lorsque celui-ci se leva tout à coup. L'honnête visage de Tom était si empreint de douleur, son expression suppliante témoignait de tant d'affection et de sympathie , que son maître en fut frappé. Il saisit la main de l'humble nègre et y appuya son front.
— Tom, mon garçon, murmura-t-il, le monde entier est vide, aussi vide qu'une coquille d'œuf !
— Je le sais, massa, je le sais; mais si massa pouvait seulement lever les regards là-haut, où notre chère miss Eva est allée , là-haut où demeure notre bon Sauveur Jésus!...
— Hélas! Tom, je le fais; mais ce qui me trouble, c'est que je ne vois rien. Ah! que ne puis-je!...
Tom soupira profondément.
— Il semble que c'est aux enfants et aux simples créatures comme toi qu'il est donné de voir ce que nous ne pouvons voir , continua Saint-Clare, D'où cela vient-il ?
— Tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents,mais tu lésas révélées aux petits enfants, murmura Tom ; il en est ainsi, ô Père , parce que tu Vas trouvé bon (1) !
— Tom, je ne crois point, je ne puis croire. J'ai pris depuis longtemps l'habitude de douter, dit Saint- Clare! Je voudrais croire à la Bible , et je ne le puis.
— Cher massa, priez le bon Dieu; dites-lui : Seigneur 9 je crois, aide-moi dans mon incrédulité (2).
— Qui peut comprendre et sonder quelque chose? dit Saint-Clare le regard fixe et rêveur, et comme se parlant à lui-même. Il n'y a plus d'Eva... ni de ciel... ni de Christ... ni rien! rien!...
— Oh! cher massa , tout cela existe! je le sais, moi; j'en suis sûr, s'écria Tom en tombant à genoux. Cher massa, croyez-le! oh! croyez-le!
— Comment sais-tu qu'il y a un Christ, Tom? Tu n'as jamais vu le Seigneur.
— Je le sens dans mon âme, massa, oui , je le sens ! O massa! quand on m'a vendu et qu'on m'a séparé de ma vieille femme et de mes chers enfants, mon cœur fut sur le point de se briser. Il me semblait que tout m'était ôté ; mais alors le bon Seigneur se tint près de
(1) Luc,X, 21.- (2) Marc, IX, 24.
moi et il me dit : Ne crains pas, Tom! Dès ce moment, il a rempli ma pauvre âme de lumière et de joie; il lui a rendu la paix , et je suis si heureux maintenant ! Il m'a donné d'aimer tout le monde ; je n'ai d'autre volonté que celle d'appartenir au Seigneur, de faire la volonté du Seigneur, et de rester à la place où le Seigneur m'a mis. Je sais que cela ne pourrait venir de moi , parce que je ne suis qu'une faible et pauvre créature ; cela vient du Seigneur... et je sais qu'il veut faire de même pour massa.
Tom parlait d'une voix émue et pleine de larmes Saint-Clare appuya sa tête sur l'épaule de son esclave, et pressa dans les siennes sa main noire.
— Tom, tu m'aimes? lui clemanda-t-il.
— Je donnerais aujourd'hui même ma vie pour voir massa devenir chrétien , répondit Tom.
— Pauvre insensé? dit Saint-Clare en se soulevant à demi ; je ne suis pas digne de l'amour d'un cœur honnête et bon comme le tien.
— 0 massa ! ce n'est pas moi seul qui vous aime ; le Seigneur Jésus vous aime aussi.
— Comment le sais-tu , Tom ? demanda Saint-Clare.
— Je le sens au-dedans de moi. Oh! massa ! l'amour de Christ surpasse toute intelligence... S'il plaisait à massa, continua Tom, d'être assez bon pour lire ceci... Miss Eva avait coutume clc mêle lire, et elle le faisait si bien I Depuis que miss Eva est partie, c'est à peine si j'ai pu faire quelques lectures.
C'était le XIe chapitre de saint Jean , qui renferme le touchant récit de la mort de Lazare. Saint-Clare le lut
à haute voix d'un bout à l'autre, s'arrêtant parfois, vaincu par l'émotion. Tom écoutait, les mains jointes, les genoux ployés, tandis que sur sa figure, si douce et si calme , se peignaient l'amour , la foi , l'adoration.
— Tom, dit son maître, tout cela est-il réel pour toi?
— C'est comme si je le voyais , massa.
— Tom , je voudrais avoir tes yeux.
— Plût au Seigneur que massa les eût !
— Mais , Tom , tu sais que je suis beaucoup plus instruit que toi. Si je te disais que je ne crois pas à la Bible ?
— Oh ! massa I dit Tom en élevant ses mains jointes avec un geste suppliant.
— Cela n'ébranlerait-il pas ta foi , Tom ?
— Pas le moins du monde.
— Cependant , Tom , tu sais que j'ai plus de connaissances que toi.
— Oh ! massa! n'avez-vous pas lu que Dieu cache ces choses aux sages et aux intelligents , et qu'il les révêle aux petits enfants?... Mais massa ne parlait pas sérieusement, bien sûr? n'est-ce pas? dit Tom avec anxiété.
— Non , Tom , je ne suis pas incrédule ; je pense, au contraire, qu'il est raisonnable de croire ; mais jusqu'à présent je ne puis y parvenir : c'est une mauvaise habitude que j'ai prise là, Tom.
— Si massa voulait seulement prier !
— Comment sais-tu que je ne le fais pas , Tom?
— Massa prie-t-il?
— Je le ferais, Tom, s'il y avait quelqu'un là quand
je prie; mais il me semble que je parle en l'air. Voyons, Tom, prie, toi, et montre-moi comment tu fais.
Le cœur de Tom était plein ; il se répandit dans la prière, comme des eaux longtemps contenues. Une chose était évidente : on voyait que Tom croyait qu'il y avait là quelqu'un pour l'entendre.
Saint-Clare lui-même se laissa emporter par le courant de cette ardente foi jusqu'aux portes du ciel que Tom semblait se représenter avec tant de clarté. Il s'était rapproché d'Eva.
— Merci , mon garçon , dit Saint-Clare quand Tom se fut relevé. J'aime à t'entendre. Pour le moment, laisse-moi seul ; nous reprendrons ce sujet une autre fois.
Et Tom sortit de la chambre en silence.
Les semaines se succédaient dans la maison de Saint-Clare , et le flot de la vie , un instant entr'ouvert pour engloutir la fragile nacelle , avait repris son cours habituel. Oh 1 qu'elle est froide et impérieuse cette dure réalité de tous les jours qui nous entraîne impitoyablement après elle, foulant aux pieds tous les sentiments de nos cœurs ! Il faut encore manger et boire , encore dormir et se réveiller , encore vendre , acheter , répondre à des questions et en faire, poursuivre enfin des milliers d'ombres sans intérêt : la froide et machinale habitude de vivre subsiste encore , alors que ce qui nous attachait à la vie n'existe plus.
Toutes les espérances de Saint-Clare s'étaient concentrées sur son enfant. C'était pour Eva qu'il faisait valoir sa propriété ; c'était à Eva qu'il consacrait son temps, et il avait si bien pris l'habitude de tout acheter, de tout disposer, de tout améliorer uniquement en vue d'Eva, que maintenant qu'elle n'était plus, il lui semblait n'avoir plus rien a faire.
Et cependant il est une autre vie? une vie qui, dès
que Tony croit, se dresse comme un chiffre expressif et solennel devant les zéros insignifiants qui remplissent notre existence , et leur donne une valeur mystérieuse et inexprimable Saint-Clare le savait bien. Souvent, clans ses heures d'abattement, il entendait une voix enfantine et suave l'appeler des cieux; il voyait une petite main blanche lui en montrer le chemin; mais une lourde et douloureuse léthargie semblait peser sur son cœur et paralyser sa volonté.
Saint-Clare était de ces natures qui conçoivent beaucoup mieux et plus nettement les choses de la religion par leurs instincts et leurs perceptions morales que beaucoup de chrétiens pratiques. Il n'avait jamais prétendu se laisser guider par aucun principe religieux; car une certaine finesse de sentiment lui donnait une vue si claire des devoirs et des exigences du christianisme, il comprenait si bien tout ce que sa conscience demanderait de lui , si une fois il se soumettait à son influence, qu'il reculait toujours. Telle est l'inconséquence de la nature humaine , surtout dans la sphère de l'idéal, qu'elle aime mieux ne pas entreprendre que de faire à demi.
Cependant , à beaucoup d'égards , Saint-Clare était devenu un tout autre homme. Il lisait la petite Bible d'Eva avec sérieux et avec candeur , et ses vues , plus raisonnables et plus pratiques, quant à ses rapports avec ses esclaves, le rendaient mécontent de sa conduite à leur égard.
A son retour à la Nouvelle-Orléans, il commença les démarches légales, nécessaires pour affranchir Tom?
et son attachement pour lui s'accrut de jour en jour. Au milieu de ce monde qui lui semblait si vide, personne ne lui rappelait autant Eva; il aurait voulu l'avoir sans cesse auprès de lui, et, tandis qu'il restait impénétrable à tout autre, quant à ses sentiments intimes, il pensait presque tout haut avec Tom. Personne, du reste,, n'en eût été surpris , en voyant l'affection et le dévouement de ce dernier pour son jeune maître.
— Eh bien ! Tom , je vais faire de toi un homme libre, dit Saint-Clare, le lendemain du jour où il avait commencé à s'occuper de son affranchissement; ainsi, tu peux faire ton paquet et te préparer à partir pour le Kentucky.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de Tom. Il éleva les mains au ciel et s'écria avec transport : — Béni soit le Seigneur!
Saint-Clare fut déconcerté. Il n'aimait pas que Tom fût si content de le quitter.
— Il me semble que tu n'as pas été si malheureux avec moi pour éprouver un tel ravissement, lui dit-il d'un ton sec.
— Non, non, massa! ce n'est pas cela... C'est la pensée d'être un homme libre qui me rend si joyeux.
— Ainsi , Tom , tu ne crois pas qu'il vaille mieux pour toi rester dans l'état où tu es que d'obtenir ta liberté ?
— Non, en vérité , massa Saint-Clare, dit Tom avec un redoublement d'énergie; non, en vérité.
— Et cependant, Tom, il est bien possible que ton
travail ne suffise pas à te procurer la nourriture et les habits que je t'ai donnés jusqu'à présent.
— Je sais tout cela, massa Saint-Clare; massa a été bien bon pour moi; mais, mon cher massa, j'aime mieux n'avoir que de pauvres habits, une pauvre maison , et les avoir à moi , que d'en posséder de meilleurs qui ne m'appartiennent pas. Je suis ainsi, massa, et je crois que c'est naturel.
— Je le crois aussi , Tom. Ainsi donc , dans un mois, ou à peu près , tu vas me quitter , dit-il avec tristesse. Au reste, qui pourrait t'en faire un reproche? ajouta-t-il plus gaiement ; et il se mit à se promener dans la chambre.
— Non, je ne quitterai pas massa tant qu'il sera dans la peine, répondit Tom. Je resterai avec massa tant qu'il aura besoin de moi et que je pourrai lui être utile.
— Tant que je serai dans la peine, Tom? répéta Saint-Clare , en regardant tristement par la croisée ; et quand ne le serai-je plus?
— Lorsque massa sera devenu chrétien, répliqua Tom.
— Et tu veux rester près de moi jusqu'alors? dit Saint-Clare, souriant à demi et posant sa main sur l'épaule de Tom. Ah! Tom, pauvre garçon simple et naïf! Je ne te garderai pas jusqu'à ce jour-là. Retourne vers ta femme et tes enfants, et assure-les tous démon amitié.
— Je suis sûr que ce jour viendra , reprit Tom avec sérieux et les yeux pleins de larmes ; le Seigneur réserve une œuvre pour massa.
— Une œuvre? répéta Saint-Clare; voyons, Tom, quelle sorte d'œuvre?
— Puisqu'une pauvre créature comme moi est appelée à travailler pour le Seigneur , massa Saint-Clare qui est si riche, si instruit, et qui a tant d'amis, que ne pourrait-il pas faire?
— Tu semblés croire. Tom , que le Seigneur a besoin que nous fassions beaucoup pour lui, observa Saint- Clare en souriant.
— Ce que nous faisons à ses créatures, c'est à luimême que nous le faisons , dit Tom.
Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée de quelques visites.
Miss Ophélia avait senti profondément la perte de la petite Eva ; mais , dans son cœur honnête et bon , cette mort avait porté des fruits pour la vie éternelle. Elle était devenue plus douce, plus affable; et quoique également assidue à remplir ses devoirs, elle les accomplissait avec plus de calme et d'humilité, comme une personne qui aurait sondé son propre cœur et qui ne l'aurait pas sondé en vain. Elle s'occupait avec plus de dévouement de l'éducation de Topsy, lui expliquait simplement la Bible, ne reculait plus à son approche et ne manifestait plus pour elle cet inexprimable dégoût , que d'ailleurs elle ne ressentait plus. A l'exemple d'Eva, elle ne la considérait plus maintenant qu'à travers le voile de la charité, et la regardait comme une créature immortelle que Dieu lui avait confiée pour la conduire à la sainteté et à la gloire. Topsy ne devint pas parfaite tout d'un coup ; mais la vie et la mort d'Eva produisirent
chez elle un remarquable changement. Son endurcissement d'autrefois était passé, pour faire place à la sensibilité et au désir de bien faire; c'était une lutte irrégulière , il est vrai, souvent interrompue, mais toujours renouvelée.
Un jour que miss Ophélia avait fait appeler Topsy, l'enfant arriva en cachant rapidement quelque chose dans son sein.
— Qu'as-tu là? Tu as volé quelque chose, je le parie, dit l'impérieuse Rosa en la saisissant rudement par le bras.
— Laissez-moi, miss Rosa! cria Topsy en s'échappant de ses mains ; cela ne vous regarde pas.
— Pas d'histoire ! Je connais tes tours, va; je t'ai vue cacher quelque chose.
Et Rosa la prit par le bras , essayant de la fouiller ; mais Topsy, désespérée, résistait et combattait vaillamment pour conserver ce qu'elle considérait comme son bien. Le bruit de cette querelle attira enfin miss Ophélia et Saint-Clare.
— Elle a volé ! dit Rosa.
— Ce n'est pas vrai! s'écria Topsy en sanglotant avec véhémence.
— Donne-moi ce que tu caches, quoi qu'il en soit, dit miss Ophélia d'un ton ferme.
Topsy hésita; mais l'ordre ayant été réitéré, elle présenta un petit paquet enveloppé dans le pied d'un vieux bas.
Miss Ophélia l'ouvrit : elle y trouva un petit livre renfermant un passage de l'Ecriture pour chaque jour
de Tannée, que Topsy avait reçu d'Eva; et, dans un papier, la boucle de cheveux qu'elle lui avait donnée le jour mémorable de ses derniers adieux.
Saint-Clare fut vivement affecté à cette vue. Le petit livre était soigneusement entouré d'une longue bande de crêpe, que Topsy avait recueillie le jour de l'enterrement.
— Pourquoi as-tu enveloppé ce livre avec cela? demanda Saint-Clare en prenant le crêpe.
— Parce que... parce que c'était à miss Eva. Oh! ne me le prenez pas, je vous en supplie! dit la petite.
En disant cela, elle s'assit à terre, cacha sa tête sous son tablier et se remit à sangloter avec force.
C'était quelque chose de touchant et de risible tout à la fois : ce vieux bas, — ce crêpe noir, — ce livre de textes , — ces beaux cheveux , — et le désespoir de Topsy.
Saint-Clare sourit , mais il y avait des larmes dans ses yeux.
— Allons, allons, ne pleure pas; tu auras ce qui t'appartient, dit-il.
Et remettant le tout ensemble, il le jeta sur le tablier de l'enfant et conduisit miss Ophélia dans le salon.
— Je crois que réellement vous en ferez quelque chose , dit-il , en désignant du doigt la jeune fille qui s'éloignait. Le cœur capable d'éprouver un chagrin réel est aussi capable de s'améliorer. Continuez à l'élever avec soin.
— L'enfant a beaucoup changé, répondit miss Ophélia, et je fonde sur elle rie grandes espérances ; mais Au-
gustin , ajouta-t-elle en posant sa main sur son bras, je veux vous demander une chose : à qui appartient cette enfant? à vous ou à moi?
— Je vous l'ai donnée, dit Augustin.
— Mais pas légalement; je voudrais qu'elle m'appartînt légalement, repartit miss Ophélia.
— Hé quoi! cousine, s'écria Augustin. Que penseraient les membres de la société abolitionniste?Ils auront un jour de jeûne pour déplorer votre apostasie, si vous devenez possesseur d'esclaves.
— Allons, Augustin, ne badinez pas. Je voudrais que Topsy m'appartînt , pour avoir le droit de l'emmener avec moi dans les Etats libres, et de lui donner la liberté, afin que tous mes efforts ne soient pas vains.
— Oh! cousine, vous voulez faire le mal pour qu'il en arrive du bien. Je ne puis me prêter à cela...
— Je ne plaisante pas, je parle sérieusement, interrompit miss Ophélia. A quoi servirait-il d'élever cette enfant comme une chrétienne, si je ne la sauve premièrement des chances et des périls de l'esclavage? Si donc vous voulez réellement m'en faire cadeau, passezmoi un acte de vente.
— Eh bien! dit Saint-Clare , je le ferai.
Et s'étant assis, il déploya un journal qu'il se mit à lire.
— Mais je désirerais que vous le fissiez maintenant, insista miss Ophélia.
— Pourquoi êtes-vous si pressée?
— Parce que maintenant est le seul moment dont nous soyons sûrs, répliqua miss Ophélia. Tenez , voici du
papier, une plume et de l'encre; vous n'avez qu'à écrire.
Saint-Clare, comme beaucoup de personnes de son caractère, haïssait cordialement le temps présent du verbe faire ; aussi fut-il très-ennuyé de la persistance de sa cousine.
— Eh bien! qu'est-ce à dire? s'écria Saint-Clare; vous ne pouvez donc vous fier à ma parole ?
— Je préfère la certitude, dit miss Ophélia. Vous pourriez mourir ou faire faillite, et alors Topsy serait mise en vente , en dépit de toutes mes réclamations.
— Vous êtes d'une prévoyance à laquelle on ne peut résister, répondit Saint-Clare.
Et il écrivit rapidement un acte de vente , avec la facilité de quelqu'un habitué à ces sortes de choses; puis il apposa sa signature en lettres majuscules et la termina par un magnifique paraphe.
— Eh bien! êtes-vous enfin satisfaite? ne voilà-t-il pas du blanc et du noir , miss Vermont ? dit-il en tendant le papier à sa cousine.
— Vous êtes bien aimable, répliqua miss Ophélia en souriant, mais ne faut-il pas encore la signature d'un témoin ?
— Ah ! c'est vrai ! — et ouvrant la porte de la chambre de Marie, il lui dit :
— Marie, votre cousine désire avoir votre signature; mettez ici votre nom.
— Et maintenant Topsy est à vous, corps et âme , continua Saint-Clare en remettant l'acte à sa cousine.
— Elle n'est pas plus à moi qu'auparavant, répondit miss Ophélia; Dieu seul a le droit de me la donner,
mais à présent , je puis du moins la protéger efficacement.
— Eh bien! elle est à vous par une fiction légale, dit Saint-Clare.
Puis il retourna au salon et reprit son journal. Miss Ophélia le suivit, après avoir préalablement serré son papier en lieu sûr.
— Augustin, demanda-t-elle tout d'un coup comme elle venait de s'asseoir à côté de lui et qu'elle dépliait son interminable tricot, avez-vous fait quelques dispositions en faveur de vos esclaves, au cas où vous viendriez à mourir?
— Non , dit Saint-Clare en continuant sa lecture.
— Alors toute l'indulgence que vous leur témoignez maintenant peut tourner un jour à leur plus grand malheur.
Saint-Clare l'avait souvent pensé, mais il se contenta de répondre avec insouciance :
— Je m'en occuperai.
— Quand? demanda miss Ophélia.
— Un de ces jours.
— Et si vous veniez à mourir avant de l'avoir fait?
— Qu'avez-vous donc, cousine? s'écria Saint-Clare en posant son journal et en fixant sur elle des regards surpris. Avez-vous remarqué chez moi quelques symptômes de fièvre jaune ou de choléra , que vous me pressiez avec tant d'ardeur de terminer mes arrangements mortuaires ?
— La mort peut nous surprendre au milieu de la vie et de la santé , dit miss Ophélia.
Saint-Clare se leva, et pour mettre fin à une conversation qui lui était désagréable , il s'avança vers la porte de la vérandah qui était ouverte. Machinalement il répétait cette dernière parole : — La mort ! — et tandis qu'appuyé sur la balustrade , il regardait s'élever et retomber le jet d'eau du bassin , et qu'il voyait, comme à travers un obscur brouillard , les fleurs et les arbres du parc , il répétait de nouveau cette parole que l'on entend sortir de toutes les bouches, mais qui est cependant si mytérieuse, si effrayante : La mort !
« Qu'il est étrange, » pensait-il, « que cette parole et surtout la chose qu'elle représente soient si vite oubliées i que l'on puisse vivre dans les plaisirs et dans la joie, plein de désirs , d'espérance , et que le lendemain on soit passé, entièrement passé , passé pour jamais!... »
La soirée était chaude et brillante , et lorsqu'il eut atteint l'autre bout de la vérandah , il aperçut Tom profondément absorbé dans la lecture de sa Bible ; de son doigt il indiquait chaque mot , qu'il répétaità voix basse avec le plus grand recueillement.
— Veux-tu que je te fasse la lecture , Tom ? demanda Saint-Clare en s'asseyant à côté de lui.
— S'il plaisait à massa ! dit Tom avec reconnaissance ; massa fait cela beaucoup mieux que moi.
Saint-Clare prit le livre et se mit à lire le passage que Tom lui désigna. Il lut ce qui suit:
« Or , quand le Fils de l'homme viendra dans.sa gloire » avec tous les saints anges, alors il s'assiéra sur le » trône de sa gloire.
» Et toutes les nations seront assemblées devant lui , » et il séparera les uns d'avec les autres, comme un ber- » ger sépare les brebis d'avec les boucs. »
Saint-Gare lut avec animation jusqu'à ce qu'il fût arrivé à ces versets :
« Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche: » Retirez-vous de moi, maudits, et allez dans le feu » éternel, qui est préparé pour le diable et pour ses » anges;
» Car j'ai eu faim , et vous ne m'avez pas donné à » manger ; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à » boire;
» Tétais étranger, et vous ne m'avez pas recueilli ; » j'étais nu, et vous ne m'avez pas vêtu ; j'étais malade » et en prison , et vous ne m'avez pas visité.
» Et ceux-là répondront aussi: Seigneur, quand est» » ce que nous t'avons vu avoir faim, ou soif, ou être » étranger, ou nu , ou malade, ou en prison, et que » nous ne t'avons point assisté ?
» Et il leur répondra : Je vous dis qu'en tant que » vous n'avez pas fait ces choses à l'un de ces petits , » vous ne me l'avez pas fait non plus (1). »
Saint-CIare parut frappé de ce dernier passage , qu'il répéta lentement , comme s'il avait voulu en graver les paroles dans sa mémoire.
— Tom , dit-il, ces gens qui sont repoussés si durement par le Seigneur ont fait exactement comme moi ; ils ont vécu dans l'aisance et dans le bien-être sans s'in-
(l)Matth. , XXV.
quiéter de leurs pauvres frères , altérés , affamés, malades ou en prison.
Tom ne répondit pas.
Saint-Clare se mit à marcher de long en large dans la vérandah , tellement absorbé dans ses pensées , que Tom dut lui rappeler par deux fois que la cloche du thé avait sonné.
Saint-Clare fut distrait et préoccupé tout le temps du thé. Ensuite Marie, miss Ophélia et lui, s'établirent dans le salon en gardant le silence.
Marie s'étendit sur un sofa , s'enveloppa d'un moustiquaire de soie , et s'endormit bientôt profondément; miss Ophélia tricotait, tandis que Saint-Clare jouait sur le piano un air doux et mélancolique. Il était plongé dans une profonde rêverie ; la musique semblait traduire les sentiments de son cœur. Au bout d'un moment, il ouvrit un tiroir, en tira un vieux cahier de musique jauni par les ans et commença à le feuilleter.
— Ce cahier appartenait à ma mère, dit-il à miss Ophélia; voilà son écriture, regardez; elle a copié et arrangé ceci d'après le Requiem de Mozart.
Miss Ophélia s'approcha.
— Voici ce qu'elle chantait souvent, dit Saint-Clare ; je crois encore l'entendre.
Il frappa les touches sonores et commença à chanter l'ancien hymne latin 9 le Dies irœ.
Tom , attiré par cette sublime harmonie , se tint collé contre la porte du salon. Il ne comprenait pas les paroles , mais la musique l'impressionnait profondément,
240 CHAPITRE XVIÎ.
surtout les morceaux touchants etpathétiques. Ah! qu'il aurait sympathisé de cœur avec Saint-Clare ; s'il avait saisi le sens de ces belles paroles :
Recordare , Jesu pie , Quod sum causa tuae viae Ne me perdas illa die :
Quaerens me sedisti lassus Redemisti crucem passus Tantus labor non sit cassus (1).
Saint-Clare prononçait ces mots d'un air profondément pénétré; le sombre voile des années semblait s'être déchiré pour lui; il croyait encore entendre la voix de sa mère accompagner la sienne. La voix et l'instrument vibraient à l'unisson et rendaient avec une énergie sympathique ces sublimes accords que l'âme éthérée de Mozart avait conçus en vue de ses propres funérailles.
Quand Saint-Clare eut cessé de chanter , il resta quelques minutes la tête cachée dans ses mains , puis il reprit sa promenade de long en large dans l'appartement.
— Quelle idée sublime que celle d'un jugement dernier I dit-il enfin. Le redressement des injustices de tous les siècles 1 la solution de tous les problèmes moraux
(1) Doux Jésus , pense à mes misères !
C'est pour moi que tu vins sur terre : ' Je vais périr , — tends-moi la main!
C'est pour moi que la croix t'accable ,
Pour moi que tu meurs en coupable :
Que ton travail ne soit pas vain !
néiNioN. 241
de l'humanité par une sagesse infinie! c'est quelque chose d'admirable!
— Et d'effrayant pour nous, observa miss Ophélia.
— Pour moi surtout, ajouta Saint-Glare d'un ton pensif. Je lisais à Tom, cette après-midi, la description que nous donne saint Matthieu du jour du jugement, et j'en ai été vivement frappé. On s'imagine que ceux qui commettent de grands crimes seront seuls exclus du ciel ; mais non : ceux qui sont condamnés le sont pour ne pas avoir fait le bien, comme si cette abstention renfermait tout le mal possible.
— Peut-être , dit miss Ophélia, ceux qui ne font pas le bien sont-ils nécessairement portés à faire le mal.
— Et que sera-t-il dit , continua Saint-Clare d'un air rêveur, mais pénétré , que sera-t-il dit à celui que les besoins de la société, son éducation, son cœur ont appelé, mais en vain, à accomplir quelque grande et noble tâche , et qui est resté spectateur indifférent et silencieux des luttes , des angoisses et des injustices des hommes, quand il aurait dû travailler à les réparer?
— Je lui dirais, moi, répondit miss Ophélia, qu'il se repente et qu'il se mette à l'œuvre sans délai.
— Vous allez toujours droit au but, cousine, dit Saint-Clare en essayant de sourire; vous ne me laissez jamais le temps de faire quelques réflexions générales ; vous me rappelez toujours le temps actuel et vous avez une grande prédilection pour le mot maintenant.
— Maintenant est le seul moment avec lequel j'aie k faire, répliqua miss Ophélia avec sérieux,
Cif APITHi: XVII.
— Chère petite Eva! pauvre enfant ! dit Saint-Gare; ton âme simple et candide avait rêvé pour moi une bonne œuvre à accomplir.. .
C'était la première fois , depuis la mort d'Eva , qu'il parlait d'elle spontanément, et ce ne fut pas sans effort qu'il parvint à contenir sa vive émotion.
— J'ai une si haute idée du christianisme, ajouta-t-il, que je ne crois pas qu'un homme puisse le professer sincèrement sans s'élever de toute la force de son être contre cette monstrueuse injustice qui est à la base de notre société, décidé, s'il le faut, à périr lui-même dans la lutte. Je ne pourrais être chrétien sans penser et sans agir de cette manière , quoique j'aie connu plusieurs personnes pieuses et éclairées qui ne partageaient pas cette opinion.
— Puisque vous connaissez si bien votre devoir, dit miss Ophélia, pourquoi ne le remplissez-vous pas?
— Oh! c'est que j'ai juste la dose de charité nécessaire pour m'étendre sur un sofa et pour maudire l'Eglise et le clergé de ne pas produire des confesseurs et des martyrs. Il est facile de voir très-clairement que le devoir des autres est de se sacrifier.
— Et maintenant, allez-vous agir d'une manière différente que par le passé?
— Dieu seul connaît l'avenir, dit Saint-Clare; je suis plus courageux parce que j'ai tout perdu : celui qui n'a plus rien h perdre peut tout risquer.
— Qu'allez -vous donc faire?
— Mon devoir, je l'espère, envers les pauvres et les potits , dès que cela me sera possible , répondit Saint-
réunion* 243
Clare. Je coaimencerai par mes propres esclaves , pour lesquels je n'ai encore rien fait ; et peut-être qu'un jour on me verra tenter quelque chose pour toute leur race, quelque chose pour relever ma patrie de la fausse et déshonorante position qu'elle a prise aux yeux de toutes les nations civilisées.
Miss Ophélia ne fit pas de réponse. Il y eut un instant de silence , pendant lequel le visage de Saint-Clare revêtit une expression triste et rêveuse.
— Je ne sais pourquoi je pense tant à ma mère ce soir, dit-il enfin. J'éprouve un sentiment indéfinissable: il me semble qu'elle est là près de moi. Toutes ses paroles me reviennent à l'esprit. Quelle chose étrange que le passé se reproduise parfois à nous si vivant!. .
Saint-Clare se promena de nouveau dans le salon pendant quelques minutes ; puis il dit :
— Je sors un moment, pour apprendre les nouvelles du soir.
Il prit son chapeau et quitta l'appartement. Tom le suivit hors de la cour et lui demanda s'il devait l'accompagner.
— Non, mon garçon, dit Saint-Clare ; je serai de retour dans une heure.
Tom s'assit sous la vérandah. C'était une magnifique soirée qu'éclairait la lune dans tout son éclat. Tom, en contemplant les gerbes étincelantes du jet d'eau et en écoutant son doux murmure, fut bientôt absorbé dans ses réflexions. 11 pensait à cette liberté qui lui était promise, à sa maison qu'il pourrait revoir, à sa femme et à ses enfants qu'il rachèterait du fruit de son travail. Il
244 Chapitre xvii.
tâtait avec une sorte de joie les muscles de ses bras robustes, se disant qu'ils allaient enfin lui appartenir et qu'il pourrait les employer à la délivrance de sa famille. Puis il pensa à son maître si jeune et si noble, et comme toujours il pria pour lui. Ensuite son imagination lui retraça la figure de la douce Eva, maintenant compagne des anges ; si bien qu'il lui parut que son radieux visage, encadré dans ses cheveux d'or, lui souriait à travers la vapeur brumeuse du jet d'eau. — Tout en se livrant à ses rêveries, il s'endormit et songea qu'il voyait l'enfant venir à lui en bondissant comme autrefois, une guirlande dejasmin dans les cheveux, les joues animées, les yeux brillants de bonheur. Mais à mesure qu'il attachait sur elle ses regards, elle semblait s'élever de la terre; ses joues pâlirent, ses yeux profonds brillèrent d'un éclat divin, un auréole lumineuse environna sa tête ; puis... elle disparut ; et Tom fut réveillé par un grand coup frappé à la porte d'entrée et par le bruit de plusieurs voix.
Il se hâta d'ouvrir ; plusieurs hommes parlant à voix basse et marchant avec précaution portaient sur une litière un homme couvert d'un manteau. La clarté de la lampe tomba en plein sur sa figure : à cette vue, Tom poussa un cri perçant... cri d'épouvante et de désespoir qui retentit dans toute la maison... Les hommes , toujours chargés de leur fardeau, s'avancèrent vers la porte ouverte du salon où tricotait encore miss Ophélia.
Saint-Clare était entré dans un café ? pour parcourir ' le journal du soir. Pendant sa lecture, une rixe avait
éclaté entre deux hommes à moitié ivres, et tandis que Saint-Clare s'efforçait avec d'autres assistants de les séparer, il avait reçu dans le flanc la lame d'un couteaupoignard qu'il voulait arracher à l'un d'eux.
La maison entière retentit bientôt de cris et de lamentations. Dans leur frénésie, les esclaves s'arrachaient les cheveux, se roulaient par terre ou couraient dans toutes les directions en gémissant. Miss Ophélia etTom furent les seuls qui conservèrent quelque présence d'esprit ; car Marie, à l'ouïe de cette affreuse nouvelle, avait perdu connaissance. D'après l'ordre de miss Ophélia, on disposa rapidement un des canapés du salon pour recevoir ce corps sanglant. Saint-Clare s'était évanoui , affaibli par la souffrance et par la perte du sang. Miss Ophélia lui fit respirer des sels. Il revint à lui , ouvrit les yeux, les fixa un instant sur ceux qui l'entouraient; puis ses regards , après avoir erré autour de la chambre , s'arrêtèrent sur le portrait de sa mère.
Le docteur arriva, examina la blessure; mais son visage disait assez qu'il n'y avait aucun espoir. Il banda lui-même la plaie, aidé de miss Ophélia et de Tom , tandis que les autres esclaves épouvantés, groupés aux portes et aux fenêtres de la vérandah , continuaient à pousser des cris et des sanglots.
— Il faut éloigner ces gens-là. dit le docteur ; le plus grand repos est indispensable.
Saint-Clare ouvrit les yeux et regarda fixement tous ces êtres angoissés que le docteur et miss Ophélia essayaient de faire sortir de la chambre.
— Pauvres créatures ! murmura-t-il.
Et l'expression arrière du remords se peignit sur ses traits. Adolphe refusa absolument de s'en aller. La terreur lui avait ôté toute présence d'esprit : il se jetait sur le parquet sans qu'on pût parvenir à le faire lever. Les autres cédèrent aux pressantes sollicitations de miss Ophélia, qui leur disait que la vie de leur maître dépendait de leur calme et de leur obéissance.
Saint-Clare pouvait à peine parler; il avait fermé les yeux , mais on n'en voyait pas moins qu'il était tourmenté par de douloureuses pensées. Au bout d'un moment, il saisit la main de Tom, qui était agenouillé près de lui , et dit d'une voix faible :
— Tom , mon pauvre garçon ?
— Quoi donc , massa ? répondit Tom avec empressement.
— Je vais mourir! dit Saint-Clare en lui pressant la main... Prie !...
Et Tom pria. Il pria de tout son cœur et de toutes ses forces pour cette âme qui s'en allait, pour cette pauvre âme qui semblait le regarder, si triste et si angoissée, à travers ces grands yeux bleus mélancoliques... Ce fut littéralement « une prière offerte avec de grands cris et avec larmes (1). »
Quand Tom eut cessé de prier, Saint-Clare lui prit la main et le regarda longtemps et fixement, mais sans prononcer une seule parole. Il referma les yeux en continuant à retenir cette main dans la sienne; car aux portes de l'éternité la main noire et la main blanche
(1) Héb., V, 7.
peuvent s'unir avec un égal amour. Par intervalle, ii murmurait doucement.
Recordare, Jésupie,
Ne me perdas , illa die !
Quaerens me sedisti lassus (1).
Les paroles qu'il avait chantées dans la soirée lui revenaient évidemment à l'esprit, — paroles de supplication adressées à la miséricorde infinie. Ses lèvres se mouvaient de temps en temps pour laisser échapper les fragments cle l'hymne sacrée.
— Son esprit s'égare , dit le docteur à demi-voix.
— Non! mais il retrouve sa demeure... enfin!... dit Saint-Glare avec énergie , enfin !... enfin!...
Cet effort l'épuisa. La pâleur de la mort se répandit sur son visage, mais avec elle une admirable expression de paix qui semblait descendre sur les ailes d'un ange : il ressemblait à un enfant fatigué qui s'endort.
Il reposa ainsi quelques minutes; la main du Tout- Puissant s'étendait sur lui d'une manière visible. Mais avant de quitter son enveloppe terrestre, il rouvrit ses yeux, qui brillèrent soudain d'un éclair de joie, comme s'il eût reconnu un être chéri :
— Ma mère!... dit-il.
Et il expira.
(1) Doux Jésus, pense à ma misère ;
Je vais périr, — tend s- moi la main ! C'est pour moi que la croix t'accable !
L'on a souvent parlé du désespoir des nègres qui ont perdu un bon maître; ce n'est pas sans raison; car, sur la terre , il n'est pas de créature plus complètement délaissée et privée d'appui que l'esclave en de telles circonstances.
L'enfant qui a vu mourir son père possède encore la protection de ses amis et de la loi ; il est quelque chose et il peut faire quelque chose; mais l'esclave n'est rien. La loi le considère à tous égards comme aussi destitué de droits qu'un ballot.de marchandise. Les désirs et les besoins de sa nature humaine et de son âme immortelle sont livrés à la volonté irresponsable et souveraine de son maitre ; et quand ce maître vient à mourir, rien ne lui reste.
Il est petit le nombre de ces hommes qui n'usent de leur pouvoir qu'avec humanité et générosité. Tout le monde le sait et l'esclave mieux que personne ; il comprend qu'il a dix chances de rencontrer un maître tyrannique et cruel contre une seule d'en trouver un bon et compatissant. 11 ne faut donc pas s'étonner qu'i pleure si amèrement la perte d'un bon maître.
Quand Saint-Clare eut rendu le dernier soupir , la terreur et la consternation saisirent tous ses esclaves. Il avait été enlevé si subitement, dans la fleur et la force de la jeunesse 1 Toutes les chambres et toutes les galeries de la maison retentissaient de sanglots et de cris de désespoir.
Marie, incapable de supporter le coup terrible qui la frappait, tombait d'évanouissement en évanouissement, en sorte qu'elle était sans connaissance lorsque son mari expira; et celui qui lui était si étroitement uni par le lien du mariage se sépara d'elle pour toujours sans qu'ils pussent s'adresser une parole d'adieu.
Miss Ophélia , avec le courage et l'énergie qui la caractérisaient, avait assisté son cousin jusqu'au dernier moment; tout yeux , tout oreilles , tout attention pour donner les soins nécessaires , elle s'était jointe de cœur aux prières ferventes du pauvre esclave pour l'âme de son maître mourant.
Tom était absorbé par la pensée de l'éternité ; aussi , pendant qu'il rendait les derniers devoirs à cette argile inanimée, l'idée que cette mort soudaine le livrait pour jamais à l'esclavage ne lui vint pas une seule fois à l'esprit. Il n'avait plus de crainte sur l'avenir de son maître ; car, dans cette heure d'angoisse où il répandait son cœur dans le sein de son Père céleste, il avait entendu au-dedans de lui , en réponse à son instante prière, comme une voix qui le tranquillisait et le rassurait. Et au fait, une âme comme la sienne, si profondément tendre et affectueuse, ne pouvait-elle pas entrevoir quelque chose de la plénitude de l'amour divin , selon
qu'il est écrit : « Celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu en lui? » Tom était donc plein d'espoir et de confiance ; une douce quiétude remplissait son cœur.
Cependant la cérémonie funèbre eut lieu comme de coutume, avec sa pompe, ses crêpes noirs, ses prières et ses visages solennels. Puis la vie reprit son cours habituel , triste et froid , et bientôt se présenta à tous l'éternelle question : « Qu'allons-nous faire maintenant ? »
Elle s'éleva dans l'esprit de Marie, cette question, un matin que , vêtue en élégant négligé et commodément assise dans un grand fauteuil, elle examinait des échantillons de crêpe et de bombasin. Elle s'éleva dans l'esprit de miss Ophélia, qui commença à tourner ses pensées vers sa patrie. Elle s'éleva aussi, mais avec un sentiment de terreur, dans l'esprit des esclaves qui connaissaient trop bien le caractère dur et inflexible de leur maîtresse.
Marie, après avoir consulté son avocat et le frère de Saint-Clare , se décida à vendre la maison et les esclaves, excepté ceux qui lui appartenaient personnellement et qui devaient la suivre à la plantation de son père.
Depuis la mort de son maître, Adolphe était entièrement abattu et inconsolable.
— Savez-vous, Tom, que nous allons être tous vendus? lui dit-il un jour qu'il venait de le trouver tout pensif sur la vérandah.
— Qui vous l'a dit? demanda Tom.
«— J'étais caché derrière un rideau pendant que ma-
dame parlait avec son homme d'affaires. Dans quelques jours nous serons mis à l'enchère.
— Que la volonté du Seigneur soit faite ! murmura Tom en joignant les mains et en soupirant.
— Nous ne rencontrerons jamais un maître comme celui que nous avons perdu, dit Adolphe d'un air découragé.
Tom s'éloigna; son cœur était plein. L'espoir de la liberté, le souvenir de sa femme et de ses enfants se dressèrent devant son âme patiente, comme apparaissent, aux yeux du matelot qui sombre à l'entrée du port, le clocher et les toits de son village qu'il n'aperçoit du milieu des vagues furieuses que pour leur envoyer un dernier adieu. Il serra fortement ses bras contre sa poitrine, refoula ses larmes et essaya de prier. Sa pauvre âme s'était attachée avec tant de force à l'espérance de la liberté, que le lien était maintenant difficile à rompre ; et plus il répétait : « Ta volonté soit faite 1 » moins il se sentait soumis.
Il alla trouver miss Ophélia , qui, depuis la mort d'Eva, le traitait avec une considération marquée.
— Miss Phélia, lui dit-il, massa Saint-Clare m'avait promis la liberté ; il avait même commencé les démarches nécessaires. Si miss Phélia était assez bonne pour en parler à madame, peut être voudrait-elle achever les formalités, et se conformer au désir de massa Saint- Clare.
— Je parlerai pour vous, Tom, et ferai de mon mieux , répondit miss Ophélia ; mais si cela dépend de
Mme Saint-Clare, je n'ai pas grand espoir de réussir; néanmoins j'essaierai.
En effet, miss Ophélia s'arma de courage et se disposa à négocier cette affaire avec tous les ménagements et toute l'habileté diplomatique dont elle était capable. Elle prit donc son tricot et se rendit dans la chambre de Marie. Celle-ci était étendue sur un canapé, ordonnant quelques arrangements pour son prochain départ.
— Vous voyez, dit Marie, que je songe à partir bientôt ; pas plus tard que la semaine prochaine je quitte la maison.
— Sitôt ?
— Mais oui ; le frère de Saint-Clare a écrit ; il pense, comme l'homme d'affaires, qu'il faut vendre maintenant le mobilier et les esclaves. Quanta la maison, on attendra une occasion favorable.
— Il y a une chose , dit miss Ophélia , dont je désire vous parler. Augustin avait promis à Tom sa liberté et avait même commencé les formalités nécessaires pour l'affranchir. Je suppose que vous vous conformerez à ses désirs...
— Non , en vérité ! interrompit Marie aigrement. Tom est un des esclaves qui ont le plus de valeur, je ne puis y consentir en aucune manière. D'ailleurs , qu'a-t-il besoin de sa liberté? Il est beaucoup mieux comme il est.
— Mais il la désire vivement, et Saint-Clare la lui avait promise, insista miss Ophélia.
— Oh! je crois bien qu'il la désire; ils sont tous ainsi , toujours mécontents de leur sort. En principe ,
je suis opposée à l'émancipation, clans tous les cas possibles. Laissez un nègre sous la surveillance de son maître, il se comportera assez bien; mais donnez-lui la liberté, il deviendra paresseux et prendra l'habitude de boire; en un mot, il ne sera plus bon à rien. J'ai eu cent exemples sous les yeux de ce que j'avance, et j'en ai conclu que la liberté est pour les nègres un vrai malheur.
— Mais Tom est si diligent , si capable , si pieux!
— Je n'ai pas besoin qu'on me le dise... J'en ai vu cent autres comme lui. Il ira bien tant qu'on le surveillera ; voilà tout.
— Mais considérez, observa miss Ophélia, que si vous le vendez il risque de rencontrer un mauvais maître.
— Allons donc ! dit Marie ; il n'y a pas un mauvais maître sur cent. Les maîtres sont bien meilleurs qu'on ne le dit. J'ai été élevée dans les Etats du Sud, et je n'ai jamais vu un maître qui ne traitât bien ses esclaves. — aussi bien du moins qu'ils le méritaient. Je n'ai pas la moindre crainte à cet égard.
-— Soitl reprit énergiquement miss Ophélia; mais je sais qu'un des derniers désirs de votre mari était que Tom fût rendu à la liberté ; c'est une des promesses qu'il a laites à la chère petite Eva à son lit de mort, et je ne pensais pas que vous vous croiriez libre de ne point en tenir compte...
A l'ouïe de ces paroles, Marie se couvrit le visage avec son mouchoir, se mit à gémir et aspira son flacon d'odeurs avec force.
*- Ma pauvre Eva ! s'écria-t-elle ; mon pauvre Au-
gustin !... Ah i cousine, comment ne craignez-vous pas de me rappeler de si douloureux souvenirs , des pertes si cruelles?... Je veux croire que vos intentions sont bonnes; mais c'est avoir bien peu d'égards pour moi !... bien peu!...
Et Marie sanglota à perdre haleine, demanda de l'air, dit à Mammy d'ouvrir la fenêtre , de lui apporter son flacon de camphre, de lui baigner le front, de la délacer. Ce fut un moment de confusion générale , dont missOphélia profita pour regagner son appartement.
Elle comprit bien qu'il était inutile d'insister, et prit le meilleur parti qui lui restât : elle écrivit à Mme Shelby pour lui raconter l'état des choses et la supplier de venir en aide au pauvre Tom.
Le lendemain , Tom , Adolphe et une demi-douzaine d'autres nègres furent emmenés au magasin d'esclaves, pour attendre le bon plaisir du marchand qui préparait un lot pour l'enchère.
Un magasin d'esclaves! Peut-être qu'à ce seul mot votre imagination vous représente quelque horrible lieu, une caverne obscure et ténébreuse. Mais non ; il n'en est pas ainsi de nos jours. Un magasin d'esclaves à la Nouvelle-Orléans est une maison proprement tenue et à peu près semblable à toutes les autres, où chaque jour, sous une espèce de hangar extérieur, vous pouvez voir des rangées d'hommes et de femmes, placés là comme enseignes de la marchandise qu'on y vend.
Alors si vous acceptez l'invitation pleine de politesse qui vous sera faite d'entrer et d'examiner, vous trouverez là des maris, des femmes, des frères, des sœurs, des pères , des mères , de jeunes enfants qui vont être vendus séparément ou par lots , selon la convenance de l'acheteur. Et ces âmes immortelles, qui furent rachetées au prix du sang et des souffrances du Fils de Dieu, le jour que la terre trembla , que les rochers se fendirent et que les sépulcres s'ouvrirent, ces âmes sont vendues, louées , hypothéquées , échangées contre des marchandises ou des propriétés, suivant la profession ouïe bon plaisir de l'acheteur !...
Un jour ou deux après la conversation de Marie et de miss Ophélia, Tom, Adolphe et plusieurs autres esclaves de la maison Saint-Gare furent placés sous l'aimable surveillance de M. Skeggs , gardien du dépôt, pour attendre le marché du lendemain.
Tom, ainsi que ses compagnons, portait avec lui une malle assez grande , pleine de vêtements qu'il devait à la générosité de son maître. On les introduisit, pour passer la nuit, dans une vaste chambre où plusieurs autres nègres de tout âge , de toute taille et de toute nuance étaient déjà rassemblés et passaient le temps à crier, à rire et à se divertir.
— Ah ! ah! voilà qui va bien. Continuez , enfants, continuez ! dit M. Skeggs ; mes gens sont toujours de si belle humeur! C'est bien , Sambo ! poursuivit-il en s'adressant d'un air d'approbation à un gros nègre qui se livrait à toute sorte de bouffonneries dont s'égayaient fort ses camarades.
Comme on peut le penser, Tom n'était guère disposé à se joindre à eux; c'est pourquoi il se tint aussi loin que possible de ce groupe bruyant et s'assit sur sa malle , la figure appuyée contre le mur.
Ceux qui trafiquent de la marchandise humaine ont pour système de provoquer le bruit et le mouvement au milieu de leurs esclaves, comme le plus sûr moyen de les étourdir sur leur triste position. Ce régime , auquel le nègre est soumis depuis l'instant où il est vendu dans les contrées du Nord jusqu'à celui où il arrive dans le Sud, est fait pour le rendre insouciant, insensible et brutal. Le marchand d'esclaves ramasse sa bande
dans la Virginie ou clans le Kentucky , et les conduit dans un endroit sain, souvent près des eaux thermales, pour les engraisser. On leur distribue une nourriture abondante, et, pour les empêcher de languir, un joueur de violon est charge de les faire danser. Celui qui refuse de se divertir, celui dont l'àme est trop pleine encore du souvenir de sa femme , de ses enfants, de son ancienne demeure, pour lui permettre de se livrer à la gaieté, celui-là est considéré comme un être entêté et dangereux, et se trouve en butte à tous les mauvais traitements que la malveillance d'un homme dur et irresponsable peut lui infliger. Aussi, pour la plupart, les esclaves s'efforcent-ils de manifester de la vivacité et de l'entrain , dans l'espérance de rencontrer un bon maître, ou dans la crainte des duretés que le surveillant leur ferait subir, s'ils ne trouvaient pas d'acheteur.
— Que fait ce nègre-ci? dit Sambo en s'approchant de Tom, dès que M. Skeggs fut sorti.
Sambo était d'un noir d'ébène , de grande taille , toujours en mouvement , parlant et grimaçant sans cesse.
— Que fais-tu là? continua Sambo en chatouillant le pauvre Tom par manière de plaisanterie ; tu médites ? hein?
— Je vais être vendu demain à l'enchère, répondit Torn avec douceur.
— Vendu à l'enchère! Ah! ah! mon garçon, tu es bien heureux. Je voudrais passer par là aussi ; comme je saurais faire rire le monde ! Mais , dis-moi , est-ce
258 iGHAPITHE XIX.
que toute cette bande s'en va demain? demanda Sambo en posant familièrement sa main sur l'épaule d'Adolphe.
— Laissez-moi, s'il vous plaît! dit Adolphe avec hauteur , en se redressant avec un geste de dégoût.
— Ah! ah!... en voilà un de ces nègres blancs ! Couleur de crème, en vérité, et parfumé à l'eau de Cologne! dit-il en s'approchant d'Adolphe et en affectant de le flairer. Seigneur! comme il conviendrait à un marchand de tabac; ce serait ce qu'il faut pour parfumer et pour achalander sa boutique!...
— Je vous prie de vous retirer, s'écria Adolphe furieux.
— Seigneur ! que nous sommes chatouilleux , nous autres nègres blancs! Voyez donc!
Et Sambo imitait burlesquement les manières d'Adolphe.
— En voilà, disait-il, de grands airs et des grâces ! Nous avons été dans une bonne famille, je suppose?
— Oui, répondit Adolphe; j'avais un maître qui aurait pu vous acheter tous sans se gêner.
— Voyez-vous ça ! dit Sambo ; quel beau monsieur nous sommes!
— J'appartenais à la famille Saint-Clare, reprit Adolphe avec orgueil.
— Vraiment! Je veux être pendu si tes maîtres ne sont pas enchantés de se débarrasser de toi ! Sans doute qu'ils vont te vendre avec un lot de porcelaine fêlée et autres articles de prix, dit Sambo avec une grimace provoquante.
Adolphe, exaspéré de cette raillerie, s'élança sur son
adversaire en jurant et en le frappant à coups redoublés. La troupe se mit à rire et à crier, si bien que le vacarme attira le gardien sur le seuil de la porte.
— Qu'est-ce que c'est , enfants? A l'ordre, à l'ordre! dit-il en agitant un grand fouet.
Les esclaves se sauvèrent dans toutes les directions, excepté Sambo, qui, se prévalant de la faveur dont il jouissait auprès du gardien , resta debout devant lui , courbant la tête avec une facétieuse grimace, chaque fois que le maître faisait mine de le toucher.
— Ce n'est pas nous, massa; nous sommes bien tranquilles : ce sont ces nouveaux venus ; ils sont vraiment insupportables et veulent toujours nous attaquer.
Le gardien se tourna alors vers Tom et vers Adolphe, et leur distribua, sans autre information, quelques coups de pieds et quelques bourrades. Puis, après les avoir tous exhortés à être de bons garçons et à bien dormir, il les quitta de nouveau.
Pendant que cette scène se passe dans le dortoir des hommes , peut-être serez-vous curieux de jeter un coup cl'œil dans l'appartement destiné aux femmes. Vous y verrez gisantes sur le pavé, dans diverses attitudes, une foule de créatures endormies, de toutes nuances, depuis le pur ébène jusqu'au blanc; de tous les âges , depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Là est une jolie petite fille de dix ans , dont la mère vient d'être vendue aujourd'hui; elle s'est endormie à force de pleurer , sans que personne ait pris garde à elle. Ici, vous trouvez une vieille négresse usée, dont les
bras décharnés et les mains calleuses attestent de rudes et pénibles travaux. Demain on la vendra, comme article de rebut, ce qu'on pourra. Quarante ou cinquante autres de ces malheureuses sont couchées ça et là, la tête cachée sous une couverture ou sous divers vêtements. Mais là-bas, dans un coin de la chambre, on peut remarquer deux femmes assises à l'écart , dont l'extérieur distingué inspire un intérêt tout particulier. L'une, âgée de quarante à cinquante ans, décemment vêtue, est une mulâtresse aux yeux doux, à la physionomie agréable et prévenante. Sur sa tète est roulé en turban un joli mouchoir rouge de madras de îa plus belle qualité. Le reste de son costume, bien soigné et bien ajusté, montre que jusqu'à présent elle n'a manqué de rien. La jeune personne de quinze ans qui se presse contre elle est sa fille. Son teint , bien plus clair que celui de sa mère, permet toutefois de remarquer la ressemblance frappante qui existe entre elles. Ce sont les mêmes yeux noirs et doux, avec des cils plus longs; ses cheveux, abondants et bouclés, sont d'un beau brun. Elle est vêtue avec le même soin , et ses mains délicates disent assez qu'elle est peu habituée à de serviles travaux. Elles sont destinées toutes deux à être vendues demain , en même temps que les esclaves de Saint-Clare.
Ces deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emmeline, appartenaient à une dame aimable et pieuse de la Nouvelle-Orléans , qui les avait instruites et élevées avec soin. Elles avaient appris à lire et à écrire ; on leur avait enseigné les vérités de la religion, et leur sort
avait été aussi heureux que peuvent l'espérer des femmes de leur condition. Mais le fils unique de leur protectrice ayant le maniement de ses biens, compromit sa fortune par son insouciance et ses folies, et finit par faire faillite. Suzanne et sa fille, ainsi que les esclaves de la plantation, représentant une valeur considérable, furent saisis et mis en vente par les créanciers. C'est à la faible clarté de la lune qui glisse à travers les barreaux de la fenêtre que nous les voyons maintenant. Elles pleurent toutes deux, mais silencieusement, afin de ne pas augmenter la douleur l'une de l'autre.
— Mère, pose ta tète sur mes genoux et essaie de dormir un peu , dit la jeune fille en cherchant a raffermir sa voix.
— Je n'ai pas le cœur de dormir , Emmeline. Je ne le puis pas; c'est probablement la dernière nuit que nous passons ensemble.
— Oh ! mère , ne dis pas cela ! Peut-être serons-nous vendues au même maître... Qui sait?
— S'il s'agissait de tout autre, je pourrais l'espérer; mais j'ai si peur de te perdre, Emmeline, que je ne pense qu'au danger...
— Pourquoi , mère? le surveillant a dit que probablement nous serions vendues ensemble.
Suzanne se ressouvint des paroles et des gestes du gardien. Le cœur serré d'une douleur mortelle, elle se rappela qu'il avait examiné les mains d'Emmeline , soulevé sescheveux bouclés, et qu'il l'avait déclarée un article de premier choix, Suzanne avait reçu une éducation chrétienne; elle connaissait et aimait la Bible ; aussi
^62 CHAPITRE Xit.
n'éprouvait-elle pas moins d'horreur que toute autre mère pieuse, à la pensée que son enfant pourrait tomber au pouvoir d'un être vil et méchant Mais elle n'avait nul espoir, nulle protection.
— Mère, reprit Emmeline, il me semble que nous pourrions être placées dans la même famille, toi comme cuisinière, et moi comme femme de chambre ou comme lingère. Tâchons de paraître contentes et enjouées ; disons tout ce que nous savons faire , et peut-être que nous réussirons.
— Tu feras bien, dit Suzanne, quand tu peigneras demain tes cheveux, de les ramener par derrière.
— Pourquoi, mère? Cela n'ira pas si bien.
— C'est possible.,, mais tu seras mieux vendue.
— Je n'en vois pas la raison, dit la jeune fille.
— J'ai plus d'expérience que toi, mon enfant... Les familles respectables seront bien plus disposées à t'acheter, si elles te voient un air simple et modeste que si tu semblais vouloir paraître belle.
— Eh bien ! mère, je ferai comme tu voudras.
— Ecoute , Emmeline , si demain nous sommes séparées, si je suis vendue d'un côté et toi d'un autre , souviens-toi toujours comment tu as été élevée, souviens-toi de toutes les bonnes instructions de madame. Emporle ta Bible et ton livre de cantiques , et si tu es fidèle au Seigneur, le Seigneur te sera fidèle.
Ainsi parla la pauvre mère ; puis elle demeura plongée dans la plus amère douleur, car elle savait que demain un homme impie, brutal, inexorable, pourrait devenir le maître de sa fille, s'il avait assez d'argent
pour l'acheter. La seule ressource de Suzanne était la prière; aussi pria-t-elle avec ferveur pour cette enfant chérie qu'elle pressait dans ses bras. Ah ! que de prières semblables sont montées à Dieu du sein de ces prisons d'esclaves si proprement tenues! Un jour on saura que Dieu ne les a point oubliées, ces prières, car il est écrit :
« Quiconque scandalisera un de ces petits qui croient » en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui mît une » meule au cou, et qu'on le jetât dans la mer (1) ! »
La douce et paisible clarté de la lune pénétrait dans la chambre, et dessinait l'ombre des barreaux des fenêtres sur les groupes d'esclaves endormies. La mère et la fille chantèrent ensemble une mélodie sauvage et mélancolique, hymne funèbre des noirs.
Où donc est la pauvre Marie?
Où donc est la pauvre Marie ?
Pour son pays elle est partie, Elle est morte — et pour sa patrie, Elle est morte — et pour sa patrie, Pour son pays elle est partie .
Ces paroles , chantées par des voix pleines de douceur et de tristesse , semblaient le soupir du désespoir de la terre qui aspire après l'espérance et les joies du ciel. Elles flottèrent dans la sombre prison , à mesure que, vers après vers , elles se déroulaient en cadences monotones et pathétiques. Les deux femmes continuèrent :
(l)Marc, IX, 42.
Et Paul et Silas où sont-ils ?
Et Paul et Silas où sont-ils ?
Pour leur pays ils sont partis.
Ils sont morts — pour le ciel partis, Ils sont morts — pour le ciel partis, Ils sont au bienheureux pays.
Chantez, pauvres femmes ! La nuit est courte, et demain vous séparera pour toujours!...
Mais voici le matin venu, et tout le monde est debout ; le digne M. Skeggs, plein de satisfaction et d'activité, s'occupe de l'organisation d'un lot pour l'enchère. Il jette un coup d'œil sur chaque toilette, et enjoint à tous de prendre leur meilleur visage et d'être gais. Ensuite il les fait ranger en cercle, pour les passer une dernière fois en revue avant de les envoyer à la Bourse.
M. Skeggs, le cigare à la bouche, une badine de palmier à la main, va de l'un à l'autre et donne la dernière touche à sa marchandise.
— Qu'est-ce que cela? dit-il en s'arrêtant devant Suzanne et Emmeline; où sont donc tes boucles de cheveux, la fille?
La jeune fille regarda timidement sa mère; celle-ci , avec l'adresse polie habituelle à sa race répondit :
— C'est moi qui lui ai dit, hier soir, de se lisser les cheveux , et de ne pas les laisser tomber en boucles. C'est plus convenable...
— Allons donc ! interrompit l'homme d'un ton qui n'admettait pas de réplique ; et se tournant vers la jeune fille :
— Voyons! va refaire tes boucles. Que ce soit bien
fait, et bientôt fait, entends-tu? ajouta-t-il en faisant siffler sa badine. — Et toi, la mère, va l'aider. Ces boucles-là font une différence de 100 dollars pour la vente.
Sous un dôme splendide, et sur un pavé de marbre , allaient et venaient des hommes de toutes les nations. De chaque côté de l'enceinte circulaire, on voyait des loges ou petites tribunes à l'usage des commissaires priseurs et de leurs crieurs. Deux de ces tribunes, situées en face l'une de l'autre, étaient occupées par de beaux et brillants parleurs, qui, dans un langage moitié français moitié anglais, s'efforçaient habilement de faire monter les offres des amateurs.
Une troisième tribune, encore inoccupée, était entourée d'un groupe qui attendait l'ouverture de la vente. C'est là que nous retrouvons Tom , Adolphe et les autres esclaves de Saint-Clare; là aussi Suzanne et Emmeline attendent leur tour, dans l'abattement et l'anxiété. Divers spectateurs , qui ont ou non l'intention d'acheter, sont rassemblés autour de ce groupe. Ils palpent, examinent, puis commentent la valeur et les qualités de chaque individu avec autant de liberté que le feraient des jockeys pour l'estimation d'un cheval.
— Holà ! Alfred, qu'est-ce qui vous amène ici ? demanda un jeune fashionable en tapant sur l'épaule d'un autre jeune homme vêtu avec soin, et qui observait Adolphe à travers son binocle.
— J'ai entendu dire que les esclaves de Saint-Clare étaient en vente, et comme j'ai besoin d'un valet de chambre, je regardais précisément celui-ci.
— On ne me prendra pas à acheter Lles esclaves de Saint-Clare ! Tous ses noirs sont gâtés. Ils sont d'une impudence!...
— Je ne crains rien, dit le premier. Nous verrons un peu les airs qu'ils auront avec moi ; ils ne tarderont pas à comprendre que j'e suis un tout autre maître que M. Saint-Clare. Je crois vraiment que j'achèterai ce garçon-ci ; il me plaît assez.
— Il vous coulera plus qu'il ne vaut ; — vous verrez ! C'est un fou, un extravagant !
— Vrai ? — Eh bien ! monsieur désapprendra bien vite d'être extravagant avec moi. Je saurai le corriger de la bonne manière. Je vous réponds que je l'aurai bientôt mis à la raison. Oui, c'est décidé : je l'achète.
Pendant ce temps, Tom examinait attentivement les figures des acheteurs qui se pressaient autour de lui, cherchant parmi eux celui qu'il désirerait appeler son maître. Il voyait une grande variété de personnages : les uns grands, gros, rustres ; les autres fluets, petits, péroreurs ; ceux-ci languissants , tristes , efflanqués ; puis toute une tourbe d'hommes communs et grossiers, de ces hommes qui ramassent leurs semblables avec autant d'indifférence qu'on ramasse des copeaux de bois pour les mettre dans une corbeille et les jeter au feu. Mais il ne vit pas de second Saint-Clare.
Quelques minutes avant le commencement de la vente, un homme court, épais, musculeux, vêtu d'une chemise bigarrée et d'un pantalon sale et usé , se fraya un chemin dans la foule avec ses coudes, comme quelqu'un qui s'occupe activement de ses affaires ; et s'ap-
prochant du groupe , il se mit à l'examiner soigneusement. Dès le premier instant où il l'aperçut, Tom fut saisi pour cet homme d'une profonde répulsion, qu'il sentait s'accroître à mesure qu'il avançait. Quoique petit, il était évidemment doué d'une force herculéenne. Sa tête ronde , en forme de boule ; ses gros yeux d'un gris clair , ombragés de sourcils épais et roux; ses cheveux raides et mal peignés , formaient un ensemble bien peu attrayant, avouons-le. Ses mains, d'une grandeur démesurée, velues, hâlées, parsemées de taches de rousseur, étaient terminées par des ongles sales et mal tenus. Cet homme s'arrêta devant Tom , le saisit par la mâchoire et lui ouvrit la bouche pour examiner ses dents ; puis, il lui releva la manche de sa chemise pour regarder ses muscles, le fit tourner, marcher et sauter, pour juger de ses forces.
— Où as-tu été élevé? lui demanda-t-il ensuite d'un ton bref.
— Dans le Kentucky, massa, répondit Tom en regardant autour de lui comme pour chercher un libérateur.
— Que faisais-tu ?
— Je dirigeais la ferme de mon maître, dit Tom.
— Quel conte! dit l'autre ; et il s'éloigna.
La vente commença bientôt. Adolphe fut adjugé, à un prix assez élevé, au jeune élégant qui avait témoigné l'intention de l'acheter. Les autres esclaves de Saint- Clare échurent à divers enchérisseurs.
— Et maintenant, à ton tourl tu entends, dit le crieur à Tom.
Tom monta sur l'estrade, et jeta autour de lui des regards pleins de crainte et d'anxiété. Mille bruits confus l'enveloppèrent. La voix retentissante du crieur, qui vantait ses qualités et ses talents en anglais et en français; le feu roulant des enchères, et bientôt le coup de maillet final, tombant avec la dernière syllabe du mot dollars, lorsque le crieur annonça que Tom était adjugé, tous ces sons s'étaient succédé en un instant... Tom avait donc un maître !
On le fit descendre de l'estrade ; le petit homme à la tète ronde le saisit rudement par l'épaule , le fit mettre de côte , et d'une voix rude :
— Reste là, toi! dit-il.
Tom pouvait à peine en croire ses oreilles. Les offres continuèrent ; il entendit de nouveau parler et crier , tantôt en français, tantôt en anglais; mais il ne comprit rien, ne distingua rien.
Nous sommes assez restés dans cet infâme lieu. Nous allons suivre maintenant le pauvre oncle Tom, qui, aussitôt après la fin de l'enchère, fut emmené, par un maître brutal, à bord d'un petit navire qui remontait la rivière Rouge.