‹ Un coup d'il dans La case de l'oncle Tom;Chapitre 5 sur 17 · PREMIÈRE CONNAISSANCE AVEC L'ONCLE TOM. H · texte numérisé non relu

PREMIÈRE CONNAISSANCE AVEC L'ONCLE TOM. H

causent, fument et font mille autres choses pour se distraire. Des balles de coton occupent, en général, la plus grande partie du bâtiment ; le salon est situé entre les deux ponts, et les chambres à coucher ou cabines sont de chaque côté.

Le bateau dont je veux vous parler aujourd'hui porte le nom de la Belle-Rivière. Deux cheminées très-élevées laissent échapper une fumée épaisse, suivie d'une traînée d'étincelles que l'obscurité de la nuit nous permet de distinguer, et qui se détachent sur la voûte du ciel brillante d'étoiles. La compagnie à bord est* fort nombreuse et composée de gens qui voyagent, soit pour leurs plaisirs , soit pour leurs affaires. Avant la fin du jour, une bande d'enfants se jouaient au milieu des balles de coton et charmaient les oisifs par leurs amusements innocents et joyeux; mais depuis longtemps ils sont rentrés dans leurs cabines et sans doute profondément endormis. Les dames élégamment parées, qui se promenaient tout à l'heure sur le pont , se sont retirées à leur tour, sans donner peut-être une pensée à la marchandise vivante qui se trouve à bord.

La marchandise vivante ! vous écriez-vous. Oui , chers enfants : venez avec moi dans ce coin sombre et abandonné ; abandonné de tous , sauf des misérables créatures qui l'occupent. Voyez là, sur une balle de coton, cette pauvre négresse assise , les mains jointes, a figure contractée par la plus grande douleur. Ecoutez , elle murmure :

— Oh ! Albert , mon fils ! je ne puis vivre sans toi ; ils m'ont pris mon dernier enfant ! Ne pouvaient-ils pas

me ie laisser !,.. Massa me l'avait promis ; et maintenant , ô mon Dieu I lui aussi est parti !

Un peu plus loin , voyez cette mère qui , dans une muette angoisse , regarde le petit enfant qui repose sur ses genoux. Pourquoi frémit-elle en jetant sur lui un regard désespéré ? Elle sait qu'on l'a vendu , que demain on l'arrachera pour jamais de ses bras , et des larmes coulent de ses yeux et tombent sur l'enfant endormi. Sa douleur silencieuse est plus touchante et parle mieux au cœur que les gémissements de la première. Tous ces nègres, hommes, femmes et enfants, vont être transportés à la Nouvelle-Orléans , où ils seront vendus. Ah! si quelqu'un de ceux qui se trouvent à l'autre extrémité du bateau venait seulement jeter un regard dans ce lieu de misère! Et vous, chers enfants , ne croyez-vous pas que ces pauvres Africains aient pour leurs enfants le même amour que votre mère a pour vous ? Oh 1 sans doute. Ecoutez ces paroles d'un poëte chrétien :

Qu'importe si leur peau diffère ?

Le blanc et l'homme de couleur Sont tous deux fils d'un même Père ; Ils ont tous deux le même cœur.

Ayez donc compassion du pauvre et malheureux esclave. Ne croyez pas ceux qui disent que les Africains sont nés pour vivre dans la servitude et qui tordent l'Ecriture au profit de leur intérêt, en disant: Maudit soit Canaan; il sera, le serviteur des serviteurs de ses frères , oubliant cette autre parole : Tout ce que

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vous voulez que les autres vous fassent , faites-le-leur aussi de même. Nous lisons aussi dans la Bible , au sujet d'Esaù et de Jacob : L'aîné sera assujéti au plus jeune ; et cependant , Dieu approuve-t-il Jacob d'avoir supplanté son frère ? Non , car il le punit en l'exilant de la maison paternelle.

Mais je reviens à mon sujet. Suivez-moi dans une autre partie du bâtiment, sur le pont supérieur. Là, dans un petit coin, assis au milieu des balles de coton, nous apercevons un homme grand , musculeux , robuste , au visage d'un beau noir luisant. Ses traits , fortement africains , respirent le bon sens et la gravité, aussi bien que la douceur et la bienveillance. On y distingue de la dignité et du respect de soi-même , unis à je ne sais quelle simplicité humble et confiante. Tout, dans son extérieur , semble l'élever au-dessus des autres individus de sa race.

Mais pourquoi, me demandez-vous , n'est-il pas mêlé avec ses compagnons d'esclavage ? Le bon témoignage que son ancien maître a rendu de lui, ainsi que son caractère remarquablement doux et inoffensif , ont peu à peu gagné la confiance de son possesseur actuel , qui lui a laissé la permission d'aller et de venir librement sur le bateau.

Toujours bon, obligeant et disposé à rendre service, il avait gagné l'estime des gens de l'équipage, et il passait bien des heures à les aider, travaillant d'aussi bon cœur que s'il eût été encore à la ferme du Kentucky.

Puis , quand il ne trouvait plus d'ouvrage, il s'éta-

blissait parmi les balles , dans le petit coin où nous l'avons trouvé. C'est là qu'il étudiait attentivement sa Bible.

A plus de cent milles au-dessus de la Nouvelle- Orléans , la rivière est plus haute que les terres environnantes, et roule sa masse énorme au milieu de puissantes digues de 7 mètres environ de hauteur.

Le voyageur , debout sur le pont , domine , comme de la plate-forme d'un château flottant , la contrée entière à plusieurs milles de distance. Tom pouvait donc, en voyant se dérouler devant lui les plantations l'une après l'autre , se former une idée du genre de vie qui l'attendait.

Il apercevait , dans le lointain , les esclaves au travail; il distinguait leurs petites huttes, rangées en longue file, à une distance respectueuse de la maison et des jardins du maître. Et à mesure que ces images passaient devant ses yeux , son pauvre cœur retournait loin , bien loin , jusque dans la ferme du Kentucky ; il pensait à son antique allée de hêtres , aux grands vestibules de la maison Shelby , si pleins de fraîcheur en été, et, tout près de là, à sa petite case, tapissée de roses et de bignonias.

Il croyait reconnaître le visage familier de ses anciens compagnons ; il entrevoyait son active femme, pressant les apprêts du repas du soir; il entendait les rires joyeux de ses garçons et le gazouillement de sa petite fille, qu'il lui semblait tenir sur ses genoux; puis, soudain, tout cela s'effaçait: les plantations de cannes à sucre reparaissaient à sa vue ; le craquement

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