PREMIÈRE CONNAISSANCE AVEC L'ONCLE TOM
du bateau, le sifflement de la machine revenaient frapper son oreille; tout lui disait alors : « Cet heureux temps est passé pour jamais ! »
Faut-il donc s'étonner si des larmes coulent de ses yeux sur les pages de la Bible , placée devant lui , à mesure que , suivant chaque mot d'un doigt patient, il y cherche des consolations ? Tom n'avait appris à lire que fort tard, et il ne passait que lentement d'un verset à l'autre. Heureusement, son livre est de ceux qui ne perdent rien à être lus lentement ; car chacune des paroles qu'il renferme aurait besoin , comme un lingot d'or , d'être pesée à part soigneusement , pour qu'on pût mieux en apprécier la valeur. Arrêtons-nous un moment derrière lui , pendant qu'il promène son doigt sur un verset de l'Evangile, et qu'il prononce à haute voix ce qui suit :
« Que-votre-cœur-ne-se-trouble-point Il-y-a-plusieurs demeures-dans-la-maison-de-mon-Père. Je-m'en-vaisvous-préparer-le-lieu. »
La Bible du pauvre Tom n'était point enrichie de notes érudites; mais il l'avait embellie lui-même de quelques signes de son invention , qui lui servaient beaucoup mieux que de savantes remarques. Les enfants de son maître, et Georges en particulier , avaient l'habitude de lui en faire la lecture , et il avait marqué d'un trait de plume les passages qui l'avaient le plus frappé. Sa Bible était ainsi couverte d'un bout à l'autre de divers signes de tous les genres qui lui aidaient à retrouver facilement ses passages favoris ; chacun de ces passages se rattachait à quelque souvenir de son
ancienne demeure et lui rappelait son bonheur passé. C'était tout ce qui lui restait de sa vie d'autrefois. Mais ce qui l'attachait principalement à la lecture de la Bible, c'est qu'elle contenait la promesse certaine d'une vie à venir.
Nous allons laisser l'oncle Tom méditer sur le passage qu'il vient de lire , pour reprendre son histoire de plus haut. C'est pourquoi nous jetterons demain un coup d'œil dans sa case, pour voir ce qui s'y passait quelques jours auparavant.
La case de l'oncle Tom était un petit bâtiment de bois tout près de la maison , comme les nègres appellent, par excellence, la demeure de leur maître. Sur le devant, s'étendait un petit jardin bien soigné, où, chaque été , mûrissaient des fraises , des framboises , et une grande variété de fruits et de légumes. La façade était tapissée d'un grand bignonia écarlate et d'un rosier multiflore, dont les rameaux entrelacés dissimulaient assez bien la rustique construction. Des lis, des reines-marguerites, des pétunias, y trouvaient un endroit propice pour étaler leurs splendeurs, sous les soins de tante Chloé, dont ils faisaient les délices et l'orgueil.
Entrons dans la case. Le repas du soir à la maison est terminé, et tante Chloé, après avoir présidé à sa préparation, comme cuisinière en chef, a laissé à ses inférieurs le soin de laver la vaisselle et de remettre tout en ordre , pour venir dans son petit domaine préparer le souper de son « bon homme, »
C'est elle en personne que vous voyez là devant le feu,
surveillant avec intérêt certaines fritures qui crépitent dans la poêle, puis soulevant avec précaution le couvercle d'un four de campagne , dont la vapeur parfumée annonce quelque chose de bon. Sa face est ronde , noire et brillante ; toute sa physionomie rayonne d'aise sous son turban empesé. On y découvre cette satisfaction intime qui convient à la première cuisinière du canton; car tante Chloé est généralement reconnue pour telle.
Cuisinière, elle l'était jusqu'au fond de Pâme, jusqu'à la moelle des os. Il n'y avait pas dans la basse-cour de poulet , de dindon ou de canard , qui , à son approche , ne devînt sérieux et ne se mît à réfléchir sur sa fin dernière. C'est qu'en effet, l'habileté expéditive de Chloé pour trousser, farcir ou rôtir, était bien propre à remplir de terreur une volaille tant soit peu intelligente. Ses gâteaux, dans leurs variétés infinies , étaient de sublimes mystères pour les cuisinières plus novices, et elle riait a se tenir les côtes, lorsque, dans son naïf orgueil, elle racontait les stériles efforts de l'une ou de l'autre pour atteindre à sa hauteur.
L'arrivée de visiteurs à la maison, l'arrangement de grands dîners ou des soupers fins, éveillaient toute son énergie. Rien n'était aussi agréable à sa vue que des piles de malles sous la vérandah ; car, avec les arrivants, elle prévoyait l'occasion de nouveaux efforts et de nouveaux triomphes.
Et maintenant que tante Chloé surveille son four de campagne , nous allons la laisser à cette intéressante occupation pour achever la description de l'intérieur de la case.
UNE SOIRÉE DANS LA CASE DE l'oNCLE TOM. 19
Dans un coin de la maison se trouve un lit orné d'une courte-pointe blanche comme la neige, et à côté un assez grand morceau de tapis. C'est là que tante Chloé règne en souveraine ; tout ce côté de la case est traité avec une considération marquée, et défendu, autant que possible, contre les invasions des enfants : en un mot, ce coin est considéré comme le salon. En face est placé un autre lit de beaucoup plus simple apparence, et dont évidemment on fait usage. Les murs sont ornés d'images enluminées représentant des sujets tirés de l'Ecriture sainte, et du portrait du général Washington, peint et colorié d'une façon qui l'aurait certainement étonné lui-même s'il était revenu au monde.
Dans un autre coin de l'appartement, deux jeunes garçons à la tête crépue, aux yeux noirs et brillants, à la figure luisante et rebondie, sont très-occupés à surveiller les premiers pas d'une petite sœur. Celle-ci , comme tous les enfants de son âge, essaie de se redresser péniblement, puis chancelle et retombe à terre. Chacune de ses malheureuses tentatives est applaudie de ses frères comme une merveille. Une table , tant soit peu boiteuse, est placée devant le feu , recouverte d'une nappe et garnie de verres et d'assiettes d'une propreté exquise ; tout enfin annonce l'approche du souper. À cette table est assis l'oncle Tom que nous connaissons déjà.
Pour le moment, il est penché sur une ardoise , placée devant lui, et sur laquelle il s'efforce , avec un soin plein de lenteur, de copier quelques lettres qui lui ont été données pour modèle. Le jeune Georges, son maître.
beau garçon de treize ans, le surveille dans ses mouvements, tout pénétré de sa dignité d'instituteur.
— Non , pas ainsi, oncle Tom, pas ainsi , dit-il avec vivacité, comme l'oncle Tom venait laborieusement de tourner à droite la queue d'un g ; ne voyez-vous pas que cela fait un q ?
— Vraiment! dit l'oncle Tom en regardant avec le plus grand respect les innombrables q et g que son jeune maître venait de tracer d'une main rapide pour son édification ; et , reprenant le crayon dans ses doigts inhabiles, il recommença patiemment sa tâche.
— Comme les blancs vous font vite les choses ! dit tante Chloé, qui, un morceau de lard au bout de sa fourchette, et sur le point de graisser son gril, s'arrêtait pour contempler Georges avec orgueil. — Sait-il bien lire et écrire, le jeune massa!... et dire que tous les soirs il vient nous donner des leçons !... Voilà qui est beau!...
— Mais, tante Chloé , je commence à me sentir bien affamé. Ce gâteau, que je vois là, n'est-il pas prêt?
— Bientôt, massa Georges, dit tante Chloé en soulevant le couvercle pour y jeter un coup d'œil. Parlezmoi de cette belle couleur d'un brun doré. Allez , laissez-moi faire ! L'autre jour , madame a voulu que Sally fît un gâteau, pour apprendre seulement, disaitelle. Oh ! madame , que je lui dis , cela me fait mal au cœur de voir tant de bonnes choses gaspillées de cette façon ! Le gâteau ne monta que d'un côté ; point de mine du tout, pas plus que mon soulier !... Ah ! fi donc!...
Après avoir exprimé son dédain pour l'ignorance de Sally , tante Chloé enleva le couvercle et montra à tous les regards une superbe tourte, dont aucun pâtissier de grande ville n'aurait eu à rougir. Comme c'était le plat important du festin , tante Chloé s'empressa de terminer les autres préparatifs.
— Allons , Pierre , Moïse , sortez d'ici , négrillons que vous êtes 1 Viens, Polly, petit chou ; maman donnera bientôt quelque chose à sa fillette. Maintenant , massa Georges, laissez là vos livres, et asseyez-vous à côté de mon vieux : je vais vous servir mon souper en un rien de temps.
— On voulait me faire souper à la maison , dit Georges ; mais je sais trop bien ce qu'il y a ici, tante Chloé.
— Vraiment , mon petit cœur , dit la négresse en entassant les crêpes fumantes sur son assiette ; vous saviez que votre vieille tante vous réserve toujours les meilleurs morceaux, n'est-ce pas? Oh ! laissez-moi faire, allez!
Aces mots, la vieille tante lui donna une petite tape sur le bras et jeta sur lui un coup d'œil tout à fait plaisant, puis elle se remit à l'ouvrage avec sa première activité.
— Maintenant, à la tourte ! dit Georges ; et il brandit son grand couteau.
— Que faites-vous , massa Georges ? s'écria tante Chloé en lui saisissant vivement le bras ; vous ne voulez pas couper cela avec ce grand vilain couteau I vous abîmeriez mon gâteau ! Tenez , en voici un vieux que je tiens toujours aiguisé exprès. Allez maintenant...
Tl chapitre ii.
Voyez !... léger comme une plume 1 A présent, mangez, vous ne trouverez rien de meilleur.
— Tom Lincoln assure , dit Georges la bouche pleine , que leur Jenny est meilleure cuisinière que vous.
— Ces Lincoln ne sont pas grand'chose ! riposta tante Chloé avec mépris ; je veux dire en comparaison de nos gens. Après ça, ce sont des personnes assez recommandables; mais pour ce qui est du goût , ils n'y entendent rien. Mettez M. Lincoln à côté de M. Shelby !... Seigneur !... Et Mme Lincoln, sait-elle entrer dans un salon comme notre dame , avec autant de grâce ? Oh 1 allez , ne me parlez pas de ces Lincoln !
Et tante Chloé secoua la tête comme quelqu'un qui s'y connaît.
— Cependant je vous ai entendu dire que Jenny est assez bonne cuisinière.
— Oui , assez bonne , je l'ai dit et je le répète, mais pour un petit ordinaire ; elle vous fera de bonnes galettes, des brioches passables, mais la pâte de ses gâteaux n'est rien de rare ; non, elle n'est rien de rare, la pâte des gâteaux de Jenny. Après cela, que sait-elle faire de plus? Elle s'essaie bien aux pâtés, mais quelle croûte! Vous fait-elle cettepâte flnequi se gonfle comme un ballon et se fond dans la bouche ? Je suis allée làbas pour le mariage de miss Mary, et Jenny m'a montré les gâteaux de la noce. Jenny et moi nous sommes bonnes amies, vous savez. Je ne lui dis rien; mais je vous le dis , massa Georges , je n'aurais pas dormi d'une semaine si j'avais fait des pâtés de cette trempe: ce n'était rien qui vaille.
— Je suppose que Jenny en était satisfaite , demanda Georges.
— Si elle l'était? je le crois bien ! Elle me les montrait avec une innocence tout à fait plaisante. Que voulez-vous ? La pauvre n'en sait pas plus long ; mais aussi, comment apprendre dans une maison pareille ? Est-ce sa faute, à elle ?... Àh I massa Georges, vous ne connaissez pas vos privilèges, d'être né dans une famille comme la vôtre!
Ici tante Chloé soupira et roula des yeux attendris.
— Je vous assure , tante Chloé, dit Georges , que je comprends les privilèges dont je jouis, en mangeant vos gâteaux et vos pâtés. Demandez à Tom Lincoln si je ne lui en remplis pas les oreilles toutes les fois que je le rencontre.
Tante Chloé se laissa tomber sur une chaise , et partit d'un grand éclat de rire à ce trait- d'esprit de son jeune maître ; elle rit jusqu'à ce que les larmes coulassent le long de ses joues d'ébène , ne s'interrompant que pour donner des coups de coude à massa Georges , et assurer qu'il irait loin , qu'il serait un grand sujet , et qu'il finirait par la faire mourir de rire : oui, qu'elle en mourrait certainement un de ces jours. Au milieu de chacune de ces funestes prédictions , elle poussait de nouveaux éclats de rire ? tellement que Georges commençait à croire qu'il avait réellement trop d'esprit, et qu'il devait, dans l'intérêt de ses auditeurs, mettre un frein à sa verve.
— Et vous en avez rempli les oreilles de Tom ?... Seigneur !...
— Oui, je lui ai dit : « Tom, il faut que vous fassiez
connaissance avec les pâtés de tante Chloé ; vous verrez comme c'est bien fait. »
— Pauvre Tom ! il n'y peut rien , dit tante Chloé , dont le cœur compatissant s'apitoyait sur la triste condition de ce jeune homme. — Vous devriez l'inviter à dîner un de ces jours, massa Georges, ajouta-t-elle ; ce serait joli de votre part. Vous savez, massa Georges, que vous ne devez pas vous élever au-dessus de qui que ce soit à cause de vos privilèges, parce que tous nos privilèges nous ont été donnés : il faut nous en souvenir. — Et tante Chloé prit un air sérieux.
— Eh bien , j'inviterai Tom un jour de la semaine prochaine , dit Georges , et vous ferez tous vos efforts pour vous surpasser, tante Chloé. Nous le ferons manger de manière à ce qu'il en ait assez pour quinze jours.
— Oui , oui, certainement, dit tante Chloé ravie , vous verrez. Seigneur ! quand je pense à quelques-uns de nos dîners ! Vous rappelez-vous ce grand pâté de volaille que je fis quand nous donnâmes à dîner au général Knox ? Madame et moi nous nous querellâmes un peu au sujet de la croûte. Je ne sais à quoi pensent parfois ces dames: c'est toujours quand une pauvre créature est sous le poids de sa responsabilité , comme on dit , qu'elles viennent autour devons se mêler de ce qui ne les regarde pas! Madame me disait de faire ceci , de faire cela ; à la fin , je me fâchai presque et lui dis : « Madame, regardez vos belles et blanches mains avec vos longs doigts étincelants de bagues , tout comme nos lis blancs avec leurs perles de rosée ; et puis regardez aussi mes grosses pattes noires. Maintenant ne comprenez-
UNE SOIRÉE DANS LÀ CASE DE l/ONCLE TOM. 25
vous pas que Dieu nous a destinées , moi à faire des pâtés, et vous à rester au salon?» Oui! je lui ai dit cela, massa Georges.
— Et que répondit maman ?
— Ce qu'elle dit? elle me regarda avec ses beaux yeux", vous savez , et elle dit: « Eh bien ! tante Chloé , vous avez peut-être raison ; » et elle retourna au salon. Elle aurait pu me punir de mon impertinence, mais que voulez-vous? Je ne puis rien faire avec ces dames dans ma cuisine.
— Il faut avouer que vous nous fites un dîner délicieux. Je me souviens que tout le monde en parlait , dit Georges.
— N'est-ce pas ? Et moi qui me tenais derrière la porte ! Est-ce que je ne vis pas le général passer trois fois son assiette pour demander du pâté ? est-ce que je ne l'entendis pas dire : « Vous avez une fameuse cuisinière, Mme Shelby ! » C'était à en mourir d'orgueil.
— Et le général s'y entend, à la cuisine, continua tante Chloé en se redressant avec orgueil. Quel homme que ce général ! Il descend d'une des plus anciennes familles de la Virginie. Il saitcequi en est aussi bien que moi, le général. Il y a, voyez-vous, massa Georges, plusieurs choses à observer dans un pâté, et tout le monde ne s'y connaît pas , mais le général s'y connaît : je l'ai compris par les remarques qu'il a faites ; oui , il s'y connaît !
Cependant Georges était arrivé à ce point où il est impossible, même à un garçon de son âge, de mettre un morceau de plus dans sa bouche ; il eut alors le loi-
sir d'apercevoir en face de lui deux têtes laineuses qui lançaient sur lui des regards brillants d'envie.
— Venez ici, Pierre, Moïse, dit-il en leur partageant généreusement ses restes ; vous avez faim, n'est-ce pas ? Tante Chloé, donnez-leur un peu de gâteau.
Georges et Tom s'établirent au coin du feu , et tante Chloé ayant assis le poupon sur ses genoux commença à le faire manger et à manger elle-même. Quant à Pierre et à Moïse, ils préférèrent souper en se roulant parterre sous la table, en se chatouillant et en venant parfois tirer les pieds de la petite sœur.
— Voulez-vous donc finir ? cria la mère en donnant par-ci par-là un coup de pied sous la table quand le bruit devenait trop fort. — Ne pouvez-vous pas rester tranquilles quand le blanc vient vous voir ?... Gare à vous I petits drôles , ou je vous mettrai la boutonnière à bas , quand massa Georges sera parti I...
Quelle intention était cachée sous cette terrible menace, il serait assez difficile de le dire. Quoi qu'il en soit, elle impressionna si peu nos petits bambins , que le bruit n'en continua que de plus belle.
— Ils se sont tellement chatouillés, dit Tom , qu'ils ne peuvent tenir en place.
A ce moment les deux garçons sortant de dessous la table, les mains et la figure emplâtrées de mélasse, assaillirent leur petite sœur de baisers.
— Voulez-vous bien décamper ! dit la mère en repoussant leurs tètes laineuses.... Comme vous voilà faits 1... Courez vous laver à la fontaine !
À cette injonction , elle ajouta une tape qui retentit
bruyamment, mais qui ne fit qu'exciter le rire des enfants. Ils sortirent en se culbutant et poussèrent dehors des cris de joie multipliés.
— A-t-on jamais vu de pareils espiègles? continua tante Chloé , avec une certaine satisfaction maternelle. Puis elle prit une vieille serviette destinée à cet usage, y versa de l'eau d'une cruche fêlée, se mit à laver les mains et la figure de l'enfant jusqu'à les rendre luisantes, et, la posant sur les genoux de Tom, elle s'empressa de débarrasser la table des débris du souper.
Cependant la petite fille semblait prendre le plus grand plaisir à tirer le nez de son père, à lui égratigner la figure et à enfoncer ses petites mains potelées dans ses cheveux.
— N'est-ce pas un bijou d'enfant? dit Tom en la tenant un peu à distance afin de la mieux contempler ; puis il la posa sur ses larges épaules et se mit à danser et à sauter par toute la chambre , tandis que Georges lançait à l'enfant son mouchoir de poche pour l'amuser.
— Voyons , enfants , finissons ; j'ai la tête rompue , dit tante Chloé à ses garçons, qui n'avaient cessé de hurler et de gambader. En voilà assez, finissons 1... et tirant une grossière caisse qui servait de lit : — Allons, Pierre !... allons, Moïse 1... fourrez- vous là ! car nous allons avoir la réunion.
— Oh 1 mère, nous n'avons pas sommeil , dirent-ils. Laisse-nous assister à la réunion ; c'est si curieux, une réunion I Nous les aimons tant !
■ — Allons ! tante Chloé , laissez-les et enfermez ça , dit
28 CHAPITRE lî.
Georges en donnant un coup de pied décisif à la grossière couchette.
Tante Chloé , ayant ainsi sauvé les apparences, parut bien aise d'enfermer la caisse , en disant : — Qui sait, après tout, s'ils n'en retireront pas quelque bien?
On se mit alors à délibérer sur les arrangements qu'il fallait faire subir à la case pour la convertir en salle de réunion.
— Où trouver des chaises maintenant? en vérité, je n'en sais rien, dit tante Chloé. — Mais comme la réunion avait lieu toutes les semaines chez l'oncle Tom , depuis un temps infini, il y avait quelque espoir qu'on se tirerait d'affaire encore ce jour-là.
On roula deux tonneaux au milieu de la case, des planches y furent placées en travers. Un seau et un cuvier retournés, et une rangée de chaises boiteuses complétèrent les préparatifs.
— Massa Georges qui lit si bien nous fera la lecture, n'est-ce pas? dit tante Chioé. Voilà qui sera intéressant.
Georges y consentit volontiers ; les jeunes gens de son âge sont toujours disposés à faire ce qui leur donne de l'importance.
La chambre se remplit bientôt de gens de tout âge , depuis le vieillard de quatre-vingts ans jusqu'à l'enfant de quinze, On commença par une innocente causerie sur divers sujets : c'était le nouveau turban rouge de tante Sally, c'était la robe de mousseline que madame allait donner à Lizzy ; ou bien encore c'était M. Shelby qui devait acheter un chevai alezan pour augmenter la
splendeur de la maison. Quelques-uns des assistants appartenaient aux familles des environs et apportaient de chez leurs maîtres leur quote-part de nouvelles. Tout cela trouvait un aussi bon accueil que dans des cercles plus civilisés.
Enfin , le chant commença à la satisfaction de tous. Les voix naturellement belles et les airs énergiques qui se firent entendre produisaient un bel effet , malgré le désavantage de l'intonation tant soit peu nasillarde des chanteurs. Quelques-uns des cantiques appartenaient aux recueils en usage dans les églises des environs. D'autres, d'un caractère plus sauvage et plus enthousiaste . rappelaient les camp-meetings d'où ils provenaient (1)... A ces chants succédèrent et s'entremêlèrent la lecture de la Parole de Dieu, des exhortations, des récits d'expériences chrétiennes et des prières ferventes. Entre tous, on remarquait le cher oncle Tom. Le sens moral, qui prédominait chez lui, l'élévation de son esprit, son instruction plus développée , le faisaient respecter de ses compagnons comme une sorte de pasteur. Le ton cordial et sérieux de ses exhortations aurait édifié un auditoire plus choisi ; mais c'est surtout dans la prière qu'il excellait. Son langage, mêlé tout naturellement à celui de l'Ecriture , était si pénétrant d'onction et de simplicité enfantine, qu'il excitait au plus haut degré l'émotion et l'ardeur
(1) Camp -meetings, assemblées religieuses en plein air où les nègres aiment à se rencontrer pour chanter des cantiques , lire la Parole de Dieu , s'exhorter mutuellement et prier.
religieuse de l'assemblée. « Ses prières montent droit en haut ! » disait un vieux nègre...
Mais pendant que cela se passait dans la cabane de l'esclave, une scène d'un autre genre avait lieu dans le salon du maître.
M. Shelby était assis dans la salle à manger, près d'une table chargée de plumes et de papiers. En face de lui était placé un homme dont l'extérieur formait un parfait contraste avec le sien. C'était un individu lourd et épais, dont les traits grossiers et vulgaires, l'air fanfaron et prétentieux , dénotaient un homme d'une condition inférieure , qui cherche à faire son chemin dans le monde.
Il parvenait à peine à cacher un sourire de satisfaction, qui disait clairement qu'il venait de conclure une bonne affaire. M. Shelby , au contraire , paraissait visiblement mécontent, et Ton aurait dit que quelque chose de désagréable contrariait ses plus intimes sentiments. Il examinait des lettres de change qu'il fît ensuite passer au marchand.
— C'est bien, dit celui-ci ; et maintenant il faut signer.
M. Shelby prit les papiers et les signa de l'air de quelqu'un qui se hâte déterminer une pénible affaire. Haley sortit un parchemin de son portefeuille, et, après l'avoir examiné un moment, il le rendit à M. Shelby.
— Voilà, c'est fini! reprit le marchand en se levant.
— Oui , c'est fini ! dit M. Shelby d'un air rêveur ; et, poussant un profond soupir, il répéta : C'est fini !
— Vous ne paraissez pas trop satisfait de votre marché, à ce qu'il me semble, observa M. Haley.
UNE SOIRÉE DANS LA CASE DZ l/ ONCLE TOM. 31
— Haley, dit M. Shelby, souvenez-vous que vous m'avez donné votre parole d'honneur de ne pas vendre Tom sans vous informer dans quelle espèce de mains ii tomberait.
— Eh ! ne venez-vous pas de faire le contraire , monsieur? répliqua le marchand.
— Vous savez que les circonstances m'y ont obligé ? répondit M. Shelby avec hauteur.
— Eh bien ! elles peuvent m'y forcer aussi , reprit Haley. Quoi qu'il en soit, je ferai de mon mieux pour placer Tom en de bonnes mains. Vous n'avez pas à craindre de mauvais traitements tant qu'il sera avec moi. Si je puis me glorifier de quelque chose , c'est bien de n'avoir jamais été cruel envers qui que ce soit.
Qui aurait dit au pauvre Tom , pendant qu'il chantait les louanges de son Rédempteur, que, pour la dernière fois , sa voix s'unissait à la voix de ses bien-aimés ? Son cœur simple et honnête aurait-il seulement imaginé que ce « massa si bon » allait le séparer pour jamais de sa femme et de ses enfants , de ceux qu'il aimait le plus sur la terre ?
Il dormit une nuit de plus dans la paix et dans l'ignorance de son avenir ; mais la triste vérité allait lui être révélée.
La profession d'Haley, le marchand d'esclaves , fut bien vite connue à la plantation, et les esclaves se demandèrent avec surprise ce qu'il venait y faire. Ils l'apprirent bientôt: une servante entendit une conversation entre son maître et sa maîtresse, et vînt en toute hâte avertir l'oncle Tom qu'il avait encore le temps de s'échapper.
A l'ouïe de ces paroles , Tom leva les mains au ciel et ouvrit de grands yeux comme un homme qui se réveille d'un songe. Quand ses idées lui furent rêve-
nues , il s' affaissa sur une chaise et courba la tête sur sa poitrine.
— Que le Seigneur ait pitié de nous ! s'écria tante Chloé. Oh ! cela n'est pas possible !... Qu'a-t-il fait au maître pour qu'il le vende?
— Il n'a rien fait ; ce n'est pas pour cela , dit la servante. Massa n'aurait pas voulu le vendre. Et madame ! comme elle intercédait pour lui !... Ah! c'est un ange ! Mais monsieur a dit que c'était inutile , qu'il avait des dettes, qu'il était au pouvoir de cet homme, que, s'il ne le payait , il serait obligé de vendre la maison et nous tous , et de s'expatrier. Oui , je lui ai entendu dire qu'il n'avait pas d'autre alternative que celle de vendre Tom ou tous ses autres esclaves...
— Eh bien , mon pauvre cher homme , dit tante Chloé, pourquoi ne fuirais-tu pas? Veux-tu attendre qu'on te transporte de l'autre côté de la rivière , là où l'on tue les nègres de travail et où on les fait mourir de faim ? J'aimerais mieux mourir que d'y aller ! Tu as le temps encore; dépêche-toi: je vais te préparer ton paquet.
Tom leva lentement la tête ; il regarda autour de lui d'un air triste, mais résigné, et il dit :
— Pourquoi ne serais-je pas vendu à la place de tous les autres? Ne suis-je pas assez fort pour le supporter ? ajouta-t-il , tandis que quelque chose de semblable à un soupir ou à un sanglot soulevait convulsivement sa large poitrine. Massa m'a toujours trouvé à mon poste , il m'y trouvera toujours. Ja n'ai jamais trompé sa confiance, ni manqué à ma paroie quand il m'envoyait
dehors. Il vaut mieux que je parte seul que de causer la perte de la maison et la vente de vous tous. Il ne faut pas blâmer Massa, Chloé; il prendra soin de toi et de nos pauvres...
Ici , il se tourna vers la grossière couchette où reposaient les petites têtes crépues , et sentit de nouveau son cœur se briser. Il s'appuya sur le dossier de sa chaise et couvrit sa figure de ses larges mains. Des sanglots profonds et déchirants firent trembler sa chaise, et de grosses larmes ruisselèrent à travers ses doigts.
Nous passerons sous silence le reste de ce jour si plein d'angoisse pour les habitants de la case de l'oncle Tom. Ce sont des douleurs qu'aucune parole ne peut exprimer. La pensée qu'ils allaient se séparer pour toujours , unie à la redoutable incertitude de l'avenir qui attendait le pauvre Tom, était plus pénible à leur cœur que la mort même. Tante Chloé sentait que , dans ce dernier cas , elle aurait pu courber la tête et dire avec une humble soumission : « La volonté de Dieu soit faite. » Mais maintenant d'autres sentiments agitaient son cœur , le murmure se mêlait à son chagrin...
La clarté d'une matinée froide et brumeuse du mois de février pénétrait dans la case de l'oncle Tom. Elle n'éclairait que des figures abattues : image de cœurs désolés. La petite table , placée devant le feu, était couverte de linge ; une ou deux chemises grossières , mais propres et fraîchement repassées , étaient suspendues au dossier d'une chaise près du feu , et tante Chloé en
avait étendu une troisième sur la table. Elle faisait aller et venir son fer sur chaque pli et sur chaque couture avec un soin minutieux ; et , de temps à autre , elle portait la main à son visage pour essuyer ses pleurs.
Tom était assis près d'elle, sa Bible ouverte sur ses genoux et la tête appuyée dans sa main ; mais l'un et l'autre gardaient le silence. L'heure était peu avancée , et les enfants dormaient encore dans leur couchette.
Malheureusement pour lui , Tom possédait à un trèshaut degré cet amour de la famille, qui est un des signes caractéristiques de sa race ; il se leva et s'approcha en silence de ses enfants :
— C'est la dernière fois , dit-il.
Tante Chloé ne répondit rien ; mais elle se mit à repasser avec une nouvelle ardeur la chemise de son mari, déjà aussi unie que possible ; à la fin elle posa son fer avec un geste de désespoir , s'assit près de la table , et , levant la voix , elle pleura.
— Il faut se résigner, sans doute, mais, Seigneur ! comment faire ? Si je savais seulement ce qui t'arrivera et comment ils te traiteront?... Madame a bien dit qu'elle te rachèterait dans une année ou deux ; mais , Seigneur! personne ne revient de là-bas !... Ils les tuent i... J'ai entendu dire qu'on les tue de travail dans ces plantations...
— Le même Dieu qui est ici sera là-bas avec moi , Chloé.
— C'est sa volonté , sans doute , dit tante Chloé ; mais le Seigneur permet quelquefois de terribles cho-
ses. Je ne puis trouver aucune consolation dans cette pensée.
— Je suis clans la main de Dieu, dit Tom ; rien n'arrive sans qu'il le veuille , et il y a une chose dont je puis le remercier : c'est d'être vendu plutôt que toi ou les enfants. Vous êtes ici en sûreté: ce qui arrivera n'arrivera qu'à moi , et le Seigneur sera ma force , je le sais.
Ah ! noble et vaillant cœur , tu oublies ton propre chagrin pour consoler tes bien-aimés !
— Pensons aux bénédictions que nous avons reçues , ajouta-t-il d'une voix tremblante , comme s'il sentait le besoin d'y penser beaucoup en effet.
— Des bénédictions ? répéta tante Chloé ; je ne puis voir en cela aucune bénédiction ! Ce n'est pas juste ; non, ce n'est pas juste l Massa n'aurait jamais dû te vendre pour payer ses dettes. Ne lui as-tu pas gagné deux fois ce que tu vaux ? Il te devait la liberté, il aurait dû te la donner depuis longtemps. 11 est sans doute bien empêché , je ne dis pas non ; mais je sens qu'il fait mal; rien ne pourra me l'ôter de l'esprit. Un fidèle serviteur comme toi ! qui faisait passer l'intérêt de son maître avant tout! qui le préférait à sa femme et à ses propres enfants!... Dieu leur demandera compte, à ceux qui vendent ainsi le sang et l'amour des autres pour se tirer d'affaire.
— Chloé , si tu m'aimes , ne parle pas de la sorte ; songe que c'est peut-être la dernière heure que nous ayons à passer ensemble. Vois-tu , Chloé, je ne puis pas entendre parler mal de mon maître. Ne m'a-t-il
pas été confié quand il était un tout petit enfant? N'est-il pas tout simple que je pense premièrement à lui ? Mais lui, pourquoi se préoccuperait-il du pauvre Tom? Les maîtres sont habitués à ce qu'on travaille pour eux, et naturellement ils ne s'occupent guère de leurs esclaves ; il ne faut pas s'y attendre. Mets notre maître à côté des autres : s'en trouvera-t-il un qui nous traite comme lui l'a fait? Il ne m'aurait pas vendu, j'en suis sûr, s'il avait pu faire autrement.
— C'est égal , il y a là quelque chose qui n'est pas bien, objecta tante Chloé, qui possédait au suprême degré le sentiment de la justice.
— Elève tes regards en haut , vers le Seigneur. Il est au-dessus de tous , et « pas un passereau ne tombe à terre sans sa permission. »
— Je le sais , dit tante Chloé ; quoique ça , je ne me console pas... Au reste, à quoi bon tant de paroles ?... Je vais tirer le gâteau du feu et te préparer un bon déjeuner. Qui sait quand tu en mangeras un semblable?...
Pour apprécier avec justesse les souffrances des nègres vendus dans le Sud, il faut remarquer que les affections naturelles de cette race sont particulièrement fortes. Ils ne sont, en général, ni hardis , ni entreprenants; mais ils s'affectionnent au logis et à la vie domestique. Ajoutez à cela les terreurs que leur inspire l'inconnu, et l'habitude qu'ils ont contractée , dès l'enfance , de considérer la vente dans le Sud comme le plus grand des malheurs. Nous les avons nous-même entendus exprimer leurs craintes, lorsque, dans leurs heures de
loisir, ils racontaient les terribles histoires du Sud, qui est pour eux
Ce pays inconnu , Dont aucun voyageur n'est jamais revenu.
Un missionnaire du Canada nous assurait que la plupart des esclaves ne s'enfuient de chez leurs maîtres que par l'horrible crainte d'être vendus dans le Sud. Cette affreuse perspective donne aux Africains, naturellement timides et irrésolus , un courage héroïque pour braver la faim, le froid et les dangers de toute espèce , ainsi que la crainte plus terrible encore d'être découverts et de recevoir le châtiment de leur fuite.
Le déjeuner était déjà sur la table , car Mme Shelby avait dispensé tante Chloé de tout service à la maison pour ce jour-là. La pauvre femme avait déployé tout son talent pour ce repas d'adieu ; elle avait tué son plus beau poulet et préparé des gâteaux au goût de son mari, avec plus de soin encore qu'à l'ordinaire; elle avait même descendu de dessus la cheminée je ne sais quelle mystérieuse confiture, réservée seulement pour les circonstances extraordinaires.
— Vois donc , Pierre , s'écria Moïse d'un air triomphant ; a-t-on jamais vu pareil déjeuner? Et en même temps il s'empara d'un morceau de poulet.
Tante Chloé lui appliqua un violent soufflet sur la joue.
— Voyez-vous ça ! s'écria-t-elle ; se jeter sur le der. nier déjeuner que le pauvre père va manger à la maison !
— Oh ! Chloé , dit Tom avec douceur.
— Tiens , Tom , dit Chloé en cachant sa tête sous son tablier, je ne sais ce que je fais ; je suis si troublée, que cela me fait faire de vilaines choses.
Cependant les garçons restaient tranquilles, regardant alternativement leur père et leur mère, tandis que la petite fille, s'attachant à la robe de Chloé, poussait des cris impatients et impérieux.
— Là , là , dit la pauvre négresse en essuyant ses yeux et en prenant l'enfant. Maintenant que c'est fait, mange quelque chose, pauvre cher homme... C'était mon plus beau poulet ! Allons , pauvres garçons , je vais vous servir ; votre mère a été méchante pour vous aujourd'hui.
Les garçons ne se le firent pas dire deux fois, et présentèrent leur assiette avec empressement. Il est probable que, sans eux, le déjeuner serait resté intact.
— ■ Maintenant, dit tante Chloé en quittant vivement la table , je vais faire ta malle. Mais à quoi bon ? Ils te prendront tout ! Je les connais, ils n'ont point de pitié ! La flanelle , pour ton rhumatisme , est dans ce coin ; soigne-la bien ; personne ne t'en donnera plus quand elle sera usée. Voilà tes vieilles chemises; voici les neuves. J'ai arrangé tes bas hier au soir, et j'ai mis dedans le coton pour les raccommoder. Mais , Seigneur ! qui les raccommodera maintenant ?
Et tante Chloé sentit encore son cœur défaillir; elle posa sa tête sur la malle et se remit à sangloter.
— Je ne puis y penser ! Tu n'auras personne auprès
de toi, que tu sois malade ou en santé! Je ne puis faire autrement que de leur en vouloir!
Les garçons, après avoir dépêché tout ce qui était sur la table, commencèrent à comprendre ce dont il s'agissait. A la vue de la tristesse et des pleurs de leurs parents, ils se mirent aussi à gémir et à se couvrir la figure de leurs mains. Tom gardait la petite sur ses genoux , et la iaissait se livrer sans contrainte au plaisir de l'égratigner et de lui tirer les cheveux.
— Va, amuse-toi, pauvre mignonne ! dit tante Chloé ; ton tour viendra aussi ! Tu vivras pour voir vendre ton mari ou pour être vendue toi-même. Et ces garçons , on me les prendra , je suppose, au premier jour, dès qu'ils seront bons à quelque chose. A quoi sert-il aux pauvres nègres de rien avoir?
— Voici madame ! s'écria un des garçons.
— Que vient-elle faire? dit tante Chloé ; elle ne peut nous consoler.
Mme Shelby entra. Tante Chloé lui offrit une chaise d'un air brusque et maussade ; mais sa maîtresse ne parut pas y prendre garde ; sa figure portait les traces de larmes récentes.
— Tom, dit-elle, je viens pour... Et s'arrêtant soudain à la vue de ce groupe silencieux , elle s'assit, couvrit son visage de son mouchoir et se mit à pleurer.
— Seigneur!... Calmez-vous , madame , s'écria tante Chloé en éclatant à son tour en sanglots.
Pendant un moment ils pleurèrent tous en silence ; ces larmes que répandaient à la fois le maître et
l'esclave tombèrent sur le cœur de l'opprimé et en bannirent toute amertume. 0 vous qui visitez l'affligé ! ignorez-vous que tout votre argent donné avec froideur et avec dédain ne vaut pas une seule larme de sympathie?
— Mon cher ami , dit Mme Shelby , je ne puis rien faire pour vous à présent. Si je vous donnais de l'argent on vous le prendrait. Mais je vous promets solennellement devant Dieu de ne pas vous perdre de vue et de vous racheter aussitôt que je le pourrai; d'ici là, confiez-vous en Dieu.
Ici les garçons annoncèrent l'approche de M. Haley, et aussitôt un coup de pied peu cérémonieux ouvrit la porte. Haley se tenait sur le seuil d'un air de mauvaise humeur.
— Eh bien ! nègre, es-tu prêt? dit-il. Votre serviteur , madame, ajouta-t-il, en levant son chapeau dès qu'il aperçut Mrae Shelby.
Tante Chloé, après avoir fermé la malle et l'avoir cordée , leva la tête et jeta un regard de travers sur le marchand : ses pleurs semblaient changés en étincelles de feu.
Tom se leva sans murmurer , chargea la malle sur ses épaules et se disposa à suivre son nouveau maître. Tante Chloé prit la petite fille dans ses bras pour l'accompagner jusqu'au wagon ; les garçons les suivaient en pleurant.
Mme Shelby, ayant pris le marchand à part, lui parla un moment avec la plus grande animation. Cependant la famille s'était approchée de la voiture, et tous les
nègres de la ferme , jeunes et vieux , s'empressaient de venir dire un dernier adieu à leur ancien compagnon. Tous aimaient Tom ; ils le considéraient non-seulement comme l'esclave de confiance, mais aussi comme un vrai chrétien , et ils s'affligeaint sincèrement de son départ. Les femmes surtout lui témoignaient hautement leur sympathie.
— Vous le supportez mieux que nous , Chloé, dit une des femmes qui pleurait à chaudes larmes , et qui avait remarqué le regard calme mais sombre de tante Chloé.
— J'ai rentré mes larmes, dit-elle en jetant un regard farouche sur le marchand qui s'approchait. Je ne veux pas pleurer devant ce misérable.
— Montez , dit Haley à Tom , comme il traversait la foule des esclaves qui le regardaient d'un air menaçant.
Tom monta dans le wagon , et Haley , tirant une paire de lourdes chaînes, se mit en devoir de les attacher autour de ses pieds.
Un murmure d'indignation parcourut le cercle, et Mme Shelby éleva la voix du haut de la vérandah :
— Je vous assure , M. Haley , s'écria-t-elle , que cette précaution est entièrement inutile.
— Je ne sais pas , madame ; je ne veux pas courir la chance.
— Que pouvait-on attendre de lui? dit tante Chloé d'une voix indignée , tandis que les deux enfants, qui semblaient enfin comprendre le sort de leur père, se suspendaient à sa robe en sanglotant.
— Je regrette bien , dit Tom , que massa Georges ne soit pas encore de retour.
Georges était allé passer quelques jours chez un ami , et comme il était parti de bon matin, le jour même où le malheur de Tom s'était ébruité , il n'avait pu le savoir.
— Faites mes amitiés à massa Georges , dit-il avec vivacité.
Haley fouetta le cheval ; et, les yeux tristement fixés sur sa demeure, Tom se vit emporté loin d'elle pour jamais.
M. Shelby s'était aussi absenté. Il n'avait vendu Tom que forcé par la nécessité et pour sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Mais les raisonnements et les prières de sa femme avaient éveillé au-dedans de lui des remords que la résignation de son esclave n'avaient fait qu'augmenter. Il avait beau se dire à lui-même qu'il était dans son droit en agissant ainsi , que bien d'autres en faisaient autant, même sans nécessité, il ne parvenait point à calmer les reproches de sa conscience , et , afin d'éviter la triste scène du départ , il était parti pour régler une affaire de peu d'importance dans les environs, avec l'espoir que tout serait terminé à son retour.
Tom et Haley galopaient à grand bruit sur la route poudreuse , et voyaient fuir sous leurs yeux tous les lieux familiers au pauvre nègre. Bientôt ils dépassèrent les limites de la plantation et se trouvèrent sur le grand chemin.
Au bout d'un mille environ, Haley s'arrêta devant la
boutique d'un forgeron et descendit de voiture pour faire arranger une paire de menottes.
— Elles sont trop petites pour ce gaillard-là, dit-il en désignant Tom de la main.
— N'est-ce pas Tom de M. Shelby? s'écria le forgeron. Il ne l'a pas vendu, sans doute?
— Si , il l'a vendu, dit Haley.
— Est-il possible ! Qui aurait pu l'imaginer? Allez, vous n'avez pas besoin de iui mettre des fers : c'est le meilleur et le plus honnête garçon du monde.
— Oui , répondit Haley , mais vos meilleurs garçons sont justement ceux qui s'évadent. Les stupides, les insouciants , les ivrognes ne prennent pas garde si on les change de place , mais ces nègres de première qualité haïssent le changement comme le péché. Je ne connais pas de plus sûr moyen de les tenir tranquilles que de les enchaîner ; si vous leur laissez les jambes libres, ne vous y trompez pas , ils s'en serviront.
— C'est qu'aussi , dit le forgeron en cherchant ses outils, ces plantations de là-bas ne sont pas précisément celles que préfèrent les nègres du Kentucky ; ils y meurent presque tous , n'est-ce pas?
— Oui, soit le climat, soit autre chose, il en meurt assez pour faire aller joliment le commerce , répondit Haley.
— Eh bien ! c'est vraiment grand dommage qu'un garçon tranquille et rangé, comme Tom, aille s'enterrer dans vos plantations de cannes à sucre.
— Soyez tranquille, il aura du bonheur. J'ai promis d'avoir soin de lui. Je le placerai comme domestique
dans quelque bonne famille, et s'il résiste au climat et à la fièvre, il sera aussi heureux qu'un nègre peut le désirer.
Pendant ce temps Tom était assis tristement dans le wagon. Tout à coup le rapide galop d'un cheval se fit entendre derrière lui , et avant qu'il fût revenu de sa surprise, massa Georges s'élança vers lui, lui jeta impétueusement ses bras autour du cou , en éclatant en sanglots et en paroles entrecoupées.
— C'est une indignité! quoi qu'on en dise, c'est une indignité! Ils n'auraient pas fait cela si j'avais été un homme ; non, ils ne l'auraient pas fait 1 s'écria Georges avec une sorte de rugissement contenu.
— Oh ! massa Georges ! cela me fait du bien de vous voir, dit Tom. Je ne pouvais supporter la pensée de partir sans vous avoir dit adieu ! Cela me fait plus de bien que vous ne sauriez croire !
Ici Tom fit un léger mouvement, et les yeux de Georges tombèrent sur ses fers.
— Quelle honte ! s'écria-t-il en levant les mains. Il faut que j'assomme ce misérable ! il le faut I
— Je vous en prie , massa Georges , ne parlez pas ainsi. Cela ne servirait qu'à le mettre en colère et je n'y gagnerais rien.
— Eh bien! à cause de vous, je me tairai; mais pensez un peu combien c'est indigne ! Mes parents ne m'ont rien fait dire, et sans Tom Lincoln je ne l'aurais pas su. Je vous assure que je leur ai fait du bruit à la maison !
— Oh! massa Georges, je crains que vous n'ayez tort.
46 CHAPITRE ni.
— Je n'ai pu m'en empêcher I Quand je vous dis que c'est une honte! Mais à propos, oncle Tom, ajouta-t-il d'un air de mystère et en tournant le dos à la forge , je vous ai apporté mon dollar!
— Ohl non, je ne puis l'accepter , massa Georges ; c'est impossible, dit Tom tout ému.
— Mais il faut que vous le preniez. J'en ai parlé à tante Chloé ; elle m'a conseillé d'y faire un trou et d'y passer un ruban, afin que vous le suspendiez à votre cou pour que personne ne le voie ; autrement on vous le prendrait. Je vous dis, Tom, qu'il faut que je dise son fait à cet homme ! cela me soulagera.
— Oh ! n'en faites rien^ massa Georges ; cela ne me ferait aucun bien à moi.
— Eh bien ! je me tairai, pour l'amour de vous, dit Georges en lui attachant le dollar au cou ; là , maintenant boutonnez bien votre habit , et souvenezvous, chaque fois que vous regarderez cette pièce, que je reviendrai un jour pour vous racheter. Tante Chloé et moi nous en avons parlé ensemble. Je lui ai dit de ne pas s'attrister , l'assurant que je tourmenterais mon père jusqu'à ce qu'il y ait consenti.
— Oh! massa Georges, ne dites rien contre votre père!... Et maintenant, mon cher massa, soyez un bon garçon. Rappelez-vous combien de cœurs vous êtes appelé à réjouir. Ecoutez toujours votre mère. Ne faites pas comme ces jeunes étourdis qui se croient trop sages pour suivre les conseils de leur mère. Il est beaucoup de bonnes choses que Dieu donne deux fois, mais dites- Vous bien , massa Georges, qu'il ne donne jamais qu'une
mère. Vous ne trouverez pas une meilleure femme, dussiez-vous arriver à l'âge de cent ans. Soyez-lui bien attaché, mon cher enfant, et, en grandissant, soyez sa consolation , son soutien ; vous me le promettez, n'estce pas?...
— Oui , je vous le promets, oncle Tom, dit Georges avec sérieux.
— Et ne lui parlez qu'avec respect, massa Georges. Les jeunes gens de votre âge sont quelquefois entêtés ; c'est assez naturel; mais un gentilhomme, comme j'espère bien que vous le serez un jour, ne manque jamais de respect à ses parents. J'espère que je ne vous ai pas offensé, massa Georges.
— Oh ! non , en vérité , oncle Tom ; vous ne m'avez jamais donné que de bons conseils.
— Je suis plus vieux que vous, vous savez, dit Tom en caressant de sa large et grosse main la chevelure bouclée du jeune garçon ; puis d'une voix aussi tendre que celle d'une femme:
— Oh 1 massa Georges, je vois déjà tout ce que vous pouvez devenir; vous possédez tout: le rang, l'instruction; vous savez lire et écrire ; vous deviendrez un homme de bien et de savoir; vos parents et tous les gens de la maison seront si fiers de vous l Soyez un bon maître comme votre père , un chrétien comme votre mère ; souvenez-vous de votre Créateur pendant les jours de votre jeunesse...
— Oui, cher oncle Tom, je serai bon, je vous assure, dit Georges. Je m'efforcerai de devenir un homme de premier ordre. Ainsi , ne vous découragez pas. Je ne
48 CHAPITRE m.
manquerai pas d'aller vous chercher, pour vous ramènera la maison. J'ai dit à tante Chloé, ce matin, que lorsque je serai un homme, je ferai reconstruire votre case ; vous aurez un salon et un tapis pour vous reposer. Ohl vous aurez encore du bon temps i
Dans ce moment Haley parut à la porte, avec une paire de menottes k la main.
— Prenez garde, monsieur, dit Georges avec un air de supériorité . comme il se préparait à partir ; mes parents sauront de quelle manière vous traitez l'oncle Tom.
— Oh ! vous pouvez le leur dire, répliqua le marchand.
— N'avez-vous pas honte de passer votre vie à vendre des hommes et des femmes et à les enchaîner comme des bêtes? Ne sentez-vous pas qu'un tel métier vous avilit ? dit Georges.
— Aussi longtemps que vos beaux messieurs les achèteront, je vaudrai autant qu'eux, sans doute, dit Haley. Quelle différence y a-t-il entre vendre et acheter?
— Je ne ferai certainement rien de tout cela , quand je serai un homme, reprit Georges. Moi qui étais si fier d'être Kentuckien , je suis honteux de ma patrie , aujourd'hui !
Et Georges sauta vivement sur son cheval et regarda autour de lui, comme si le pays allait s'émouvoir de l'opinion qu'il venait d'émettre.
— Adieu donc, oncle Tom 1 ayez bon courage , s'écria-t-il.
— Adieu, massa Georges, dit Tom, en le regardant
avec amour et avec admiration, que le Seigneur toutpuissant vous bénisse! Ah! ieKentucky n'a pas beaucoup d'hommes comme vous! ajouta-t-il dans la plénitude de son cœur à mesure qu'il perdait de vue la figure pleine de candeur et de franchise de son jeune maître. Tom le suivit des yeux jusqu'à ce que le galop de son cheval se perdît dans le lointain, et avec lui le dernier lien qui le rattachait à sa demeure. Mais sur son cœur, comme un baume bienfaisant, il sentait le précieux dollar que son jeune maître y avait placé. Tom y porta la main et le serra avec bonheur.
— Maintenant écoute bien ceci , Tom , dit Haley en remontant dans le wagon où il venait de jeter les menottes; je ne veux pas être plus dur à ton égard qu'à l'égard des autres nègres ; c'est pourquoi je te dis: conduis-toi bien ; c'est ce que tu as de mieux à faire; reste tranquille et ne cherche pas à me tromper, parce que je connais toutes les ruses des nègres et que je sais les déjouer. Si le nègre est doux et sage, il est heureux avec moi ; sinon , c'est sa faute s'il est puni !
Tom assura Haley qu'il n'avait nullement l'intention de s'enfuir. Au reste , cette exhortation semblait au moins superflue à l'égard d'un homme enchaîné. M. Haley avait l'habitude de faire connaissance avec sa marchandise par de petits conseils de cette nature, qui devaient avoir pour effet d'inspirer la gaieté et la confiance, et prévenir toute scène fâcheuse.
EVANGELINE
M. Haley et Tom , rudement cahotés dans leur wagon, continuèrent leur voyage, chacun absorbé dans ses réflexions. Il serait curieux de comparer les réflexions des deux hommes placés à côté l'un de l'autre ; ils sont assis sur le même siège, ils ont des yeux, des oreilles, des mains, en un mot des organes semblables ; les mêmes objets passent sous leurs yeux ; mais quelle différence dans leurs pensées intimes i
Haley, après s'être occupé des dimensions de Tom, de sa largeur, de sa hauteur, du prix qu'il pourrait en retirer s'il par/enait à l'amener en bon état jusqu'au lieu du marché, songeait à la manière dont il composerait son troupeau de noirs, et à plusieurs autres choses de ce genre. Puis il fit un retour sur luimême et se félicita de son humanité : car , tandis que d'autres mettaient à leurs nègres des fers aux mains et aux pieds , lui s'était borné à en mettre aux pieds de Tom, lui laissant le libre usage de ses mains, tant qu'il se comporterait bien. Alors il soupira en pensant à l'ingratitude de la nature humaine , et il arriva à se
évangëline. 51
demander si Tom saurait apprécier ses ménagements. N'était-il pas étonnant qu'après avoir été trompé maintes fois, par les nègres les plus favorisés , il fût encore resté si charitable ?
Quant à Tom , il réfléchissait à quelques paroles d'un livre , hélas ! trop peu goûté du monde , qui lui revenaient sans cesse à l'esprit : Nous n'avons point ici de cité permanente , mais nous attendons celle qui est à venir (1). Il les méditait en silence, quand il fut interrompu par Haley , qui se mit à lire , à haute voix , le paragraphe suivant d'un journal :
— Vente de nègres par autorité de justice. — « Con~ » formément aux ordres de la Cour , seront vendus , » mardi 20 février, devant la porte du palais de jus- » tice , dans le village de Washington (Kentucky) , les » nègres suivants : Hagar, âgée de soixante ans ; John, » âgé de trente ans ; Ben, âgé de vingt et un ans ; Saul, » âgé de vingt-cinq ans ; Albert , âgé de quatorze ans. » Ils seront vendus au bénéfice des créanciers et des hé- » ritiers de Jesse Blutchford , Esq.
» Samuel Morris, Thomas Flint, » Exécuteurs testamentaires. »
— Il faut que je voie cela, dit-il à Tom, faute de quelque autre personne à qui il pût s'adresser. Tu vois que je vais former une belle troupe , Tom , pour te tenir compagnie ; ce sera plus agréable, tu comprends ? Mais allons directement à Washington, où je te conduirai à
(i)Héb., XIII, 14.
la prison pour t'y laisser jusqu'à ce que j'aie terminé mes affaires.
Tom reçut cette agréable nouvelle avec douceur ; il se demandait intérieurement si tous ces hommes qui allaient être vendus avaient aussi des femmes et des enfants , et s'ils souffriraient autant que lui en les quittant. Il faut avouer de plus que la communication aussi naïve que brusque qu'il serait jeté en prison , fut loin de réjouir le cœur du pauvre esclave , qui s'était toujours glorifié de son honnêteté et de sa droiture. Oui, nous devons le dire, Tom était fier de son honnêteté , n'ayant pas autre chose au monde dont il put s'enorgueillir. Sans doute , s'il eût appartenu aux rangs élevés de la société, il n'en aurait pas été réduit à un si pauvre sujet de satisfaction. Quoi qu'il en soit , ce jour s'écoula, et le soir Haley et Tom s'installèrent à Washington, l'un dans une taverne , l'autre dans une prison.
Quelques jours plus tard, Haley, suivi de sa marchandise , était à bord d'un bateau de l'Ohio. Il amenait avec lui une bande qui devait s'augmenter tout le long du voyage.
La Belle-Rivière, excellent et magnifique bateau, descendait gaiement le fleuve en faisant ondoyer, sur un ciel brillant et radieux , les étoiles et les banderolles de la libre Amérique. Les ponts étaient encombrés d'une foule élégante ; tout était plein de vie , de mouvement et de joie ; tout , sauf la bande de Haley, qui remplissait l'entrepont avec d'autres cargaisons du même genre.
ÉVANGÉLINE. 53
C'est sur le pont supérieur de ce bateau que nous avons fait d'abord connaissance avec l'oncle Tom ; nous l'avons vu occupé à méditer sa Bible ; et maintenant que nous sommes arrivés au point où commence notre histoire, je vais vous dépeindre quelques-uns des passagers qui sont à bord.
Parmi eux se trouvait un jeune homme riche et distingué de la Nouvelle-Orléans , qui portait le nom de Saint-Clare. Il avait avec lui sa fille, âgée de cinq ou six ans, sous la surveillance d'une dame qui paraissait être leur parente.
Tom avait plusieurs fois remarqué cette enfant ; c'était une de ces créatures vives et charmantes que l'on ne saurait oublier quand une fois on les a vues , et qui ne peuvent pas plus se laisser enfermer qu'un rayon de soleil ou qu'une brise d'été. Tout son être offrait l'idéal de la beauté enfantine et semblait revêtu d'une grâce aérienne. Sa figure, moins remarquable par la parfaite régularité de ses traits que par une étrange expression de rêverie, impressionnait malgré elles les personnes les plus vulgaires et les plus indifférentes. La forme de sa tête , le tour gracieux de son cou , l'élégance de sa taille, ses longs cheveux d'un brun doré, qui flottaient autour d'elle comme une auréole , l'expression céleste de ses grands yeux bleus que protégeaient de longs cils, tout la distinguait des autres enfants de son âge ; aussi les regards la suivaient-ils partout avec intérêt.
Cependant l'enfant n'était pas de ceux qu'on peut appeler graves ou tristes, mais une douce et innocente
gaieté semblait voltiger comme l'ombre des feuilles sur sa figure enfantine. Elle était toujours en mouvement; toujours un doux sourire se jouait sur ses lèvres roses, pendant que, papillonnant çà et la sur le bateau , elle chantonnait à demi-voix comme bercée par un heureux songe. Son père et la dame qui s'en occupait étaient sans cesse à sa poursuite, mais à peine Tavaient-iîs atteinte , qu'elle s'échappait de leurs mains comme une vapeur fugitive.
Toujours vêtue de blanc, elle se mouvait en tous lieux comme une apparition, et il n'y avait pas un seul petit coin dans le bateau qui n'eut entendu son pas léger , qui n'eût aperçu sa figure céleste. Souvent lo chauffeur, au milieu de son pénible travail, rencontrait le regard de la petite fille, tournée avec étonnement vers la fournaise , puis exprimant la terreur et la compassion , comme si elle eût craint pour lui quelque terrible danger. A peine le pilote souriait-il à la charmante figure qui se montrait derrière les vitres de sa cabine, qu'elle avait disparu. Mille fois par jour on entendait de grosses voix rudes la bénir , on voyait des visages noircis de fumée lui adresser de doux sourires, et quand elle s'aventurait dans des passages dangereux, une foule de mains noires et calleuses s'avançaient pour la retenir.
Tom, qui était doué du caractère doux et sympathique naturel à sa race , suivait la petite créature avec toujours plus d'intérêt, Elle lui semblait avoir quelque chose de divin , et chaque fois que sa chevelure brillante et ses yeux bleus et profonds lui apparaissaient soudain
derrière les balles de colon , il croyait voir devant lui un des anges de son Nouveau Testament.
Souvent elle se promenait , triste et pensive , au milieu des nègres chargés de fers. Elle les regardait avec une douloureuse anxiété , et après avoir soulevé leurs chaînes de ses mains délicates , elle s'éloignait en soupirant. Bientôt elle revenait les mains pleines de noix , d'oranges et de sucreries , qu'elle leur distribuait joyeusement ; puis elle disparaissait de nouveau.
Tom observait depuis longtemps la petite demoiselle sans oser lui adresser la parole. 11 avait pourtant plusieurs moyens d'attirer l'attention des enfants ; il savait faire de petites corbeilles en noyaux de cerise, sculpter des figures grotesques sur des noix de cocotier, et Pan lui-même ne l'eut pas surpassé dans la fabrication des sifflets de toute nature et de toute dimension. Ses poches étaient garnies d'une foule d'objets séduisants que , dans les jours d'autrefois , il avait façonnés pour les enfants de son maître, il les étalait maintenant l'un après l'autre, avec prudence et économie, pour engager plus facilement connaissance avec la petite fille.
Celle-ci se tint d'abord sur la réserve ; il était difficile de captiver son esprit mobile. Quelquefois, perchée comme un canari au sommet d'une balle , elle regardait travailler Tom , qui s'occupait à la confection de ces petites bagatelles , et acceptait timidement celles qu'il lui présentait. A la fin pourtant la conversation s'engagea de cette manière.
— Comment vous appelez-vous , ma petite demoiselle?
lui demanda Tom, quand il crut le moment convenable pour hasarder une pareille question.
— Evangéline Saint-Gare, dit l'enfant; mais tout le monde m'appelle Eva. Et vous, quel est votre nom?
— Je m'appelle Tom ; les enfants , dans le Kentucky , avaient l'habitude de m'appeller l'oncle Tom.
— Eh bien I je vous appellerai aussi l'oncle Tom , parce que, voyez- vous, je vous aime, dit Eva. Où allezvous ainsi, oncle Tom ?
— Je ne sais pas, miss Eva.
— Vous ne savez pas ? répéta Eva.
— Non. Je vais être vendu à quelqu'un. Je ne sais pas à qui.
— Papa vous achètera , dit Eva avec vivacité , et s'il vous achète, vous serez heureux. Je le lui demanderai aujourd'hui.
— Je vous remercie bien, ma petite demoiselle, répondit Tom.
Le bateau s'arrêta dans ce moment pour faire provision de bois. Eva entendant la voix de son père , courut légèrement auprès de lui, tandis que Tom allait offrir ses services à ceux qui chargeaient le bois. Eva et son père se tenaient auprès du parapet pour voir repartir le bateau. La roue commençait à tourner lorsque, par une subite secousse, l'enfant perdit l'équilibre et tomba dans l'eau. Son père, éperdu, allait se jeter après elle, mais on le retint heureusement en lui montrant qu'un secours plus etticace était porté à l'enfant. Au moment de la chute, Tom était justement au-dessous d'elle sur le second pont. Il ia vit s'enfoncer et disparaître. Se
EVANGELINE
précipiter fut pour lui l'affaire d'un instant. Sa large poitrine et ses bras vigoureux lui permirent de se soutenir aisément sur l'eau jusqu'à ce que l'enfant revînt à la surface ; il la saisit alors , et, nageant avec elle vers le bord du bateau, il la tendit toute ruisselante à une centaine de mains qui s'avançaient pour la recevoir. Son père l'emporta évanouie dans la cabine des dames où , comme il arrive toujours en pareil cas, par excès de zèle et de bonne volonté, on l'accabla de soins désordonnés , moins propres a hâter qu'à retar. der son rétablissement.
Le jour suivant tout était mouvement et activité sur le bateau, à mesure qu'il approchait de la Nouvelle-Orléans. On emballait des effets . on empilait des malles avec grand bruit , pour se disposer à descendre à terre. Le maître d'hôtel, les femmes de chambre étaient empressés à tout orner , nettoyer et polir pour préparer au bateau une entrée triomphale.
Pendant ce temps Tom était assis , les bras croisés dans l'entre-pont , et , de temps à autre , il jetait un coup d'œil plein d'anxiété sur un groupe de personnes placé à certaine distance.
C'est là que nous trouverons la belle Evangéline , un peupluspâle que la veille, mais sans aucune autre trace de son accident. A son côté, un jeune homme plein de grâce et d'éiégance , le coude appuyé nonchalamment sur une balle de coton , tient un portefeuille ouvert devant lui. Il suffit d'un premier regard pour reconnaître que c'est le père d'Eva. C'est la même coupe de visage , la même noblesse, les mêmes grands yeux bleus , la
même chevelure dorée; cependant l'expression de sa physionomie est complètement différente. Ses yeux limpides , de même forme et de même couleur que ceux de sa fille , n'ont pas cette profondeur rêveuse qui la distingue ; au contraire , son regard est vif, hardi , brillant d'une lumière toute terrestre ; sa bouche, finement découpée , laisse échapper l'ironie et le dédain , tandis qu'une parfaite aisance et un air de supériorité se mêlent avec grâce à chacun de ses mouvements. 11 écoutait , avec une négligence moitié railleuse moitié méprisante Haley , le marchand d'esclaves , qui débitait , avec la plus grande volubilité , les qualités de l'article qu'il voulait vendre.
— Enfin, toutes les vertus morales et chrétiennes reliées en maroquin noirl s'écria-t-il quand Haley eut cessé de parler. Et maintenant quel est le prix, s'il vous plaît? De combien allez-^ous me surfaire? expliquez-vous!
— Eh bien! dit le marchand, treize cents dollars couvriraient à peine mes frais ; à ce prix-là je ne gagne rien, je vous assure.
— Pauvre homme ! dit Saint-Clare en fixant sur lui son regard moqueur et pénétrant, c'est uniquement pour m'obliger, sans doute, que vous allez me céder ce nègre à un si bas prix ?
— Cette jeune demoiselle semble en raffoler ; c'est du reste bien naturel.
— Oh! certainement, c'est là un titre à votre bienveillance, mon ami. Et maintenant, par charité chrétienne, à combien voulez-vous le laisser pour obliger la jeune demoiselle qui semble en raffoler?
EVANGËLINE. 59
— Regardez un peu ça ! dit le marchand ; voyez ces membres , cette large poitrine ; c'est fort comme un cheval ; et cette tête , ce front , comme cela porte la marque de l'intelligence et de l'aptitude à tout faire !... Il y a de l'étoffe là-dedans. Un nègre bâti comme celui-là est naturellement d'un prix plus élevé, fût-il d'ailleurs stupide; mais s'il joint à la vigueur de la capacité, et je puis vous prouver que Tom en a beaucoup, sa valeur n'est-elle pas beaucoup plus grande? Ce garçon dirigeait à lui tout seul la ferme de son maître , et il possède un talent particulier pour conduire les affaires.
— Tant pis, tant pis 1 il en sait beaucoup trop, repartit le jeune homme avec le même sourire ironique. Vos nègres intelligents décampent toujours avec nos chevaux. Ils ont le diable au corps ; c'est pourquoi vous m'ôterez deux cents dollars pour toute son habileté.
— Vous auriez peut-être raison, si je ne pouvais vous répondre de sa moralité; mais je puis vous montrer les recommandations de son maître , qui le considère comme le nègre le plus pieux et le plus soumis que l'on puisse voir. Il remplissait presque les fonctions de prédicateur dans le lieu qu'il habitait.
— Dans ce cas je pourrais en faire mon chapelain, dit le jeune homme d'un ton sérieux. C'est une idée!
— Vous plaisantez, monsieur...
— Pas du tout ; ne me l'avez-vous pas donné pour un prédicateur? Vous me direz s'il a été examiné par un synode ou par un conseil... Allons, montrez-moi donc les papiers.
Si le marchand n'avait espéré, par certains signes de
bonne humeur qui brillaient dans les yeux de Saint-Ciare, que toutes ces plaisanteries tourneraient à son profit, il auraitsans doute perdu patience. Enattendant, il posa son portefeuille crasseux sur les balles de coton et se mit à examiner quelques papiers, tandis que le jeune homme le regardait avec son air de nonchalance comique.
— Oh I papa, achetez le pauvre oncle Tom! Qu'importe ce que vous le paierez, murmura Eva à l'oreille de son père et en lui passant son bras autour du cou. Je sais que vous avez assez d'argent pour cela et je voudrais l'avoir.
— Et pourquoi donc, Minette? veux-tu te servir de lui comme d'un pantin ou d'un cheval de bois ?
— Je voudrais le rendre heureux !
— Voilà pour le coup un motif original.
Ici le marchand présenta à Saint-Gare un certificat signé de la main de M. Shelby. Le jeune homme le saisit du bout de ses doigts effilés, et y jeta un regard indifférent.
— Belle écriture , excellent style ! Mais revenons-en à la religion de votre prédicateur , continua-t-il avec ironie ; de quelle espèce est-elle ? A combien de centaines de dollars l'évaluez-vous ?
— Vous aimez à plaisanter, à ce que je vois, dit Haley ; mais après tout il y a du sens dans votre dire. En effet, il y u religion et religion. Il en est une qui ne change pas l'homme, et qui n'est au fond que de l'hypocrisie; mais celle dont je parle, je l'ai observée chez les nègres comme chez les blancs ; ça vous rend les gens doux, paisibles, honnêtes, laborieux. Pour rien au
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inonde ils ne se laisseraient tenter à mal faire. D'ailleurs, voyez dans cette lettre ce que l'ancien maître de Tom pense de lui.
-— Je ne saurais trop que dire à cela, mon vieux. En effet, c'est impayable. Allons, comptez vos dollars, dit-il en lui tendant un paquet de billets de banque ; cela vous va-t-il?
— Très-bien, reprit Haley, le visage radieux de satisfaction , et, tirant un vieil encrier de sa poche, il se mit en devoir de remplir un acte de vente.
— Voilà nos comptes en règle, reprit le jeune homme en parcourant des yeux le papier. Je serais curieux de savoir combien vous feriez payer pour un homme tel que moi : tant pour ma tête, tant pour mon front , tant pour mes bras et pour mes mains ; et puis l'éducation, le talent, la moralité, la religion ! Mais viens , Eva, ajoutat-il ; et prenant la main de sa fille, il traversa le bateau, puis se plaçant en face de Tom, il lui souleva le menton du bout du doigi et lui dit avec bonhomie :
— Lève les yeux , Tom , et regarde ton nouveau maître.
Tom le regarda. Il n'était pas possible de voir une figure si jeune, si gaie, si belle, sans éprouver un sentiment de plaisir. Tom sentit des larmes jaillir de ses yeux , et il s'écria du fond de son cœur :
— Que Dieu vous bénisse , massa !
— Sais-tu conduire les chevaux? lui demanda Saint- Clare.
— Je l'ai toujours fait, dit Tom ; M. Shelby en élevait des quantités.
— Eh bien , je ferai de toi mon cocher, à condition que ta ne te griseras qu'une fois par semaine, sauf dans les grandes occasions.
Tom parut surpris et blessé.
— Je ne m'enivre jamais , massa, lui dit-il.
— On me l'a bien dit, Tom , mais nous verrons. — Allons , mon garçon , ajouta-t-il d'un air bienveillant en voyant que la physionomie du nègre s'était soudainement obscurcie, je suis persuadé que tu as de bonnes intentions.
— Oh ! oui , massa.
— Et vous serez très-heureux avec nous, lui dit Eva ; papa est très-bon pour tout le monde, mais il plaisante quelquefois.
— Merci bien de ta recommandation , dit en riant Saint-Clare; et, tournant sur ses talons, il s'éloigna.