‹ Un coup d'il dans La case de l'oncle Tom;Chapitre 7 sur 17 · DU NOUVEAU MAITRE DE TOM ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES · texte numérisé non relu

DU NOUVEAU MAITRE DE TOM ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES

Maintenant que le sort de notre humble héros se trouve lié à celui de plus hauts personnages , nous sentons le besoin de les introduire aussi auprès du lecteur.

Augustin Saint-Clare était fils d'un planteur de la Louisiane, dont la famille était originaire du Canada. De deux frères, semblables de figure et de caractère, l'un s'établit dans une ferme considérable du Vermont et l'autre devint un riche planteur de la Louisiane. La mère d'Augustin était protestante et appartenait à une famille française qui avait .émigré clans les premiers temps de la colonisation de ce pays. Elle n'eut que deux fils. Augustin, qui avait hérité de la santé délicate de sa mère , fut envoyé tout jeune chez son oncle du Vermont, pour que le climat vif et fortifiant de cette contrée le fortifiât.

Dans son enfance il était cloué d'une extrême sensibilité , qui semblait appartenir plutôt au caractère tendre et passionné d'une femme qu'à la fermeté naturelle à

son sexe. Mais, avec l'âge, cette exquise sensibilité se couvrit d'une rude écorce , et peu de personnes pouvaient soupçonner tout ce qu'elle avait conservé dans son cœur de fraîcheur et de vie. Doué de talents supérieurs et d'une imagination tournée vers l'idéal, il ne s'occupait qu'avec répugnance des affaires ordinaires de la vie.

Sa femme, Marie Saint-Gare , après l'avoir rendu père d'une charmante petite fille , avait vu sa santé s'altérer sensiblement. Peu d'années suffirent pour changer cette jeune dame , rayonnante de fraîcheur et de beauté, en une femme jaune , étiolée , maladive. Comme elle était incapable de s'occuper d'aucune chose, tous les soins domestiques tombèrent entre les mains des esclaves, etSaint-Clare, s'apercevantque le désordre s'introduisait dans son ménage ,et redoutant que sa fille, qui était extrêmement délicate, ne devînt victime de l'incurie de sa mère , alla faire un tour avec elle dans le Vermont et engagea sa cousine, miss Ophélia Saint- Gare, à venir demeurer chez lui.

Et maintenant que les flèches et les tours de la Nouvelle-Orléans se montrent à nous dans le lointain , nous allons faire plus ample connaissance avec miss Ophélia.

Quiconque a voyagé dans la Nouvelle-Angleterre aura remarqué, sans doute, dans quelque frais village, une vaste ferme entourée de sa cour et ombragée de l'érable au feuillage épais. L'ordre, le silence et le repos semblent régner en ce lieu. Rien de perdu ou hors de sa place, pas un piquet qui branle à la palis-

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sade , pas un brin de paille sur le gazon de la cour. Des massifs de lilas croissent sous les fenêtres. Dans l'intérieur de la maison on voit de grandes pièces bien propres, où chaque chose ost toujours à l'endroit voulu, et où tout se fait avec la régularité de l'horloge placée à l'un des angles. Dans le salon de famille se dresse la bibliothèque antique et vitrée , où V Histoire ancienne de Rollin , le Paradis perdu de Milton , le Voyage du Chrétien de Bunyan et la Bible de famille de Scott sont alignés dans le plus grand ordre, à côté d'autres livres également sérieux et respectables.

On n'y voit point de domestiques , et cependant la maîtresse de la maison, parée de son bonnet d'une blancheur éblouissante , passe toute l'après-midi à coudre , au milieu de ses filles , comme si elle n'avait pas autre chose à faire dans la maison. Elles ont toujours terminé l'ouvrage Dieu sait quand ; car , à quelque heure que vous arriviez, tout est en ordre.

Le pavé de la cuisine ne semble pas connaître ce qu'est une tache ; les tables, les chaises et les ustensiles ne sont jamais dérangés de leurs places, et pourtant c'est là que se lave et se repasse tout le linge de la maison et que des quantités de beurre et de fromage viennent au jour par je ne sais quel procédé mystérieux.

C'est dans une ferme semblable que miss Ophélia avait passé les quarante-cinq années de sa paisible existence, quand Saint-Clare l'invita à venir dans le Sud. Quoique l'aînée d'une nombreuse famille, elle n'était encore pour le père et la mère que comme un des enfants.

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■La proposition de la laisser aller à la Nouvelle-Orléans fut un événement pour tous. Le vieux père aux cheveux gris sortit son atlas de la bibliothèque pour s'orienter sur la longitude et la latitude ; puis il lut attentivement le voyage deFlint dans le Sud et dans l'Ouest pour se former une idée de ce pays.

La bonne mère demanda avec inquiétude si la Nouvelle-Orléans n'était pas un lieu profondément corrompu , disant qu'elle aimerait autant partir pour les îles Sandwich ou pour quelque autre pays païen.

On apprit bientôt chez le pasteur , chez le médecin et dans le magasin de modes de miss Paleody , qu'Ophélia Saint-Clare pensait à suivre son cousin. Le village ne pouvait s'empêcher de prendre part à cette importante décision par un peu de bavardage.

Le pasteur , qui inclinait fortement vers les idées abo- Utionistes , craignait qu'un pareil voyage ne fût un encouragement donné aux possesseurs d'esclaves.

Le médecin, au contraire, moins ému des maux de l'esclavage, était d'avis que miss Ophélia devait suivre son cousin pour montrer aux gens de la Nouvelle-Orléans qu'après tout on n'avait pas une trop mauvaise opinion d'eux. Il pensait d'ailleurs que les méridionaux avaient besoin d'être encouragés.

Cependant, quand on sut dans le public qu'Ophélia Saint-Clare était tout à fait décidée à partir, elle fut solennellement invitée à prendre le thé par chacune de ses amies, et pendant quinze jours ses plans et ses projets furent longuement et minutieusement discutés. Miss Mosely, la couturière, racontait ehaque jour quelque

chose de nouveau sur les emplettes que faisait miss Ophélia pour augmenter sa garde-robe.

On savait de source certaine que M. Saint-Clare avait donné cinquante dollars à sa cousine pour compléter ce qui manquait à sa toilette , et qu'on faisait venir de Boston un chapeau et deux robes de soie. L'opinion publique fut très-partagée sur l'emploi de cet argent: les uns soutenaient qu'on pouvait bien se permettre cette dépense une fois dans sa vie ; d'autres prétendaient, au contraire, qu'il aurait mieux valu donner l'argent à l'œuvre des missions ; mais tout le monde s'accorda à dire qu'on n'avait point vu d'aussi jolie ombrelle que celle qui arrivait de New-York , et que la robe de soie était épaisse à se tenir droite. On parla aussi d'un mystérieux mouchoir de poche entouré de dentelles ; on ajoutait même que les coins en étaient brodés , mais ce dernier point n'était pas bien sûr et n'a pu être éclairci jusqu'à ce jour.

Miss Ophélia , qui se présente maintenant à nos yeux revêtue de sa robe de voyage en toile du Nord , est une personne grande , au buste carré , aux traits anguleux. Ses lèvres sont pincées comme celles d'une personne qui cherche à se former une opinion définitive sur tous les sujets, tandis que ses yeux noirs et perçants semblent continuellement à la recherche de choses qui ont besoin d'être mises en ordre.

Ses mouvements sont secs , décidés, énergiques ; elle cause peu, mais ses paroles vont toujours droit au but. Dans ses habitudes elle est la personnification vivante de l'ordre, de la méthode et de l'exactitude. Aussi ponc-

tuelle qu'une horloge et aussi inexorable qu'un train de chemin de fer, elle a un souverain mépris pour les personnes d'habitudes contraires.

x\ ses yeux le péché des péchés , la cause de tous les maux , est exprimé par ce mot le plus important de son vocabulaire : le désordre.

Douée d'un esprit ferme , actif, clairvoyant, miss Ophélia est assez versée dans l'histoire et dans les anciens classiques anglais. Sa pensée est très-forte, mais renfermée dans d'étroites limites. Cependant, audessus de tout cela , ce qui domine chez elle , c'est un profond sentiment du devoir. Nulle part ce sentiment n'est si dominant et ne tient une aussi grande place que chez les femmes de la Nouvelle-Angleterre. C'est comme le granit primitif, qui se retrouve aux plus grandes profondeurs comme sur la cime des plus hautes montagnes.

Miss Ophélia était l'esclave absolue du devoir. Une fois que « le sentier du devoir, » comme elle l'appelait, lui était indiqué, ni le feu ni l'eau n'auraient pu l'eu détourner. Elle serait allée se jeter dans un puits et jusque sous la bouche d'un canon chargé , si elle avait cru que le sentier du devoir passât par là.

Son idéal du devoir était si élevé , il embrassait tant de choses à la fois grandes et petites , et il s'adaptait si peu à la faiblesse humaine , qu'elle avait beau s'efforcer d'y atteindre dans son ardeur héroïque , elle n'allait jamais assez haut et gémissait sans cesse de son incapacité. Le sentiment de son impuissance à accomplir tout ce qu'elle croyait devoir faire donnait une teinte sévère et triste à sa piété.

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Mais on nous demandera sans doute comment miss Ophélia pouvait sympathiser avec Saint-Clare , ce jeune homme gai, léger, négligent ," sceptique , et qui foule avec tant d'insouciance ses habitudes les plus chères ?

Pour tout dire en un mot, miss Ophélia l'aimait. C'est elle qui, dans son enfance, lui faisait apprendre le catéchisme, raccommodait ses habits, peignait sa chevelure et lui enseignait le chemin qu'il devait suivre. Son cœur ayant encore un côté chaud, Augustin , coutumier du fait, l'avait accaparé. Aussi lui fut-il bien facile de persuader à sa cousine que le sentier du devoir devait la conduire à la Nouvelle-Orléans pour surveiller Eva, et pour mpttre son ménage en ordre pendant les fréquentes indispositions de sa femme. La pensée d'une maison sans aucune espèce de surveillance allait droit au cœur de miss Ophélia ; puis elle aimait déjà la charmante petite fille , car il eût été difficile de faire autrement; et, comme nous l'avons dit, elle aimait aussi Augustin; elle riait de ses plaisanteries et était pour ses faiblesses d'une indulgence que l'on comprenait à peine de sa part.

Maintenant nous la retrouvons assise clans sa cabine au milieu d'une multitude de sacs de toutes formes et de toutes grandeurs, de boîtes, de corbeilles, contenant chacune différents objets qu'elle met ensemble, qu'elle serre et qu'elle empaquette avec la plus grande activité.

— Eh bienl Eva, as-tu compté tous tes effets ? Il me semble que non : les enfants ont si peu d'ordre ! Tu as premièrement le sac de nuit à fleurs , puis le carton

bien qui contient ton joli chapeau , cela fait deux ; le cabas en caoutchouc, trois ; mon nécessaire, quatre ; mon carton, cinq ; la boîte aux fichus, six ; et cette petite malle en cuir , sept. Mais où est ton ombrelle ? donne-la- moi ; que j'y mette un papier autour, et que je l'attache à mon parapluie et à mon ombrelle. Voilà qui va bien maintenant.

— Mais, ma tante, à quoi bon? Nous allons de suite à la mais'on.

— C'est pour la conserver , mon enfant. Si tu veux avoir de jolies choses , il faut les soigner. À présent , Eva , ton dé est-il dans le nécessaire?

— En vérité , ma tante, je n'en sais rien.

— Tu oublies lout ! mon enfant. Donne-moi la boîte, que je l'examine : voici le dé, la cire, deux bobines, les ciseaux, le couteau et le passe-lacet. Mais comment faisais-tu , quand tu étais seule avec ton père ? tu devais perdre beaucoup de choses.

— Oh 1 oui, ma tante ; mais alors, quand nous nous arrêtions quelque part , papa m'en achetait d'autres.

— Miséricorde ! mon enfant, quelles habitudes 1

— C'est si commode, petite tante , dit Eva.

— Mais c'est un désordre affreux 1

— Que ferez-vous maintenant, petite tante? demanda Eva. Cette malle est trop pleine pour se fermer.

— Il faut qu'elle se ferme, répliqua la tante avec Tautorité d'un général; et aussitôt elle pressa de son mieux les objets rebelles et sauta sur le couvercle en pesant dessus avec force. Malgré cela, les bords rapprochés ne pouvaient se joindre.

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— Monte ici , Eva ! s'écria miss Ophélia courageusement ; ce qui a été fait une fois doit pouvoir se faire encore. Il faut que cette malle se ferme , il n'y a pas à dire.

Et la malle céda , intimidée sans doute par une résolution aussi énergique. Miss Ophélia en mit triomphalement la clé dans sa poche.

— Nous voilà prêtes, dit-elle, mais où est ton père? Je pense qu'il est temps de faire emporter ces effets. Va le chercher , Eva.

— 11 est en bas , dans la cabine des messieurs ; il mange une orange.

— Il ne sait pas , sans doute, que nous allons arriver, reprit la tante ; tu feras bien d'aller le lui dire.

— Oh ! papa n'est jamais pressé , dit Eva , et puis nous avons encore du temps. Montez sur la galerie, ma tante; regardez, voilà notre maison au bout de cette rue !

Cependant le bateau, en poussant de sourds mugissements, comme un monstre fatigué , faisait son entrée dans le port au milieu d'un grand nombre d'autres bateaux. Eva montrait joyeusement à sa tante les tours et les clochers de sa ville natale.

-— Oui, ma chère, c'est très-beau , dit miss Ophélia. Mais le bateau s'est arrêté et ton père ne vient pas.

Alors survint le tumulte ordinaire du débarquement : des domestiques courant dans toutes les directions, des portefaix enlevant les malles , les coffres , les sacs de voyage, des femmes appelant leurs enfants , et tous se

précipitant, en une masse compacte, vers la planche qui conduisait à terre»

Miss Ophélia commençait à s'inquiéter sérieusement de ne pas voir son cousin , quand il arriva , avec sa tranquillité habituelle, mangeant une orange dont il donna une partie à Eva.

— Eh bien! cousine Vermont , êtes-vous prête? dit-il.

— Si je suis prête 1... Je vous attends depuis une heure, dit miss Ophélia ; je commençais à être en peine de vous.

— J'étais avec un ami, répondit-il ; maintenant que la foule s'est écoulée, nous pouvons sortir d'une manière décente sans être poussés ni bousculés. Tenez, voici la voiture...

— Où est Tom? demanda Eva , quand ils furent montés.

— Oh ! il est sur le siège, Minette.

— Tom sera un bon cocher , je suis sûre , dit Eva.

La voiture s'arrêta devant une maison splendide , bâtie dans ce singulier mélange de style français et espagnol, dont on voit encore quelques vestiges à la Nouvelle-Orléans. C'était un bâtiment à la façon mauresque , renfermant une cour dans laquelle on pénétrait par une porte cintrée. L'intérieur de cette cour semblait avoir été disposé pour produire un effet pittoresque et voluptueux. Sur les quatre côtés s'étendaient de vastes galeries, dont les arcades, les colonnes élancées et les arabesques transportaient l'imagination ,

comme dans un songe , au règne des Orientaux en Espagne : au milieu de la cour une fontaine lançait dans les airs ses oncles argentées, qui , sans jamais se reposer, retombaient dans un bassin de marbre garni d'une large bordure de violettes. Des milliers de poissons d'or et d'argent se jouaient dans ses eaux limpides, semblables à des joyaux vivants.

Le tour de la fontaine était pavé d'une mosaïque aux fantastiques dessins , qui elle-même était entourée d'une pelouse douce comme du velours. Une allée sablée, à l'usage des voitures, encadrait le tout. Deux grands orangers, alors en fleurs, répandaient un délicieux ombrage et de suaves parfums ; des vases de marbre blanc sculptés d'arabesques étaient rangés en cercle sur le gazon , étalant les fleurs les plus belles et les plus recherchées des tropiques. Des grenadiers aux feuilles lustrées et aux fleurs flamboyantes, des jasmins d'Arabie au feuillage sombre , aux étoiles d'argent , des géraniums, des rosiers courbés sous le poids de leurs fleurs , des jasmins dorés , unissaient ensemble leurs beautés et leurs parfums, tandis que çà et là un mystique aloès aux feuilles massives , semblable à un vieil enchanteur, regardait, du haut de sa grandeur immuable, toutes ces éphémères beautés.

Les galeries étaient garnies de rideaux d'une étoffe aux dessins moresques, que l'on baissait à volonté pour intercepter les rayons du soleil. En un mot, cette demeure était aussi splendide que romantique.

Quand la voiture entra dans la cour, Eva s'agitait,

comme un oiseau impatient de sortir de sa cage , dans la vivacité de son bonheur.

— Oh ! n'est-ce pas qu'elle est belle, ma maison bienaimée ? dit Eva à sa tante.

— Oui, très-belle, répondit miss Ophélia en descendant de voiture , quoiqu'elle ait un air un peu antique et païen.

Tom descendit du siège et regarda autour de lui avec un air d'intime satisfaction. Il faut se rappeler que le nègre appartient aux contrées les plus riches et les plus magnifiques de la terre ; il possède au fond de son cœur la passion de tout ce qui est beau , grand et sublime, passion qui attire sur lui les sarcasmes des hommes plus froids et plus positifs de la race blanche , parce qu'il s'y livre sans réserve et sans jugement.

Saint-Clare, admirateur passionné de tout ce qui respirait • la beauté et la poésie , sourit des remarques de miss Ophélia , et se tourna vers Tom , dont la figure noire rayonnait d'admiration et de bonheur.

— Eh bien ! mon garçon , lui dit-il. Ce lieu semble te plaire.

— Oui, massa , cela fait plaisir à voir, dit Tom. Tout ceci se passa en un moment , pendant qu'on

déposait les malles , que le cocher était congédié , et qu'une foule d'esclaves de tout âge et de tout sexe arrivaient de divers points des galeries pour voir leur maître. À leur tête paraissait un jeune mulâtre , personnage important , dont la toilette se distinguait par toutes les exagérations de la mode ; il agitait avec grâce un mouchoir de batiste parfumé.

Ce personnage s'efforçait de repousser la foule des domestiques à l'autre bout de la vérandah.

— Retirez-vous 1 leur disait-il ; n'avez-vous pas honte de troubler le maître dans ses premiers épanchements de famille, au moment de son arrivée ?

Abasourdis de cet élégant discours, qu'il avait prononcé d'un air superbe, les esclaves reculèrent et se tinrent à une respectueuse distance, à l'exception de deux, qui étaient occupés à porter les bagages.

Grâce aux soins de M. Adolphe , quand Saint-Clare se retourna , il ne trouva personne devant lui que M. Adolphe lui-même , avec son gilet de satin , sa chaîne d'or et son pantalon blanc , et saluant avec une grâce inexprimable.

— Ah ! c'est toi , Adolphe ; comment vas-tu , mon garçon? dit son maître en lui tendant la main, tandis qu'Adolphe débitait avec la plus grande volubilité un compliment improvisé... qu'il ruminait depuis quinze jours.

— Très-bien, très-bien, dit Saint-Clare avec son air insouciant et railleur. Prends soin des bagages ; je reviens dans la minute.

En disant cela , il introduisit miss Ophélia dans un grand salon dont la porte donnait sur la vérandah.

Cependant Eva s'était enfuie comme un oiseau, à travers les corridors et le salon , jusqu'à ce qu'elle eût atteint un petit boudoir qui ouvrait également sur la vérandah.

Une grande femme au teint pâle, aux yeux noirs, se souleva à demi de dessus un canapé.

— Maman ! dit Eva dans une sorte de ravissement ; et, se jetant à son cou , elle l'embrassa à plusieurs reprises.

Dans ce moment , Saint-Clare entra et présenta miss Ophélia à sa femme. Marie leva sur elle ses grands yeux langoureux et lursouhaita la bienvenue d'une air nonchalant, mais avec politesse.'Une foule de serviteurs se pressaient à la porte d'entrée ; parmi eux une mulâtresse, d'un certain âge, se tenait en avant, toute tremblante d'émotion et de joie.

— Oh! voilà Mammy! dit Eva; et, traversant la chambre, elle courut se jeter dans ses bras.

Cette femme la serra contre son cœur , riant et pleurant à la fois , au point de faire douter de sa raison. Eva s'approcha ensuite des autres , pour leur toucher la main ou les embrasser.

Saint-Clare s'avança aussi vers la porte.

— Eh bien ! qui veut recevoir l'étrenne,par ici ? Allons, vous tous, Mammy, Jemmy, Polly, Sukey, est-on content devoir massa? s'écria- t-il en leur donnant successivement des poignées de main. Mais enlevez-moi donc ces marmots , ajouta-t-il en se heurtant contre un négrillon qui se traînait à quatre pattes. Si je marche sur quelqu'un , qu'on m'avertisse!

Ce furent de toutes parts des rires et des remercîments, lorsque Saint-Clare leur distribua de menues pièces de monnaie.

— Allons , partez comme de bons enfants que vous êtes! dit-il; et toute la bande noire disparut à la suite d'Eva, qui portait un grand sac rempli de sucreries, de

dentelles et de colifichets de toute espèce, petits cadeaux qu'elle avait achetés, pendant son voyage, à l'intention des nègres.

Lorsque Saint-Clare se retourna , ses yeux tombèrent sur Tom , qui paraissait mal à l'aise , se tenant tantôt sur un pied , tantôt sur l'autre , tandis qu'Adolphe , appuyé négligemment contre la balustrade, l'examinait à travers son lorgnon avec une aisance qui eût fait honneur à un véritable dandy.

— Allons 5 fat ! dit son maître en lui abaissant son lorgnon ; est-ce ainsi que tu traites la compagnie que je t'amène? Mais, dis-moi , Adolphe , ajouta-t-il en pesant son doigt sur l'élégant gilet de satin que portait le jeune mulâtre , il me semble que c'est là mon gilet.

— Oh ! monsieur, il est tout taché de vin 1 Un gentilhomme tel que vous ne saurait porter un pareil gilet ; ce n'est bon que pour un pauvre nègre comme moi ; aussi j'ai pris la liberté de m'en servir.

Et en parlant ainsi Adolphe hocha la tête en passant sa main avec grâce dans sa chevelure parfumée.

— En vérité ! dit Saint-Clare avec son air d'insouciance... Maintenant, je vais présenter Tom à sa nouvelle maîtresse ; puis tu le conduiras à la cuisine ; et ne va pas lui inculquer tes grands airs ; il vaut deux faquins comme toi.

— Le maître aime toujours à plaisanter, répondit Adolphe ; je suis bien aise de le voir de si bonne humeur.

— Viens ici ! Tom, dit Saint-Clare en lui faisant signe de le suivre dans le salon.

Tom fut ébloui à la vue de tant de magnificence. Il promenait ses regards autour de la salle, sur les glaces , les peintures , les statues , les tapis de velours , luxe dont il n'avait pas même eu l'idée. Il semblait craindre d'avancer.

— Adolphe ! dit Saint-Clare , quand Marie eut fait connaissance avec son nouveau cocher; tu peux emmener Tom , et souviens-toi, ajouta-t-il, de ce que je t'ai dit.

Adolphe s'esquiva avec grâce, et Tom le suivit de son pas lourd et pesant.

— C'est un vrai béhémoth , observa Marie.

— Et maintenant, cousine, dit Saint-Clare à miss Ophélia en tirant le cordon de sonnette , vous devez avoir besoin de repos , après les fatigues du voyage.

La respectable mulâtresse, à laquelle Eva avait prodigué ses plus tendres caresses, entra un moment après. Elle était vêtue avec beaucoup de soin, et portait un turban bigarré de rouge et de jaune, dont Eva venait de lui faire cadeau , et que l'enfant avait elle-même arrangé autour de sa tête.

— Mammy, dit Saint-Clare, prenez soin de cette dame; elle est fatiguée et a besoin de repos. Menez-la dans l'appartement qui lui est destiné , et veillez à ce qu'elle ne manque de rien.

Miss Ophélia disparut à la suite de Mammy.

Un matin que Saint-Gare, sa femme et miss Ophélia étaient assis à table après le déjeuner, de joyeux éclats de rire , partis de la cour , parvinrent à leurs oreilles à travers les rideaux de la vérandah. Saint- Clare s'avança vers la fenêtre , souleva le rideau et se mit à rire.

— Qu'y a-t-il? demanda miss Ophélia en s'approchant. *

Tom était assis dans la cour sur un banc de gazon ; à chacune de ses boutonnières pendaient des fleurs de jasmin , et Eva attachait , en riant , une guirlande de roses autour de son cou. Puis elle se percha sur ses genoux comme un oiseau , en riant toujours.

— 0 Tom , vous êtes si drôle ainsi ! s'écria-t-elle. Tom souriait doucement et semblait jouir de la

plaisanterie autant que sa petite maîtresse. Quand il aperçut son maître, il leva sur lui des yeux suppliants.

— Comment pouvez-vous permettre à Eva de jouer ainsi avec vos gens? dit miss Ophélia.

— Et pourquoi pas, cousine? demanda vivement Saint-Gare. Vous ne trouveriez aucun mal à ce qu'un enfant caressât un chien , même un chien noir; mais quand c'est une créature qui pense, qui raisonne, qui est immortelle, vous frissonnez!.,. Ah ! je connais vos opinions sur l'esclavage , à vous , gens du Nord. Nous ne nous faisons pas un mérite de ne pas les partager; mais l'habitude fait pour nous ce que le christianisme devrait faire pour vous : elle détruit le préjugé contre les gens de couleur. Votre répulsion pour les noirs est plus grande que la nôtre ; vous les évitez comme vous éviteriez un serpent ou un crapaud ; et cependant vous vous indignez k la pensée de leurs souffrances. Vous ne voudriez pas les maltraiter , mais vous ne voulez rien avoir de commun avec eux. Si vous le pouviez, vous les renverriez tous en Afrique , loin de votre vue et de votre odorat; puis vous leur expédieriez un ou deux missionnaires, qui auraient à eux seuls la charge de leur instruction. N'est-ce pas cela, cousine'?

— Vous avez peut-être raison , répondit miss Ophélia d'un ton pensif.

— Et que feraient ces pauvres gens sans les enfants? continua Saint-Clare en suivant des yeux Eva qui s'éloignait avec Tom. L'enfant est le seul vrai démocrate. Tom vaut un héros pour Eva : ses histoires sont aussi extraordinaires que des contes de fée; ses hymnes et ses cantiques lui sont plus doux à l'oreille que la musique d'un opéra ; ses poches , remplies de babioles, sont une mine de diamants. L'enfant estime rose d'Eden que

le Seigneur a laissé tomber sur la terre pour la consolation des malheureux.

Cependant, Tom était aussi heureux que possible dans sa nouvelle situation.

La prédilection d'Eva et la reconnaissance dont elle se sentait pénétrée , comme par un instinct de sa belle et noble nature , l'avaient engagée à prier son père de la placer sous la surveillance de Tom , chaque fois qu'elle aurait besoin d'être accompagnée dans ses promenades et dans ses courses à cheval.

Tom reçut , par conséquent , l'ordre de tout quitter pour suivre miss Eva dès qu'elle le désirerait; ordre qui fut loin de lui déplaire , comme on peut bien le penser.

Il était toujours bien vêtu, car Saint-Clare tenait à ce que ses esclaves eussent bonne façon. Son service à l'écurie était presque une sinécure: il consistait simple- ' ment à diriger le travail d'un esclave placé sous ses ordres, En un mot, Tom, avec son habit bien brossé, son chapeau de castor luisant, ses bottes cirées, sa chemise toujours bien blanche, et sa figure d'ébène, qui respirait à la fois le sérieux et la bienveillance, avait l'air assez respectable pour faire un évêque de Carthage, comme des hommes de sa couleur le furent dans les siècles passés.

Et puis il se trouvait dans une très -belle maison , avantage auquel cette race impressionnable n'est jamais indifférente. Il jouissait avec un tranquille bonheur des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums, de l'éclat et de la beauté des jardins. Les tentures de soie,

les peintures, les lustres , les statues faisaient pour lui de ces salons un véritable palais enchanté.

— Où est Eva? dit Marie un dimanche matin, tandis que , debout sur la vérandah et vêtue avec magnificence, elle agrafait un bracelet de diamants sur son poignet délicat.

L'enfant s'était arrêtée sur l'escalier pour dire quelque chose à Mammy.

Et que disait-elle à Mammy sur l'escalier? Ecoutez, lecteur , et vous entendrez ce que Marie n'entend pas.

— Chère Mammy, je sais que vous souffrez beaucoup delà tête.

— Que le Seigneur vous bénisse, miss Eva! la tête me fait toujours mal depuis quelque temps. Mais ne vous en inquiétez pas, mon bijou.

— Eh bien, je suis contente que vous sortiez un peu; tenez , Mammy , prenez mon flacon , dit la petite fille en jetant ses bras autour du cou de la nourrice.

— Quoi ! cette belle chose-là en or avec des diamants ! Seigneur 1 ce ne serait pas convenable.

— ? Pourquoi? je n'en ai pas besoin ; maman s'en sert toujours pour ses maux de tête, et vous vous en trouverez bien. Tenez , prenez-le, je vous prie, ne serait-ce que pour me faire plaisir.

— Entendez-la , cette chère enfant 1 s'écria Mammy. Eva lui glissa le flacon dans le sein , et , après

l'avoir embrassée , elle courut rejoindre sa mère.

— Que faisais-tu , Eva ? lui demanda cette dernière.

— Je me suis arrêtée pour donner à Mammy mon flacon de sels , afin qu'elle s'en serve à l'église.

— Ton flacon de sels à Mammy , Eva ! s'écria Marie en frappant du pied avec impatience. Quand apprendras-tu donc ce qui est convenable ? Cours vite le lui reprendre?

Eva baissa les yeux d'un air confus et retourna lentement sur ses pas.

— Eh bien ! mon cousin , venez-vous à l'église avec nous? dit miss 'Ophélia en s'adressant à Saint-Clare.

— Merci, je n'y vais pas. Et toi, Eva, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille, tiens-tu à y aller? Reste avec moi, nous jouerons ensemble.

— Non , papa , j'aime mieux aller à l'église.

— Ne trouves-tu pas que c'est fort ennuyeux? demanda Saint-Clare.

— Je m'y ennuie quelquefois, répondit Eva. Il m'arrive même d'avoir envie de dormir,.. Mais je tâche de me tenir éveillée.

— Pourquoi y vas-tu alors ?

— Mais vous le savez bien , papa , dit-elle à voix basse. Ma cousine dit que Dieu le veut , parce que c'est lui qui nous a donné tout ce que nous possédons , et nous pouvons bien faire cela pour lui. Après tout , ce n'est pas trop ennuyeux.

— Douce et charmante enfant ! reprit Saint-Clare en l'embrassant; va , et prie pour moi !

— Je le fais toujours , dit la petite fille en s'élançant dans la voiture auprès de sa mère.

Saint-Clare , resté debout sur l'escalier , lui envoya des baisers de la main à mesure que la voiture s'éloignait. De grosses larmes roulaient dans ses yeux,

— 0 Evangéline! que tu es bien nommée! murmura-t-il. Dieu t'a placée près de moi pour être mon Evangile.

Mais cette impression s'effaça bientôt...

— Vois-tu , Evangéline , lui dit sa mère, je t'ai toujours dit d'être bonne pour tous les serviteurs, mais il n'est pas convenable de les traiter comme nos parents ou comme les personnes de notre rang. Si Mammy était malade , tu ne voudrais pas la faire coucher dans ton lit , n'est-ce pas ?

— Il me semble que si, maman, répondit Eva, parce qu'alors il me serait plus facile de la soigner ; et puis vous savez , maman , mon lit est meilleur que le sien.

Une après-dînée que Saint-Clare et les deux darnes discutaient sur la question de l'esclavage, Eva parut tenant une fleur à la main.

— Dis-moi , qu'en penses-tu , Minette ? lui demanda son père.

— Ce que je pense de quoi , papa?

— Que préfères-tu : le genre de vie que l'on mène chez ton oncle, dans le Vermont, ou notre manière de vivre ici , avec cette pleine maison d'esclaves ?

— Oh ! notre manière de vivre est bien plus agréable , dit Eva.

— Et pourquoi? reprit son père en caressant de sa main la belle chevelure bouclée de l'enfant.

— Parce que nous avons ici plus de personne à aimer, dit Eva avec sérieux,

— Mais où ma petite Eva a-t-elle été tout le temps du dîner ? continua Saint-Clare.

— Oh ! j'étais dans la chambre de Tom , et je l'ai écouté chanter. Tante Dinah m'y a porté mon dîner.

— Tom a chanté ?

— Oh ! oui, il chante de si belles choses sur la nouvelle Jérusalem, sur les anges et sur la terre de Canaan !

— C'est plus beau que l'opéra, n'est-ce pas ?

— Oui, et il va m'apprendre à chanter aussi.

— Àh ! vraiment 1 il va te donner des leçons de chant?

— Oui , il chante et je lui lis la Bible ; puis il m'explique ce que j'ai lu.

— Sur ma parole , dit Marie en riant , voilà une bonne plaisanterie !

— Tom n'explique pas mal l'Ecriture , j'ose le dire , répondit Saint-Clare. Ce matin , j'avais besoin que les chevaux fussent prêts de bonne heure, et je suis monté à la chambre de Tom , au-dessus des écuries. Il tenait une réunion à lui tout seul; et, dans le fait, je n'ai rien entendu depuis longtemps d'aussi onctueux que la prière de Tom. Il implorait Dieu pour moi avec une ferveur tout apostolique.

— Il se doutait que vous étiez là ; ce sont des tours de leur façon.

— Dans ce cas, Tom n'est guère politique; car il parlait de moi assez librement. Il semblait penser que j'avais grand besoin d'amélioration , et il demandait à Dieu avec ardeur de me convertir.

— J'espère que vous prendrez cela à cœur, dit miss Ophélia.

— Ah ! je vois, cousine, que vous partagez ses idées sur mon compte , dit Saint-Clare en riant. Eh bien ! nous verrons ; n'est-ce pas, Eva?

Souvent, dans ses douces et simples rêveries, notre ami Tom , heureux dans l'esclavage , comparait son sort à celui de Joseph en Egypte. Dans le fait, à mesure que le temps s'écoulait et qu'on appréciait davantage les qualités du pauvre Tom , la similitude de position devenait toujours plus frappante.

Saint-Clare , nous l'avons dit, était fort indolent de sa nature et se préoccupait peu des questions d'argent. Jusqu'ici tous les achats avaient été faits par Adolphe qui était pour le moins aussi insouciant et aussi prodigue que son maître ; de sorte que l'argent s'en allait grand train.

Tom , accoutumé depuis longues années à considérer les intérêts de son maître comme les siens propres , ne put réprimer son étonnement et son inquiétude à la vue des dépenses énormes qui se faisaient dans la maison. Avec le tact qui le distinguait , il laissa échapper quelques mots à ce sujet.

Saint-Clare l'employa d'abord pour des achats de peu d'importance; mais, frappé de son jugement et de sa capacité, il lui accorda de plus en plus sa confiance ;

si bien , qu'au bout de peu de temps , Tom fut chargé d'acheter toutes les provisions de la maison.

— Non, non, dit un jour Saint-Clare à Adolphe, qui se plaignait que le pouvoir passât en d'autres mains que les siennes. Laisse faire Tom. Tu sais très-bien ce que tu veux acheter , toi ; mais Tom connaît ce que cela coûte , et qui sait si , en continuant comme nous faisions, nous n'aurions pas bientôt vu le fond de la bourse?

Investi de la confiance illimitée d'un maître insouciant, qui donnait l'argent sans le compter et le recevait de même, Tom aurait eu toute facilité pour le tromper. 11 ne fallait rien moins qu'une nature simple et loyale comme la sienne, sanctifiée par une foi sincère et profonde, pour le retenir. Ses scrupules d'honnêteté redoublaient même en raison de la confiance sans bornes qu'on lui accordait.

Il considérait ce jeune maître , si gai et si beau, avec un singulier mélange d'attachement , de respect et de sollicitude toute paternelle. Ce dont il était bien sûr et ce qui l'affligeait, c'est que son maître ne lisait jamais la Bible, qu'il n'allait pas à l'église , qu'il plaisantait et qu'il parlait librement sur tous les sujets qui lui venaient à l'esprit, qu'il passait ses soirées du dimanche au théâtre, qu'il fréquentait le café, les clubs. De tout cela, Tom concluait que « massa n'était pas chrétien ; » conviction cependant qu'il était loin de communiquer à d'autres , mais qui devint le sujet de bien des prières que , dans le secret de sa chambre, il adressait à Dieu en sa faveur.

Il lui arrivait pourtant quelquefois d'exprimer sa façon de penser; mais c'était toujours avec une rare délicatesse. Ainsi, le lendemain du dimanche dont nous avons parlé, Saint-Clare ayant été invité à un grand repas, fut ramené chez lui , entre une et deux heures du matin, dans. un état qui ne révélait que trop la victoire des appétits physiques sur la nature intellectuelle. Tom et x\dolphe l'aidèrent à se mettre au lit; ce dernier s'amusait beaucoup de la situation de son maître et riait aux éclats de la simplicité du pauvre Tom , qui témoignait l'horreur la plus profonde et passa le reste de la nuit à veiller près de son jeune maître et à prier pour lui.

— Eh bien! Tom, qu'attends-tu? lui demanda Saint- Clare le jour suivant, comme il venait de lui donner de l'argent pour faire diverses commissions. — Tout n'est-il pas en règle, Tom ? ajouta-t-il en voyant que Tom restait encore.

— Je crains que non , massa , répondit Tom avec sérieux.

Saint-Clare posa son journal et sa tasse de café, et regarda Tom.

— Voyons , Tom , qu'y a-t-il? Tu me regardes d'un air aussi solennel que si tu allais à des funérailles.

— Je suis bien triste, massa ; j'avais toujours pensé que massa était bon pour tout le monde.

— Eh bien, Tom, ne le suis-je pas encore? Voyons, dis-moi ce qui te manque. Désires-tu quelque chose? car je suppose que c'est là la préface d'une demande.

— Massa a toujours été bon pour moi ; je n'ai à me

• *. v " **'* *■ 90 : CHAPl^VIf. v^

plaindre de rien * mais il y a qiMqtôun- pour qui massa n'est pas bon... * * , *■■■'.« M*f/:

— Qui a puHeK^te cela , Tôïfr?l^ptique-toi , je te prie. * V;t- à* ■•;: 1 &>k

— La nuit depiière J'ai beaucoup . pensé à cela; et voici, massa n'est. -pas bon pour lui-même.

Tom prononça ces dernières pârolësjen tournant le dos à son maître et la main posée surMe bouton de la porte. Saiat-Clare sentit le rouge lui monter au visage , mais il se mit à rire. - -.- . • ■J£*V«

— Est-ce là tout? s'écriart-iî. '*W\^

— Tout.! oui c'est. touti!0&ii Tom^"

Et se retournanrsoudlai^^iit,Jl'tajmba à genoux. ', — Oh ! mon cher jeune maît!&;î;S?écï^a-t-il, j'ai peur, pkeffet, que cela -n'entraîne la .pé^e de tout , de votre rôrps et de votre âme. Le bon LivrÏÏ^A, .> « Il mord par derrière comme le serpent fet*il-piq]a^^Qmme le basilic (1). » Mon cher maître:!...-: " ., W0k:

Tom parlait d'une voix étoùffëfe reï les pleurs coulaient le long de ses joues.

— Simple et naïve créature ! dit^Siifit-Clare les larmes aux yeux. Lève-toi , Tom , je ne mérite pas qu'on pleure sur moi. ^

Mais Tom ne voulait pas se lever et le regardait d'un air suppliant.

, — Eh bien ! je n'y retournerai plus, Tom : je te le promets , dit Saint-Clare.ie ne comprends pas comment je n'ai pas renoncé à ce vice depuis longtemps. Je l'ai tou-

(1) Prov., XXIII, 32.

EXPÉRIENCES ET OPINIONS -jDJE MISS OPHÉLIA. 9i

jours méprisé , et je me suis méprisé moi-même pour m'y être abandonné ; ainsi, Tom,*sèche tes larmes. Allons, allons, pas de bénédiction ; je ne suis pas si bon, va, ajout a-t-il en le poussant doucement vers Ja porte. — Je te le promets encore, Tom, je n'y retournerai

PIus- 'j'JÂ*àp>

Tom sortit en s'essuyant^lps yeux;d'un air satf|^t.

— Je tiendrai ma promisse}, ditîSaint-Clarefen^iei*

mant la porte. , vi ' k?& - * is

Et il la tint en effet... " y '-v^-r ,,.%*:. %j*»'

Cependant qui dira les nomiir^ses; tribulations r>àe

notre amie miss Ophélia a'son eTO^ daiïs^ >vie siMïfr ficile d'une ménagère du Sud?. ;r n r'''r ■« ■■ <; '

Le premier jour Ue^ar|ge|^e^d^Qut à q^t^ heures du matin, après af^i^^li elle-même sajçhaïtfbre , comme elle en avait prfsû$^itude depute-so^ari?i\$e, au grand scandale 'He l'esij^ve chargée de ce. soin^j&is& Ophélia se prépara à inspecter de fonçl Jen; comble les f buffets et les armoires dont eft^avait^les,Sés. -

L'armoire des . provisions', q||le Au^mg^rM^^ - \ vaisselle , la cuisine efc la cséveisrai'enf cil jouçrlatone* ~ terrible inspection. Les^£se'%iÇ^ t^nêb^es

furent amenées as la^l^^èreViaussi^^^nt^c^ire Tétonnement et répot^^t@?des grands Jdïg^a|res^du la cuisine et des * chaiîpi^sV él leurs^muriifu^M/eoiitre les empiétements de<||cès dames du Nord$^>?|/r

La vieille Dina^.c^inière en chef ,;j^#e^à* souveraine absolue daji^(^i domaine, fut stot^iit exaspérée contre ce qu'elle apî^^^iine usurpation-dé ses privilèges. Jamais baron^^dBfe* dans les temgs de la grande .

charte, ne ressentit plus vivement les empiétements de la couronne.

Dinah était un type dans son genre, et nous serions injustes envers sa mémoire si nous ne la faisions pas connaître au lecteur. Elle était cuisinière dans l'âme , comme tante Cliloé (ce talent est assez naturel à sa race); mais tandis que tante Chloé opérait méthodiquement et que tout, dans sa cuisine, se mouvait avec une ponctuelle régularité , Dinah , entêtée et opiniâtre au suprême degré , n'obéissait qu'à son caprice et aux inspirations de son génie.

Comme certains philosophes modernes , Dinah méprisait souverainement la logique et le raisonnement sous toutes leurs formes. Ni l'expérience ni l'autorité ne pouvaient lui persuader qu'il y eût une manière préférable à la sienne, ou qu'elle ferait bien de changer quelques-unes de ses habitudes. Son ancienne maîtresse , la mère de Marie . avait dû céder sur ce point, et « miss Marie , » comme Dinah appelait toujours Mme Saint-Clare , même depuis son mariage , trouvait plus facile de plier sous le joug que de contester. Ainsi, Dinah avait toujours conservé l'autorité suprême.

Dinah possédait à un haut degré le talent de rejeter ses fautes sur autrui. Elle avait pour maxime absolue qu'une cuisinière ne peut avoir tort ; or, une cuisinière du Sud trouve toujours bon nombre de têtes sur lesquelles elle peut faire retomber tous les griefs pour maintenir sa réputation intacte. Le dîner présentait-il quelque défaut? elle avait cinquante bonnes raisons à alléguer pour se justifier : c'était la faute de cinquante

personnes dont elle s'était efforcé vainement de stimuler le zèle.

Il était rare , pourtant , que les dîners et les soupers de Dinah n'arrivassent pas à bonne fin. Quoiqu'elle eût l'habitude de faire les choses en suivant une multitude de détours et de circuits , que sa cuisine parût toujours comme ravagée par une tempête et qu'elle eût autant de places pour chaque ustensile qu'il y a de jours dans l'année , cependant , si l'on avait la patience de l'attendre, elle servait son dîner dans un ordre parfait, et avec tant de talent qu'un épicurien lui-même l'aurait trouvé sans défaut.

C'était l'heure de préparer le dîner. Dinah , qui avait besoin de repos et de réflexion, et qui cherchait ses aises en toutes choses, était assise sur le pavé de la cuisine, fumant une courte pipe qu'elle rallumait de temps en temps, quand elle sentait le besoin d'une nouvelle inspiration.

La bande des négrillons, toujours si nombreux dans les cuisines du Sud , écossaient des pois, pelaient des pommes de terre , plumaient des volailles et faisaient mille autres choses semblables. De temps à autre, Dinah interrompait ses méditations pour donner une tape "à l'un , un coup à l'autre avec la cuiller de bois qu'elle tenait à la main. Dans le fait, Dinah gouvernait cette jeunesse avec une verge de fer, et la considérait comme étant^née dans le seul but d'épargner ses pas. Au reste, ce n'était là que la conséquence naturelle du système sous lequel elle avait été élevée, conséquence qu'elle étendait jusqu'aux plus extrêmes limites.

Miss Ophélia , après avoir inspecté toutes les autres parties de la maison, arriva en dernier lieu à la cuisine. Dinah, sachant ce qu'elle venait y faire, résolut de se tenir sur la défensive pour conserver son autorité, bien déterminée à opposer la force passive de l'inertie à toute innovation.

La cuisine était une grande pièce pavée en briques ; une vaste cheminée à l'ancien genre occupait tout un côté. Saint-Clare avait vainement engagé Dinah à l'échanger contre un foyer plus moderne et plus commode ; elle n'avait jamais voulu. Nul conservateur d'aucune espèce ne fut jamais plus obstinément attaché que Dinah aux embarras consacrés par le temps.

Saint-Clare, à son retour du Nord, encore sous l'impression de l'arrangement admirable qui régnait dans la cuisine de son oncle, avait largement pourvu la sienne de buffets, de tiroirs et autres choses semblables , dans l'espérance illusoire que ces divers objets seraient de quelque secours à Dinah pour introduire l'ordre et la régularité dans son royaume. Mais, héias ! les tiroirs et les armoires étaient autant de repaires où Dinah enfouissait de vieux chiffons , des peignes , des souliers usés, des rubans, des fleurs artificielles , de vieux chapeaux et autres bagatelles qui faisaient ses délices.

Quand miss Ophélia entra dans la cuisine , Dinah , sans daigner se lever, continua à fumer sa pipe dans un silence solennel , épiant ses moindres mouvements du coin de l'œil, tout en paraissant occupée de ses propres affaires.

Miss Ophélia commença la revue des tiroirs.

— A quoi sert ce tiroir, Dinah ? demanda-t-elle.

— A mettre plusieurs choses, miss , répondit sèchement la vieille négresse.

En effet, il était rempli d'objets différents. Miss Ophélia en retira d'abord une belle nappe damassée , tachée de sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande fraîche.

— Comment , Dinah ! vous enveloppez la viande dans le plus beau linge de table de la maison ?

— Seigneur , madame i je ne trouvais point de torchon et je me suis servie de cette nappe. Je l'avais mise de côté pour la laver ; c'est pourquoi elle se trouve là.

« Quel désordre ! » se dit miss Ophélia.

Puis elle commença à sortir l'un après l'autre les objets contenus dans le tiroir.

Elle y trouva d'abord une râpe et deux ou trois muscades ; un livre de cantiques méthodistes ; deux mouchoirs sales et tachés ; de la laine et un bas commencé; un papier rempli de tabac, avec une pipe; quelques biscuits ; deux soucoupes en porcelaine dorée, renfermant de la pommade ; de vieux souliers fins ; un morceau de flanelle soigneusement plié, contenant de petits oignons blancs ; plusieurs serviettes damassées ; quelques essuiemains grossiers ; du fil et ches aiguilles à coudre, enfin, plusieurs enveloppes à moitié déchirées, contenant des herbes odoriférantes qui s'échappaient confusément dans le tiroir.

— Où mettez-vous vos muscades, Dinah? dit miss Ophélia de l'air de quelqu'un qui prie intérieurement pour obtenir de la patience.

96 CHAPITRE Vil.

— Un peu partout, miss ; il y en a quelques-unes dans cette tasse cassée ; un peu ici, un peu là; dans ce buffet...

— En voici d'autres encore, reprit miss Ophélh.

— Ah ! je les avais placées là ce matin, répondit Dinah ; j'aime à avoir les choses sous la main... Eh bien ! Jack, que fais-tu là ? Veux-tu que je te touche ? ajoutât-elle en allongeant un coup de cuiller au criminel.

— Qu'est ceci ? demanda miss Ophélia en prenant la tasse remplie de pommade.

— C'est ma pommade , miss ; je l'ai mise là pour l'avoir à ma portée.

— Et vous employez les plus belles soucoupes à cet usage ?

— Là ! j'étais si pressée ! J'allais la mettre ailleurs aujourd'huùnême.

— Voici deux serviettes damassées...

— Je sais ! je vais les faire laver un de ces jours.

— N'avez-vous donc rien ici pour enfermer le linge sale?

— Pardon ! massa Saint-Gare a acheté ce coffre qne vous voyez là-bas pour cet usage; mais j'aime à pétrir ma pâte sur le couvercle, qui est d'ailleurs trèslourd et difficile à lever.

— Et pourquoi pas sur la pâtissoire que voici?

— Je ne puis pas , miss ; elle est encombrée d'assiettes et d'autres choses...

— Mais vous devriez laver vos assiettes et les enfermer.

— Laver mes assiettes, vraiment! s'écriaDinah, dont

la colère commençait à franchir les bornes du respect : est-ce que les dames s'imaginent en savoir plus que moi là-dessus ? Comment massa aurait-il son dîner prêt, si je passais mon temps à laver les assiettes étales mettre en place? Au reste , miss Marie ne me l'a jamais commandé.

— Allons! voilà encore des oignons...

— Ah! ces oignons, je les ai placés là pour les mettre dans un ragoût... J'avais oublié qu'ils étaient dans ce vieux morceau de flanelle.

Miss Ophélia souleva un papier percé qui contenait des herbes.

— Miss Phélia voudrait-elle me faire le plaisir de ne pas toucher à mes affaires ; il est nécessaire , avant tout, que je sache où les trouver , s'écria Dinah d'un ton décidé.

— Mais pourquoi ce papier est-il troué?

— C'est pour secouer les herbes plus commodément, répondit la vieille négresse avec dignité.

— Ne voyez-vous pas qu'elles se répandent dans le tiroir?

— Je crois bien qu'elles se répandent, si miss bouleverse tout comme ça! Miss en a fait perdre beaucoup : voyez! continua Dinah en s'approchant du tiroir d'un air de mauvaise humeur. Si miss voulait seulement remonter l'escalier jusqu'à ceque mon temps de nettoyage arrive relie verra que tout sera en ordre alors; mais que voulez-vous que je fasse quand les dames sont autour de moi? Elles ne font que m'embarrasser... Sam! veux-tu

98 CHAPITRE VIÏ.

ne pas toucher au sucrier? Tu auras affaire à moi, si tu continues I

— Je suis venue pour inspecter la cuisine et mettre tout en ordre une première fois, Dinah ; ce sera à vous à le maintenir après cela.

— Seigneur 1 miss Phélia, ce n'est pas l'affaire des dames. Je n'ai jamais vu les dames faire de telles choses; ma vieille maîtresse ni miss Marie n'ont jamais rien fait de semblable , et je n'en vois pas la nécessité.

Puis, Dinah se mit à arpenter la cuisine d'un air indigné, tandis que miss Ophélia , sans se déconcerter, assortissait et empilait les assiettes , les nappes et les essuie-mains, nettoyant et arrangeant toutes choses de ses propres mains, avec une célérité qui confondait Dinah.

— Seigneur! si c'est ainsi que font les dames du Nord , elles ne sont guère dames pour le coup! dit-elle tout bas à une de ses satellites. Ma cuisine est en aussi bon ordre que celle de qui que ce soit après mon jour de nettoyage; mais je ne puis souffrir que les dames viennent rôder autour de moi pour se mêler de tout et mettre mes affaires là où je ne pourrai plus les retrouver.

Pour rendre justice à Dinah, elle avait, à de certaines époques , des accès d'arrangement qu'elle appelait ses jours de nettoyage. Ces jours-là , animée d'un grand zèle , elle vidait complètement ses tiroirs et ses armoires, déversant tout leur contenu sur les tables et sur le pavé. Elle rendait ainsi la confusion sept fois plus

grande; puis elle allumait sa pipe et réfléchissait à loisir sur les arrangements qu'elle avait à prendre , pendant que les négrillons placés sous ses ordres frottaient vigoureusement les ustensiles d'étain , de cuivre et de fer-blanc. Enfin , durant plusieurs heures , la cuisine présentait l'aspect du plus grand désordre , désordre qu'elle expliquait à ceux qui lui en demandaient la raison par ce seul mot: « Jour de nettoyage. » Elle ajoutait, en même temps : « Croyez-vous que je puisse laisser les choses comme elles sont? Il faudra bien que , désormais , cette jeunesse tienne les choses mieux rangées. »

Dinah , convaincue au fond qu'elle était un modèle d'ordre, rejetait sur toute cette jeunesse ou sur toute autre personne de la maison, la cause du moindre dérangement qui survenait. Quand la batterie de cuisine était bien écurée , que les tables étaient devenues blanches comme neige et que tout ce qui pouvait offusquer les regards avait disparu dans des trous ou dans des coins, Dinah, parée elle-même d'une robe voyante, d'un tablier blanc , d'un turban de madras aux brillantes couleurs , enjoignait à la jeune troupe de maraudeurs de déguerpir de la cuisine ; car elle voulait maintenir les choses en ordre. Souvent , ces réformes périodiques tournaient au préjudice de la maison entière ; car Dinah respectait si profondément son cuivre poli , qu'elle ne permettait plus qu'on s'en servît jusqu'à ce que l'ardeur du nettoyage fût passée.

Au bout de quelques jours, miss Ophélia avait revu avec soin les divers services de la maison ; tout était

maintenant sur le meilleur pied ; mais partout où la coopération des esclaves était nécessaire , ses travaux ressemblaient à ceux de Sisyphe ou des Danaïdes. En désespoir de cause , elle alla trouver Saint-Gare.

— Il n'est pas possible d'obtenir de l'ordre dans cette maison ! s'écria-t-elle.

— Je le crois bien , dit Saint-Gare.

— C'est un désordre, une confusion incroyables !

— Je n'en doute pas.

— Ah I Augustin , vous ne prendriez pas les choses si tranquillement , si vous aviez à diriger la maison !

— Ma chère cousine , il vaut mieux vous dire, une bonne fois pour toutes , que nous autres , maîtres d'esclaves, sommes divisés en deux classes: les oppresseurs et les opprimés. Nous qui sommes débonnaires et qui détestons la sévérité , nous devons nous soumettre à toutes sortes d'inconvénients. Si , pour notre commodité, nous croyons devoir entretenir une troupe d'êtres ignorants , paresseux , désordonnés , il faut en subir les conséquences. Je connais quelques personnes, mais elles sont rares, qui ont un tact particulier pour faire régner l'ordre dans leur maison , sans exercer des mesures sévères ; mais je ne suis pas de celles-là, et depuis longtemps je me suis décidé à laisser faire. Je ne permettrai jamais que ces pauvres créatures soient battues; elles le savent, parfois elles en abusent.

— Mais la perte du temps , le dépérissement de toutes choses!..*

— Ma chère Vermont, vous autres , gens du Nord , vous donnez au temps une valeur exagérée ! Que voulez-vous qu'en fasse un homme qui en a deux fois plus qu'il ne sait en employer? Et quant à la régularité, que m'importe à moi, qui reste étendu tout le jour sur un sofa à'lire les journaux, que le diner soit servi une heure plus tôt ou plus tard? Après tout, Dinah ne nous en sert pas moins de magnifiques dîners ; rien de plus distingué que ses potages , ses. ragoûts , ses rôtis, ses desserts, ses crèmes, etc.. Elle tire tout cela du chaos et des ténèbres de sa cuisine ; elle a vraiment un talent sublime.

— Mais descendez dans son antre, voyez-la fumant sa pipe, au milieu de son désordre et de ses préparatifs, et puis dites-moi si vous aurez encore le courage de manger un seul morceau.

— Ma bonne cousine, dispensez-vous de toute préoccupation à ce sujet. Une telle surveillance serait pire qu'une pénitence catholique; d'ailleurs cela ne servirait qu'à vous faire perdre patience et à dérouter la pauvre Dinah; laissez-la plutôt continuer son train.

— Mais, Augustin, vous ne savez pas où en sont venues les choses!

— Je ne le sais pas? Est-ce que j'ignore que le rouleau à pâtisserie est sous son lit, et la râpe aux muscades dans sa poche avec son tabac? qu'elle a soixante sucriers dans soixante trous différents? qu'elle essuie sa vaisselle un jour avec une nappe, le lendemain avec un vieux jupon? Mais, en fin de compte, elle nous fait de superbes repas, du café délicieux ; et, comme les guer-

riers et les hommes d'état, c'est par son succès que nous devons la juger.

— Mais le gaspillage , la dépense l

— Oh! pour cela, enfermez tout ce que vous pourrez et gardez la clé. Donnez les provisions par petites quantités, mais ne vous inquiétez pas du reste! C'est le mieux.

— Vous me donnez à penser , cher Augustin ; je commence à craindre que vos serviteurs ne soient pas strictement honnêtes. Etes-vous bien sûr qu'on puisse se fier à eux?

Augustin partit d'un grand éclat de rire en voyant le sérieux et l'anxiéjé avec lesquels miss Ophélia lui posait cette question.

— Oh! cousine, voilà qui est plaisant! Honnêtes! comme si on pouvait attendre cela d'eux ! Honnêtes ! et pourquoi le seraient-ils? Qu'est-ce qui pourrait les rendre tels?

— Mais pourquoi ne pas les instruire?

— Les instruire! Vous plaisantez, sans doute? Quelle instruction voulez-vous que je leur donne? et que cela m'irait bien! N'ai-je pas tout l'air d'un précepteur?

— Vous pensez donc qu'il n'y a point de nègres honnêtes ?

— On en trouve biençà et là quelques-uns que la nature a créés si simples, si vrais, si naïfs, que les plus mauvaises influences ne peuvent les pervertir. Mais voyez-vous, cousine, dès son bas âge, l'enfant de couleur sent et comprend qu'il ne peut rien obtenir sans la

EXPÉRIENCES ET OPINIONS DE MISS OPHÉLïA. 103

dissimulation; que c'est la seule chose qui puisse lui servir avec ses parents, sa maîtresse et les enfants de ses maîtres qui l'associent à leurs jeux. La ruse et la fraude deviennent nécessairement chez lui des habitudes invétérées et on ne devrait pas même le punir pour cela. Quant à l'honnêteté , l'esclave est tenu dans un tel état de dépendance et de demi-enfance, qu'il n'y a pas moyen de lui faire comprendre que les biens de son maître nesontpasles siens, s'il peut seulement s'en emparer. Pour ma part, je ne puis comprendre un esclave fidèle. Un nègre comme Tom , par exemple , est un vrai miracle moral.

— Et que deviennent leurs âmes? demanda gravement miss Ophélia.

— Oh! pour cela ce n'est pas mon affaire, répliqua Saint-Clare; je ne m'occupe que de la vie présente.

— C'est horrible! s'écria miss Ophélia; vous devriez avoir honte de vous-même!

— Je ne sais trop. En tous cas nous sommes en assez bonne compagnie sur cette route large, dit Saint-Clare. Regardez de toutes parts, au nord et au midi, dans le monde entier , c'est partout la même histoire.

— Ce n'est pas ainsi dans le Vermont.

— Oui, dans les Etats libres et dans la Nouvelle- Angleterre , vous êtes meilleurs que nous, je vous l'accorde. Mais voici la cloche qui sonne, cousine... Faisons taire un moment nos préjugés patriotiques, et allons dîner.

Vers le soir, miss Ophélia se trouvait dans la cuisine, quand un petit négrillon s'écria :

— Ah! voici la vieille Prue, qui arrive en grognant comme toujours.

Une femme de couleur, grande et sèche, entra dans la cuisine, portant sur sa tête une corbeille pleine d'échaudés et de petits pains.

— Ah! Prue, c'est vous! s'écria Dinah.

Prue avait une mine maussade et la voix rauque. Elle posa sa corbeille , s'assit par terre et appuya ses coudes sur ses genoux.

— Oh! Seigneur! que je voudrais être morte! murmura-t-elle.

— Et pourquoi voudriez-vous être morte? demanda miss Ophélia.

— Pour en avoir fini avec ma misère, répondit la femme d'un air lugubre , sans ôter les yeux de dessus le pavé.

— Pourquoi aussi vous grisez-vous toujours , mère Prue? dit une jolie femme de chambre quarteronne, qui faisait sonner en parlant ses boucles d'oreilles de corail.

La vieille femme lança sur elle un regard enflammé.

— Tu en viendras là un de ces jours, la belle, et je serai charmée de t'y voir. Alors tu voudras boire aussi comme moi , pour oublier tes malheurs.

— Venez ici , Prue, interrompit Dinah ; je veux voir vos échaudés ; miss vous les achètera.

Miss Ophélia en prit deux douzaines.

— Jack , monte sur cette étagère et prends quelques cachets dans cette vieille cruche, s'écria Dinah.

— Des cachets... Pourquoi faire? demanda miss Ophélia.

— Nous les achetons à son maître et elle nous donne des gâteaux en échange.

— On prend note de l'argent et des cachets , ajouta la vieille Prue, et quand j'arrive à la maison , si le compte n'y est pas, on m'assomme de coups.

— Et c'est bien fait, reprit Jeanne, la femme de chambre, puisque vous gardez l'argent pour vous enivrer ; car c'est ainsi qu'agit la mère Prue , miss.

— Oui, j'y suis forcée ; il me faut boire pour oublier mes malheurs !...

— Vous avez tort de voler l'argent de votre maître pour vous abrutir ainsi, dit miss Ophélia.

— C'est vrai, miss ; mais il me faut boire !

La vieille femme se leva lentement et posa de nouveau la corbeille sur sa tête ; mais , avant de sortir de la cuisine, elle jeta un sombre regard sur la jeune fille qui avait parlé , et qui était là balançant toujours ses boucles d'oreilles.

— Tu te crois bien belle comme ça , lui dit-elle, tu secoues la tête et tu méprises les autres. Va , ton tour viendra aussi ; tu deviendras une créature vieille, ridée et rossée de coups comme moi, et alors tu verras si tu ne te mets pas à boire, à boire jusqu'à ce que tu ailles en enfer I

Et la vieille femme sortit de la chambre en poussant un sourd gémissement.

Tom , qui avait assisté à cette conversation , suivit la pauvre négresse jusque dans la rue. Il la vit continuer son chemin , laissant échapper parfois un soupir concentré. A la fin , elle posa sa corbeille sur le seuil

d'une porte pour arranger le vieux châle fané qui couvrait ses épaules.

— Laissez-moi vous porter votre corbeille, dit Tom, ému de pitié.

— Pourquoi ? demanda la femme. Je n'ai besoin que personne m'aide.

— Vous paraissez malade ou en peine, dit Tom.

— Je ne suis pas malade, répondit-elle brusquement.

— Je voudrais, continua Tom avec ardeur, je voudrais vous persuader de ne plus boire. Ne savez-vous pas que cela finira par perdre- votre corps et votre âme?

— Je le sais , dit la femme d'un air sombre: vous n'avez pas besoin de me le dire.

— 0 Seigneur , aie pitié de cette pauvre créature ! murmura Tom. Vous avez sans doute entendu parler de Jésus-Christ.

— Jésus-Christ... Qui est-il ?

— C'est le Seigneur, dit Tom.

— J'ai bien entendu parler du Seigneur, du jugement et de l'enfer. On m'a parlé de tout celac

— Mais personne ne vous a dit peut-être que le Seigneur nous aime, nous, pauvres pécheurs, et qu'il est mort pour nous ?

— Je ne sais rien de tout cela , dit la femme. Personne ne m'a jamais aimée depuis que mon mari est mort.

— Qu'est-ce qui vous a engagée à boire ainsi ?

— Le besoin d'oublier ma misère. J'avais un enfant, tout ce qu'on pouvait voir de plus joli ! Madame ellemême semblait l'aimer d'abord; il ne pleurait jamais ; il

était si beau, si frais ! Mais madame tomba malade ; je la soignais constamment, et je pris la fièvre. L'enfant, privé de mes soins, dépérit peu à peu ; il pleurait et criait nuit et jour, jusqu'à ce qu'enfin il n'eût plus que la peau et les os. Alors madame le prit en haine ; elle dit qu'il était d'une méchanceté insupportable ; elle souhaita sa mort... Elle ne me permettait pas même de le soigner durant la nuit , de peur que je ne fusse ensuite bonne à rien. Elle me faisait coucher dans sa chambre, tandis qu'il était loin de moi dans une espèce de galetas, et une nuit.il cria tant, tant, qu'il finit par mourir. Ils ont fait cela, et c'est ce qui m'a poussée à boire I Et maintenant je bois et je boirai jusqu'au bout.. .

— 0 pauvre créature ! dit Tom , personne ne vous a donc appris que le Seigneur Jésus vous aime et qu'il est mort pour vous ? Personne ne vous a dit qu'il veut vous soulager et vous recevoir dans le ciel où vous trouverez enfin le repos et la paix? Ah 1 pauvre Prue , allez à lui I...

En ce moment la femme , poussant son gémissement accoutumé , replaça sa corbeille sur sa tête et s'éloigna à pas lents.

Tom reprit tristement le chemin du logis. Dans la cour il trouva la petite Eva , la tête couronnée de tubéreuses et les yeux brillants de plaisir.

— 0 Tom ! je suis bien aise que vous soyez là ! Papa veut que vous prépariez les poneys et que vous me fassiez faire une promenade dans ma petite voiture neuve. Mais , continua-t-elle en lui prenant la main , qu'avez-vous, Tom , vous êtes si triste ?

— C'est vrai, miss Eva, dit-il. Mais je vais préparer les chevaux.

— Dites-moi d'abord ce que c'est? je vous ai vu parler avec la vieille Prue.

Tom raconta alors à Eva, avec émotion et simplicité, toute l'histoire de la pauvre négresse. Eva ne laissa échapper aucune exclamation de surprise, elle ne versa pas une larme. Ses joues pâlirent, un nuage de tristesse passa dans ses yeux ; elle croisa les mains sur sa poitrine et soupira profondément.

— Tom j ne préparez pas les chevaux , dit Evangéline, je ne sortirai pas.

— Et pourquoi , miss Eva ?

— Ces choses-là me brisent le cœur, Tom ! elles me brisent le cœur ! répéta Eva d'une voix triste ; je ne sortirai point. Et elle rentra dans la maison.

Quelques jours après, une autre femme vint, à la place de Prue, pour porter des échaudés. Miss Ophélia était encore dans la cuisine.

— Seigneur I qu'est-il arrivé à Prue ? demanda vivement Dinah.

— MPrue^ne reviendra^ plus , "répondit la femme d'un air mystérieux.

— Pourquoi ? serait-elle morte ?

— Nous ne le savons pas exactement. On l'a mise dans la cave, dit la femme en jetant un coup d'œil sur miss Ophélia.

Quand cette dernière eut choisi les échaudés , Dinah suivit la femme dans la cour.

— Voyons, dit-elle, qu'est-il arrivé à la mère Prue? Confiez-moi ça.

La femme semblait à la fois craindre et désirer de parler ; à la fin elle lui dit à voix basse :

— Promettez-moi de n'en rien dire ; Prue s'est enivrée de nouveau , et les maîtres l'ont' jetée dans la cave... Ils l'ont laissée là tout le jour, et j'ai entendu dire que les mouches s'étaient mises sur elle et qu'elle est morte.

Dinah leva les mains au ciel , et quand elle se retourna, elle aperçut derrière elle Evangéline qui écoutait , pâle , tremblante et prête à défaillir ; ses grands yeux mystiques étaient dilatés d'horreur.

— Dieu nous bénisse ! miss Eva se trouve mal ! Aussi pourquoi lui laisser entendre de telles choses; son père va être furieux.

— Je ne m'évanouirai pas, dit l'enfant avec fermeté ; pourquoi ne dois-je pas entendre cela? Il ne m'est pas si pénible de l'entendre qu'à la pauvre Prue de le souffrir.

— Miséricorde ! ce n'est pas pour de jeunes demoiselles délicatement élevées comme vous que ces histoires sont faites. Il y en aurait assez pour les tuer l

Eva soupira de nouveau et monta l'escalier le cœur serré de tristesse.

Miss Ophélia s'informa avec inquiétude de ce qu'était devenue Prue. Dinah lui en fit un récit très-diffus, auquel Tom ajouta tout ce qu'il avait appris de la bouche de la vieille femme quelques jours auparavant.

— C'est une chose abominable, horrible! s'écria miss

SUITE DES EXPÉRIENCES ET OPINIONS, ETC. ili

Ophélia en entrant dans le salon où Saint-Gare, à demi couché, lisait son journal.

— Quelle est cette nouvelle iniquité , je vous prie ? demanda-t-il.

— Cette iniquité? Eh bien! les maîtres de Prue l'ont battue et fouettée jusqu'à la faire mourir!

Et miss Ophélia lui raconta toute l'histoire, en s'appesantissant longuement sur les détails les plus révoltants.

— Je pensais bien que cela finirait par là, dit Saint- Clare en continuant sa lecture.

— Vous le pensiez ! Et vous ne ferez rien pour empêcher qu'à l'avenir de semblables choses se renouvellent? reprit missOphélia. Je vous dis quec'est affreux, horrible, Augustin ! Ces atrocités amèneront bien certainement sur ce pays la vengeance divine.

— Ma chère cousine, c'est un mal que je ne puis empêcher ; je le voudrais, que cela me serait impossible. Si les gens abrutis et dégradés veulent agir brutalement, que voulez-vous que j'y fasse ? Ils ont un pouvoir absolu sur leurs esclaves : ce sont des despotes irresponsables. Il serait entièrement inutile d'intervenir en pareil cas , en l'absence d'une loi efficace. La seule ressource qui nous reste est de fermer nos yeux, de boucher nos oreilles et de laisser faire.

Puis suivit une longue conversation , dans laquelle Saint-Clare manifesta un grand mépris pour le système de l'esclavage.

— Alors, pourquoi soutenez-vous ce système en gardant des esclaves? demanda miss Ophélia.

— Que voulez-vous que je vous dise? répondit Saint Clare. Les esclaves que j'ai me viennent de mon père et, qui plus est, de ma mère ; maintenant ils m'appartiennent, eux et leur postérité, qui est assez considérable, Mon père, vous le savez, à son arrivée dans la Nouvelle Angleterre, était comme votre père, un vrai Romain noble, intègre, énergique, avec une volonté de fer. Votre père demeura dans la Nouvelle-Angleterre pour régner sur des pierres et sur des rochers, et pour arracher son existence à la nature ; le mien s'établit dans la Louisiane, pour gouverner des hommes et des femmes et pour attendre sa vie et sa fortune de la sueur de leurs fronts. Ma mère, continua Saint-Clare en s'approchant d'un portrait placé à l'autre extrémité du salon, et en le contemplant avec une vénération enthousiaste : Oh ! c'était un ange!... Ne me regardez pas ainsi, cousine; vous savez ce que je veux dire. Elle était sans doute de la terre ; mais, autant que je puis m'en souvenir, on ne trouvait chez elle nulle trace d'erreur ou de faiblesse humaine; et tous ceux qui l'ont connue, esclaves ou hommes libres, serviteurs, amis ou parents, tous disent la même chose... Ne vous étonnez pas si je parle ainsi de ma mère ; pendant longtemps elle a été ma sauvegarde contre l'incrédulité. Orna mère! ma mère! répéta Saint-Clare enjoignant les mains dans une sorte de transport passionné ; puis, reprenant tout d'un coup son calme habituel , il vint s'asseoir sur une ottomane et continua en ces termes :

— Mon frère et moi étions jumeaux : on dit, vous le savez, que les jumeaux se ressemblent toujours,

mais nous formions en tous points un parfait contraste. Alfred avait des yeux noirs et ardents, des cheveux d'ébène, un beau profil romain et une forte constitution. J'avais les yeux bleus, les cheveux blonds, le profil grec et le teint délicat. Il était actif et réfléchi; moi rêveur et nonchalant. Il était généreux pour ses amis et pour ses égaux , mais fier, orgueilleux, tyrannique envers ses inférieurs , impitoyable au dernier point pour tout ce qui s'élevait contre sa volonté. Nous étions vrais tous les deux; lui par orgueil et par courage, moi par une sorte d'idéalité abstraite. Nous nous aimions, comme font les frères en général, par boutades. Il était le favori démon père; j'étais celui de ma mère.

Doué d'une sensibilité maladive , d'une délicatesse de sentiment auxquelles mon frère et mon père étaient absolument étrangers , je ne leur inspirais que peu de sympathie. Mais ma mère me comprenait. Quand je m'étais querellé avec Alfred, et que mon père me regardait sévèrement , je me réfugiais dans la chambre de ma mère, et je m'asseyais près d'elle. Je vois encore sa figure pâle, ses yeux profonds , doux et sérieux , ses vêtements blancs ; car elle était toujours habillée de blanc.

Elle avait un talent particulier pour la musique , et quand elle jouait de beaux airs, remplis de majesté et d'harmonie, je posais ma tête sur ses genoux, je pleurais, je rêvais , et j'éprouvais des choses si indéfinissables , que je n'ai pas de paroles pour les exprimer!...

A cette époque, la question de l'esclavage n'avait en-

core soulevé aucune opposition ; personne n'y trouvait de mal.

Mon père occupait environ cinq cents nègres : c'était un homme inflexible , exact, pointilleux. Tout devait se faire chez lui systématiquement et avec une précision, une exactitude rigoureuse.

Il avait pour surveillant un grand gaillard d'une force de taureau et d'une dureté à toute épreuve. Ma mère n'avait jamais pu le souffrir et moi pas davantage; mais il possédait le plus grand ascendant sur l'esprit de mon père : cet homme exerçait dans la plantation un pouvoir despotique.

Je n'étais alors qu'un enfant , mais j'avais le même amour qu'à présent pour l'humanité sous toutes ses formes ; une sorte de passion pour l'étude de la race humaine me dominait. J'étais le favori des esclaves ; souvent on me trouvait dans leurs cases ou aux champs au milieu d'eux. Je rapportais à ma mère toutes les plaintes et tous les griefs qui parvenaient à mes oreilles , et nous formions ensemble une ligue pour le redressement des injustices.

Nous parvînmes ainsi à empêcher ou à adoucir un grand nombre de cruautés, et nous nous félicitions de tout le bien qu'il nous était donné de faire , lorsque , comme il arrive souvent, notre zèle dépassa le but. Stubbs, l'intendant de mon père, se plaignit à celui-ci qu'il n'avait plus d'autorité sur les esclaves , et il ajouta qu'il renoncerait à ses fonctions si cet état de choses continuait.

Mon père était un mari tendre et indulgent ; mais il

ne reculait jamais devant ce qu'il croyait nécessaire ; il signifia à ma mère avec douceur, mais avec fermeté, qu'elle était maîtresse absolue des esclaves de la maison, mais qu'elle n'eût pas à se mêler de ceux qui travaillaient aux champs.

Plusieurs fois j'entendis ma mère raisonner sur ce sujet avec lui et s'efforcer d'exciter sa sympathie. Il écoutait les appels les plus pathétiques avec une politesse et un sang-froid décourageants, « La question, » disait-il, «se résume ainsi : dois-je me séparer de Stubbs ou le garder? Stubbs est un modèle de vigilance, deprobitéet d'activité; il s'entend aux affaires et il a autant d'humanité que la plupart des surveillants. On ne peut pas attendre la perfection , et si je le garde il faut que je soutienne son administration dans son ensemble, quand même j'y trouverais quelque chose à blâmer dans les détails. Toutgouvernementimplique nécessairement une certaine sévérité. »

Cette dernière maxime servait d'excuse a mon "père chaque fois qu'on lui rapportait des actes de barbarie. Après l'avoir énoncée, il s'étendait sur le sofa comme un homme délivré d'un grand fardeau, lisait ou sommeillait, selon l'occasion.

Si les paroles de ma mère n'eurent aucune influence sur la conduite de mon père, en revanche elles me pénétraient jusqu'au fond del'âme. Elle ne contredisait jamais ouvertement mon père quand il émettait une opinion directement opposée a la sienne, mais elle imprimait et gravait en lettres de flamme dans mon cœur, avec toute la force et toute la profondeur de son ardente nature ,

l'idée de la dignité et de l'excellence de toute âme humaine, même la plus humble et la plus ignorante. Je la regardais avee respect et avec admiration, quand elle me montrait les étoiles au milieu de l'obscurité de la nuit et qu'elle disait :

— «Vois, Augustin, l'homme le plus pauvre et le plus délaissé sur notre terre sera encore vivant quand toutes ces étoiles auront disparu ; son âme est immortelle comme Dieu ! »

Elle possédait quelques vieux tableaux pleins de beauté que je ne contemplais jamais sans une profonde émotion. L'un d'eux représentait Jésus guérissant l'aveugle-né. — « Augustin,» me disait-elle, « cet aveugle-né était un mendiant pauvre et repoussant; c'est pourquoi Jésus ne veut pas le guérir de loin! Non, il l'appelle à lui, et pose ses mains sur lui ! Souviens-toi de cela , mon fils. » Si j'avais continué à grandir sous ses yeux, elle m'aurait inspiré l'amour du bien et de la perfection ; mais hélas ! hélas ! je la quittai à l'âge de treize ans, et je ne la revis jamais !

Saint-Clarese couvrit la figure de ses mains et garda le silence pendant quelques minutes 5 puis il releva la tête et continua :

— Mon père, en mourant, nous laissa, à mon frère et à moi, son bien à partager comme nous l'entendrions. Il n'est pas sur la terre d'âme plus noble , plus généreuse que celle d'Alfred dans ses rapports avec ses égaux ; aussi toutes nos affaires d'inlérêt s'arrangèrent-elles sans un mot, sans un sentiment de désaccord. Nous entreprîmes de cultiver la plantation ensemble ; Alfred ,

qui avait deux fois plus de capacité et de fermeté que moi, devint un planteur enthousiaste et obtint des succès étonnants.

Mais deux années suffirent pour me faire comprendre que je n'étais pas né pour un tel genre de vie. Comment, en effet, me résigner à gouverner, comme un troupeau de bétail, sept cents nègres que je ne pouvais connaître personnellement , et auxquels je ne pouvais porter aucun intérêt?... à les voir acheter, enfermer, nourrir, mener au travail avec une précision toute militaire?... à calculer de combien nous pourrions augmenter nos bénéfices en leur accordant le moins de jouissances possible?... Comment me résoudre surtout à recourir constamment et nécessairement à des inspecteurs, à des surveillants et à cet indispensable fouet, premier, dernier, unique argument?... Tout cela m'était devenu odieux, répugnant, insupportable au suprême degré; et quand je pensais à la valeur que ma mère attribuait à une seule âme , quelque méprisée qu'elle fût, ohl alors je ne le considérais plus qu'avec horreur 1...

— Comment finites-vous par abandonner votre vie de planteur ? demanda miss Ophélia.

— Je continuai à rester avec Alfred jusqu'à ce que celui-ci vît clairement que je ne pouvais me faire à cette vie-là, reprit Augustin. Il trouvait étrange , après avoir réformé et amélioré bien des abus d'après mes conseils, que je fusse encore mécontent. Le fait est que je haïssais le système en lui-même , la possession de ces hommes et de ces femmes , la perpétuation de cette

ignorance, de cette brutalité, de ces vices... dans le seul but de m'enrichir.

D'ailleurs j'étais obligé de me mêler aussi des détails. Etant moi-même le plus paresseux des mortels , j'ai toujours eu de la sympathie pour les personnes atteintes de ce défaut ; et quand je voyais de pauvres misérables mettre des pierres au fond de leurs paniers de coton pour les rendre plus lourds , ou remplir leurs sacs de terre et ne les couvrir de coton qu'à la surface , je me sentais tellement capable d'en faire autant que je n'avais pas le courage de les châtier. Mais c'était là le renversement de la discipline établie , et je me trouvai bientôt à l'égard d'Alfred dans la même position où j'avais été à l'égard de mon père quelques années auparavant. Il me dit alors que je n'entendais rien aux affaires et me conseilla de prendre les rentes que nous avait laissées mon père, puis dem'établir dans la maison paternelle à la Nouvelle-Orléans, d'y faire de la poésie et de le laisser diriger la plantation. Nous nous séparâmes donc et je vins ici.

— Mais pourquoi n'avez-vous pas affranchi vos esclaves?

— Oh! je n'ensuis pas encore arrivé là. M'en servir pour gagner de l'argent, je ne le ferai jamais, mais les garder pour m'aider aie dépenser, cela ne me paraît pas tout à fait si mauvais. Quelques-uns sont d'anciens serviteurs auxquels je suis très-attaché , les autres sont leurs enfants. Tous paraissent satisfaits de leur position... Mais venez, cousine; j'entends la cloche qui nous invite à prendre le thé.

A table , Marie fit allusion à la mort de Prue.

— Je suppose que vous nous considérez comme de vrais barbares , cousine, dit-elle.

— Je pense que les maîtres de Prue ont commis un acte de barbarie, dit miss Ophélia, mais je ne vous considère pas tous pour cela comme des barbares.

— Voyez, ditMarie, il y a quelques-uns de ces esclaves dont on ne peut rien espérer ; ils sont tellement mauvais qu'ils ne méritent pas de vivre; aussi je ne me sens pas la moindre sympathie pour eux. S'ils se conduisaient bien on ne leur ferait point de mal.

— Mais, maman, objecta Eva, cette pauvre femme était malheureuse; c'est ce qui l'a portée à boire.

— Bah! comme si c'était là une excuse! Il y en a que la sévérité la plus grande ne peut dompter. Je me souviens que mon père avait un esclave si paresseux qu'il restait tout le jour caché dans les marais, volant et faisant toutes sortes de choses horribles. C'était en vain qu'on le battait, qu'on le fouettait; on ne parvint jamais à lui faire changer de conduite; en dernier lieu, il se traîna presque mourant jusqu'aux marais où il expira. Je ne puis comprendre pourquoi il se conduisait de cette manière, car mon père l'avait toujours traité avec bonté.

— J'en ai pourtant dompté un, dont ni maîtres ni surveillants n'avaient pu venir à bout, dit Saint-Clare.

— Vous ! s'écria Marie ; j'aimerais bien savoir comment vous avez fait pour cela?

— C'était une espèce de géant d'une force prodigieuse, né en Afrique et qui semblait posséder au plus

haut degré l'instinct et l'amour de la liberté : un vrai lion africain. On l'appelait Scipion ; personne n'avait pu le maîtriser et il avait passé d'un maître à l'autre , lorsque Alfred l'acheta dans l'espérance de le soumettre. Mais un jour il terrassa le surveillant et se sauva dans les marécages. J'étais en visite chez Alfred , car c'était après notre séparation. Alfred était exaspéré. Quant à moi je lui dis que c'était sa faute à lui tout premièrement si son esclave était si récalcitrant et que je pariais de soumettre le rebelle. Il fut convenu alors qu'Alfred me le céderait pour en faire l'expérience, si nous parvenions à le saisir. Ils se mirent six ou sept à sa poursuite, armés de fusils et accompagnés de chiens. Vous savez qu'on peut éprouver autant d'enthousiasme à chasser un homme qu'à chasser un daim : ce n'est qu'une affaire de coutume. Dans le fait, j'étais un peu excité moimême, quoique je ne fusse de la partie qu'en qualité de simple médiateur, dans le cas où Scipion serait pris.

Les chiens aboyaient et hurlaient; nous parcourions les marécages en tout sens , lorsque enfin nous l'aperçûmes courant et bondissant comme un chamois. Pendant longtemps il nous laissa loin de lui ; mais s'étant aventuré clans un taillis impénétrable , il ne trouva plus moyen d'en sortir. Exaspéré , il se retourna en poussant des hurlements et des cris sauvages et entreprit avec les chiens une lutte désespérée. Jamais je n'ai vu pareil spectacle ; il les lançait à droite et à gauche avec une adresse admirable et en tua trois sans autre arme que ses poings. Mais un coup de fusil tiré par les chasseurs l'atteignit , et il vint tomber à mes pieds

tout baigné de sang. Le pauvre garçon leva sur moi des yeux où brillaient à la fois le courage et le désespoir. J'éloignai alors les chiens et les hommes, et je le réclamai comme mon prisonnier: c'était le seul moyen de les empêcher de le tuer dans l'ivresse du succès. Selon sa promesse, Alfred me le livra.

J'entrepris moi-même son éducation, et je réussis si bien, que dans l'espace de quinze jours il devint aussi doux et aussi traitable que je pouvais le désirer.

— Quel moyen employàtes-vous donc? demanda Marie.

— Je suivis un procédé très-simple : je le fis porter dans ma propre chambre, sur un bon lit. Je pansai moimême ses blessures et je le soignai avec sollicitude jusqu'à son entier rétablissement. Quelque temps après, je lui promis un acte d'affranchissement en lui disant qu'il pouvait aller où bon lui semblerait.

— Et que fit-il? demanda miss Ophélia.

— 11 déchira le papier en deux et refusa absolument de me quitter. Je n'ai jamais trouvé un serviteur plus fidèle, plus franc et plus honnête. Il embrassa plus tard le christianisme, et devint aussi doux qu'un enfant. Je l'avais nommé intendant de ma maison du Lac, quand il devint victime du choléra. Dans le fait, il donna sa vie pour moi ; j'étais malade , presque mourant, et quand mes autres serviteurs, saisis d'une terreur panique, s'étaient enfuis, Scipion me soigna sans crainte du danger et me ramena à la vie. Pauvre garçon 1 il tomba malade à son tour , et rien ne put l'arracher à la mort... Jamais perte ne m'a été plus sensible.

122 CHAPITRE vin.

Eva , pendant ce récit, s'était peu à peu rapprochée de son père; elle l'écoutait avidement , ses petites lèvres entr'ouvertes, ses grands yeux brillants fixés sur lui avec les signes du plus profond intérêt.

Quand il eut fini , elle jeta subitement ses bras autour de son cou, et fondit en larmes , en poussant des sanglots convulsifs.

— Eva ! chère enfant! qu'y a-t-il? s'écria Saint-Clare, tandis que le corps frêle et délicat de sa fille tremblait et s'agitait dans la violence de ses émotions. — Cette enfant, ajouta-t-il, ne devrait pas entendre de telles choses ; elle est trop nerveuse.

— Non, papa , je ne suis pas nerveuse, dit Eva reprenant tout d'un coup son empire sur elle-même, avec une force extraordinaire chez un enfant. Je ne suis pas nerveuse, mais ces choses-là me vont au cœur.

— Que veux-tu dire, Eva?

— Je ne puis vous l'expliquer, papa. Je pense bien des choses que je vous dirai peut-être un jour.

— Eh bien ! ma chère petite, je te donne la permission de penser tout ce que tu voudras ; seulement, ne pleure plus , car cela me fait de la peine , dit Saint- Clare... Vois la belle pêche que je t'ai gardée!

Eva prit le fruit en souriant, mais on pouvait remarquer encore un léger frémissement nerveux aux deux coins de ses lèvres.

— Viens! nous irons voiries poissons dorés, continua Saint-Clare , en lui prenant la main ; et ils sortirent sur la vérandah.

Un moment après, de bruyants éclats de rire retenti-

rent à travers les rideaux de soie ; Eva et son père se lançaient des roses l'un à l'autre, tout en se poursuivant au milieu des allées du jardin.

Peut-être, craignez-vous, cher lecteur, que nous n'oubliions notre humble ami Tom dans la société de ces personnages distingués; mais suivez-moi dans une petite pièce au-dessus de l'écurie, et vous pourrez vous mettre au courant de ses affaires. C'était une chambre bien propre, renfermant un lit, une chaise et une petite table en bois blanc, sur laquelle Tom avait l'habitude de poser sa Bible et son livre de cantiques. Nous le retrouvons assis devant cette table , son ardoise placée devant lui, et occupé à faire quelque chose qui semble lui coûter beaucoup de peine.

Le fait est que les aspirations de Tom vers son ancienne demeure étaient devenues si ardentes, qu'il avait conçu le projet hardi d'écrire une lettre, et avait prié Eva de lui donner une feuille de papier. Il composait maintenant , sur l'ardoise, son premier brouillon , rassemblant dans son esprit tout le talent qu'il avait acquis en écriture sous les leçons de massa Georges. Il avait entièrement oublié la forme de quelquesunes des lettres de l'alphabet , et il ne savait trop comment employer celles dont il se rappelait encore. Pendant qu'il était à l'ouvrage , suant et soufflant dans son ardeur, Eva, légère comme un oiseau, grimpa sur les barreaux de sa chaise et regarda par-dessus son épaule.

— Oh 1 oncle Tom, quelles drôles de choses faitesvous là? s'écria-t-elle.

124 CHAPITRE VIÎI.

— J'essaie d'écrire à ma pauvre femme et à mes petits enfants, miss Eval dit Tom, en essuyant ses yeux du revers de sa main ; mais j'ai bien peur de ne pas réussir.

— Je voudrais bien vous aider, Tom ; j'ai appris un peu à écrire. L'an passé, je savais faire toutes les lettres; mais je crains de les avoir oubliées.

Eva approcha sa belle chevelure dorée de la grosse figure noire de Tom, et alors s'éleva entre eux une grave discussion, tous deux étant également ignorants et désireux de bien faire. Enfin, après s'être longuement consultés sur la formation de chaque mot, ils finirent par juger que leur œuvre commençait à ressembler à de l'écriture.

— Oui, oncle Tom! cela va très-bien, dit Eva avec ravissement. Comme votre femme et vos petits enfants vont être joyeux! Oh ! c'est bien mal qu'on vous en ait séparé 1 Je demanderai à papa de vous faire retourner auprès d'eux.

— Madame a dit qu'elle enverrait l'argent pour me racheter dès qu'elle le pourrait, répondit Tom , et je suis sûr qu'elle le fera. Massa Georges m'a même promis de venir me chercher un jour; il m'a donné ce beau dollar pour gage de sa parole.

Et Tom sortit le précieux dollar de dessous sa veste.

— Oh ! alors, il viendra certainement! dit Eva ; j'en suis bien contente.

— Et il faut que je leur écrive où je suis, vous comprenez, et que je dise à ma pauvre Chloé que je ne

manque de rien. Pauvre âmel elle était si triste et si inquiète!

— Tom ! dit la voix de Sant-Clare qui parut alors à la porte.

Eva et Tom tressaillirent.

— Que faites-vous là ? demanda Saint-Clare en s'approchant et en regardant l'ardoise.

— Oh ! c'est Tom qui écrit une lettre, et je lui aide, dit Eva; n'est-ce pas bien fait?

— Je ne voudrais vous décourager ni l'un ni l'autre, répondit Saint-Clare; mais il vaudra mieux, Tom, que j'écrive moi-même cette lettre. Je le ferai à mon retour de la promenade.

— Il faut absolument que Tom donne de ses nouvelles, dit Eva, parce que son ancienne maîtresse doit lui envoyer de l'argent pour le racheter; vous comprenez, papa! elle le lui a promis.

Saint-Clare pensa en lui-même que c'était une de ces promesses que les maîtres bienveillants font assez souvent à leurs esclaves pour adoucir les amertumes de la séparation, mais qu'en général ils n'ont pas l'intention de tenir. Toutefois il ne dit rien à ce sujet et ordonna à Tom de préparer les chevaux.

Le soir même, la lettre de Tom fut dûment écrite et mise à la poste.

Cependant miss Ophélia persévérait avec une ardeur infatigable dans ses travaux domestiques. Chacun s'accordait à reconnaître, dans toute la maison, depuis Dinah jusqu'au plus petit négrillon, que miss Ophélia était décidément curieuse , terme par lequel les escla-

ves, dans le Sud, désignent les personnes qui leur déplaisent.

Les esclaves de haut parage, tels qu'Adolphe, Jeanne et Rosa, déclarèrent qu'elle n'était nullement une dame, car, disaient-ils, « les dames ne travaillent pas de cette manière, » qu'elle n'avait point de mine et qu'ils étaient fort surpris qu'elle appartînt à la famille Saint-Clare. Marie elle-même assurait que l'activité de sa cousine finissait par la fatiguer ; et, dans le fait, miss Ophélia travaillait avec une ardeur si incessante qu'elle donnait bien quelque fondement à ces plaintes. Du matin au soir, on la voyait coudre avec l'énergie d'une personne qui attend sa subsistance de son travail; puis, quand le jour baissait, elle pliait son ouvrage, sortait l'inévitable tricot , et la voilà de nouveau affairée et travaillant plus que jamais. C'était vraiment une fatigue de la voir faire.

Un matin que miss Ophélia était occupée à quelques soins domestiques, elle entendit la voix de Saint-Clare qui l'appelait du bas de l'escalier.

— Descendez vite, cousine, j'ai quelque chose à vous montrer.

— Qu'est-ce donc ? demanda miss Ophélia en arrivant avec son ouvrage à la main.

— Je vous ai acheté cela : voyez ! dit Sainte-Clare en poussant devan t lui une petite négresse qui pouvait avoir huit ou neuf ans.

| C'était un des plus noirs échantillons de sa race : ses yeux, ronds et brillants comme des grains de verroterie, lançaient des éclairs rapides sur toutes les parties de l'appartement. Sa bouche, à demi ouverte de surprise à la vue du splendide salon de son nouveau maître, laissait voir une belle rangée de dents blanches. Sa noire chevelure crépue était composée d'une quantité de petites tresses qui se hérissaient en tout sens. Il y avait dans sa physionomie un curieux mélange de finesse et de ruse, à demi voilé par un faux air de

mélancolie et de gravité. Vêtue d'un morceau de sac sale et déchiré, attaché autour de sa ceinture , elle se tenait là, debout, les mains croisées sur sa poitrine. Tout son ensemble offrait quelque chose de si drôle , de si lutin, et, comme disait miss Ophélia, de si païen, que cette bonne demoiselle en fut d'abord épouvantée. Elle se tourna vers Saint-Clare.

— Augustin , je vous en supplie, lui dit-elle , pourquoi m'avez-vous amené cette créature?

— Pour que vous fassiez son éducation et que vous lui enseigniez le chemin qu'elle doit suivre. Elle m'a semblé un assez drôle échantillon de son espèce. Ici , Topsy, ajouta-t-il en sifflant, comme s'il voulait appeler un chien ; fais-nous voir un peu comment tu sais chanter et danser.

Les yeux noirs et brillants de Topsy prirent une expression de malice bouffonne, et, d'une voix claire et perçante , elle entonna une étrange mélodie dont elle marquait la mesure du pied et de la main, et se mit à tourner rapidement autour du salon, heurtant ses genoux l'un contre l'autre et tirant de son gosier ces sons gutturaux qui distinguent la musique de sa race. Enfin , après deux ou trois culbutes et une note finale prolongée, aussi aiguë que le sifflet d'une locomotive, elle se laissa tomber sur le tapis, les mains toujours croisées sur la poitrine, avec un air de douceur et de gravité que l'on aurait pu croire sincère , sans les regards obliques qu'elle lançait du coin de ses yeux.

Miss Ophélia , stupéfaite , gardait le silence ; Saint-

Clare jouissait malicieusement de sa surprise. A la fin , s'adressant de nouveau à l'enfant, il lui dit :

— Topsy, voilà ta nouvelle maîtresse; c'est à elle que je te livre ; maintenant tâche de te bien conduire.

— Oui, massa , répondit Topsy avec la même gravité et en clignant les yeux d'une façon hypocrite.

— Il te faut être sage , Topsy, tu comprends ? dit Saint-Clare.

— Oh i oui, massa, répéta Topsy en croisant dévotement les mains.

— Mais enfin, Augustin, dites-moi, je vous prie, ce que vous prétendez faire, reprit miss Ophélia. Votre maison est pleine de ces sales créatures, à tel pointqu'on ne peut se mouvoir sans leur mettre le pied dessus. Je me lève le matin et je trouve un de ces noirs visages blotti derrière ma porte ; bientôt quelque autre m'apparaît, se dressant de dessous la table, et je me heurte contre un troisième, endormi sur le paillasson. On les aperçoit à toutes les fenêtres, criant, gambadant, grimaçant ; ils encombrent le pavé de votre cuisine , et vous y ajoutez encore celle-ci !

— Ma cousine, vous avez, sur l'éducation, des idées si justes et si élevées que j'ai pensé vous faire plaisir en vous donnant un sujet tout neuf pour faire l'application de votre système.

— Mais qu'avais-je besoin de cette enfant ? Je vous déclare que j'en ai par-dessus les yeux, de tous vos négrillons !

— Ah 1 vous voilà bien, vous autres chrétiens ! Vous

êtes bons pour former des sociétés de missions et pour envoyer un pauvre missionnaire passer le reste de ses jours au milieu des païens. Mais s'agit-il de les garder auprès de vous, dans votre maison, et de travailler de bon cœur à leur conversion? Oh 1 alors, ils sont sales, ennuyeux, dégoûtants ; vous ne pouvez vous décider à prendre cette peine.

— Augustin 1 je n'avais pas considéré la chose à ce point de vue, dit miss Ophélia évidemment radoucie. Eh ! c'est peut-être une œuvre missionnaire que je suis appelée à faire, ajouta-t-elle en jetant un regard plus favorable sur l'enfant.

Saint-Clare avait touché la corde sensible , car la conscience de miss Ophélia était toujours sur le quivive.

— Mais , continua-t-elle , je ne sais pourquoi vous avez acheté cette petite fille ; il y avait bien assez à faire dans votre maison pour employer mon temps et mes soins.

— Allons, cousine, dit Saint-Clare en la tirant à part, j'ai à vous demander pardon de mes paroles légères. Vous êtes si bonne que vous ne m'en voulez pas, j'en suis sûr. Le fait est que cette enfant appartenait à un maître et à une maîtresse ivrognes qui tiennent une taverne, devant laquelle je passe tous les jours. J'étais fatigué de l'entendre crier , et de la voir gronder et battre. Je lui ai trouvé un air à la fois drôle et intelligent, qui m'a fait espérer qu'on pourrait en faire quelque chose; je l'ai donc achetée et je vous en fais cadeau. Essayez de lui donner une bonne éducation, à la mode

de la Nouvelle-Angleterre ; vous savez que je n'ai rien en ce genre, et j'aimerais de vous voir essayer.

— Eh bien ! je ferai ce que je pourrai , répliqua miss Ophélia en s'avançant vers sa nouvelle élève de l'air d'une personne qui s'efforcerait de s'approcher avec des sentiments bienveillants d'une araignée noire.

— Elle est horriblement sale et à demi nue, ajoutât-elle.

— Eh bien ! faites-la laver et habiller. Miss Ophélia amena l'enfant dans la cuisine.

— Je ne vois pas quel besoin massa Saint-Clare peut avoir d'un autre négrillon , s'écria Dinah en jetant sur la nouvelle arrivée un regard peu amical. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne veux pas l'avoir dans mes jambes.

— Pouah ! firent Jeanne et Rosa avec un suprême dédain; qu'elle ne vienne pas se mettre sur notre chemin! Je ne comprends pas ce que massa veut faire de tant de nègres de bas étage.

— Voulez-vous bien vous taire ! Ils ne sont pas plus nègres que vous, miss Rosa, répondit tante Dinah , qui pensait que cette dernière remarque était à son adresse. Vous avez l'air de vous mettre au rang des blancs ; mais , allez , vous n'êtes ni blanche ni noire. Pour moi , j'aime mieux être tout un ou tout autre.

Miss Ophélia, voyant que personne ne voulait se charger du soin de nettoyer et d'habiller la nouvelle venue, fut obligée de le faire elle-même. Elle pria Jeanne , la mulâtresse , de l'aider, mais celle-ci s'y prêta de fort mauvaise grâce.

Des oreilles délicates ne sauraient entendre le récit de la première toilette d'une enfant maltraitée et à demi sauvage, sans en être profondément choquées. Le fait est que des milliers de créatures vivent ici-bas dans un état dont la seule description ébranlerait les nerfs d'une partie de leurs semblables. Miss Ophélia , douée d'un caractère ferme et résolu , remplit héroïquement sa tâche dans ses détails les plus minutieux et les plus dégoûtants , mais , il faut le dire, avec un air peu gracieux, car la patience était, dans ce moment, le meilleur sentiment que ses principes pouvaient lui donner. Toutefois, quand elle vit sur le dos et sur les épaules de l'enfant de larges cicatrices , son cœur s'émut de pitié.

— Voyez ! dit Jeanne en montrant les cicatrices, est-ce que cela ne fait pas voir sa malice ? Elle nous donnera de la besogne , je vous le garantis. Je ne puis souffrir ces négrillons. C'est une peste!... Comment massa a-t-il pu l'acheter?

L'enfant écoutait toutes ces remarques avec Pair triste et soumis qui semblait lui être habituel , jetant parfois à la dérobée un regard perçant sur les boucles d'oreille de Jeanne.

Lorsque enfin elle fut équipée d'une manière décente et que sa chevelure hérissée fut tombée sous les ciseaux, miss Ophélia déclara, avec une certaine satisfaction , qu'elle avait un air un peu plus chrétien , et commença à méditer un plan d'éducation à son usage.

Elle s'assit en face d'elle et se mit en devoir de la questionner.

— Quel âge as-tu, Topsy ?

— Je ne sais pas , miss , répondit la petite négresse avec une grimace qui montra toutes ses dents.

— Tu ne sais pas ton âge? Personne ne te Ta appris?... Qui était ta mère?

— Je n'en ai jamais eu , dit l'enfant avec une autre grimace.

— Tu n'as point de mère? Que veux-tu dire? Où estu née?

— Je ne suis jamais née, dit-elle en faisant encore une grimace.

— Il ne faut pas me répondre ainsi, enfant, reprit miss Ophéliaavec une certaine sévérité. Dis-moi où tu es née, et où sont ton père et ta mère ?

— Je ne suis jamais née ! s'écria la petite d'un ton encore plus péremptoire ; je n'ai eu ni père, ni mère, ni rien! La vieille tante Sue prenait soin de nous.

— Combien de temps es-tu restée chez ton ancien maître ?

— Sais pas, miss.

— Une année ? Plus ou moins ?

— Sais pas , miss.

— Às-tu entendu parler de Dieu , Topsy? L'enfant parut étonnée et répéta sa grimace habituelle.

— Sais-tu qui t'a créée?

— Personne , bien sûr , dit l'enfant; et elle se mit à rire.

Cette idée paraissait l'amuser singulièrement, à en juger par l'éclat plus étincelant de ses yeux.

— Je suppose que j'ai poussé, reprit-elle ; je ne pense pas que personne m'ait créée.

— Sais-tu coudre? demanda miss Ophélia, qui se décida à lui faire des questions plus simples.

— Non, miss.

— Que sais -tu donc faire ? A quoi t'employait-on chez tes maîtres?

— J'allais chercher de l'eau, je lavais les assiettes, je frottais les couteaux et je servais les gens.

— Tes maîtres étaient-ils bons pour toi?

— Je crois bien ! dit l'enfant en regardant sa maîtresse d'un air rusé.

Miss Ophélia termina ici cet encourageant dialogue ; Saint-Clare était appuyé sur le dossier de sa chaise.

— Vous avez là un terrain vierge, cousine , dit-il; plantez-y vos idées , vous n'en trouverez point à déraciner.

Les idées de miss Ophélia sur l'éducation , comme toutes ses autres idées , étaient assises et bien définies : c'étaient celles qui dominaient dans la Nouvelle-Angleterre il y a une centaine d'années , et que l'on retrouve intactes dans quelques coins retirés et primitifs où n'ont pas encore pénétré les chemins de fer. Elles se résument en peu de mots : enseigner aux enfants à écouter quand on leur parle , leur apprendre le catéchisme , la lecture et la couture , et les fouetter quand ils mentent.

Topsy fut bientôt considérée dans toute la maison comme appartenant à miss Ophélia; celle-ci, remarquant qu'on lui faisait mauvais accueil à la cuisine ,

fut obligée de restreindre à sa propre chambre le théâtre de son éducation. Au licdu de faire elle-même son lit, de balayer sa chambre et de frotter les meubles, soins qu'elle avait pris jusque-là, au mépris des offres de service de la femme de chambre , elle se condamna au martyre d'enseigner à Topsy toutes ces opérations.

Le premier matin, miss Ophélia mena Topsy dans sa chambre et commença solennellement un cours d'instruction sur l'art mystérieux de faire un lit.

Voilà donc Topsy , lavée , débarrassée de toutes ses petites tresses de cheveux qui faisaient ses délices, revêtue d'une robe propre et d'un tablier bien empesé. Elle se tient respectueusement devant miss Ophélia, avec un air aussi grave que si elle assistait à un enterrement.

— Maintenant , Topsy , je vais t'apprendre à faire mon lit, commença miss Ophélia. Je suis très-difficile sur ce point; il faut que tu saches le faire parfaitement. Regarde bien : tu ramènes d'abord le drap de dessous par-dessus le traversin , comme cela ; puis , aux pieds , tu le renfermes sous le matelas, bien égal et bien lisse... de cette façon ; vois-tu ?...

— Oui, madame, dit Topsy avec une profonde attention.

— Et maintenant , le drap de dessus , continua miss Ophélia , doit être arrangé de cette manière , bien proprement et sans plis , comme cela... L'ourlet étroit se met toujours du côté des pieds.

— Oui , madame , dit encore Topsy.

Mais nous ajouterons ce que miss Ophélia ne vit pas. Tandis que la bonne demoiselle avait le dos tourné , dans le zèle de ses démonstrations , la jeune élève s'était emparée d'un ruban et d'une paire de gants , qu'elle avait glissés adroitement dans chacune de ses manches. Quand miss Ophélia se retourna , elle avait repris sa première attitude.

— A présent, Topsy , voyons comment'tu t'y prendras , dit miss Ophélia en s'asseyant , après avoir enlevé les draps.

Avec une étonnante dextérité , Topsy répéta la leçon ; à la complète satisfaction de miss Ophélia ; elle unit bien les draps , passa la main sur le moindre pli , et acheva sa tâche avec un sérieux et une gravité qui édifièrent grandement son institutrice. Mais à peine avait-elle fini , qu'un malencontreux mouvement fit sortir de l'ouverture d'une de ses manches un petit bout de ruban qui attira tout de suite l'attention de miss Ophélia.

En un instant la digne demoiselle l'eut saisi.

— Qu'est-ce que cela, méchante enfant? tu m'as volé cela ! s'écria-t-elle.

Le ruban fut tiré de la manche de Topsy, sans qu'elle en fût le moins du monde déconcertée ; elle le regardait, au contraire, avec l'air de la surprise et de l'innocence.

— Las ! n'est-ce pas le ruban de miss Ophélia ? Comment se trouve-t-il dans ma manche ?

— Topsy , méchante fille , ne dis pas de mensonge ! tu as volé ce ruban 1

— Non , miss , je vous assure que non ; c'est la première fois de ma vie que je le vois.

— Topsy , ne sais-tu pas que c'est mal de mentir ?

— Je ne dis jamais de mensonge , miss Ophélia , répondit Topsy avec le plus grand sérieux ; je vous ai dit la vérité , et pas autre chose.

— Topsy, je te punirai , si tu mens ainsi.

— Las ! miss, vous pourriez me fouetter tout le jour, que je ne dirais pas autrement , dit Topsy commençant à pleurer. Je n'ai jamais vu ce ruban ; il sera entré dans ma manche. Miss Phélia l'avait sans doute laissé sur son lit ; il sera resté dans les draps , et puis se sera faufilé dans ma manche.

Miss Ophélia, indignée de tant d'audace, saisit l'enfant et la secoua avec violence.

— Ne répète plus de pareils mensonges ! dit-elle.

La secousse fit sortir les gants de l'autre manche, et ils tombèrent sur le plancher.

— Vois-tu ! s'écria miss Ophélia ; diras-tu maintenant que tu n'as pas volé le ruban?

Topsy confessa qu'elle avait pris les gants; mais elle persista à nier d'avoir pris le ruban.

— Voyons, Topsy, reprit miss Ophélia, si tu m'avoues ta faute, je ne te fouetterai pas pour cette fois.

Ainsi adjurée , Topsy confessa , avec force protestations de n'y plus retourner , le vol du ruban et des gants.

— Et maintenant, ajouta sa maîtresse , je sais que tu dois avoir pris autre chose encore ; car je t'ai laissé

tout hier la liberté de courir parla maison. Avoue-moi ce que tu as pris , et je ne te punirai pas.

— Pardonnez-moi , miss! J'ai pris cette belle chose rouge que miss Eva porte à son cou.

— Tu as pris ce collier, méchante! et quoi de plus?

— J'ai pris encore les boucles d'oreilles rouges de Rosa.

— Va me chercher ces objets à l'instant même.

— Hélas ! miss, je ne puis pas ; je les ai brûlés 1

— Brûlés ? quel conte ! Va les chercher , ou je te fouetterai.

Topsy, avec de nouvelles protestations et avec larmes , déclara qu'elle ne le pouvait pas.

— J'ai tout brûlé, répéta-t-elle.

— Et pourquoi les as-tu brûlés? demanda miss Ophélia.

— C'est que je suis si méchante !... Je suis quelquefois horriblement méchante, et je ne puis faire autrement.

Dans ce moment , Eva entra sans se douter de rien dans la chambre , portant autour du cou le collier en question.

— Où as-tu trouvé ton collier, Eva? demanda miss Ophélia.

— Où je l'ai trouvé? mais je l'ai porté tout aujourd'hui , répondit Eva.

— Et hier , le portais-tu aussi ?

— Oui ; et ce qu'il y a de singulier,. ma tante , c'est que je l'ai gardé toute la nuit. J'avais oublié de l'ôter hier au soir.

Miss Ophélia parut entièrement confondue ; et son étonnement fut au comble , lorsqu'elle vit entrer Rosa, une corbeille de linge sur la tête et les oreilles ornées de ses pendants de corail.

— Que puis-je faire de cette enfant? s'écria-t-elle avec désespoir. Mais, Topsy, pourquoi m'as-tu dit que tu avais pris ces deux objets?

— Miss me disait d'avouer , et je n'avais plus rien à avouer , murmura Topsy en se frottant les yeux.

— Mais je ne t'ai jamais commandé de confesser ce que tu n'as pas fait. Ne comprends-tu pas que c'est là mentir aussi bien que si tu nies ce que tu as fait?

— Ahl vraiment? dit Topsy d'un air d'innocence.

— Las 1 peut-on attendre d'elle rien de bon? s'écria Rosa en jetant un regard indigné sur Topsy. Si j'étais massa Saint-Clare, je la ferais fouetter jusqu'au sang! Je la corrigerais d'une bonne manière.

— Non, non , Rosa, dit Eva avec cet air d'autorité que l'enfant prenait quelquefois ; vous ne devez pas parler ainsi , Rosa ; je ne puis pas le souffrir.

— Ah ! miss Eva , vous êtes trop bonne; vous ne savez pas comment il faut traiter les nègres. Il n'y a d'autre moyen de leur faire entendre raison que de les bien fouetter; c'est moi qui vous le dis.

— Silence, Rosa I dit Evangéline. Pas un mot de plus!

Les yeux de l'enfant étincelaient; ses joues s'étaient colorées d'une vive rougeur.

Rosa changea de ton à l'instant.

— Miss Eva a du sang des Saint-Clare dans les veines ,

ça se voit. Elle peut tenir le même langage que son père , dit-elle en sortant de la chambre.

Cependant Eva regardait Topsy.

Ainsi se trouvaient en présence ces deux enfants représentant les deux classes extrêmes de la société. L'une belle, bien élevée , à la tête blonde, aux yeux intelligents , au front noble , à la démarche pleine de charme et de dignité ; l'autre noire , craintive , cauteleuse , rampante , et pourtant pleine de pénétration. Types vivants de leurs races , la première représentait la race saxonne , formée par des siècles de civilisation , de puissance , d'éducation, de supériorité physique et morale ; la seconde, la race africaine , avilie par des années d'oppression, d'esclavage, d'ignorance et de vice.

Peut-être que cette pensée traversa comme un éclair rapide l'esprit d'Eva ; mais les idées des enfants sont vagues, confuses : ce sont des instincts indéfinis; et Eva ne savait pas exprimer tout ce qu'elle éprouvait , tous les sentiments qui s'agitaient dans sa noble nature. Pendant que miss Ophélia ne tarissait pas sur la méchanceté de Topsy, sur sa coupable conduite, l'enfant semblait triste et chagrine ; puis elle se tourna vers la petite négresse, et lui parla avec douceur.

— Pauvre Topsy ! qu'as-tu besoin de voler ? On va prendre bien soin de toi maintenant. Plutôt que de te voir voler, j'aimerais mieux te donner quoi que ce soit. C'était la première parole de bonté que l'enfant eût entendue dans tout le cours de sa vie ; ces manières, ce son de voix si doux tombèrent sur ce cœur sauvage et dur, et quelque chose de semblable à une larme brilla

dans ses yeux malins et perçants; mais cette émotion passagère fut bientôt suivie de sa grimace et de son rire habituels.

C'est que l'oreille qui n'a jamais entendu que des reproches ou des injures ne peut croire à quelque chose d'aussi céleste que la bonté. Topsy trouva seulement dans les paroles d'Eva quelque chose de drôle et d'inexplicable : elle ne les crut pas.

Mais que fallait-il faire de Topsy ? Miss Ophélia jugea le cas fort embarrassant. Elle résolut de prendre du temps pour réfléchir ; mais espérant sans doute que les cabinets noirs possèdent quelque vertu secrète, elle enferma Topsy dans un petit réduit à côté de sa chambre, en attendant d'avoir formé un plan pour l'avenir.

— Je ne vois pas , dit miss Ophélia à Saint-Clare , comment je viendrai à bout de cette enfant sans employer le fouet.

— Eh bien ! fouettez-la tant que vous voudrez ; vous savez que je vous ai donné plein pouvoir sur elle.

— Je n'ai jamais entendu dire qu'on pût élever les enfants sans les fouetter quelquefois, reprit miss Ophélia.

— C'est possible, dit Saint-Clare ; agissez comme vous l'entendrez. Seulement, permettez-moi uneobservation. J'ai vu cette enfant maltraitée, battue à coups de pelle et de pincettes : rien n'y a fait ; et puisqu'elle est habituée à ce genre de correction, je vous préviens qne votre fouet aura besoin d'être joliment énergique pour produire le moindre effet.

— Alors, que faut-il faire? demanda miss Op.hélia.

— Ah ! cousine vous soulevez là une grande question, à laquelle je voudrais pouvoir répondre, repartit Saint-Clare. Que faut-il faire à une créature humaine qu'on ne peut gouverner qu'à coups de fouet, lorsque le fouet devient impuissant?... C'est un cas qui se présente très-souvent dans ce pays.

— En vérité, je n'en sais rien! Je n'ai jamais vu pareille enfant.

— Des enfants comme Topsy sont très-communs parmi nous ; il y a même des hommes et des femmes qui lui ressemblent singulièrement. Or, je le répète, comment faut-il les gouverner? demanda Saint-Clare.

— C'est un problème que je ne puis résoudre, dit miss Ophélia.

— Ni moi non plus, reprit Saint-Clare. Ces actes déplorables de barbarie, que l'on voit de temps à autre imprimés dans les journaux, à quoi aboutissent-ils? Ils produisent d'ordinaire un endurcissement graduel de part et d'autre ; le maître devient de plus en plus cruel, l'esclave de plus en plus insensible. Le fouet et les coups sont comme le laudanum : il faut en doubler la dose à mesure que la sensibilité diminue. J'ai compris cela dès que je suis devenu possesseur d'esclaves ; aussi je n'ai jamais voulu commencer , parce que je ne savais pas quand ou comment je m'arrêterais, et que j'étais résolu à me défendre contre l'endurcissement, lien est résulté que mes serviteurs sont comme des enfants gâtés; mais cela ne vaut-il pas mieux que si nous étions abrutis les uns et les autres? Vous m'a-

vez souvent parlé du devoir d'instruire les esclaves ; voilà pourquoi je désire que vous fassiez Fessai de vos belles théories sur un enfant qui ressemble à des milliers d'autres autour de nous.

— C'est votre système qui produit de tels enfants , dit miss Ophélia.

— Je le sais, mais le mal existe ; ces enfants sont au monde : que faut-il en faire ?

— Vraiment, Augustin, je ne puis vous remercier de la tâche que vous m'avez donnée ; mais comme il me semble qu'il y a là un devoir à remplir, je continuerai à faire de mon mieux.

Et, en effet, miss Ophélia se remit à l'œuvre avec une énergie et un zèle louables. Elle s'imposa la tache de faire travailler Topsy régulièrement deux heures par jour et entreprit de lui apprendre à lire et à coudre.

L'enfant fit des progrès rapides dans la lecture; elle apprenait les lettres comme par magie, et sut bientôt lire des choses faciles ; mais, pour la couture, ce fut autre chose. Souple comme un chat et agile comme un singe, elle avait en horreur l'immobilité à laquelle la condamnait ce travail. Elle cassait ses aiguilles , les jetait par la fenêtre ouïes cachait dans quelque fente ; elle embrouillait et salissait son fil, et en faisait adroitement disparaître des pelotons entiers. Ses mouvements étaient d'une extrême rapidité et elle possédait un talent particulier pour changer l'expression de sa physionomie. Miss Ophélia comprenait bien qu'il n'était pas naturel que tant d'accidents divers arrivassent en si peu de temps ; mais quoiqu'elle ne la laissât pas un seul

moment toute seule, elle ne pouvait la prendre en flagrant délit. »

Le caractère de Topsy fut bientôt connu de toute la maison. Son talent pour toute espèce de grimaces et de bouffonneries, sa dextérité à danser, à grimper, à siffler, à imiter toutes sortes de sons, semblaient sortir d'un fonds inépuisable. Aux heures de récréation, tous les enfants de la maison l'entouraient, la bouche béante de surprise et d'admiration, — tous, sans en excepter Eva, qui semblait fascinée par ses innombrables tours, comme la timide colombe par le regard séducteur du serpent.

Miss Ophélia voyait avec déplaisir le goût qu'Eva semblait prendre à la société de Topsy, et elle pria Saint-Clare de lui défendre tout rapport avec elle.

— Bah! laissez cette enfant, dit Saint-Clare; cela n'a pas d'inconvénient.

— Mais une enfant si dépravée ?... ne craignez-vous pas qu'elle corrompe votre fille ?

— Elle pourrait corrompre d'autres enfants , mais quant à Eva, le mal glisse sur elle comme la rosée sur une feuille de chou, sans y pénétrer.

— Ce n'est pas bien sûr, objecta miss Ophélia. Pour moi, je n'aurais jamais laissé un de mes enfants jouer avec Topsy.

— Vos enfants, peut-être, auraient pu en recevoir du mal, mais non la mienne, dit Saint-Clare. Si Eva pouvait être corrompue, elle le serait depuis longtemps.

Topsy n'éprouva d'abord que mépris et dédain de la part de l'aristocratie des esclaves ; cependant, leur in-

térêt les porta bientôt à changer de conduite à son égard. On s'aperçut que toute injustice ou tout mauvais traitement infligé à Topsy attirait sur son auteur une prompte vengeance. Tantôt c'était une paire de boucles d'oreilles ou quelque colifichet favori que Ton ne retrouvait plus, un article de toilette, soudainement détruit sans retour; ou bien l'offenseur se laissait tomber, sans savoir comment , dans un chaudron d'eau bouillante ; ou bien encore une main invisible versait sur sa tête un déluge d'eau sale, lorsqu'il sortait paré de ses plus beaux atours. Et quand on en venait aux recherches, pour savoir l'auteur de ces méfaits, on ne trouvait personne à condamner.

Topsy était souvent citée à comparaître devant l'assemblée des serviteurs ; mais elle soutenait toujours ces interrogatoires avec un air de gravité et de candeur vraiment édifiant. Personne ne mettait en doute sa culpabilité; mais il était impossible de fournir une seule preuve, et miss Ophélia, était trop juste pour la punir sans preuve certaine.

La malicieuse enfant savait parfaitement choisir les moments favorables pour accomplir ses méchants tours. Ainsi, quand elle voulait se venger de Jeanne et de Rosa, les deux femmes de chambre , elle attendait toujours qu'elles fussent en disgrâce auprès de leur maîtresse (ce qui leur arrivait assez fréquemment) , en sorte que leurs plaintes ne pouvaient rencontrer aucune sympathie. Enfin, Topsy fit comprendre à la maison entière que ce qu'il y avait de mieux à faire c'était de la laisser tranquille, et chacun s'y décida.

Topsy était active et intelligente pour tout ce qui concernait les occupations manuelles, et apprenait toutes choses avec une surprenante promptitude. Au bout de quelques leçons , elle était en état de faire la chambre de miss Ophélia , sans que cette dernière y trouvât rien à redire. Personne n'aurait pu si bien poser la couverture, arranger les coussins, balayer et frotter avec autant de perfection que Topsy, quand elle voulait... mais elle ne voulait pas toujours. Si par malheur miss Ophélia, après l'avoir surveillée avec patience pendant trois ou quatre jours , avait la bonne foi de croire qu'elle pouvait laisser Topsy toute seule , et sortait pour s'occuper d'autres choses , Topsy faisait de la chambre une scène de désordre et de confusion. Au lieu de remplir sa tâche , elle s'amusait à découdre la taie des oreillers et y enfonçait sa tète crépue, jusqu'à ce qu'elle parût grotesquement ornée de plumes , qui se dressaient dans toutes les directions. Ou bien elle grimpait au ciel du lit , puis, arrivée à la cime, elle se suspendait la tête en bas. Elle traînait les draps par toute la chambre ; elle habillait le traversin des vêtements de nuit de miss Ophélia, et, en présence de ce personnage de sa façon , exécutait des scènes comiques , chantant , sifflant et se faisant des grimaces à elle-même devant la glace.

Un jour, par extraordinaire, miss Ophélia avait oublié la clé à son tiroir. En rentrant , elle surprit Topsy la tête affublée de son beau châle de crêpe de Chine roulé en turban, et posant avec de grands airs de reine devant la glace.

— Topsy ! s'écria la pauvre demoiselle à bout de patience , pourquoi te conduire ainsi ?

— Sais pas, miss ; c'est sans doute que je suis bien méchante.

— Je ne sais vraiment que faire pour te punir.

— Las ! miss, il faut me fouetter ; ma vieille maîtresse me fouettait toujours. Je suis habituée à l'être.

— Mais , Topsy, je ne voudrais pas te fouetter. Tu pourrais bien faire, si tu voulais ; pourquoi ne veux-tu pas?

— Las 1 miss, je suis habituée à être fouettée ; il ne faut attendre rien de bon de moi.

Miss Ophélia essaya de la recette.

Topsy fit aussitôt un vacarme épouvantable , se démenant, hurlant, suppliant; puis, demi-heure après, perchée sur un balcon , elle exprimait le plus profond dédain pour toute l'affaire , devant la jeunesse réunie de la maison.

— Las! le fouet de miss Phélial s'écria-t-elle ; il ne tuerait pas une mouche. Fallait voir le vieux massa faire jaillir le sang ! Il s'y entendait , le vieux massa !

Au reste , Topsy semblait se faire gloire des fautes et des désobéissances dont elle se rendait coupable. Elle paraissait les considérer comme des titres de distinction.

— Savez-vous , négrillons , disait-elle s'adressant à une partie de son auditoire, savez-vous que vous êtes tous pécheurs ? Oui , vous l'êtes , et tout le monde l'est. Les blancs sont pécheurs aussi bien que nous , — miss Phélia le dit ; — pourtant je crois que les nègres pèchent plus que les autres. Mais , Seigneur ! quelqu'un peut- il

être aussi mauvais que moi? Je suis si méchante, que personne ne peut rien faire de moi. Je faisais jurer ma vieille maîtresse après moi tout le jour. Je crois que je suis la plus méchante créature qui soit au monde.

Et Topsy terminait ce discours par une cabriole, puis se retrouvait sur ses pieds , avec l'air de quelqu'un trèssatisfait et glorieux de lui-même.

Tous les dimanches , miss Ophélia faisait apprendre le catéchisme à Topsy avec un zèle et une ardeur infatigables. Topsy possédait une mémoire peu commune et récitait sa leçon avec une facilité qui encourageait beaucoup son institutrice.

— Quel bien voulez-vous que cela lui fasse ? lui dit un jour Saint-Clare.

— Quel bien? mais cela fait toujours du bien aux enfants d'apprendre le catéchisme. Ne savez-vous pas qu'on le leur enseigne toujours ? répondit miss Ophélia.

— Qu'ils le comprennent ou non ?

— Oh ! les enfants ne le comprennent jamais tout d'abord : mais quand ils sont devenus grands, cela leur revient.

— Pour moi , je crois l'avoir oublié , reprit Saint- Gare, quoique je puisse bien attester que vous avez mis tous vos soins à le graver dans ma mémoire quand j'étais enfant.

— Ah ! vous aviez bonne mémoire , Augustin , et j'avais de grandes espérances à votre sujet , dit miss Ophélia.

— Et vous n'en avez plus maintenant ? demanda Saint-Gare en souriant.

— Je voudrais que vous fussiez aussi bon que vous l'étiez alors , Augustin.

— Et moi aussi, cousine, dit Saint-Clare. Continuez donc à catéchiser Topsy: peut-être parviendrez-vous à un bon résultat.

Topsy , qui , pendant cet entretien , s'était tenue les mains dévotement croisées et immobile comme une statue de marbre noir, continua à réciter sur un signe de miss Ophélia.

« Nos premiers parents, livrés à eux-mêmes et à leur » propre volonté , désobéirent à Dieu et tombèrent de » l'état dans lequel ils avaient été créés. »

Topsy cligna les yeux , comme si elle voulait connaître le sens de ces paroles.

— Qu'y a-t-il , Topsy ? demanda miss Ophélia.

— S'il vous plaît , miss, est-ce de l'Etat du Kentucky qu'il est ici question ?

— Quel Etat, Topsy?...

— L'Etat d'où tombèrent nos premiers parents. J'ai souvent entendu dire à massa que nous étions tous descendus du Kentucky.

Saint-Clare se mit à rire,

— Vous avez besoin de lui donner une explication, cousine, dit-il, autrement elle vous en fera une à sa manière.

— Augustin, restez tranquille , je vous prie, dit miss Ophélia; comment puis-je enseigner quelque chose à cette enfant , si vous continuez à rire ?

— Eh bien , je vous promets de ne plus vous déranger.

Et Saint-Clare prit son journal pour le lire jusqu'à ce

que Topsy eût fini sa leçon. Elle la sut parfaitement bien ; seulement, de temps à autre, elle transposait des mots très-importants, et persistait dans sa manière de dire, en dépit des observations de son institutrice. Saint- Gare , malgré toutes ses promesses , prenait un malin plaisir aux fautes que faisait Topsy ; plus d'une fois , il l'appela auprès de lui pour lui faire réciter, clans la seule intention de s'amuser, les passages tronqués, sans tenir compte des remontrances de miss Ophélia.

— Comment puis-je élever cette enfant si vous continuez ainsi , Augustin ? dit enfin la pauvre demoiselle.

— Allons, cousine, je ne le ferai plus ; mais j'aime à entendre cette drôle de petite créature s'embarrasser dans ces grands mots.

— Mais, bien loin de la reprendre, vous la confirmez dans ses erreurs.

— Et quelle erreur y a-t-il pour elle , je vous prie ? Une parole lui est aussi bonne qu'une autre.

— Puisque vous désirez que j'élève cette enfant, vous devriez vous rappeler qu'elle est une créature raisonnable, et tâcher d'exercer une bonne influence sur elle.

— Oui, j'en conviens , j'ai tort , et vous avez raison ; mais je dirai comme Topsy : Je suis si méchant !

L'éducation de Topsy continua de la sorte pendant un an ou deux. Jour après jour, miss Ophélia poursuivit patiemment la tâche qu'elle s'était imposée. Elle finit avec le temps par s'y accoutumer, comme on s'habitue à un mal chronique, à la névralgie ou à la migraine.

Saint-Clare s'amusait de l'enfant comme un autre s'amuserait d'un perroquet ou d'un chien d'arrêt. Aussi,

quand Topsy , par quelque espièglerie, était en disgrâce auprès de quelqu'un, venait-elle se réfugier derrière la chaise de Saint-Clare.

Celui-ci trouvait toujours le moyen de faire la paix. De plus , c'était de lui que la petite recevait quelques pièces de monnaie, dont elle achetait des noix et des sucreries, qu'elle distribuait ensuite généreusement aux autres petits noirs de la maison ; car Topsy, il faut lui rendre cette justice , quoique malicieuse pour ceux qui lui voulaient du mal , était au fond généreuse et bonne enfant.

Peut-être serez-vous bien aise, cher lecteur, de faire un pas en arrière et de jeter un coup d'œil clans la case de l'oncle Tom , pour savoir ce que sont devenus ceux que nous y avons laissés.

C'était à la fin d'une après-midi d'été; toutes les portes et les fenêtres du grand salon étaient ouvertes, comme pour inviter à entrer le moindre souffle de vent. M. Shelby était assis dans un grand vestibule qui occupait toute la façade de la maison et qui se terminait par un balcon à chaque extrémité. Nonchalamment couché dans son fauteuil , les deux pieds appuyés sur une chaise placée devant lui , il savourait avec délices son cigare de l'après-dînée. Mme Shelby, assise près de la porte, s'occupait à un ouvrage de broderie, avec l'air d'une personne qui a quelque chose à dire , mais qui attend le moment favorable pour entrer en matière.

— Sais-tu , dit-elle enfin , que Chloé a reçu une lettre de Tom?

— Ah ! vraiment ? répondit son mari . Il paraît que Tom a trouvé des amis là-bas. Que fait-il, ce brave garçon?

— Il a été acheté par une bonne famille , à ce que je crois , continua Mme Shelby . Il est bien traité et n'a pas grand'ehose à faire.

— Ah ! tant mieux, j'en suis bien aise! dit cordialement M. Shelby. Je suppose qu'il finira par s'accoutumer à sa nouvelle résidence et qu'il ne pensera plus à revenir.

— Au contraire; il demande avec inquiétude quand nous aurons l'argent pour le racheter.

— Oh ! pour cela , je n'en sais rien , reprit M. Shelby. Une fois que les affaires vont mal , cela n'en finit plus: c'est comme si Ton sautait de fondrière en fondrière au beau milieu d'un marais. On emprunte à l'un pour payer l'autre; puis Ton emprunte encore pour rembourser celui-ci; ou bien ce sont de maudits billets dont l'échéance arrive avant qu'on ait le temps de fumer un cigare ou de se retourner : sans compter les lettres et les messages de créanciers importuns qui vous tombent dessus comme la grêle.

— Il me semble , cher ami , que l'on pourrait faire quelque chose pour mettre ordre à tout cela, dit Mme Shelby d'un air sérieux. Si nous vendions tous nos chevaux et même une de nos fermes pour payer ces dettes?

— Quelle idée ridicule, Emilie! Tu es la meilleure femme du Kentucky; mais permets-moi de te le dire, tu n'entends rien aux affaires. Les femmes ne peuvent et ne pourront jamais y rien comprendre.

— Mais aumoins, répliqua Mrae Shelby, ne pourrais-tu pas me donner un petit aperçu de notre situation ? une liste de tes dettes et de tes créances?... J'essaierais , je

verrais si je ne puis pas t'aider à faire des économies.

— Oh! s'il te plaît, ne me tourmente plus à ce sujet; je ne saurais t'en rendre un compte exact , s'écria M. Shelby. Je sais bien à peu près où en sont les choses ; mais les affaires d'argent ne s'accommodent pas comme Chloé accommode ses pâtés. Je te le répète, ma chère , tu n'entends rien du tout à cela.

Et M. Shelby, en peine de raisons pour donner force à ses paroles , éleva la voix , mode d'argument trèsconvaincant lorsqu'un mari parle d'affaires avec sa femme.

Mme Shelby se tut et laissa échapper un soupir. Dans le fait , quoiqu'elle ne fût qu'une femme , comme son mari le lui avait rappelé dédaigneusement, elle possédait un esprit lucide, énergique, pratique, et une force de caractère très-supérieure à celle de M. Shelby; de sorte que la proposition qu'elle lui avait faite de l'aider à diriger ses affaires n'était pas aussi présomptueuse que son mari paraissait le croire. Elle avait à cœur de tenir sa promesse à Tom et à Chloé, et elle soupirait à la vue des obstacles qui s'amoncelaient autour d'elle.

— Mais ne crois-tu pas que nous pourrions trouver un moyen de nous procurer l'argent que nous avons promis à Chloé, et sur lequel elle compte tant? repritelle enfin.

— J'ai eu tort de faire cette promesse sans être bien sûr de pouvoir la réaliser , dit M. Shelby. Il vaudrait peut-être mieux dire la vérité à Chloé , afin qu'elle en prît son parti. D'ici à quelque temps , Tom aura pro-

bablement une autre femme, et elle-même ferait bien de choisir un autre mari.

— M. Shelby ! j'ai appris à mes gens que leurs mariages sont aussi sacrés que le nôtre, et je ne pourrai jamais leur donner un pareil conseil...

— Tu as eu tort, ma chère, de leur inculquer une morale que leur position ne leur permet pas de pratiquer.

— Ce n'est que la morale de la Bible , M. Shelby.

— Bien! bien ! Emilie ; je ne prétends pas intervenir dans ces matières , mais je ne puis m'empêcher de croire que tes principes religieux ne s'accordent nullement avec leur condition d'esclaves.

— C'est vrai , dit Mme Shelby , et voilà pourquoi je ne puis souffrir ce système. Mais, mon ami, ajoutât-elle, je ne puis me délier de la promesse que j'ai faite à ces infortunés. Si je ne puis me procurer l'argent d'une autre manière , je donnerai des leçons de musique , et je mettrai en réserve ce que je gagnerai.

— Tu ne t'abaisseras pas à ce point , Emilie ! Jamais je n'y consentirai , s'écria M. Shelby.

— M'abaisser ?... Serait-ce m'abaisser davantage que de manquer de parole envers des malheureux?

— Tu es toujours héroïque et courageuse , reprit M. Shelby ; mais tu feras bien de réfléchir avant d'entreprenlre un pareil exploit de don Quichotte.

Ici la conversation fut interrompue par tante Chloé , qui parut à l'autre bout de la vérandah.

— S'il vous plaît, madame, dit-elle.

— Eb bien 1 Chloé , qu'y a-t-il ? demanda sa maîtresse en se levant pour la rejoindre. •

— Si madame voulait seulement venir voir ces volailles, dit-elle.

Mme Shelby sourit à la vue des poulets et des canards étendus sans vie sur la table , devant lesquels se tenait Chloé avec un air grave et pensif.

— Je pensais que madame voudrait, sans doute, que je fisse un pâté de ces volailles, commença-t-elle.

— Vous savez , tante Chloé , que je ne m'occupe pas de cela, et que vous avez la liberté de servir ce qu'il vous plaît.

Mais Chloé continuait à manier ses poulets d'un air distrait; il était évident que ses pensées étaient ailleurs. A la fin , elle laissa échapper le petit rire qui, chez les gens de sa couleur, est toujours l'introduction d'une demande hasardée.

— Las ! dit-elle, pourquoi massa et madame se troubleraient-ils de ce qu'ils n'ont pas l'argent ? Pourquoi donc ne se servent-ils pas de ce qu'ils ont sous la main.

Et Chloé rit de nouveau.

— Je ne comprends pas, Chloé, dit Mme Shelby. D'après ce qu'elle connaissait des habitudes de tante

Chloé, elle ne doutait nullement que cette dernière n'eût entendu toute la conversation qu'elle avait eue avec son mari.

— Excusez-moi, madame, continua Chloé riant encore ; les gens louent leurs nègres pour en tirer de l'argent. Pourquoi garder à la maison tant de bouches inutiles ?

— Eh bien ! Chloé, qui proposeriez-vous qu'on louât?

— Las I je n'ai rien à proposer ; seulement, Sam me disait l'autre jour qu'un pâtissier de Louisville avait besoin d'une habile ouvrière pour la pâtisserie et les gâteaux, et qu'il lui donnerait quatre dollars par semaine.

— Eh bien ! Chloé ?

— Eh bien ! madame, je pensais qu'il était temps de mettre Sally à faire quelque chose. Sally a profité de mes leçons, et maintenant elle sait faire un dîner presque aussi bien que moi ; et si madame voulait seulement me le permettre, j'irais et je lui gagnerais de l'argent. Je ne crains pas de mettre mes pâtés à coté de ceux du premier pâtissier venu.

— Mais, Chloé, laisseriez-vous vos enfants?

— Oh 1 madame, les garçons sont assez grands pour travailler et assez capables; Sally prendra soin de la petite. Elle est si gentille , qu'elle ne donnera pas beaucoup de peine.

— Savez-vous que Louisville est bien loin?

— Las ! madame,, qui est-ce qui s'en effraie ? Il faut descendre la rivière... et c'est peut-être près de mon pauvre homme? ajouta Chloé d'un ton interrogatif en regardant Mme Shelby.

— Non, Chloé, c'est à plusieurs centaines de milles de là, répondit sa maîtresse.

Le désappointement le plus vif se peignit sur le visage de Chloé.

— C'est égal, vous serez toujours plus près de lui ,

Chloé , reprit Mme Shelby. Oui, vous pouvez aller, et tous vos gages, jusqu'au dernier sou, seront mis en réserve pour racheter votre mari.

La noire figure de Chloé s'illumina soudain , comme un nuage sombre doré par un brillant rayon de soleil.

— Las ! madame est trop bonne ! dit-elle. J'avais précisément la même idée ; et puis , je n'aurai besoin ni de vêtements , ni de souliers , ni de rien ; je pourrai conserver tout l'argent, jusqu'au dernier centime. Combien y a-t-il de semaines dans l'année, madame?

— Cinquante-deux, répondit Mme Shelby.

— Et si je gagne quatre dollars par semaine , combien cela fera-t-ildans un an ?

— Deux cent huit dollars , dit Mme Shelby.

— Vraiment! s'écria tante Chloé avec l'accent de la surprise et du ravissement. Et combien de temps faudra-t-il que je reste à Louisville, madame?

— Quatre ou cinq ans à peu près , Chloé ; mais vous n'aurez pas besoin de gagner toute la somme : j'y ajouterai quelque chose.

— Je ne veux pas entendre parler que madame donne des leçons, ni rien de semblable. Massa a bien raison de ne pas le vouloir : ce ne serait pas convenable. Personne de la famille ne s'abaissera jusque-là, tant que j'aurai des mains pour travailler.

— Ne craignez rien, Chloé, je prendrai soin de l'honneur de la famille, dit Mme Shelby en souriant; mais quand voulez-vous partir ?

— Je ne sais pas, répondit Chloé d'un air indifférent ;

mais Sam, qui va descendre la rivière avec les poulains, m'a dit que je pourrais aller avec lui , et j'ai fait justement mon paquet. Si donc madame le permet, je partirai demain matin avec Sam. Madame serait peut-être assez bonne pour m'écrire une passe et me donner une recommandation ?

— Oui, Chloé , je le ferai, si M. Slielby n'y met pas d'opposition. Je vais lui en parler.

Mme Shelby remonta l'escalier, et tante Chloé, ravie, s'en alla à sa case pour achever ses préparatifs.

— Savez-vous, massa Georges, que je pars demain pour Louisville? dit-elle à son jeune maître, qui la trouva activement occupée à mettre en ordre les vêtements de sa petite fille. — Oui, massa Georges , je vais gagner quatre dollars par semaine, et madame mettra tout cela de côté pour racheter mon pauvre homme.

— Bravo! s'écria Georges, quelle bonne affaire ! Et quand partez-vous?

— Demain, avec Sam. Et maintenant, massa Georges, vous allez vous asseoir et écrire à mon pauvre Tom, et lui raconter tout cela, n'est-ce pas?

— Oui , dit Georges. Oncle Tom va être joliment content de recevoir de nos nouvelles ! Je vais à la maison chercher du papier et de l'encre... et puis, tante Chloé, je pourrai lui parler des jeunes poulains et de tout le reste.

— Sans doute, sans doute, massa Georges; dépêchezvous, et ensuite je vous ferai un beau pâté , je vous assure; car de longtemps vous ne mangerez plus de soupers comme ceux de votre pauvre vieille tante !

l'herbe se flétrit, la fleur se fane.

Jour après jour la vie passe , et nous passons avec elle : c'est ainsi que notre ami Tom avait vu s'écouler deux années de son existence. Quoique séparé de ceux qu'il aimait le plus sur la terre, et rempli d'inquiétudes à leur égard , au fond il n'était pourtant pas malheureux.

Dans le Livre qui formait à lui seul toute sa bibliothèque, il avait lu l'histoire d'un homme qui avait appris à être content de l 'état où il se trouvait (1) : ce sentiment lui paraissait bon , raisonnable et conforme aux principes qu'il avait puisés dans la lecture de ce même livre.

La lettre dont nous avons parlé dans un précédent chapitre, et qu'il avait envoyée à sa femme, avait reçu de massa Georges une réponse en belle et bonne écriture : « on pouvait la lire d'un bout de la chambre à l'autre, » disait Tom. Elle contenait plusieurs nouvelles que nous connaissons déjà ; savoir, que tante Chloé

(1) Philip*, IV, 11.

l'herbe se flétrit, la fleur se fane. 161

était placée chez un pâtissier de Louisville, où son habileté lui valait de merveilleuses sommes d'argent, qui contribueraient un jour à le racheter ; que Moïse et Pierre prospéraient, et que la petite trottait par toute la maison , sous la surveillance de Sally en particulier, et de toute la famille en général.

La case de Tom était pour le moment inhabitée , mais Georges s'étendait longuement sur les embellissements qu'il espérait y faire, quand Tom serait de retour.

Georges, dans le reste de sa lettre, faisait la nomenclature de ses études et de ses leçons. Chaque paragraphe commençait par une magnifique majuscule, Il apprenait en même temps à Tom les noms de quatre poulains, nés depuis son départ, et terminait sa phrase en disant que son père et sa mère se portaient bien. Le style de la lettre, décidément net et concis, fut considéré par Tom comme le plus magnifique chef-d'œuvre des temps modernes. Il ne pouvait se lasser de l'admirer, et même il tint conseil avec Eva, pour savoir comment il pourrait encadrer la lettre, afin delà suspendre dans sa chambre. Ce qui l'arrêta dans cette entreprise, ce fut l'impossibilité de l'arranger de manière que les deux côtés de la page pussent se voir à la fois.

L'amitié qui existait entre Tom et Eva ne faisait que croître à mesure que l'enfant grandissait. Il serait difficile de dire quelle place elle occupait dans le cœur tendre et affectionné de son fidèle serviteur. Il l'aimait comme quelque chose de terrestre et de fragile, en même temps qu'il lui rendait presque un culte comme à un

être divin. Il la considérait avec un mélange d'admiration et de tendresse : se pliera ses gracieux caprices, aller à la rencontre de ses moindres désirs, c'était pour lui le suprême bonheur.

Le matin, quand il se rendait au marché, ses regards cherchaient aussitôt parmi les étalages, et il s'empressait d'y choisir les fleurs les plus rares , le pêches les plus vermeilles ou les plus belles oranges, pour les lui offrir à son retour. Ce qu'il aimait surtout, c'était d'apercevoir sa tête blonde qui guettait son arrivée , et d'entendre la question enfantine qu'elle lui adressait invariablement : «Eh bien! oncle Tom, que m'apportezvous aujourd'hui? »

Eva n'était pas moins empressée à lui rendre de bons offices. Quoique enfant, elle lisait très-bien : son oreille fine et musicale, son imagination poétique et un penchant instinctif pour tout ce qui est grand et beau, donnaient un tel accent à ses lectures de la Bible, que Tom n'avait jamais entendu rien de semblable. D'abord elle lut pour faire plaisir à son humble ami, mais bientôt sa nature enthousiaste , fortement saisie par la majesté de ce livre, s'y attacha avec une ardeur surprenante. Eva l'aimait parce que chacune de ses paroles réveillait au-dedans d'elle une étrange sympathie , des émotions vagues et profondes telles que les enfants à imagination vive aiment à en ressentir. A toutes les autres parties de la Bible, elle préférait les prophéties et le livre de l'Apocalypse , dont le langage véhément et les images à la fois mystérieuses et sublimes l'impressionnaient d'autant plus qu'elle n'en comprenait pas bien le sens.

l'herbe se flétrit, la fleur se fane. 163

Au reste, Eva et son naïf ami, le vieil enfant et la jeune fille , éprouvaient les mêmes sentiments à ce sujet. Tout ce qu'ils pouvaient comprendre, c'est que ces livres parlaient d'une gloire qui allait être révélée , de quelque chose de merveilleux qui était à venir. Leurs âmes se réjouissaient sans savoir exactement pourquoi.

A ce moment de notre histoire , la famille Saint- Clare est établie dans la villa du lac Ponchartrain. Les ardeurs brûlantes de l'été ont amené sur les bords de ce lac, pour y jouir de ses brises rafraîchissantes, tous les habitants de la Nouvelle-Orléans qui ont pu quitter le séjour étouffant et malsain de la ville.

La villa de Saint-Clare était construite dans le style des maisons de campagne des Indes orientales. Elle était entourée de légères vérandahs formées de bambous, et s'ouvrant de toutes parts sur des jardins splendides ou de fraîches pelouses. La porte du salon donnait sur un grand jardin , orné de plantes pittoresques et des fleurs embaumées des tropiques ; des sentiers sinueux conduisaient jusqu'aux rives du lac , dont la nappe argentée s'élevait et s'abaissait doucement sous les rayons du soleil , — spectacle toujours changeant et toujours beau.

Nous assistons maintenant à un magnifique coucher de soleil, éclatant d'or et de lumière, qui enveloppe l'horizon d'une couronne de gloire, et qui fait de l'eau un autre ciel. Les oncles paisibles du lac semblent divisées en bandes roses et dorées, interrompues seulement par de blanches voiles, qui glissent ça et là comme

des fantômes. Déjà quelques étoiles d'or scintillent au ciel, réfléchissant leur image tremblante dans le miroir des eaux.

A l'extrémité du jardin, Tom et Eva étaient assis sur un banc de mousse, à l'ombre d'un berceau. C'était un dimanche soir; la Bible d'Eva était ouverte sur ses genoux. Elle lut :

« Et je vis une mer de verre, mêlée de feu. »

— Tom, dit Eva en s'arrêtant soudain et en désignant le lac, la voilà !

— Quoi? miss Eva.

— Ne voyez-vous pas? — là! dit l'enfant en montrant les eaux miroitantes qui réfléchissaient dans leurs ondulations l'éclat et la splendeur du ciel. — Voilà cette mer de verre mêlée de feu.

— C'est vrai , miss Eva , dit Tom ; et il se mit à chanter :

Aube du jour, oh ! si j'avais ton aile,

Vers Canaan je volerais ; Par les anges conduit, chez moi je monterais,

A la Jérusalem nouvelle.

— Où pensez-vous que soit la nouvelle Jérusalem , oncle Tom ? demanda Eva.

— Là-haut, au-dessus des nuages, miss Eva.

— C'est bien cela ! je la vois , dit Eva ; regardez ces nuages : ne ressemblent-ils pas à de grandes portes de perles ? Et derrière eux, loin, loin, bien loin, tout est d'or... Tom, chantez : « Les esprits brillants... »

Et Tom chanta ces paroles d'une hymne bien connue :

l'herbe se flétrit, la fleur se fane. 165

Je les vois, chacun sur un trône !

Je vois ces êtres surhumains !

Un éclat divin les couronne ;

La lumière les environne ,

Et des palmes sont dans leurs mains !

— Oncle Tom , je les ai vus ! dit Eva.

Tom n'en doutait pas ; il n'en était nullement surpris. Si Eva lui eût dit qu'elle avait habité le ciel, il aurait trouvé la chose probable.

— Ils viennent quelquefois me visiter dans mon sommeil, ces esprits bienheureux, continua l'enfant. — Et ses yeux revêtirent leur expression mystique et rêveuse , tandis qu'elle murmurait à voix basse :

La lumière les environne ,

Et des palmes sont dans leurs mains !

— Oncle Tom, dit Eva , j'y vais !

— Où ? miss Eva.

L'enfant se leva, et de sa petite main montra le ciel ; et tandis que ses yeux y restaient fixés avec ardeur, les feux du soir illuminaient son visage et doraient sa chevelure d'un éclat céleste et surnaturel.

— Je vais là, vers les esprits brillants ! répéta-t-elle. Tom, j'irai, j'irai bientôt !

Ce bon et fidèle ami fut frappé au cœur. Il avait bien remarqué, depuis six mois, que les petites mains d'Eva devenaient de jour en jour plus maigres, que son teint était plus transparent, sa respiration plus courte ; il avait remarqué aussi qu'elle ne pouvait plus courir et jouer plusieurs heures dans le jardin comme autrefois , mais

Î66 CHAPITRE Xî.

qu'elle était de suite lasse et abattue. Il avait même entendu miss Ophélia parler d'une toux opiniâtre que tous ses remèdes ne pouvaient guérir , et dans ce moment même les joues et les petites mains de l'enfant étaient brûlantes de fièvre ; mais jamais la pensée que venait d'exprimer Eva ne lui était venue à l'esprit.

La conversation de Tom et d'Eva fut interrompue par un appel réitéré de miss Ophélia.

— Eva, Eva ! la rosée tombe ; tu ne devrais pas rester dehors si tard , mon enfant.

Eva et Tom se hâtèrent de rentrer.

Miss Ophélia était fort habile dans l'art de soigner les malades. Elle avait appris à discerner les premiers symptômes de cette maladie lente et insidieuse, qui fait tant de victimes parmi ce que la terre a de plus beau et de plus aimable , et qui , avant qu'une seule fibre de vie semble brisée , les scelle irrévocablement pour la mort.

Elle avait remarqué cette faiblesse toujours croissante , cette toux sèche, la rougeur passagère des joues d'Eva, et son expérience ne pouvait être trompée par l'éclat brillant de ses yeux et par la vivacité factice que lui donnait l'ardeur de la fièvre.

Elle essaya de communiquer ses craintes à Saint- Clare; mais il rejeta ses insinuations, avec une agitation bien différente pourtant de son insouciance habituelle.

— Ne dites plus cela , cousine , je ne puis le souffrir , répondit-il. Ne voyez -vous pas que la petite grandit ? Les enfants s'affaiblissent toujours quand ils grandissent trop vite.

l'herbe se flétrit, la fleur se fane. 167

— Mais elle a une toux...

— Oh! ce n'est rien que cette toux, absolument rien. Elle a pris un léger froid, sans cloute.

— Oui , mais c'est justement ainsi qu'ont été prises Elisa, Jane , ainsi qu'Ellen et Maria Sanders...

— Bah! ce sont des contes de nourrice, cousine. Vous avez tant de prudence qu'un enfant ne saurait tousser ni éternuer sans que vous désespériez aussitôt de sa vie. Continuez seulement à soigner notre chère petite , empêchez-la de respirer l'air du soir, et vous verrez qu'elle se portera à merveille.

Ainsi disait Saint-Clare ; il n'était pourtant pas luimême sans inquiétude. Jour après jour il observait Eva avec une fiévreuse anxiété. Il répétait sans cesse que l'enfant allait très-bien , que sa toux n'était rien de grave, que c'était seulement une légère affection d'estomac très-fréquente chez les enfants. Mais il restait plus souvent près d'elle, la menait plus souvent avec lui dans ses promenades à cheval, apportait presque chaque jour à la maison quelque nouvelle potion ou quelque élixir fortifiant ; « non pas, » disait-il, « que l'enfant en eût besoin, mais cela ne pouvait lui faire du mal. »

La maturité toujours croissante de l'esprit et des sentiments d'Eva était ce qui le frappait le plus au cœur. Quoique revêtue encore de toutes les grâces de l'enfance , elle laissait tomber, à son insu, des paroles d'une haute portée et d'une sagesse surnaturelle , qui paraissaient lui être inspirées d'en haut. Dans ces occasions , Saint-Clare, saisi d'un tressaillement soudain, la serrait dans ses bras? comme si cette étreinte

passionnée pouvait la retenir , et il prenait tout bas , dans sa terreur, la folle détermination de ne jamais s'en séparer.

Le cœur et l'âme de l'enfant semblaient absorbés dans des œuvres de bonté et d'amour. Elle était généreuse de sa nature , mais on remarquait maintenant chez elle je ne sais quoi de sensible et de réfléchi , qui révélait la maturité d'une femme. Elle aimait encore à jouer avec Topsy ou avec les autres enfants de couleur, mais elle semblait préférer être spectatrice de leurs jeux ; elle restait quelquefois des demi-heures à rire des tours grotesques de Topsy ; puis un nuage passait sur son front, ses yeux se voilaient et ses pensées prenaient une autre direction.

— Maman, dit-elle un jour à sa mère, pourquoi n'apprenez-vous pas à lire à vos esclaves?

— Quelle question! mon enfant. Personne ne le fait.

— Et pourquoi? demanda Eva.

— Cela ne leur servirait à rien; ils ne travailleraient pas mieux pour cela.

— Mais ils pourraient lire la Bible, maman , et apprendre à connaître la volonté de Dieu.

— Oh ! ils peuvent l'entendre lire.

— Mais il me semble, maman, que la Bible a été écrite pour que chacun de nous puisse la lire. Bien souvent les esclaves n'ont personne pour leur en faire la lecture.

— Eva 1 tu es une singulière enfant , lui dit sa mère.

— Tante Ophélia a appris à lire à Topsy, poursuivit Eva.

l'herbe se flétrit, la fleur se fane. 169

— Oui , et tu vois quel bien cela lui fait. Topsy est la plus mauvaise créature que j'aie jamais connue.

— Et la pauvre Mammy 1 dit Eva. Elle aime tant la Bible, et elle désirerait tant savoir la lirel Comment fera-t-elle quand je ne pourrai plus lui faire la lecture ?

Marie , qui était très-occupée à arranger ses tiroirs , lui répondit :

— Oh! sans doute, Eva, tu auras plus tard bien autre chose à faire qu'à lire la Bible aux domestiques. Je ne dis pas que cela ne soit convenable; je le faisais souvent moi-même quand je me portais bien. Mais quand viendra le temps où tu devras t'habiller pour aller en soirée , alors tu n'en auras pas le loisir. — Vois ces bijoux, ajouta-t-elle, je te les donnerai quand tu seras grande. Je les portais la première fois que j'allai au bal, et je puis te dire, Eva, que j'y fis sensation.

Eva prit l'écrin et en sortit un collier de diamants. Elle y fixa ses grands yeux pensifs, mais son esprit était ailleurs.

— Qu'as-tu, mon enfant? tu es si sérieuse! dit Marie.

— Maman , cela vaut-il beaucoup d'argent?

— Oh ! oui. Mon père fit venir ces bijoux de France. Ils valent une petite fortune.

— Je voudrais les avoir, pour en disposer a mon gré, dit Eva.

— Eh bien! qu'en ferais-tu?

— Je les vendrais , puis avec l'argent j'achèterais un terrain dans les Etats libres; j'y amènerais tous mes es-

claves , et je ferais venir des instituteurs pour leur apprendre à lire et à écrire.

Eva fut interrompue par un éclat de rire de sa mère.

— Ainsi tu fonderais une maison d'éducation! et tu leur apprendrais , sans doute , à toucher du piano et à peindre sur le velours?

— Je leur enseignerais à lire la Bible , à écrire leurs lettres et à lire celles qu'ils reçoivent , poursuivit Eva avec fermeté. Je sais, maman, qu'il leur est très-pénible de ne pouvoir eux-mêmes faire ces choses. Tom le sent, ainsi que Mammy et beaucoup d'autres.

— Allons , allons, Eva , tu n'es qu'une enfant, et tu ne comprends rien à ces choses.

Eva sortit de la chambre , mais à partir de ce jour elle donna assidûment des leçons de lecture à Mammy.

HENRÏQUE.

Vers celte époque, Alfred Saint-Clare vint passer un jour ou deux chez son frère, avec son fils aîné âgé de douze ans.

Rien de plus étrange à la fois et de plus beau à voir que ces deux frères jumeaux. La nature, au lieu d'établir entre eux des ressemblances, s'était plu à les faire contraster en tous points ; cependant un lien mystérieux semblait les unir d'une amitié plus qu'ordinaire.

Ils se promenaient souvent en se donnant le bras le long des allées du jardin : Augustin avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds , sa taille souple et élancée , sa physionomie gracieuse et mobile; Alfred avec ses yeux noirs , son profil noble et fier, ses membres robustes et sa démarche assurée. Toujours en discussion sur leurs vues particulières et sur leurs différentes manières d'agir, ils n'en trouvaient pas moins de charmes dans la société l'un de l'autre ; dans le fait , leurs diversités semblaient les unir.

Henrique, comme son père, avait des yeux noirs, une démarche noble et distinguée, de la vivacité et de Tes-

prit. Dès le premier moment de son arrivée, il parut complètement fasciné par les grâces de sa cousine.

Eva possédait un petit poney favori, blanc comme la neige, aussi doux que sa jeune maîtresse et dont l'allure était facile comme le balancement d'un berceau. Tom avait conduit le poney au bout de la vérandah , tandis qu'un garçon mulâtre, âgé d'environ treize ans , menait par la bride un petit cheval arabe , d'un noir d'ébène , que l'on avait fait venir à grands frais pour Henrique.

Henrique, tout fier de sa nouvelle acquisition, s'avançait pour prendre les rênes delà main du jeune groom ; mais ayant jeté un coup d'œil sur l'animal, son front se rembrunit aussitôt.

— Qu'est-ce que je vois, Dodo? s'écria-t-il ; chien de paresseux! tu n'as pas étrillé mon cheval ce matin.

— Oh ! si, massa , répondit Dodo d'un air soumis ; mais il a dû prendre de la poussière depuis lors.

— Tais-toi , coquin I dit Henrique en colère et en levant sa cravache; comment oses-tu ouvrir la bouche ?

Le jeune garçon était un beau mulâtre, aux yeux brillants , de la même taille que son maître ; les boucles de ses cheveux encadraient son front fier et hardi. Le sang reflua vers ses joues et son regard étincela, tandis qu'il essayait de se justifier.

— Massa Henrique ! commença-t-il.

Sans lui laisser le temps de s'expliquer , Henrique le frappa au visage d'un coup de cravache; puis , le saisissant par le bras, il le força à s'agenouiller et se mit à le battre jusqu'à en perdre la respiration.

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