DANS LOMIJUE UE IK
Nul (lùtail; pas un arbre; l'herbe même des campagnes insoupçonnée dans cet éclairage d'un autre monde. D'ailleurs ces régions, derrière le Sebou, sont toutes minérales : une surface de planète creusée de dépressions étranges, relevée en tranchantes lames, et qui se glace, le soir, des plus pures, des plus immatérielles nuances du prisme. Sur révanouissement de ces clairs lointams, je ne sais pourquoi les premiers plans calcinés, les terrains funèbres resplendissaient de si chaude, puissante et vivante lumière. Tombeaux et décombres rayonnaient extraordinairement, mais surtout le sombre rempart déchaussé qui les enfermait. De sa ruine presque noire s'épanchait la plus grave et magnifique clarté d'or.
Quand nos yeux pleins de ces illuminations revenaient à Fez enfoncée dans ses creux, ce n'était plus qu'une fumée lunaire. File aussi, laiille des vivants, achevait de s'évanouir, cependant qu'une sorte de vie glorieuse affluait dans les choses mortes sur la grande aire. C'était l'heure où, silencieusement, les monuments du passé laissent apparaître leur àme profonde, — l'heure où ce passé devient plus réel que le présent.
Un Français de Tanger est arrivé hier, ayant fait route avec Si Mohanimed-el-Mokliri, familier du Sultan et vizir du palais, que suivaient sept dames plus lourdement voilées encore que de coutume. Ce Mohammed-el-Mokhri était parti de Fez, il y a deux mois, en mission très secrète et qui intrigua fort à Tanger les diplomates et les correspondants de journaux. En Europe la presse fit des suppositions : Ce personnage allait-il à Berlin? Causerait-il avec M. Delcassé? Quelle intrigue nouvelle de la politique mauresque allait-il nouer?
Sa mission, moins décisive pour les destinées de l'Europe et de l'Afrique, était plus honorable encore, témoignant de la confiance tout intime que lui accorde le Sultan. L'argent prêté par les banquiers de France venait de gonfler les sacs du Maghzen ; aussitôt, Son Excellence, dont le tact et la gravité sont appréciés de son maître, avait reçu l'ordre de s'en aller en Circassie et d'y dépenser le nécessaire pour rendre quelque lustre au harem chérifien.
DANS L'OMBUt: DE FEZ. iOl
II;iI)ile à toutes les négociations, il sut vite découvrir (Ml ce pays de la beauté une personne d'expérience (\u\ lui présenta de merveilleuses fleurs rie jeunesse.
En connaisseur, en homme d'affaires, il compara, marchanda, finalement se remit en route avec six jeunes filles que suivait leur protectrice. Car, pour ménager les convenances, chaperonner et donner courage à celles qui s'en vont si loin vers l'inconnu, c'est l'usage, en semblable occurrence, que la dame qui s'est entremise accompagne ses jeunes amies. On va d'abord jusqu'à Stamboul où l'on prendra passage pour Marseille; mais auparavant, si l'on veut éviter des ennuis sur les bateaux euro[)éens, il est sage de régulariser la situation. Devant un iman osmanli, tous les rites religieux observés, l'Kxcellence épouse la }»rocureuse. Dorénavant, c'est un père de famille qui voyage avec sa femme, ses filles et leurs suivantes, — elles, empaquetées de voiles, ne montrant que la fente noire de leurs veux; lui, très digne, barbe grise, ascétique et i)ure draperie, parole rare, et les seuls gestes musulmans qui invoquent et bénissent.
A Marseille, où ces missionnaires marocains ont des accointances, on commande des toilettes pour l'intimité du harem. Parfois survient, présentée par un fournisseur, quelque chrétienne fatigutV" des aventures et d«'s cafés-concerts d'iùirope. et (jne st'duil l'idée d'une retraite dans un cloître sans rigueur, auprès d'un Supérieui- nuiiiilicenl et pitto-
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resque. Elle s'adjoint à la troupe mystérieuse. De Tanger à Fez on chemine à toutes petites étapes afin d'arriver en bon point et que le Maître, à la première entrevue, soit satisfait.
Dans la ville sainte, les beautés ont franchi non sans effroi les énormes et multiples clôtures du palais; elles s'apprêtent à reccA^oir les sanctifiantes faveurs du Chérif, du Pur qui devient leur Seigneur. Cependant la bergère du troupeau s'est installée chez celui que depuis Stamboul elle peut appeler son mari : il prend au sérieux ses engagements conjugaux; il ne cherche pas à la répudier. C'est que dans son cœur d'Arabe il a fait un profond calcul. Il sait bien que les nouvelles recluses, qui s'ennuient et ne connaissent pas une autre âme à Fez, vont faire appeler leur vieille amie tous les jours. Ainsi, quoi qu'il advienne (et l'intrigue ne cesse pas de menacer un favori), il compte sur elle pour rester en intelligence avec le harem. Contre les venins de la calomnie et de la disgrâce, il dispose du plus puissant des antidotes : les enchantements de la beauté, — du moins tant que celles qui furent ses filles entre Constantinople et Tanger demeurent auprès du Maître. Or, celui-ci est capricieux. Arrivet-il qu'il se lasse d'une de ses compagnes, souvent il daigne l'octroyer en mariage à quelqu'un de ses familiers. Honneur insigne, fortune désirée pour leurs fils par toutes les grandes familles maghzen, — d'abord comme signe éclatant de faveur; et puis, celle qui sort du bras du Chérif apporte à son nouvel
t''|)ou\ quelque effluve de la divine haraka. Par ses caresses, le descendant du Prophète l'a pour jamais (Miv('lo|)péo d'influences miraculeuses. Heureux toujours qui succède à Jupiter!
Nous sommes allés rendre visite à cet homme d'Etat. Il demeure dans une venelle aussi muette que les autres, un coul(»ir obscur de l'autre temps, comme ces ruelles, culs-de-sac du moyen âge, à noms légendaires (du Juif, du Juge, de la Potence, du Chat-Pelé) que l'on trouve encore au cœur des plus vieilles cités de France. Seulement, celle-ci semble plus morte encore : au lieu des étages, des lucarnes surplombantes de nos vieux logis, de leurs façades historiées et qui tanguent dans respace comme des châteaux de nefs, rien que des murs de chaux pâle, aveugles, les maisons arabes, au lieu de se regarder sociablement de tous leurs yeux, comme les nôtres, se tournant le dos, d'un parti pris de secret et de méfiance. En bas, dans le tlomijour que laisse passer la fente étroite, montent les grands porches cloutés et grillés de fer : (,à et là leurs guichets s'entr'ouvrent sur une noirceur poudroyante de cachot.
Mais derrière ces dehors de tristesse et d'abandon, ([uelle vie de luxe et de volupté peut se cacbcr! Chez Si Mohammed, au bout du sombre corridor coudé (|ui fait suite au porcbe, nous retrouvons les
splendeurs laissées par les Maures d'autrefois dans les vieilles cités d'Andalousie. Ces perspectives de grandes salles dont les baies ogivales donnent sur l'arcade, les orangers et les vasques d'un patio, ces entre-croisements d'arches, de voûtes et de péristyles, ces hautes chambres où des jours divers s'entremêlent et se débattent, ces murs, palimpsestes illuminés où des caractères arabes — or, azur, vermillon — scintillent, s'enténèbrent comme des arabesques de verrières, découpent en vives arêtes leur exact et pourtant mystérieux lacis; là-haut, ces plafonds étoiles et nocturnes, ces réseaux d'alvéoles, ces stalactites, — tout cela, c'est bien l'art abstrait de Grenade et de Séville, art de rêve, art de djinns qui se rappellent leurs grottes de diamants, leurs scintillantes demeures souterraines et ne veulent rien connaître du monde où se meut la vie des hommes.
L'étrange surprise de retrouver dans une ville à ce point perdue dans la solitude de telles survivances d'un grand passé historique! Derrière un pauvre mur de ruelle rayonnent secrètement ces splendeurs recelées. Et de même, au cœur de ce Maroc où pendant des mois l'on pourrait voyager et ne connaître qu'une humanité primitive, ses tentes, ses troupeaux, ses huttes de roseaux, au fond du sauvage Maroc berbère se cachent les fds des anciens Maures, les héritiers de leur civilisation. Ils ne sont que quelques-uns, quelques familles qui, par leur ruse supérieure de civilisés, les expédients d'une poli-
DANS L'OMmtK IJE FKZ. lOo
tique traditionnelle, ont su jus(|u";'i ees derniers temps dominer plusieurs millions de barbares, en tirer de quoi nourrir leurs besoins héréditaires de luxe et de savante [)aresse. Les voilà les vrais adversaires des réformes, ceux qui. vizirs ou [)achas, par leurs concussions et rapines, entretiennent la pourriture de ce pays et en vivent. Cette maison que nous visitons, et qui n'est pas encore achevée, a déjà coûté sept cent mille pesetas, me dit le personnage musulman (jui m'accompagne; elle en coûtera plus d'un million. Pour estimer cette dépense, il faut songer à ce qu'est la valeur de l'argent dans ce pays dénué, où la vie de presque tous se réduit aux ressources élémentaires. C'est au père des Mokhris actuels que remonte cette énorme fortune. Celuilà fui un vizir dont les tnanrferiea sont demeurées «•t'-lèbres.
J'imagine les sentiments de son fiL, l'homme de confiance du Sultan, quand, après une mission (|ui l'a promené sur les bateaux des Messageries, dans les rues de Péra et de Marseille, il retrouve au fond d'un cul-de-sac de Fez, loin des européens et de leur bruit, son luxe savant et secret, son paradis intime oîi tout se compose j)our charmer des sens railinés d'Arabe, — un avant-goùt des célestes jardins : maibres, chant li(iuide des jets d'eau, [larfums (jui brûlent en des cassolettes, chandires d'albâtre sous des facettes de cristal, sortilèges infinis de leurs arabesques multicolores, dans l'ombre, sur les murs, — et des feniincfi
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empressées à plaire et à servir. Avec quelle ironie, revenant de son voyage, le maître d'une telle demeure doit penser à la sombre et travailleuse civilisation d'Europe! Avec quelle volonté tenace et rusée de la tenir à distance et, loin d'elle, de garder sa retraite bien close de rêve et de musulmane volupté!
Devant nous les artistes qui besognent ici depuis des années poursuivent leur œuvre de génies et de fées. Ils sont là sur leurs échelles qui, d'un pinceau minuscule, sans qu'on voie leur travail avancer, posent l'or et l'azur aux alvéoles concaves, aux jambages en relief des versets coraniques. Mais il faudra le temps, deux ou trois siècles peut-être, pour que de ces précieuses enluminures la musique soit parfaite. Si neuves, elles rappellent les restaurations de Séville plutôt que les anciennes, les graves harmonies de l'Alhambra.
Sur le marbre de la cour intérieure, un jeune, massif et très blanc personnage nous recevait. Les vœux de la politesse échangés, nombreux, espacés d'intervalles, lui, souriant d'un sourire languide, il a frappé dans ses mains. Deux jeunes négresses nous sont apparues qui portaient plateaux, tasses et samovar. Elles s'empressaient, visage découvert, souples, saines, appétissantes, les dents comme des amandes fraîches. D'un bout à l'autre du quadri-
liitôro, elles se dépêchaient, avec une saccade do leurs lourdes croupes, un cou[) de reins où roulait riudieniie rou^^e et chamarrée de leurs robes, l-ne vie simple et rusée d'animal luisait dans leurs yeux, qui, de côté, au passage, se posaient curieusement sur les étrangers.
Le jeune homme s'accroupit sous une arcade, dans le flot blanc de ses mousselines, et s'occupa (les plateaux posés devant lui. Les breuvages infusèrent, les tasses furent tendues aux négresses qui nous les ap[)ortèrent; il ne se releva pas. Apathique et gras, il cessa de parler et ne remua plus.
Son frère venait d'entrer. L'admirable spécimen de la vieille aristocratie maure, de celle qui gouverne, combine encore et se défend, sait dépister depuis si longtemps la di[)lomatie des Européens! Celui-ci, légèrement teinté de sang noir, était maigre et petit; sa djellaba, très fine et très pure, tombait droite sur ses babouches d'un jaune neuf, principal signe, avec l'absolue pureté des laines, de supériorité sociale. Mais, dans ces draperies Jàches, on sentait une énergie entraînée, un être de volonté astucieuse et méfiante. Du capuchon sortait un profil mince, (ju'aiguisait eucoi'e la [)ointe musulmane de la barl)e. Des traits de finesse et d'alteution, des lèvres serrées sous la frisure retrouss(''e de la moustache, des yeux félins dont le noir éclat se retenait, et qui se fixèrent de coté, nous épiant, tandis (jue, tète baissée, il s'entretenait discrètement avec notre compagnon algérien, lii air île
prudence, de secret, et dans la bouche mince je ne sais quoi de cruel. Comme on comprend qu'à l'aspect de ces chefs sarrasins vêtus comme des moines, de mine ardente et pourtant ascétique, et qui s'interdisaient les gestes, les grands enfants qu'étaient nos aïeux francs aient eu l'idée de diables singeant les allures de la sainteté! Le noir regard oblique ne nous quittait pas, tandis qu'il parlait à voix basse, caressant de temps en temps sa barbiche d'une main fine où ne luisait qu'un seul anneau d'argent. En considérant ce personnage de si fier aspect, je songeais à la singulière commission qu'il venait d'accomplir.
Ces deux frères me présentaient deux aspects de l'immobilité arabe. Chez l'aîné, une force se décelait, mais disciplinée strictement par le mode social, aussi astreinte à sa forme que le cristal à sa loi et l'insecte à ses instincts. Quelque chose de superbement déterminé, mais par là même de fixe, d'inadaptable à du nouveau, et qui jamais ne se jouera dans de la pensée et del'inventionpersonnelles.
La décadence m'apparaissait chez le cadet, ce pesant jeune homme qui, par terre, seul et béat devant son plateau, ne semblait qu'avoir repris une posture de paresse familière. Celui-là m'évoquait tout le peuple maure d'aujourd'hui : les attitudes de sommeil, les yeux vagues, les cerveaux définitivement arrêtés, l'être n'aspirant qu'à se laisser choir comme une chose, qu'à se changer en chose d'où nul mouvement ne peut sortir, n'ayant plus de vie que pour de la sensualité passive.
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IjGs jets (l'eau chantaient dans les vasques. Derrière les oranj^ers du jardin, de petits enfants mulâtres se cachaient en nous épiant. Les fraîches et noires esclaves emportaient nos tasses, traversaient la <()ur d'une démarche presque hoiteusc, tant roulaient leurs hanches. Au-dessus des pures arcades, derrière des nioucharabieiis de pierre, on entrevoyait d'autres négresses qui jouaient et riaient dans les appartements intérieurs, toute une famille heureuse de concubines et de servantes.
^2*2 avril. — Aujourd'hui nous sommes allés voir M. BoulbouL notable commerçant juif, qui nous a conviés à fêter un peu la Pâque avec sa nombreuse famille dans sa maison du Mellah.
Pour gagner ce faubourg du Mellah, le plus court est le chemin hors des murs. On sort de la ville par Bàb-el-Hadid, et l'on y rentre par Bàb-Sidi- Bou-Nafa. Entre ces deux portes, c'est la printanière campagne, où courent à grand bruit les mêmes ruisseaux que nous avons vus se réunir plus bas, pour entrer dans Fez, du côté de Bâb-Djdid. Un morceau d'Anjou vers la fin de mai; mais à tout ce vert si jeune des peupliers, des saules et des frênes, à ces buissons qui sont ceux de France, se mêlent, des deux côtés du sentier, les cactus à la chair articulée, ternes, mais où des houppes de floraison jaune allument de miraculeuses petites flammes; et souvent aussi passent d'enivrantes bouffées d'orangers. L'allégresse des eaux ruisselle; de partout s'élève leur bruit liquide et frais : il
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emplit tout le paysage. Eaux que l'été ne la rit jamais, eaux blancho3^antes dont la froideur est visible, et qui tombent d'un cbamp dans un autre, en petit escalier chantant et mouvant d'écume. Et comme au matin dans nos bois de France, l'universel pépiement des oiseaux. Qu'on est loin de Fez, de l'Islam et de ses grands cimetières dans cette jeunesse du printemps ! Nulle trace de la triste ville, ni de son mur.
Mais après une demi-heure d'enchantement, un tournant nous la ramène, la sombre enceinte. La voici qui se lève au-dessus d'un dernier fouillis vert, elle-même dominée par le vieux fort (jui défend, ou plutôt, menace le ghetto. Et c'est Uni de la vivante campagne : plus d'eaux courantes ni de verdures. Des pentes de pierre et de terre qui croule, des tumulus à demi éboulés, sous les- (juels rùdent des formes lentes de vieillards juifs et de musulmans; un paysage ruiné, dont le caractère se précise funèbrement, quand on s'est rendu compte de la nature véritable de ces buttes t't de ces talus. 11 n'y a là qu'ossements d'animaux, qui s'amoncellent sans doute depuis des années; et, par-dessus, les cadavres récents achèvent de sécher au soleil et de pourrir, surtout dinnonibrables jambes d'ànes et de chevaux, encore vêtues de leur jtoil, comme celles qui, sur les pistes des campagnes, signalent l'approche de l'Vz. ISous marchons entre les charniers, alTreux remparts, flont les maîtres musiilmaiis oui cnvrlopiM' par
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mépris le ghetto, mais qui n'attristent ici personne. Toute cette lugubre ordure, c'est le déchet ordinaire de la vie d'une grande cité marocaine, si copieux parce que, dans ce pays plus arriéré que la France à la fin des Carolingiens, voitures et charrettes sont inconnues autant que les routes, et pour les gens et les choses, il n'est qu'un moyen de transport : l'échiné d'une hôte. Sur la hauteur, pardessus les murailles que font les carcasses d'ânes et de mulets, j'aperçois des ânes et des mulets vivants. Ils s'en vont à petits pas, en troupe, comme on en voit toujours sous les murs d'une ville arabe; des couiïes pleines les oppriment, ou bien des moellons attachés par trois et par quatre sur leurs dos. Près des paisibles bêtes qui travaillent, les ossuaires qui les attendent sont naturels comme, aux portes d'une ville de France, les épluchures de carottes et de choux à côté d'un champ de légumes.
Puis la porte du Sud-Ouest, Bâb-Sidi-Bou-Nafa, qui nous ramène dans Fez, — son tunnel en ogive, et ténébreux, car il est coudé à angle droit, si bien qu'on n'en voit plus l'entrée lorsqu'en apparaît l'issue. Un véritable monument, solennel au dedans comme une église. Brumeux éclairage d'église aussi, la lumière venant d'en bas, par les porches, qui sont moins élevés que la voûte intérieure dont se croisent les arêtes. Dans ce demijour se révèlent de vagues figures collées à la base des parois; rêveurs, fumeurs, buveurs de thé. Un
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l)arl)icr lasc son client dont la tète s'abandonne. Un lionimc tond une l)rcbis noire. Passe un Iiaut dromadaire (jui se rengor^^e, plus fantastique et paradoxal, dans cet édifice presque clos qu'on prendrait pour un vaisseau gothique.
Alors, un bout de quartier musulman, l'extrémité de Fc/, Djdid, où vivent, avec les familles de guicli, des tribus encore à demi bédouines. Grand affairement dans cette rue . Par terre on vend de la verte nana (menthe), avec des œufs, des escargots. Autour de ces marchés rustiques, cent figures brunes s'empressent, plissées par l'effort de regarder au grand soleil; les pieds sont nus, les draperies pendent, grisâtres et rapiécées. Quelle dillérence avec les bourgeois maures de Fez liàli, au teint si blanc, parfois délicatement rosé, qui mesurent leurs gestes, se donnent avec un chapelet des airs de gravité pieuse, et dans leurs heaux haïks enroulés, marchent d'un pas de sénateur romain! Mais ici, comme à Fez lîàli, les femmes sont toujours de pâles et mouvantes pyramides, où s'ouvre près du sommet une fente transversale de luisante noirceur. Ft tout ce peuple se tait à notre passage, et se détourne de nous....
Mais voici l'entrée d'un autre monde. Xous venons de passer sous la grande porte du Mellali, entre ses immenses battants lamés de bronze, que
l'on pousse tous les soirs, pour que ce ghetto, la nuit, soit bien clôturé, toute la juiverie de Fez enfermée là, sous le verrou de fer de l'énorme loquet barbare. Oui, l'entrée d'un autre monde, et d'un autre siècle aussi. A quelle distance sommesnous brusquement de la morne cité maure, de son peuple léthargique, de ses logis plus jalousement secrets, dans leurs murailles blêmes, que ses femmes dans leurs suaires de laine pesante !
Quel flux copieux de la vie dans ce ghetto ! Elle s'y manifeste, elle s'y meut librement, chaudement, comme le soir, dans une cité d'Europe méridionale. On s'étonne de ne plus marcher dans la tristesse et le silence d'un couloir de chaux, entre des façades mortes : c'est bien aux quartiers trop populeux de Naples ou de Séville que font penser tant de fenêtres serrées, sans volets, aux trois et quatre étages des maisons. De chacune, plusieurs figures se penchent pour nous regarder passer : on s'interpelle de l'une à l'autre. Ces demeures sont des ruches pleines, on le devine, jusque dans leurs moindres recoins, et bruissantes : des familles entières s'en partagent les appartements, et souvent, les petites chambres. Dix mille Juifs sont parqués dans ce mellah, dont on peut faire le tour en un quart d'heure.
Pourtant, la vie n'y semble pas mécontente ou déprimée, comme dans les quartiers surpeuplés de nos villes ouvrières. A ces fenêtres, les visages féminins qui se penchent sont pâles, mais combien
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vifs et curieux, sous les coiffures multicolores comme des crêtes de cacatoès! Et quand je lève haut la tête pour les regarder, les toits m'apparaissont charges de pareilles faces pâles, qui se penchent ])armi des éclats d'or et de joyaux, des luisants de soie hariolée.
Mais déjà une troupe d'enfants et de jeunes gens nous entoure et nous suit. Les petits nous envoient des baisers. Les plus grands nous crient bonjour en français : ces candidats à la civilisation fontfêteaux Européens, dont ils apprennent la langue à l'école de l'Alliance Israélite. VA cela, siMi[)lement, semble très bon, après plusieurs semaines des contraintes de cette Fez étrangère et fermée de parti jiris. Nous sentons qu'entre nous et ces gens-ci des courants de sympathie humaine s'établiraient vite, et que nous pourrions « entrer en société ». Si différente que leur vie soit de la nôtre, nulle consigne comparable à celle de l'Islam ne l'a fixée pour toujours : aussi docilement que leurs frères de Tanger ils subiraient les prestiges et les iniluences de l'Europe. Les mains font le geste du salut, les yeux nous parlent et nous leur répondons. Quel plaisir aussi de revoir, enfin libres, confiants, de féminins visages! Non seulement ces femmes ne sont pas masquées, mais de leurs bras et de leur gorge un j)eii dv ciiair — si mate et si tiède — apparaît entre l'or et la pouipre des pai'iires. Tout exj)ressifs sont ces visages, délicatement modelés, presque italiens, mais plus lins et sans hàle, et l'eau noire des grands yeux
rehausse un teint de cire blanche. Mais la splendeur du vêtement de fête appartient tout à fait à l'Orient, à celui non d'Afrique, mais d'Asie. Couleurs magnifiques et primaires, qui se produisent audacieusenient au soleil de ce Maroc comme au soleil de l'Inde, robes vertes imprimées de pavots, châles plus somptueusement historiés que des voiles de Gênes. Un bandeau de soie noire, tendu sur les cheveux, avive et précise le pâle ovale féminin, et là-dessus s'érige une étrange mitre de soie, d'un vert enflammé de cantharide, fleuri de rouge comme un grand bijou d'émail. Les petits, en ce jour de la Pâque, sont vêtus comme des bébés parsis : caftans de velours améthyste, tuniques de soie or, qui semblent des morceaux de soleil tombés dans la vieille rue sordide du mo3^en âge.
A mesure que nous avançons, s'épaissit la foule Israélite. Des femmes surtout, des jeunes gens, des petits enfants . Toutes ces claires physionomies mobiles autour de moi! Puis-je y démêler un type? Et ce type est-il celui que nous attribuons à Israël? Rapidement je les scrute ; pendant quelques minutes je cherche la proportion des traits que l'on dit caractéristiques. Gomme elle est faible ! Je compte une trentaine de visages, et je n'observe que cinq fois la courbe aquiline du nez. Des cheveux de toutes nuances, depuis le blanc extraordinaire de l'albinos qui semble à peine exceptionnel ici (sans doute une dégérescence inévitable dans un tel milieu) jusqu'au noir luisant et frisé de l'Arabe.
Heaucoup de poils blonds, de prunelles d'un b!e« d'eau; mais, noirs ou bleus, ces yeux in([uirtoul: ils sont trop mouillés; leur couleur semble en train de fondre. Kien du vrai feu sémite. Et si j^Tands! on pense à des fleurs liypertrophiées dans l'ombre. Mais quelques-uns, ceux des albinos, ont quelque chose d'aij^u dans leur pâleur un peu rosée : des yeux de furet, aux bords rouges, avec des cils blancs, qui clignent au jour qui les blesse. Et quelles chairs languides, translucides, anémiées! Un léger rose malsain teinte parfois le haut des joues. Les enfants sont de jolis et tendres Eliacins, (le figure lisse et sage. C'est bien une race citadine : ces traits et ces teints de petits garçons et de petites niles sont affinés, alanguisde la même façon <[ue ceux des enfants précoces, délicieux, un peu débiles, qui jouent dans les jardins publics de l'aris. [.es grands jeunes gens, en caftan gris, bleu, ou mauve, sous un manteau noir dont ils rejettent un [)an sur l'épaule gauche, nous évoquent, dans leurs attitudes pensives, des étudiants italiens du xv" siècle. On songe à telle fresque de Botticelli. Physionomies déjà bien juives, cependant, si les Iraits, à l'analyse, ne le sont pas : quelque chose datone, de détendu, un certain manque de lierté I)Iiysi(|ue, mais toujours l'expression intelligente, civilisée. Et bien plus judaïijues encore, très semblables à des rabbins octogénaires ([ue j'ai vus à Jérusalem (et pourtant le nez, le crâne, rimstruils tout autrement), des vieux de ••'t lsr;iil lier-
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bère, en lévites et calottes noires, frôlent les murs et nous jettent un regard de côté, sans se mêlera la foule qui nous suit, tacitement hostiles, comme les fanatiques de l'Islam. Longues barbes blanches, regards profonds, faces douloureuses de misère et de rêve, et mille fois ridées comme chez certains vieillards de Durer, mais âpres, intenses, rappelant le vieil oiseau de proie solitaire : les seules figures énergiques et concentrées que j'aperçoive dans cette cité.
Au total, le type juif, à divers degrés, mais seulement la portion morale et sociale du type, celle qui n'est pas véritablement ethnique et ne relève pas de l'anthropologie, — produit historique et non pas élément irréductible, produit au cours des siècles d'une certaine idée religieuse et de tout le système de croyances, d'éthique, de société qu'elle commande. Ajoutez les marques de toutes les contraintes exercées par la société musulmane environnante, les mêmes que, si longtemps, dans l'Europe chrétienne : l'humiliation séculaire, la vie clôturée dans lajuiverie, réduite aux attitudes de résignation et de servilité, aux métiers méprisés, aux besognes de ruse et de réflexion, tout le groupe rejeté sur soi, ne se reproduisant toujours que de sa propre substance, et dans le rêve et l'activité durement limités de l'individu l'importance extraordinaire de la famille. En troisième lieu, l'empreinte citadine, sa variété spéciale et plus malsaine que produit le ghetto, les tares et les dégénérescences
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|ti(>|)n's à tous les ghettos comme aux faul)ourgs l)ullulanls et misérables de nos grandes villes induslrielles. Un tel ensemble suffit à m'oxjjjiqucr qu'avec des caractères ethnographi(|ues si pareils à ceux de leurs voisins moslems, ces Juifs de Fez soient juifs si profondément. Ils le sont de culture et d'àme, sinon de sang : ils le sont donc essentiellement; et probablement leur cas est celui de tous les groupes juifs du monde (dans l'Inde, on en voit dont la peau de bronze n'empêche pas la physionomie d'être Israélite). Pensez que trois ou quatre ans de séminaire, cinq ou six années de caserne suffisent à communiquer à l'homme la mine, l'esprit et l'àme du prêtre et du soldat, qu'il n'a pas fallu un siècle aux h^tats-Unis, un demisiècle en Australie, pour voir un commencement de tvpe s'ébauciier sous rinlluence de certaines 'conditions [)hysi([ues, sociales, économiques, par l'attraction aussi d'un certain idéal que tous conçoivent et désirent ensemble. Qui pourra donc mesurer les olVets ])robables sur un groupe fermé depuis si longtemps, d'une religion qui pénètre dans le détail de la société et de la vie privée pour le régler méticuleusement, d'un régime de contraintes vingt fois séculaire et double ; celui que prescrit à la juiverie sa Loi, et qui lui vient du dedans; celui, bien plus malfaisant à l'àme, (jui lui est iiM[Misé du dehors; les eiïets enlin sur les corps, les (>iïets répétés sur cinquante générations, du milieu piiyj'ique si spécial (|u'esl le glietto? Là, et
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non pas dans une primitive nécessité de race, sont les causes profondes que traduisent aux dehors ces physionomies et ces attitudes israélites : causes nombreuses, trop enchevêtrées et nuancées dans leur action pour toucher l'imagination de la foule. Trop facilement et longtemps, pour rendre compte de la présence de noyaux juifs au sein de sociétés si différentes, on a répété la simple, l'immédiate et frappante explication populaire : une tribu d'Israël, un fragment de tribu essaimant au loin. Aussi bien, comment croire que la descendance d'Abraham se soit avancée en nombres suffisants pour former des juiveries jusqu'au fond de cette Berbérie où ni les Romains ni les Arabes ne réussirent à pénétrer? J'imagine plutôt ', sur les rives de la Méditerranée, vers l'époque où l'Evangile allait se répandre, une prédication de la Loi mosaïque, soit par des Juifs originaires de Syrie, soit par des néophytes d'Alexandrie, d'Asie Mineure et de Macédoine, — puis, de la côte dans l'intérieur de chaque pays, une propagande à travers les races indigènes, et toutes les conséquences sociales, jusqu'au jour où, par la concurrence triomphante du Christianisme, plus tard de l'Islam, cessèrent les conversions.
Nous arrêtons nos chevaux, car nous voici devant la maison de M. Boulboul, et voici, sur le
1. Au premier siècle de l'hégire les coiuiiiéranls nral)es trouvèrent déjà des Juifs élablis au Maroc.
pas (lo sa porte, M. noulboul lui-même, gras, mais coquet, eu culotte et tunique délicieusement mauves, à galons et rangées de petits houtons, une clirv/na d'un mauve non moins exquis sur la tète, des pantoufles dorées aux pieds : parure insolite, et mémo assez hardie, et qui lui \au(lrait la bastonnade, s'il se montrait en cet attirail au (juartier musulman, le triste noir étant réglementaire au Maroc pour la coiiïure et les babouches d'un Juif.
Il rayonne, il s'épanouit de satisfaction, M. lîoulboul. Autour de lui, sa famille s'empresse à nous faire accueil. Surtout des femmes : une masse confuse et mouvante d'ors et de bijoux, qui sort de l'ombre d'un couloir. Toutes veulent nous saluer à l'européenne et montrer qu'elles savent nos usages; une main se tend après l'autre, mais à peine avons-nous senti son contact humide et froid (jue, d'un mouvement bref, elfrayé, de petite bête glissante, elle s'échappe. Les grand'mères sont aussi magnifiquement j)arées que les autres, mais plus graves et vénérables, et l'or tissé de leurs «orsages assombri par les années. Il est clair que de ces costumes d'apparat, qui doivent coûter des fortunes, chaque femme n'en possède qu'un pour toute sa vie, et sans doute aussi passent-ils par héritage d'une généralion à la suivatile. (Ihargées, comme des châsses, de brocart, de métal et de joyaux, elles sont très alfables, ces vieilles fées juives; sur les bouches édentées, leurs minces
lèvres qui rentrent nous font de bons sourires; leurs yeux nous disent de tendres choses.
Comme elle est peuplée, cette maison du riche M. Boulboul! Dans le patio, puis au premier étage, d'autres femmes attendent notre passage, mais celles-là sont des timides, qui cherchent à voir à la dérobée, paquets dorés, douces ligures curieuses, derrière les colonnettes. Tandis que nous montons, M. Boulboul, que je félicite d'une si nombreuse famille, m'énumère la maisonnée : son père et sa mère, les tantes âgées, sept enfants, dont un fils de seize ans, marié, mais qui n'a pas quitté pour cela le logis paternel (la jeune femme, ici comme dans l'Inde, au Japon, vit chez ses beaux-parents, sous l'active domination de sa belle-mère), et puis des servantes, des vieilles, qui ne travaillent plus, que l'on garde et soigne patriarcalement , des jeunes qui sont jolies. (Je ne voudrais pas jeter un doute sur la vertu de M. Boulboul, mais on me dit que les mœurs musulmanes se sont propagées dans le Mellah, et que la polygamie n'y est pas défendue, les rabbins du Maroc se rappelant d'ailleurs qu'Abraliam ne réservait pas ses faveurs à la seule Sarali.)
Il fait humide et froid dans cette maison; l'air en semble vieux, stagnant, demi-décomposé; d'étranges effluves y passent, fades et qui écœurent un peu. Odeurs de ghetto, de crasse juive, dirait-on facilement, en se félicitant de pouvoir mépriser ces bonnes gens, qui font aux lloumis un accueil
si chaud; mais, soudain, le souvenir me revient de ces mêmes relents, déjà sentis, et plus fétides peut-être, à Brest et à Annecy, dans le couloir et Tescalier moisis de très vieilles maisons qui, celles-là, n'avaient rien que de très français. Et puis, il faut le reconnaître : si nous ne savons pas ce que recouvre le luxe de ces parures, les pâles visages, qui sortent du brocart, les mains translucides autour de nous sont très propres. Sûrement on s'est lavé, au moins en l'honneur de la Pàque, et de tels soins sont méritoires, si l'on songe que les maîtres musulmans ont tout fait pour donner à leurs Juifs l'habitude de la crasse et de l'ordure, en leur interdisant les bains publics, en souillant (lun dépotoir l'entrée de leur Mellah, en l'enveloppant d'un rempart de bêtes mortes.
Dans la chambre d'honneur, au second étage, nous sommes à présent cérémonieusement assis sur des chaises et des fauteuils d'un rococo second empire : un mobilier dont j'ai vu l'analogue chez des Arméniens d'Asie .Mineure, des Maronites de Syrie, des Coptes d'Egypte — tous Orientaux qui, (le loin, subissent les prestiges de l'Occident et (lisent non à l'Islam. Des guéridons contournés, trop de glaces dans des cadres d'or américain, des hiilTets de bois jaune, tout cela venu de la ente à dos de chameau. l^]t j)uis, les signes de la religion : (les chroinographies allemandes, où luisent des David et des Salomon mitres, des inscriptions hébraïques en caractères carrés (celle qui se trouve
près de la porte est sous verre; elle répète l'éternelle profession de foi : le Schéma Israël). Mais, dans ce décor hétéroclite, le plus inattendu, c'est, au bout de la chambre, un véritable lit breton, un lit clos à coulisses, fleuri de sculptures. Le panneau central en est ouvert, et dans l'ombre intérieure, tout d'un coup se révèle une figure de femme couchée, que je n'avais pas aperçue tout d'abord. C'est Madame Boulboul à qui son mari nous présente. Elle aussi porte un corsage de brocart fané, mais quelle lassitude dans ce pâle et doux sourire! (Un ami, venu ici, dès hier, pour arranger cette visite, nous explique à l'oreille la situation : Madame Boulboul vient d'accoucher d'une fille : événement triste et méprisé. C'est pourquoi, toute la journée d'hier, la pauvre mère l'a passée gisante sur le tapis, dédaignée, pleurant le lit d'honneur, le drap d'or tissé, les félicitations que lui eût values la naissance d'un fils. Par bonheur, l'enfant est morte cette nuit, et Madame Boulboul redevient une sympathique malade qui, de son lit, ianguissamment prend part aux réjouissances pascales.) Nous sommes assis autour d'une table, couverte de bonbons et de pâtisseries. On nous offre des choses fadement parfumées, et que l'on pourrait croire cuites dans de l'opoponax ou du savon à la guimauve. En vain, pour nous assurer le cœur, fixons-nous notre imagination sur les symboles qui font la vraie valeur de ces nauséeuses cuisines. Elles rappellent le grand événement que nous celé-
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l)roiis aujourd'liui, des choses anciennes prodigieusement, et dont Israël n'a pas cessé de rêver, Israël étant le seul peuple actuellement vivant, qui eût personnellement affaire autrefois, avant iju'Athènes et Home existassent, aux Pharaons adorateurs disis et d'Hathor. Ces boulettes, où des dattes sont pétries avec des noisettes et des amandes, signifient, paraît-il, le ciment que les ancêtres persécutés, en ces premiers temps de l'antisémitisme, gâchaient pour ces monuments dont les proconsuls romains visitèrent avant nous les ruines. iMalheureusement, nous arrivons à la iin de la fête. On nous dit que, tout à l'heure, il y avait des chants, d'ironiques et triomphantes scènes mimées, évoquant les plaies d'Egypte, le chat Pharaon à la poursuite de la souris Israël, et sa piteuse déconvenue.
Mais, dans cette chambre de ghetto, plus laide pour vouloir copier de si loin les choses modernes d'Europe, ces visages, ces costumes, ces attitudes me sufllsent. Mieux que les chants ou les pantomimes, ils me parlent d'une civilisation très s{tériale, d'un peuple auguste par sa vieillesse. Les hommes sont assis familièrement avec nous autour de la table; mais (|ue les femmes, vues de près, à loisir, apparaissent étrangères et lointaines, gardieiuics hiératiques du tv[)0 et des idées qu'elles iiK ariient! En rang, le long du niui-, iipprinK'es de liiodories métalliques, de rigides éttiHcs somptueuses, elles gardent des immobilités d'idoles.
insensibles objets qui ne servent qu'à décorer, à solenniser la chambre, à porter de l'or et du velours pour la gloire des hommes et l'orgueil d'Israël. Luxe copieux et multicolore des parures, robes volumineuses et pesantes où la taille s'engonce, je n'ai rien vu d'un décor si massif et richement discipliné que chez nos Bigouden de Bretagne et chez des Norvégiennes en toilettes de noce. .Même harnachement de robes et de vestes superposées; mais ici les bijoux sont de vrais bijoux : émaux cloisonnés, vert, azur et vermillon, presque russes ; et des topazes, des cabochons d'émeraude sertis d'argent — argent archaïque, façonné à coups de maillet, forgé rudement, comme du fer. Et de ce faste sans A'ie , oii disparaissent les lignes du corps, les bras sortent nus, froids et plus pâles du contraste de telles magnificences. Et les visages, ces visages cérémonieusement composés, comme ce même contraste en affine encore la grâce expressive, où se trahit un épuisement de race! Si graves, laissant parler les hommes, et paraissant ne pas entendre, elles semblent, en leurs religieux atours, simplement exposées, comme les servantes de certains cultes orgiaques et féminins dans les anciens temples d'Asie Mineure et de Syrie. Une, très jeune, très fardée, et dont la fixité s'aggrave du poids de son attirail, a l'air d'Esther parée pour Assuérus. J'imagine que notre présence l'intimide. Elle reste là, figée dans un sérieux d'animal, stupide, les jambes écartées sous son lourd brocart.
Le clicr (le fiiniillc a vu (|ue je la regarde, et, novanl ijnc je m'étonne seulement de son luxe, il s'rsl a|)|ii'()(lu'' d'elle pour on détaclier une pendelo(|ue (trodigieuse qu'il soupèse avec ori^^ueil, lenteuient, et me présente. Klle a laissé faire sans un mouvement de sympathie ou de vie, sans un cillement d'yeux. A mon tour, M. lîoulboul m'y invitant d'un geste, je me penche sur sa robe, j'en touche un pli doré ; à la façon d'un joaillier du Mellah, en connaisseur, en marchand d'or, j'en vérifie la splendeur et le prix. M. Boulboul sourit de satisfaction, mais la belle créature demeure un objet.
Les autres sont moins effarouchées ; elles s'efforcent de sourire, quand le maître me les présente. C-ar on nous présente, et l'on nous explique toute la famille : les grand'mamans et les grand'tantes ((|ui portent les plus admirables costumes), un jeune frère, les liis, les filles, belles-filles, et les petitsenfants. Il y a une petite maman de treize à quatorze ans, qui porte un précieux bébé, une larve jaunâtre, mais emmaillotée elle aussi de velours. Il y a deux petits papas, qui chez nous seraient à |K'ino des collégiens de troisième. Avec des mines iniclligcntes et fatiguées, ils se i)rélassent en longs caftans de soie jaune serin, plus lâches (jue dos robes de chambre et somptueusement brochés de Meurs, l'ne toute petite, et qui devrait joner à la |>oupée (elle n'a [)as dix ans), est jieinte an henm'' : une fianci'c par consé(|U(>nt. l"'in minois de souris sons l'cclalant foulanl de soie vert perroquet qui
la coifl"e : quelque chose de timide et de futé. On lui parle de son prochain mariage; elle baisse la tête, elle met son doigt dans sa bouche, ses yeux luisent de coté, elle rougit sous son fard : la fine mouche en sait plus long que les petites filles de France. Dans l'ombre chaude et la promiscuité de ces ghettos d'Orient, la plante humaine qui s'anémie est de pousse plus hâtive encore que dans le milieu musulman. Il faut aller jusque dans l'Inde pour entendre parler de mariages si précoces. Les physionomies, d'ailleurs, ont quelque chose de mollement hindou, exactement de parsi. Même atonie des traits, mêmes prunelles troubles et noyées; et la chair attendrie, incolore, comme dépourvue de muscles, prête à fondre.
Surviennent sans bruit, l'un après l'autre, divers personnages, curieux de voir les étrangers. Ils entrent en glissant, d'une allure furtive, rasant le mur, sans oublier, en passant à la porte, de poser les lèvres sur la glace qui recouvre le Schéma Israël. Telle est la prudence de leurs pas que si je me retourne je suis sûr d'en découvrir toujours un nouveau derrière moi qui vient d'arriver sans que je l'aperçoive. Par exemple, cet albinos au poil clairsemé dont papillotent les paupières limées comme si le jour le blessait. Et, debout contre la fenêtre, ce grand jeune homme à barbe rousse de Christ qui penche un front d'albâtre, et rêve. Il est, celuilà, d'une beauté tout à fait profonde, comme il en apparaît parfois chez les Juifs, à côté des types de
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cDiivuilisL', dccombinciisoiictde ténacité sournoises, — beauté d'idéaliste, et comme modelée, creusée par rcsj)ril, ardente, austère, nous rappelant qu'Israël lut la race spiritualiste entre toutes, celle qui la jtreniière se tourmenta des problèmes de la conscience, et par delà l'inadmissible iniquité inventa pour les lionmies le Itoyaume et le Dieu de la .lustice.
Le dernier venu est le grand rabbin, sij,^nalé par sa. noire simarre et l'écarlate du capuchon dantesque qui lui serre les tempes. Celui-là ne s'est point dissimulé pour entrer; il s'est avancé tout droit pour nous serrer la main. Jl a la cinquantaine. Avec sa barbiche de Méphisto, le noir et perçant diamant de ses yeux, son allure de certitude et de décision, il respire une magnifique énergie. C'est un maître, et de fait, c'est le maître du Mellah. Il règne sur dix mille Juifs. Qu'ils payent la ilji'zia au sultan, qu'ils nbservcnt les prescrij)lions du dominateur moslem, qu'ils se cantonnent dans leur gettho, etleMaghzen ne s'occupe pas d'eux. Connue autrefois le conquérant romain, il dédaigne de s'immiscer en des querelles et des alTaires juives. A ce grand rabbin il délègue son autorité; officiellement, c'est le cheikh (les juifs, le cheihh el Yahoud. Assisté d'un conseil (le trois rabbins et de quatre marchanils, il règne, il ('Mi|)risoMn('. il inllige des amendes, et ces pouvoirs sont d'abord au service de la loi mosaï(|ue. (Jn conçoit qu'une telle théocratie soit jalouse de ses privilèges, favorable au ghetto, où l'esprit
juif s'entretient et se concentre, nationaliste, ennemie de l'étranger, de l'innovation, des idées libérales prêchées par les Juifs d'Europe et d'Algérie. L'Alliance Israélite entretient ici une école. Deux juives algériennes, institutrices diplômées de l'Université de France, sont venues s'emprisonner au Mellah de Fez, en missionnaires de civilisation. De la part des rabbins elles ne rencontrent que haine, mépris, résistance. C'est le sacrifice le plus dur et le plus ignoré. Elles sont perdues pour les leurs : point de congé (le seul voyage de Fez à Tanger est aussi long, plus coûteux que celui de France en Amérique). Elles, qui furent élevées dans une école normale de Paris, partagent dans un ghetto infect, infecté de maladies, la condition commune, claustrées là, pauvres parmi les pauvres, faisant la classe dans une seule chambre, au second étage d'une maison empuantie, dont chaque autre chambre est remplie par une famille : un patriarcal grouillement. Avec cela, contentes, se suffisant, soutenues par une idée, et, me dit-on, toujours propres, de tenue courageuse et jolie, telles que je les aperçus la première fois que je visitai le quartier juif. Elles enseignent le français, l'espagnol, par où ces juifs peuvent entrer en communication avec l'Europe, et surtout l'hygiène, la propreté, et, de plus, les idées d'origine française, le désir du relèvement et de l'émancipation. l{emercions-les des bonjours français qui, tout à l'heure, nous surprenaient joyeusement, dans ce faubourg de Fez hostile et muette, et
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(lu (liiiud accueil à voix claires que nous faisait la jeunesse du Mellali !
Xous finissons l'après-inidi chez le i^rand rabbin, (jui fait de la politique locale en nous recevant si bien. Lui aussi nous offre une collation trop parfumée, nous montre une famille qui tient de la tribu, — et quelle marmaille de petits enfants!
Tandis que nous buvons le vin de la Pàque, des chants mystérieux, assourdis, aux tonalités ecclésiastiques, nous enveloppent étranji,ement. Cela semble sortir du mur. L'homme au capuchon roui^e relève un rideau; un judas apparaît, qui ne donne pas sur une rue, mais sur l'intérieur d'une blanche coupole : une synagogue dont cette maison de grand rabbin n'est qu'une dépendance. Est-ce que tous les vieux du Mellali se sont donné rendez-vous sous ce dùme de chaux? D'en haut j'aperçois des crânes pointus, des calottes noires, des barbes blanches, de maigres faces douloureuses. Mais je ne sais quelle agitation traverse tout cela, (jui tremble, oscille dans une danse de Saint-Guy, à la cadence des échines courbées et redressées d'une rapide saccade. Une chose ajoute à l'impression de manie : c'est que chacun semble seul, enfermé dans son propre rêve. Je ne sens pas un rite général, une cérémonie disciplinée. La plupart font face au tabcrnacli', mais d'autres lui tournent le dos. Kn \ (»ilà (|ui salfaissent sui* leur banc, mornes, [)lovés en deux. sui\aiil quelque triste songe. Sur um-
estrade, un très vieux domine les autres, le plus tragique de tous, si pâle, décharné, raviné par un siècle de misère. La tête enfoncée dans les épaules, il reste là, d'un air vague de rêve et de lassitude : vieil aigle malade sur son perchoir. Tout le destin de sa race est écrit profondément dans cette admirable figure.
Ces anciens d'Israël ! C'est ici le hrûlant foyer où s'attise leur fanatisme. La plus excitante atmosphère doit persister entre ces murs de synagogue. Avant de mourir, détachés déjà des soucis profanes, ils viennent en subir les spéciales influences, exaspérer en eux le regret et l'espoir de Sion, toute la nostalgie héréditaire. Ce balancement monotone (qui figure, m'explique-t-on, le dandinement des chameaux emportant d'Egypte le peuple du Seigneur), cette étourdissante et rythmique agitation de derviches doit achever de les jeter dans l'hypnose religieuse. Est-ce parce que l'idée fixe d'Israël les possède? Ils sont deux fois plus Israélites que les autres, ces maigres, ces ardents vieillards; leur type est d'un tout autre accent, — combien impérieux effarouche ! Oui, l'on dirait que l'idée collective et millénaire qui prend l'enfant dès le berceau, qui travaille l'homme durant tout son développement, n'a fini de le façonner au dehors, de parfaire et préciser sa figure qu'après soixante-dix années de vie. Alors seulement il a réalisé sa destinée, qui n'est jamais que de manifester un type.
Mais tout cela qui m'arrête ici, je l'ai vu jadis
dans les jiiivcries de Palestine. Un soir de se[)teinhre, il y a longtemps, dans une synagogue de .lérnsalom, c'étaient les mêmes visages, les mêmes postures , le même hochement maniaque des échines, le môme rêve dans les yeux, ou la même flamme de colère contre l'intrus et le gentil. (Tétaient les mêmes vieillards, — les mêmes hommes, parce que c'était la même idée. Une idée analogue à celle qui, dans les souks de Fez, me répète les marchands musulmans de Damas. Les voilà, les vrais individus de l'JIistoirc, les grandes puissances durables qui déterminent les formes de . l'homme, et par quoi celles-ci reviennent à travers la durée, à travers l'espace, semblables comme la violette de l'Ouest à celle de l'Orient, comme la violette d'aujourd'hui à celle des temps anciens, — les mêmes véritablement, d'autant plus les mêmes que ces puissances plastiques, qui développent du dedans la matière humaine, sont plus impérieuses, non pas mêlées, contradictoires, anarchiques, comme dans notre Occident moderne, mais simples, pure chacune de tout mélange, seule à régner, comme le christianisme dans l'Europe du moyen Age, comme l'Islam et le judaïsme dans l'Orient de jadis et d'aujourd'hui.
'^3 aoril. — Pâques chrétiennes, — nulle cloche de Pâques ne sonnant ici la résurrection. Ce n'est même pas un dimanche. En face de ma fenêtre, des maçons foulent avec lenteur, sur une maison qui s'achève, la chaux fraîche d'une terrasse. En mesure, tous ensemble lèvent leurs pilons, et puis les laissent retomber, tandis que, sans effort, sempiternellement, de leur bouche s'échappe la ritournelle mineure, somnolente, du travail antique et cadencé.
Nulle cloche de Pâques; rien qui parle d'une fête. Fez s'étend devant moi, blême et sans bruit, comme les autres jours. Que c'est loin, l'Europe! Il n'y a jamais eu de christianisme dans cette ville, sauf celui que gardaient dans leur cœur les captifs amenés par les pirates barbaresques, les esclaves d'Europe qui construisirent sous les coups de fouets, il y a trois cents ans, les deux forts que j'aperçois au nord et au sud de la ville, et qu'on appelle encore les bastions chrétiens. L'Inde et la
rihinc eurent dès les premiers siècles leur clirisli;uiisiiic. La messe u-t-elle j;iiii;iis ('lé dilc à l'V'z?
Nulle cloche de Pâques. iMais c'est tout de même la fj^lorieuse résurrection de l'année. Mille fruits d'or se suspendent sous ma fenêtre dans un brillant feuillage ; or paie des citrons, or jdus rouge des oranges. Des fleurs étoilent ces feuillages à côté de CCS fruits : c'est le ])rivilège de ces précieux végétaux. \in ce moment d'amour et de vie qui s'exalte, leur parfum monte comme un esprit dans une extase. Dans les rigides verdures vernies, au milieu des citrons et des lleuis. les merles sont d'un lustre miraculeux. Ils Italaillcnt et sifllenl dru. D'.iuti'es oiseaux s'allaircnl: à leurs l»ccs j)cnd(Mit hiins (i'lierl)e et vermisseaux. De la [)oinle d'une branche, l'un s'élance vers l'une des petites baies vitrées qui éclairent ma chambre par en haut. Du dedans je le vois qui piétine son nid. Il y a huit autres niches jiareilles, en ligne, juste au-dessous du plafond; chacune contient un nid, et je distingue doti tâtonnements vagues d'oiselets naissants, des cous sans plumes <|iii se haussent, des becs teiuliis (pii bâillent la faim.
Les hommes aussi chantent et travaillent dans l'air jeune et léger d'avril, sous le ciel de splendeur oii, là-bas, le mo^cn Atlas albmge un si délicat tracé d'azur, l/air est jeune et léger comme les oiseaux. .Mais (jnelle fatigne de race, quelle .qiathie dans les gestes des linmnies el la tiiste phrase
qu'ils ressassent! Comme on sent à les regarder et les entendre que la volonté de vie qui monte à Ilots en ce moment dans la nature ne passe plus dans la vieille Immanité de Fe/J
Il y a quinze jours, la première fois que j'ouvris ma fenêtre, ils étaient là. Ils sont là chaque jour, du matin jusqu'au soir; si je m'éveille à l'aube, je retrouve leurs douze voix mariées, si traînantes, d'un rythme et d'un mouvement tellement invariables, d'une monotonie si persistante que cela rendort. Dans la journée, j'ai presque cessé d'y être sensible, mais que je lève les yeux de mon livre ou de ma page, et j'en prends de nouveau conscience, comme on retrouve un tic-tac de pendule que l'on avait oublié pendant quelque temps de percevoir. A présent, pour moi, ce chant fait partie des choses permanentes d'alentour. Il est là, lui aussi, devant ma fenêtre, comme les orangers et les oranges, comme la pâleur de Fez, et plus loin, les sombres cimetières brûlés. Si passif et résigné, reprenant toujours comme un soupir de lassitude après un silence, depuis toujours, dirait-on, il est ici l'accompagnement, le commentaire humain de ce vieux paysage.
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DANS LO.MItHK I)K l-EA. 227
Pour la viny,ti»''Tnc fois, je m'arrête à regarder ces honiines qui travaillent et qui chantent. C'est plutôt une danse, leur travail, une danse d'espèce rituelle, très lente, infatigaldeinenl la iniMue, et (|iie mène la psalmodie ([uasi liturgique. D'alujrd ils sont vêtus un peu comme des prêtres; leurs djellabas rifaines ont des formes d'étoles ; leurs longs bernouss blancs sont faits pour les attitudes graves, la prière musulmane, et [)uis la rêverie en silence au pied des grands murs. On ne les imaixine pas, ces maçons, gâchant du plâtre, soulevant un moellon d'un coup d'épaule, s'eiïoiranl aux gestes prestes et vigoureux de l'ouvrier. Debout, rassemblés tous les douze en un cercle étroit qui se déplace lentement, ils soulèvent ensendjle leur battoir qui ne retond)e que de son propre poids. Toujours le méiiic mouvement, pendant les heures elles îieures, à coups très es[tacés, sans qu'ils regardent ce (|u'ils font, on dirait sans qu'ils le veuillent ou le sachent, tous endormis dans le même rêve et dodelinant de la tête, bouche bée, voix nasillante, l'être particulier de chacun absorbé dans la monotonie de la cadence et du chant. (Ibant de métier, héréditaire <"omnie le métier, le même sans doute diquiis des siècles pour cette besogne s|)éciale. (Vest une danse hvi)notique et traditionnelle sous laquelle la maison se construit insensiblement. On peut din* (piflle se produit ainsi dans du rythme et de la musi(|ue; on peut dire que celte musicjue, millénaire [»eut être, est en train de se matérialiser, de se fixer là dans
une forme naissante et cependant millénaire aussi, celle de cette maison qui bientôt, dans une ruelle obscure de Fez, ne se distinguera pas de tous les vieux logis arabes
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Par delà cette blanche troupe qui poursuit son travail et sa complainte. Fez descend et se termine au pied du plateau brûlé de Bàb-F'touh. Là-bas, non loin du primitif minaret des Andalous, le sol se creuse de larges et sombres cavités qu'on prendrait pour d'anciennes carrières, mais de rudes arcades s'y alignent qui ne soutiennent plus rien. Ce sont de vieux fondaks qui durent être très importants au moyen âge, quand Fez s'étendait sur ce plateau qui n'est plus qu'un cimetière (ancien lui-même) entre les sombres murailles déchaussées. Derrière ces creux commencent les tombes, mêlées à la roche qui partout aflleure dans cette région. Je reconnais les nuiralKJuts décrépits, la chère petite mosquée bleue qu'entourent le vendredi des groupes de femmes, venues là sur le tard de l'après-midi pour prier, honorer la sépulture du saint, attacher de nouveaux chiffons à son olivier, mais surtout prendre leur récréation à la façon
niiisulmane, ù l'aise au milieu des sépultures pour respirer le soir, tandis que la luniirre s'apaise et (|ii<' !•'('/ |)àlil (la\ iiiila^r dans les pâles \;ipriMs de sa valli'c. I"]n ce iiiomcnl. coiiinie d'iiahitiide, tout est (li'scrl sur le morne plalcaii : des mor<eaux Ac rempart se linusscnt pai" derrière, ruines de |»astides (jui se conlondent presque à la terre brûlée, pans de nmrs déehirés qui datent des Almohades. Mais alentour se pressent les frais jardins, où l'amandier et le pécher en lleurs allumaient hier leurs huissons de llammes roses, — aujourd'hui verdure, et que le voisinage de ees dés(dations fait plus délicieuse, verdure toute elaire et même, à fôice de tendre jeunesse, qui lire un [)eu sur le jaune, (|uand on la compare à celle des bois d'orani;ers et d'oTiNiers, à tous ces graves feuillages immortels, j'^t des lignes do peiqdiers pén-'-trant la vill(\ s'v |ir(>[iai;ent en îlots, en vertes fumées et fusées à travers toute la vieille chaux livide, l/t'lermd et saisissant contraste de ces \ ieux pa\s d'Islam où le passé ne meurt que d'une insensible et lente dissolution, et laisse sur le sol chacun de ses i:;rands ossements! A ce contraste il faut ici revciiii" l(Uiji»urs; l''e/, y trouve son caractère iiu'omparable. Tout entiei" pour moi son sou\-enir tiendrait eu deux images : celle de l'oued h'alis courant et luiirnnyanl |>armi les roseaux, les lierres et les volubilis sous le bnmillard des saules, — celle des grandes aires féodales où des chameliers campent sous des ran^s ébréchés de créneaux. A cause des
torrents, des fleurs et des fraîches feuillées, les ruines me semblent plus augustes; à cause des ruines, les eaux courantes et les tendres verdures me disent mieux le miracle et le fugitif mouvement de la vie. Belle opposition, plus touchante parce que le rapport habituel y est renversé. C'est l'œuvre humaine qui parle ici des durées anciennes, du permanent; c'est la nature qui nous présente l'éphémère. Parce que l'homme en ces vieux pays est resté simple et n'a pas entrepris de se l'asservir, en mille flots et bouillons rejaillissants, cette nature projette sa vie dans tout ce qui des monuments de l'homme se dessèche, se défait insensiblement, et rentre en paix dans la mort. Les plus parfumés jardins, les plus vivants ruisseaux, les taillis les plus verts, les jeux d'enfants et les rêveries de femmes sont toujours auprès des grands champs tumulaires et des mélancoliques remparts d'autrefois.
Hier, du haut des tombeaux mérinides, comme j'ai senti ces contrastes! Nous venions de passer les jardins d'oliviers. Un triste et vieux mokhazni me précédait, son long fusil sauvage sur l'épaule contre les brigands possibles. Nous montions en silence par un chemin pêtré, entre des nappes pâles de calcaire, des buissons d'aloès et des ruines de tous les âges. La muraille de Fez, haut grimpée sur ces pentes, plus farouche et déchiquetée qu'ailleurs, baissait peu à peu, assaillie par l'écume d'argent
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des olivicis. lùifin la longue plaino do l'ouest se rrvria, (louiiiiiiiil la ville (|ui. du joiid de ses rrcux, y viMiait allleurer tout juste.
Amplitude, douceur indicible d'un tel paysage! libres espaces, solitudes d'un morceau de rAfricjue! Comme une mer Iranciuillc (|ui se glace en silence au cn'puscule, cette j)laine immense se lissait aux derniers rayons du soir du lustre égal et vert de ses jeunes herbes. J^a chaîne du Moyen Atlas la limitait au sud, la plus tluide et légère ligne bleue, où le regard se donnait carrière, parcourait des lieues et des lieues, librement, comme d'une haute falaise il aime à suivre, (Vy\n IxmiI à laulre. tout l'Iiori/on marin, — mais avec plus de bonlieiir, à cause de l'aduHrable souplesse des vivantes ondulations. Vers l'ouest illuminé, à des distances qu'on ne pouvait évaluer, trois découpures aiguës et violettes surgissaient de l'inlini comme des îles dont la base est mas(|uée par la courbure de la terre. Krancbissant d'un liait les prodigieux espaces, on se tournait vers l'Orient. De ce côté la surface terrestre se dérobait, tombait étrangement : bas-fonds, creux stériles et clairs où luisent les méandres du Sebou. Puis des terrasses de pierre, de roses montagnes africaines en forme de longs gradins et de tal)les ; et, dominant toutes les choses de la terre, sans fondation \isiide. naissant de Tt-tlier. la grande cinu' (|ui vient apparaître par les beaux jours, — tellement haute, lointaine et légère, qu'on l'eût prise pour une mince vapeur tendue, bientôt Irans-
i'M LN CIIKI'L'SCULE D'ISLAM.
parente aux éclats des plus grandes étoiles, si les neiges irradiées du sommet ne l'eussent impercei»lihlcmcnl slrit''e.
i\(»us a('li('vi(tns de gravir la première pente du /alagli dont la rcielie en face du sfdril baissant se iiiiiail en amt'tliystt^ ardente. I^t'jà nous toncliions aux deux arches ruinées des sultans mérinides; nous marchions sur leurs hlens déhris de faïence, et tout le premier plan des ruines cyclopéennes, comme nu décor (|ui s'ahaisse, finissait de descen(he à nos pieds, quand Kez enfin se démas(|ua. Dans cette heauté d'un monde qui dormait dans la lumière, o la triste et grise apparition! Quel centre ohscur à ce paysage de clarté! Elle se terrait dans ses l)as-fonds, dédaignée du soleil dont les rayons issus de la haule prairie passaient au-ilessus d'idle poiii- aller peindre à TOrient des étag(*s aériens de [)ierre. iNul signe de vie sur celte grisaille éteinte. Sans cheminées ni pignons (sauf le triangle vert de iMouley-Idriss), toutes ses maisons décapitées, c'était comme une ville hrùlée depuis longtemps où ne subsistaient que des murs couleur de cendre. Et cela durait, persistait là, dans cette vallée sans lumière, entre des semis de tombes et des verdures neuves (la nature continuant à vivre), au sein d'un vierge et lumineux pays. Et cette ville d'omhre était seule : par aucune route elle ne communiquait avec le reste ilu monde.
Plus bas (|ue nous, mais bien |ilus haut ([ue Fez, un grand scjuelelte de château se levait, — son faîte
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|)r()ruiidémeiiL ccluiiK rc' par l'usure, rt'-duil à di^ux lames aiijuës comme dans les Alpos une ciète d(''\ asli'c de calcaire. Sou pied s'incrusiait. au rnc ; il eu coiilinuaii le prniil vasLc el. rude Ilicu ne li's (lisliui;uail . Mèiucs ('iinruics huissous d'aloès ideus, accroclii'S au\ saillies de la rdclie el de la Inur; mèujes ldessui-es, noires caNilés héanlcs, dont [>lusicurs send)lenl avoir servi de sépulcres. Une seule fissure seprolongeaitderuneà l'autre, etlaglorieuse lumière d'or qui les bai<j;nait ensemble achevait de les confondre. I.e traijique témoin d'un monde dis- |>ai"u ! Il \ cillait ce cadavre de ville; il solcnnisait le paysaj^e, et sendjlait en entretenir le silence.
Des deux cotés de cette . jurande ruine, l'antiffue rempart se prolongeait, jalonné de bastides pareilles, rou^^eàtre cl ron^jé parmi les rochers rouu^es et l'on^i'-s. I',l le rcLiard d(''\alail. remontait avec lui; on \o [lerdait dans les luui-n'S d'oliviers, dans les ravins; on le retrouvait sur les pitons; on le reconnaissait très loin, (lenière les (eriains cdusuiui'S de |{àb-l''louli où il irenleiMiie plus rien (|u'uu cinu'lièi-c^ d'autrelois.
A nos |)ie(ls, dans les ébrécliures de ce mur d'enceinte, çà et là un rêveur, grimpant parmi les fissures et les ttuiHes, s'était lo,i;é pour rei^arder le soir. Il n\i,^irdait le soir, et fantii|ue \ille i^rise. et les bois printaiiiers d'alentour, et par delà, toute la
calme innuensité <irculaire iXous taisions c(unmc
ces sa}4:es et ces voluptueux, nous enivrant en paix du libre espace, des montaj^'^nes à l'Orient, de la
plaine lisse comme une mer tranquille et qui se
glace au crépuscule
Un silence vaste comme le paysage. A cette hauteur on n'entendait absolument rien que le petit battement d'ailes de quelque invisible passereau, perdu tout près dans l'abîme de lumière, et voltigeant après quelque insecte....
De ces arches mérinides, quand il est tard et que l'on va fermer les portes, c'est par Bâb-Ghisa qu'il faut se dépécher de rentrer en ville. On descend très raide, pas à pas, en tenant sa bête de très près par la bride. Des éboulis de pierres, des ])entes de terre pulvérulente, puis, entre des carcasses d'ânes et de chiens, un lit desséché de ruisseau qui sert de sentier. A mesure que l'on descend, de longues pierres commencent à se mêler au grès qui affleure. Si vieilles et rongées, on reconnaît qu'elles furent taillées en forme de cercueil. Impossible de les éviter; nul autre chemin que celui qui s'est tracé de lui-même, au cours des siècles, et qui naturellement, à la façon arabe, s'en va chercher les cimetières. Impossible aussi de ne point passer trop près d'une pieuse assemblée qui se tient là chaque soir, étagée sur les tombes autour d'un vieil iman qui lit et commente à haute voix. Dans ce lieu funèbre, tandis que l'obscurité grandit, ces vivants enveloppés de linges, repliés, et qui ne remuent
pas, (jnl un |i('U lair de morts surt;is dans Icnrs linceuls, et (jui s'assoient |H»nr la nnil an lioid de leurs sépulcres. ..
lll nous axons heau risquer, pour ne ])as passer trop [uès deux, de nous roni[»re le cou. linian se tait en nous voyant approcher, et sans qu'un seul visaj^e remue, tous les yeux se lèvent ensemble sur nous d'une façon significative et qui nous fait liàter notre dégringolade.
Faits divers de la vie de Fez. Ce qu'on dit dans les souks. Des protégés et des Tlemçanis, clients du Consulat et de la Légation, amènent jusqu'à nous ces nouvelles et ces racontars. Mais il est des choses que nous apprenons tout à fait directement.
Par exemple, on nous répète encore d'être prudents. L'an dernier, un homme de douar est entré en ville, décidé, raconta-t-il plus tard, à tuer le premier ]{oumi qu'il rencontrerait aux environs de Mouley-Idriss. Ce fut un missionnaire anglais qui marchandait des étoffes à l'entrée d'une ruelle horm. Prière de n'aller de ce côté qu'avec honne escorte; en tous cas, de ne se promener qu'avec circonspection, sans parler, l'air grave et cérémonieux, comme il est décent à Fez.
Raissouli, le personnage dont M. Perdicaris n'a pas oublié l'hospitalité, vient d'être fait pacha de la banlieue de Tanger. Cela veut dire que les principales légations, qui sont situées hors la ville,
DANS LOMlilU:; Dli: VEA. IM
dovroiil solliciter de ce brigand leurs gardes liahitiicls. Il a commencé par les leur enlever, delà veut dire encore qu'il y aura bataille sur le grand sokko, qui dépend aussi du nouveau gouverneur. Car des tribus et villages qui viennent y tenir marché, la moitié fait la guerre aux gens de Kaissouli. Probablement d'ailleurs celui-ci ne s'exagère pas la faveur dont il est l'objet. Il connaît toutes les vieilles ruses de la politique maghzen, et doit flairer un traquenard. Qu'il ose quitter sa m(»ntagne et venir se promener aux environs de ce sokko qu'il administre, et sans doute les mokhaznis du paclia de Tanger ont l'ordre de se jeter sur lui. Alors adieu pour toujours aux beureux coups de main, à la brillante p(diti([ue de la brousse! Les basses fosses de Fez Djdid qui servent aux justices et vengeances |)ersonnelles du sultan gardent leuis |)risonniers. Kaissouli, ([ui sait tout cela. rest(^ dans sa Montagne Rouge. Il gouverne et n'approclie point de son gouvernement.
Le courrier de Tanger est toujours pillé de temps en temps; c'est généralement à (|uel<|ues heures de la mer, (juand il entre sur le lerriloiif du dil Itaissouli.
(Juelqui's sinistres histoires nous raïqu'llent que nous sommes aux t('in|is Av Philippe le hel. de la magie noire, et que le milh-sime l'iiraligné sur le plâtre de tous les mnis |iar les llàneurs de la ville coMimenrr [i;ii- nii /.'>. Dans iiotrr luellr des
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Souris, et d'une porte à l'autre de notre quartier, des mokhaznis viennent de promener sur un une, à travers les quolibets et malédictions du peuple, un vieux marchand fort penaud. Ce soir, lui aussi couche à la prison, — pour en sortir bientôt, s'il se décide à proposer au juge le sac bien sonnant que l'on attend de lui. Voici son crime, (^.e marchand perdit sa femme il 3^ a quelques jours. Les voisines accoururent, les pleureuses pleurèrent; les vociférations rituelles, les clameurs aiguës du désespoir furent poussées tout le jour, comme il est convenable. La nuit, le veuf resta seul avec l'ensevelisseuse, auprès du cadavre déjà préparé pour la fosse. Vers le matin, comme cette femme, qui s'était endormie, commençait à se réveiller, elle aperçut l'homme penché sur le lit de mort, et dont les bras, les mains s'affairaient à quelque mystérieuse besogne. Prenant garde de ne pas ouvrir tout à fait les yeux, elle vit qu'il avait défait le linceuil, et que, très vite, tirant de son caftan quatre galettes de pain arabe, il les attachait avec des ficelles aux jarrets, aux aisselles de la morte. Puis il remit le suaire. Elle n'osa rien dire, se doutant bien de quelque sorcellerie, et laissa porter le corps en terre. Mais chez ses commères elle ne put tenir sa langue ; celles-ci clabaudèrent, et l'histoire arriva bientôt jusqu'au cadi. La morte fut exhumée, on trouva les galettes placées comme l'ensevelisseuse l'avait conté; le marchand fut traduit en justice. A l'audience il
reconnut qu'en fixant ;ï un cadavre ces pains (|ui (levaient participer à la corruption, il avait tenté (le faire œuvre maudite. Par cette opération et les jKiroIes occultes qui l'acconipajjinaient, tout le blé et toute la farine des greniers de Fez devaient se gâter aussitôt. Ijui-niéme attendait alors d'El-Aracli (|uarante chameaux porteurs de bon grain, et qui n'étant pas à Fez au moment du malélicc. n'en devaient pas souffrir. Il eût ainsi ravitaillé la ville, et le désastre général eut fait sa fortune. Le cadi prononça des paroles sages et sévères, puis ordonna la promenade humiliante par toute la ville sur un baudet. J'admire la douceur de la sentence. En France, sous Pliilipj)e le Bel, cet accapareur par sortilège eût été brûlé. Mais en pays musulman, la justice est douce. Au Maghreb, comme en Tunjuie, on Iranche peu de tètes. (l(dles que Ion accroclu aux créneaux de Hàb-Marouk aux lendemains de victoire, et qu'on fait saler par les Juifs du Mellah, ont été coupées sur les morts de la balaillc Au fond, ce que nous appelons crime ne scandalise pas. l/assassinat n'est le plus souvent (juun accident des gueri'es entre \illages; le vol, mie Idiiiie de la rapine ancestrale, une aflaire meilleure (|ue les autres el plus brusquement menée, (lénéralement, par un intermédiaire intéressé ou complaisant, le volé s'arrange avec son \(ileur (|ui garde un uiorceau du larcin. Va-t-on devant le cadi? Celui-ci clierclie d'abord à réc(MiciIier les plaideurs. S'il prommce la prison, le condamm' faitolîrir à son adver-
saire des doiiros; c'est un marchandage auquel l'autorité préside en prélevant sa commission. L'affaire ainsi conclue, voleur et volé viennent ensemble au tribunal, dans le vieux Mechouar, au fond du porche aveugle où le juge, accroupi sur son banc de pierre, leur cite quelque belle sourate de réconciliation : « La paix est la récompense qu'Allah réserve aux pieux » — « Au Paradis on n'entend que les mots : Paix! Paix! » Les deux parties s'embrassent. Toute la vie sociale prend ici ces aspects schématiques, délicieusement simplifiés et légendaires, qui font le caractère des contes d'( )ricnt, — en Occident, de nos vieux fabliaux, aujourd'hui encore de notre (juignol.
Les tolbâ sont en fête depuis une semaine; ils bivouaquent dans la prairie, aux bords fleuris de l'oued Fez, où leur plaisir se réduit à gratter des cithares et cuisiner de petites fritures. Le Sultan, c'est la coutume, fait mine de les prendre au sérieux et de traiter en majesté leur sultan pour rire. Il y a échange île visites, d'abord entre les vizirs, puis entre les soiivei'aiiis de la vraie cour et lie la cour de carnaval. Grandes distractions pour les Fahsis qui se dessèchent d'ennui. En ces temps de décadence où ce peuple n'est plus véritablement un peuple, on est trop heureux d'avoir un prétexte à des fêtes pareilles aux vraies fêtes sérieuses d'autrefois, si différentes pourtant, si «lénuées de
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sii^nification profonde, puisque ce n'est [»as une idée, une idée vitale de peu[)Ie (ju'elles j^lorilient.
Sans émotion, parce f|ue je savais que ce n'était qu'un jeu, (|ue riend'étliique, de national ou de religieux ne s'attestait là, j'ai vu la niiiitilude falisi emplir en silence le grand Mecliouar et se masser sur les talus où s'enfouit le pied des grands murs, elle-même aussi terne et couleur de poudre que ces farouches murs dentelés. Au milieu du vaste quadrilatèie, des soldats verts et rouges (jand)es nues, la [)iteuse tenue de singes savants), cin(|uante blancs cavaliers de gnicli gardaient un espace interdit. Là des dignitaires attendaient avec une troupe de musiciens, devant l'ogive outrepassée d'une grande porte, la seule ici (|ui [lorte une date moderne de l'hégire : \'V1\ , — et pourtant mystérieuse, car elle mène à ces enceintes du palais dont le peuple ne connaît que les interminables murailles. Tmil au bout du long rectangle, [)ar-d('ssus la porlr sud, se superposaient des ruines d'un âge [)lus grand et plus puissant, bastions énormes, on j)eut dire fossiles, car leur rapport aux fortilications moins anciennes raj)j)<'llc celui du mastodonte à l'idépliant. I']n jilein ciel, sur de noirs nuages, régnait leur pien-e anti([ue et solitaire, toute \erdissante de mousse et de lichens, et (|ue le soleil, pardessus les ond)res et le fourmillement humain dans la profonde cour, gravement illuminait, ranimant le très lointain passé. Au jiied de telles créatures «jui connurent les triomphes des iiiaitres de l'Ivs-
pagne, qu'étaient-ce que les hommes d'aujourd'hui? Des fanfares sonnèrent, et l'impériale procession commença de paraître. Elle débouchait de la haute porte mauresque oii s'inscrit le chiffre du dernier sultan. liani!; j>ar rang, les cavaliers émergeaient (lo la noirceur <lu grand fer à cheval, en lignes lloUantes, ondulantes, comme des écharpes secouées et jaillies dans la lumière. Danse et fantasia des chevaux admirables, scintillation soudaine des armes, envolement et mêlée des crinières, des bernouss, des djellabas de fine laine qui laissent transparaître ou découvrent tout à fait l'or des ceintures, le rose, le jaune, le violet des caftans. Bientôt l'espace vide que gardaient les soldats fut rempli du plus bruissant et caracolant désordre. Les bêles nerveuses, hésitant à la vue de la foule, se cabraient; leurs rangs se défaisaient; les caïd-ras galopaient de l'un à l'autre, jetant les rauques commandements arai)es. Difficilement cette troupe évoluait sous les hautes et noires rangées de créneaux pour aller s'enfoncer sous la porte du Nord, dans l'axe de la vaste cour. Enlin, pendant quelques minutes, dans cette Fez où je n'avais rien connu que de froid, de clos et de muet comme une tombe de chaux, m'apparaissait l'Orient légendaire, superbe et bigarré, celui qu'imaginèrent nos romantiques, et dont la défroque décora si longtemps les ateliers de nos peintres. Dans le fastueux remous de couleurs et de scintillements, je retrouvais les étendards, les selles de velours grenat, les
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liai'iiachcinonls vert tendre, les ferronneries ciselées et massives, les rlriers larges comme Ji.'s plats et précieusement damascjuinés, et les poignards, les cimeterres, les poires à poudre, leurs cornes ini rusiées, leurs cordelières de soie où pendent des glands verts et \(iliimineu\ de ruir. I^]t l)ala\aiit, voilant ou dévoilant tout cela, au hasard des piallements et des voltes, les ti'aînantes et \a])oreuses draperies de mousseline, loutre tant de parures un invraisemblable joyau rutilait, qu'un caïd portait à la poitrine. Quand il })assa près de moi, je reconnus la croix de la Légion d'honneur, mais une croix large comme la main, ([ue fantaisistement il avait fait jteindre sur son caftan, l'ayant admirée sans doute chez des émirs d'Algérie.
Knfin, les musiciens nègres enihoucliinil leurs trompes, une longue plainte de cuivre se mit à uémir, rythmée à contretemps par de profonds baltements de tambours, (ionime elle était triste, lointaine, farouche, cette mélopée chromali(|ue el descendante, comme (die s'accordait à ce vaste et sond)re décor de mo\en âge! Klle sonnail pour le Sultan. Dans un Ilot de personnages [dus \ieux (|ue les autres, il [tarut, silhouette mince et droite sur son blanc che\al, lui-mèuïe blanc dans l'obscurité de la j»uissanle ogive, le (Iherif, le Saint, tout de suite reconnaissable, dillV-i-enl de tous, \raiment solitaire dans cette multitude, tant il ('fait impassible, vêtu de blancheur stricte, et connue enfermé dans les plis immuculés irun long linceul. Trois
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esclaves à pied l'entouraient, l'un qui maintenait au-dessus de sa tête un haut parasol rouge, les deux autres portant des chasse-mouches dont ils flattaient sa hête impatiente. Mais lui n'avait pas l'air vivant ; droit toujours et comme attaché sur ce cheval effaré, les hras immobiles et cachés sous ses voiles, on eût dit qu'il en ignorait les effrois et les écarts. Je ne voyais pas ses yeux, et je les imaginais fermés. Il semblait ne rien voir ni sentir : c'était comme une momie sacrée qu'en un grand jour des prêtres exhibent solennellement au peuple.
Aussitôt qu'il apparut, une clameur innombrable et perçante jaillit de la foule et persista pardessus les sonneries sauvages : le cri frénétique des femmes. Montées derrière les hommes sur les talus de terre à la base des grands murs , elles se tassaient sous les longues pointes des créneaux, en troupeau couleur do laine, sans qu'un visage fût visible. Ce hululement frémissant et suraigu de femmes sur des talus et des terrasses, je le reconnaissais pour l'avoir entendu déjà dans les A^illages d'Egypte et du Liban. C'est celui qui par tout l'Orient, et depuis les temps antiques, stridule aux jours de fête ou de grand deuil. Il en est parlé dans la Bible. A Thèbes, Byblos, Carthage, il acclamait les triomphateurs, les processions sacrées, la mort et la ressurection des dieux (Adonis, Osiris). Il veut dire, ce cri, le parox3sme de l'émotion, une fureur sacrée d'enthousiasme ou de désespoir, voisine de l'extase de la vaticination, un vertige où
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l'iiidividu s'iiliolit. (les états cxtrèmos que, de Kez à (lalciila, rOrieiital recherche et qu'il jii^e d'espèce divine, non seulement celte chimeur étourdissante et continue les si^^Miifie. mais surtout elle les appelle et contrihue à les produire.
Or ici l'occasion est nulle, ne l'oublions pas; cette fête des tolbà est dénuée de sens profond .Mais pour le peuple de Fez une chose est émouviinlc, chargée de prestij^e : cette silhouette mince (\o caviiiier qui ne bouge pas, voilée plus bas que les élriers de blancheur et de mystère. Voilà qui le reume, ce peuple, dans sa libre profonde, dette forme stricte, insensible et hiératique, c'est son idée de perfection qui s'incarne devant lui, celle que lui-même s'exerce à réaliser en des postures de silence et de recueillement. Une telle idée oA l'aboutissant de toute une civilisation, et peu importe que celle-ci décline; une fois produite, l'idée tend à j»ersister. Peu importe que ce chef no soit plus véritablement un chef, que ce prêtre ne soit plus véritablement prêtre de son peuple. En c moment, aux veux de cette multitude musulman'^ un certain rêve ancestral île beauté se réalise ('■laitoit' au cours des siècles islamiques, lié aux croyances et principes (|ui sont l'essence d'une soci(''té d'TsIam. I)e\ant ce vêtement lilial des purs, de\aiil (('lie allure solennelle et secrète, devant cette inqtassihililé du Saint (|ui ne comn\uni(jue j)lus (ju'avec Allah, toute cette multitude s'exalte, c(Mnme en l'iurope un j>eu[»le dtuit l'histoire est
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surtout militaire, à la vue d'un général, sans victoires, c'est possible, mais dont l'épée, la fière attitude à cheval, les insignes d'or, le font rêver d'héroïsme et de gloire, et le geste impérieux, d'Empire.
Mais. |Miur traverser 1rs uraiidcs cours léndalos et loiil le (léeor de l(''jj;eiule à reiilrée de l''ez. je |)i'éf»"'ro les jours ordinaires. Alois. dans la paix du soir et lu solitude, (|ue ii'auiuieiit, (|uc ue eoutrediseiU aucuneiiicnt ni le passage des lrou[)eau.\ et des cavaliers, si petits sous les murs dominateurs, ni" la présence au pied de ces nmrs de tous ceux-là qui se replient dans leur rêve ou leur stu{)eur. on entend bien mieux les voix lointaines du [)assé. Toutes CCS formes grises, elîondrées le long des cours et des couloirs, ne semblent se taire et se rej)lier dans leurs voiles que pour éct)ut<M' jdiis attentivement ce qu'elles disent en silence.
ailles sont di\erses, ces voix, suixaiil riimrc cl la lumière, [dus ou moins \agues. lointaines ou précises, de signilicalions dillV-reiilcs. couinie nu llicMH- musical (|ui change de sens et de \alrui'.
(Juelquefois, dans ces premières senuiines d'avril encore voisines de l'équinoxe, après des jouiix'es chaudes et limpides, l'haleine de r.\tlantique (qui
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n'est pas à quarante lieues) se met à peser, comme en automne à Paris , quand souffle un vent déprimant et mouillé de sud-ouest. Tout se trouble et s'assombrit. Dans la clarté fausse qui passe entre les bas nuages, ce monde de ruines et de créneaux se révèle plus tragique et plus vieux. L'étrange vision! Alors, alors seulement, dans toute sa plénitude de vie, ce passé ressuscite et se pose comme du présent. Il est là; ce n'est plus son souvenir que méditent des monuments; l'intervalle des siècles s'est aboli. Sans doute, c'est qu'en de tels moments la grisaille du ciel, les noires nuées orageuses s'harmonisent à la vétusté des choses jusqu'à paraître leurs contemporaines. Soudain un soir du sombre mo3^en âge semble revenu ; c'est la Fez du xv" siècle qui se mêle à ce ciel ancien. Ces âniers qui poussent leurs baudets vers une poterne sarrasine, ces cavaliers encapuchonnés qui longent un mur à créneaux, sont les frères des Maures d'Espagne qui vivent en ce moment à Grenade, de la même façon, derrière une courtine semblable et percée d'une porte semblable ^
Mais plus souvent le ciel est jeune, son azur virginal si frémissant de la joie d'avril, que l'on dirait la lumière éclose à l'instant, comme une aile trem-
1. Dans la cathédriile de Toli'dc, les sculptures des sliilles du chœur représentent le siège de Grenade (1492). On y voit ces nicnies créneaux en l'orme de clous, ces mêmes cavaliers encapiu'honnés, ces mêmes âniers, la trique en main, poussant leurs bêtes sous une ogive mauresiiue.
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hiante et frais dépliée de libellule. Cuinine ou sent alors (jue dans son éclat si intense et si pur cette minute actuelle est toute la réalité! Comme le passé scuihlc passé! Sur ce bleu neuf, énerf.,nquc de l'espace, les sombres architectures militaires sont si ruinées! Dans l'oblique rayon qui par en haut les dore, resplendit leur grave couleur de choses d'autrefois.
Tranquillement, au lont; du mur, les bastions très âgés se lèvent; ils s'espacent, le front dans la calme lumière, chacun à sa i)lace, sagement, comme des vieux qui se taisent, les yeux mi-clos, dans la douceur et la clarté de l'arrière-après-midi. Oui, vieillesse vénérable qui se chauffe au soleil, le reçoit en silence, sans bouger, en s'en pénétrant. en se remémorant les soleils d'autrefois, quand la vie était active, toute pleine d'entreprises et de fanfares! Quels tiiomphes elles ont vus, ces mélanc(tli(jues murailles! Ouelles entrées de sultans, traînant leur butin, les troupeaux de jeunes filles, Tor du Soudan, la moisson des tètes coupées, enfermées en des coulfes ! Au xi" siècle, les plus illustres de ces victorieux vinrent du désert, (l'étaient des marabouts touareg, des puritains à la face voilT-e de unir dont la domination s'tHendil ensuite sur l'Kspagne. Alors le Saliara relluait sur l'Iùircqie
J'aime, après axoir tourné autour du rempart, dans les vergers ou sur la pierraille des terrains tumulaires, à refaire lentement la même entrée
dans P'ez que le premier soir. Ces grandes aires sous des courtines de citadelles, ce peuple triste qui vient s'y laisser tomber en lignes léthargiques et grises, cette succession de portes guerrières qui mènent de l'une à l'autre, ces files de créneaux aigus et noirs, sur le ciel, de tous côtés, ces foules vagues, sur des terrains vagues, parmi des tentes, des huttes, des baudets et des chameaux, ces kasbas indépendantes et fortifiées où des tribus (Filhalas, Cherardas) sont chez elles et campent aux portes de Fez, — tout cela nous attire et nous étonne chaque fois comme au premier jour.
C'est par Bâb-Segma que nous entrons en ville, toujours dans l'humble et bêlant péle-méle des moutons, sous de hautes ombres de dromadaires. Presque tout de suite s'ouvre le grand Mechouar (où le sultan passait l'autre jour pour aller voir les tolbâ). Derrière nos cavaliers d'escorte, avec les autres pelotons qui rentrent, fusil à l'épaule, nous le traversons dans son axe principal, de la porte Nord à celle qui, là-bas, à deux cents mètres, sous un diadème de pointes, s'enfonce entre les sombres et symétriques falaises des bastions almoravides. Quand on revient de courir à cheval dans la plaine, on est surpris de la chaleur qui règne entre ces clôtures. L'air du dehors, sans doute, ne coule ici que peu à peu, et chacune des nappes verticales de brique ou de pisé que le soleil a chauffées tout le jour, met plusieurs heures à se refroidir. Généralement, quand nous arrivons au grand Mechouar,
c'est riiislanl (iii le «ici. onlrc les tiTtihlcs .ili^nciiiciils (le crocs iinirs. coiniiu'iicc à |(»iiniri' an lilas llt'lri. Alors, dans cette rose et cliaude ])roron(leur ([lie ternissent les j)oussières, (|uel va-et-vient, (l'une muraille à l'autre, des martinets ivres du printemps et du soir! Par nappes obscures dix mille ailes s'entre-croisent, comme dans une chambre un peuple de mouches exaspérées de soleil, ou mieux, tant l'ail' est é|)ais et tiède, comme des bancs de jtoissons, en été, dans la transpai'ence d'un bassin. Ils nous frôlent de leurs nuages, lancés d'une ardeur et d'uiu' vitesse folles, nous assourdissant de mille cris aij^us, sans que l'on distingue autre chose que tourbillonnement d'ombres et de lignes noires, mais, brusquement, posés par couples aux petits Irons des murs.
h]nsuile un noir passage sous des croisées d'ogive, un vrai tunnel percé dans la masse des puissantes bastides, et l'on est dans l'ancien Meclîour.r. moins sj)acieux, moins sym<''tri(jue et superbe (jue le premier, mais d'une beauté |dus jirolonile et jjIus grave, parce (jue clos de pierre vérilai)le, do granit âgé, (|u'onl envahi les herbes. JiCS châteaux cyclopéens de la plus ancieniuM''|)oque de Fez le dominent directement : pans de murs pardessus des murs, tours démantelt'-es par-dessus i\{'s lonrs, rudes vestiges de cii-neaux par-dessns
des créneaux, tout cela d'une tout autre proportion qu'ailleurs, fait de blocs plus massivement accumulés, — et déjeté, rongé, suspendu dans le ciel en accablantes masses noires.
C'est là, sous une arche creusée dans l'épaisseur du mur, mais fermée d'un côté, que siège le tribunal de Fez-Djdid. A sept heures du soir, on juge encore. De loin, j'aperçois dans l'obscurité de la voûte, trônant sur un banc de pierre, les formes blanc-drapées du cadi, de ses assesseurs. Devant l'ogive, sur le cailloutis bossue de la cour, les plaideurs attendent sans compter les heures. Quelques-uns sont d'importants bourgeois maures, dont les serviteurs tiennent en main les mules bien tondues et sellées de velours. Alentour, contre les murailles, toujours les liles gisantes de dormeurs, couleur des murs, couleur du cailloutis. Est-ce une illusion? Il semble cju'entre chacune de ces enceintes et le peuple qui vient y somnoler il y ait comme une harmonie. Dans celle-ci, la plus antique de toutes, et que l'on croirait récemment déterrée, sont les attitudes les plus anéanties (quelques-uns sont tout à fait couchés, roulés dans leurs bernouss), les plus mornes expressions de lassitude et de renoncement total. Ils sont affaissés là, comme du linge jeté le long du sombre mur — mais des faces pâles, des yeux atones ou clos sortent à demi de ce linge, — affaissés là depuis combien de temps? Pour combien de temps encore? On dirait qu'ils n'attendent plus rien, que leur
DANS LOMHRE DE FKZ. 2''.3
hlùme et muette présence est ici poriiiaiiciite cl fait partie du décor aucieu de cette cour
Non loin de ce Mechouar, dans la direction du Mellali sont les plus parfaits minarets de Fez-l)j<lid, ceux que de liai)-F'touli on voit se silhouetter sur le ciel, au bord supérieur de la vallée. Dans ce quartier des serviteurs du palais et des soldats du nuich, les rues ne sont pas les tranchées quasi souterraines de la ville îincienne. Point de voûtes ni (Tétais pour empêcher de vieilles maisons lléchissantos de se rejoindre tout à fait par en haut, (^est un faiiiiouri; neuf; les loj^^is en sont bas, des cubes d'argile claire; mais par-dessus cette vie récente et sans force, à tous les détours des chemins, se lève ([uelque chose du puissant squelette où elle s'est nichée : tours déchirées, poternes dont l'intérieur est comme le dedans d'une église, ou bien des crêtes surplombantes, et leurs dents qui furent des blocs énormes de granit, aujourd'hui presque nivelées. Dr [)etits figuiers, dout le soh'il Iravei'se le fruillaue, accrochent leur chiirc jeunesse à toutes les crevasses de ces ruines.
Contemporains de ces grands restes, les minarets que j'aime veillent sur le blane faubourg. Mais tandis que sa bri(|ue s'elfrite et (|ue le granit se corrode, l;i religieuse majnlique a gardé sa pure couleur, encore attendrie [»ar son grand âge. Ces
tours de pâte bleue et verte, quels grands, précieux et vénérables bibelots! — plus toucliants, de substance si fragile, d'avoir tant duré. Si doucement luisent leurs surfaces de poterie gaufrée, un peu disjointes, bosselées imperceptiblement, et çà et là, comme frottées, limées par le doigt du Temps, laissant voir un dessous jaune et friable de terre cuite. Sur ces champs de turquoise délicieusement pâle, des soleils bleu-paon, bleu de chine, bleu-lapis s'entre-croisent, s'irradient, les petits tournant autour des grands sur un mystérieux semis stellaire. C'est un grimoire indéchiffrable et mystique de verrière musulmane, un rayonnement, comme dans les phosphènes, de figures élémentaires, une sibylline géométrie où viennent passer je ne sais quelles secrètes lueurs de feu sombre et bleu. On songe aux plus beaux tapis de Boukhara, où la laine étincelle et s'enflamme en zigzags et losanges d'un bleu presque noir et pourtant lumineux. Mais ici la matière est plus l)elle; faïence douce et tiède d'un vase arabe primitif et dont on ne jouirait tout à fait qu'en le prenant entre ses mains.
Parmi les murailles fauves et cent morceaux de la grande carapace morte se dressent ces tours d'un bleu verdissant, bleu de ciel crépusculaire et qui chante dans le ciel crépusculaire. De la lanterne qui les surmonte, en même temps qu'apparaît le drapeau blanc d'Allah, sortie petit moueddin. Làhaut, les mains sur la balustrade, il fait le tour de son belvédère, élançant, prolongeant aux quatre
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(|iiiiili('rs (lu ciol l'appel de prière (jiii pljiiic sur la \illr et (|tii tremble, celui de <lia(|U(' jour el de tous les siî'clos falisis.
Alors le dcrnior l'avou du soleil a (|uiU('' le liaiil niiuan't (ju'il ('claiiaii si lendrenuMit. .Mais dans h: soir \(mI, |iar-d('ssus les terrasses d'art;ilc i|ui s'ar^cutc, ci'tte douce poterie luit encore
On trouve de grandes et calmes ruines à l''e/.. puissanlcs comme une i^rave musiijue à incliner làmc vers des modes (jue les mots ne peuvent pas dire. Je ne sais rien que l'on aime avec le cceur coiume ces mosquées d'autrefois, [)etites à côté des monuments militaires, et qui sont restées bleues, i.a ]dus touchante est le féminin sanctuaire de |{àh-l^"touli, entre deux fins oliviers, dans une solitude de [lierres et de sépulcres que hantent des femmes au déclin du soleil. De la main on jtouiiait caresser ses toits de lur(|Uoise morte. Mais dans les miiiarels de JM'/Djdid. dans les radiantes lijj^ures et les hieus |iassioinH''s de leurs iizu/c/os, la lieaul"'' parle en plus sensuelles incantations. Oui, comme les lindu'es d(» certains instruments, cela touclie iliri'ctement les nerfs; et cela i;rise, exalte en attristant un |)eu, comme toute exjtression suprême de heaulé. (Ju(dque sentiment de notre inqterfection, (lu |)érissal)le se mèle-t-il alors à notre honheur? Sommes-nous sensibles à ce (|ue nous disent de la mort en nous charmant ces tendres et i-eliiiieu-^es louis (le laïence, ces vieux minarets (|ui enchantent à la la(;oM d'une llcnr ancienne, plus nici\ rilleu>e
d'avoir su garder en séchant dans un livre le mystérieux esprit de la couleur.
Il est tard, quand, après ce détour, nous traversons la longue esplanade de Bou-Djeloud pour descendre dans Fez-Bâli. Des lanternes brillent déjà sous les tentes bédouines et les huttes de branchages qui s'adossent au grand mur. Dans tous ces petits cônes sombres, des femmes s'allairent aux cuisines du soir; parles ouvertures basses, les interstices, on aperçoit des bébés nus, des mains cerclées d'anneaux qui remuent des chaudrons.
Mais au dehors, sous les étoiles naissantes, le grand terrain de campement fourmille encore; les moutons bêlent et s'agenouillent par troupeaux dans la poussière; les ânes et les mulets entravés sont au piquet; les chameaux par terre tirent l'herbe de leur tas commun de fourrage; ils mâchent en somnolant, et subitement éclatent en aigres querelles stupides. A travers la foule vont et viennent les sorciers nègres, coiffés de leurs tiares de coquillages, battant du tambourin; au passage, ils nous jettent d'affables grimaces de singes. En robes excentriques, des illuminés dispensent des bénédictions; on leur baise les mains. Aux deux bouts de la longue esplanade, des conteurs lèvent de grands bras inspirés qui font voler leurs bernouss. Leurs histoires de djinns, califes, chameaux ailés,
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se [»oursui\ent siivjiinincnt d'un j<»ur à l'autre, comme celles de l'ingénieuse Sliarhazade. Ailleurs on fait cercle autour des bateleurs et jongleurs. '^' aurait-il un type du charmeur de serpent? Ceux (|ue je vois à Fez, longs, maigres, à peau so?nbre, Tceil rêveur, le geste lent, ressemblent singulièrement à leurs frères de l'Inde (|ui jouent avec des cobras.
C'est le matin, au plein soleil, à l'heure du marché, qu'il faut traverser, le plus lentement possible, ces populeux espaces pour se rendre compte de l'incroyable diversité des physiouftmies et des complexions. Je ne sais aucun j)ays du monde — sauf l'Inde, qui est presque un continent — où la gamme des couleurs humaines couvre un t(d intervalle. .\u jMaroc, elle va du nègre pur jus(|u'au blanc septentrional, en passani pai' riiiliiii des transitit)ns. Teints de mulâtres, à tous les degrt's du pigment, et i)uis tous ceux d'Furope, les méditerranéens, olivâtres ou basanés, el les plus clairs des pays germaniques. Certaines tètes étonnent non seulement par leurs yeux bleus et leurs cheveux blond pâle, mais jtar leur structure, leur exj)ression (lu nord, leur llegiiie, leur aii' de Froide lenteur. (M» se demande si vraiment, comme le soutiennent des ethnographes, quel(|ue ( hose est resté, dans cette iJerbérie, du sau'^ i^oth ou \andale. Ceux-là d'ailleurs sont en général des bédouins, des rifains le plus souvent, car c'est la bourgeoisie citadine, lu classe magh/.cn surtout, qui, dans les marchés,
2o8 UN CRIÎPUSGULE DISLAM.
achète les négresses tant convoitées, et de plus en plus, se teinte de sang noir. S'il existait ici un préjugé de couleur, il favoriserait donc les métis. Mais de fait, nul sentiment de race, toutes ces distinctions se fondent dans l'unité de la foi. Le noir et le blanc sont frères au Maroc comme nulle part, étant croyants l'un et l'autre, — frères par la mosquée, le mépris social, dans cette société d'essence religieuse, n'allant qu'au seul étranger d'essence : à l'infidèle. Quelques-uns des saints personnages que la foule vénère sur ce grand terrain de Bou-Djeloud sont des nègres de Ni^ritic.
Mais aux dernières clartés du crépuscule, ces diversités s'eiïacent. On ne voit plus qu'une vague humanité errante, grise, et que les traînantes draperies achèvent de généraliser. Confusément elle remue sous la très longue muraille dont chaque dent, sur le froid espace, se silhouette en noirceur
A gauche sont les vieux talus, et par delà, dans une confusion de tombes et de débris, les étendues abandonnées sous un morceau de courtine qui ne sert plus à rien qu'à rehausser d'un accent épique ce paysage mortuaire. Il se lève, le farouche écran, quatre fois replié, s'enterrant de plus en plus à mesure qu'il s'éloigne : quatre replis, en noires découpures, qui poussent l'un derrière l'autre leurs rangs de longues pointes guerrières. A leur pied, deux tentes fantômes, des formes et des mouve-^ ments vagues d'animaux qui se confondent à la
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(erre. I^t c'est tout dans ces tristes es[»aces. Plus loin, on devine encore quelques lignes inutiles de créneaux; et je sais que par delà il y en a d'autres, (le plus en plus abaissés, que l'on distingue à peine au plein soleil de la journée, toujours d'autres, jus(ju"au\ ruines jaunâtres qui sont la hase dévastée du grand Zalagli.
(îelte solitude au bord de lesjjlanade où la foule remue dans le soir, est-ce la campagne qui commence là, alors qu'on sait pourtant qu'on est à l'intérieur des murs? Est-ce le site d'un quartier disparu (le la ville? — le champ ruiné de queh|ue vieille nécropole? On ne saurait dire. La nuit tondiée, (juand on passe près des talus, on entend de longs cris lointains ({ui donnent un petit frisson. C'est le concert des invisibles chacals qui commence, à l'heure des fantômes, emplissant o^s champs désolés d'une vie sinistre et fanlasti(|ue...
J'apprends à mieux connaître quelques-uns de ces mystérieux vizirs en qui s'incarne encore l'âme de la vieille civilisation mauresque, les défenseurs de sa ruine contre la chrétienté d'aujourd'hui qui se presse alentour, guette et convoite. En eux revivent ces fins politiques de Grenade qui surent pendant quatre siècles maintenir au sein de l'Espagne catholique le dernier petit royaume arahe. Ils ne sont que quelques-uns, dont les pères furent bien autrement qu'eux-mêmes les maîtres de la sauvage Berbérie. Avec quelle adresse ils savent faire durer ce vieux régime de corruption et de mort, oii ils sont princes, et qui doit, après tout, leur être sacré, puisqu'il se fonde sur les idées essentielles de rislam, et que par lui subsiste encore la forme sociale dont vécurent les ancêtres !
Le ministre de la Guerre et celui des Affaires étrangères (dont la vrai titre est vizir de la mer) se réunirent pour daigner me recevoir. On leur avait parlé de moi comme d'un f'quiJi, un liseur délivres,
DANS L'OMBRE DE FEZ. 2C,i
un ami de la science, de cette mystérieuse et dangereuse science d'Kuropc qui fait la puissance de?; ndiiiiiis. lis s'(''laieiil tout de suite eii(|iiis si j'étais iNitf/lizcn, c'est-à-dire [)e^S()nna^;■e ofliciel, parcelle tie ri'^tat français. La r(''p()nse étant négative, ils s'en montrèrent heureux. In rendez-vous uu' fut assi<j;né chez le vizir de la nuT. et dans la salle qui sert aux conférences diplomati(|ues. Pour urn3 luis il ne serait question ni (remprunl ni de réformes; sans arrière-pensée n(uis pounimis échanger des vues sur ces helles éludes (|ui sont le pi'ivilège des purs.
I>e drouuian aluiTien de la h'^atiou. un lettré, un clerc, lui aussi, maccompa^nail, curieux de cette ciitrcNue.
l ne ruelle conime les autres, une porte C(mii uu' les autres, où nous avons laissé nos mules, puis l'omhre d'un long couloir coudé. Mois les magnilicences closes, un patio roval, des arcades moins liisloiiées (|ue chez el-MoUliri, d'niu' nuditi' Idauchc et liaiilaiiie, siu^lilièreuieut t''lt''u'antes et uiinces païen h.is. Au seuil diiue [lorte de cèdre, nous trouvâmes nos peisonnages (jui venaient à notre leu- C(Milre, deux [taifails gentilshomnu's nuiures dont les |)urs et volumineux haïks se disposaient en plis romains, l/accueil fut de haute couiloisie. Salutali(ms profondes, eu des remous de mousseline.
sourires, radieuses ligures de bienvenue. Recevant un fquih de la savante Europe, ils déclaraient leurs désirs comblés.
Le vizir de la mer, le plus éloquent à se féliciter, était le plus jeune, de même t5'pe cjue ce Mohammed el-Mokhri, ministre du Palais (et des plaisirs impériaux), que j'avais aperçu quelques jours auparavant, — plus ouvert, rayonnant, afTable, mais, comme lui, légèrement métissé de noir, le blanc de l'œil injecté de jaune, comme celui des nègres; et pourtant rien de l'àme nègre dans la physionomie. Au contraire, la lèvre mince, la bouche aiguë, à l'arabe, une maigreur fervente, une allure de volonté, d'attention secrète, des prunelles de braise. On pensait à quelque lélin des tropiques dont les bonds possibles, les frénésies de désir et de .volupté, toute la réticente énergie se décèlent sous les rythmes ondulants et la ruse du pas velouté.
L'autre, l'homme de la guerre, semblait un Européen : replet, la barbe blanche et court taillée, un peu anglaise, et ce teint clair extraordinairement, ces yeux d'un bleu fané que l'on s'étonne de rencontrer sous le soleil d'Afrique. Sa voix de faiusset, ses gestes vifs, achevaient d'en faire un de ces vieillards à mine d'heureux compère, qui tout de suite inspirent confiance et belle humeur.
Un jeune et prudent secrétaire les suivait, qui me fut présenté. Ce Itodja ne tenait ni do l'Européen ni de l'Africain noir. Un vrai Maure, du type le plus
PANS L'O.MIfUr. I)i; l'IlZ. 263
rit''(|iiciit dans les souks de l*\'Z, le visa i,^c mal et |ilein, bien encadre de jais par la barbe musulmane, la moustache sévèremciil coupée au ras de la Icvre supérieure, en dessinant l)ien le bel arc; une piivsiiinomie tout islami(|ue, conï|)Osée de modestie et de i^ravité'. et (piOn n'Ir^iivc sur les ^'ouaclies persanes. Du commencement jusipi'à la lin de ma visite, un sourire bienséant ne cessa de fleurir sa bouclie. Immobile et net dans ses voiles aux plis méticuleux, il ne parlait que du regard : le vrai lanjiap:e musulman, tout de rayonnante politesse et (le circonspection. Ce jeune prmriiomme assistait depuis plusieurs mois aux débals des diplomates maures et français. Tandis (jue se poursuivaient iliscours et discussions, dans un coin de la vaste chambre il rédigeait, sans prcs([uc déceler sa présence, ces notes que l'adresse arabe savait rendre spécialiMuent intéressantes pour lîerlin. Imi le regardant, je me rapj>elais qu'un secrétaire est d'abord un liouime de secrets.
Nous sommes tous les ciiui assis sur des chaises, autour d'un lapis vert, à reuro()éenne, dans cette grande salle (jui sert aux conlV'ren<t's p(diti(|ues avec les {'européens. Les Ai'ux pi-iucipaux personnages ont pris place en face de moi: un malbenrenx souvenir me revient. <elui du baccalauréat. .Mais une bienveillance beureuse illumine les
examijiateurs que voici, et le secrétaire à côté d'eux me caresse du regard. D'ailleurs nous sommes déjà dans le vif du sujet, (^es gentlemen maures ont trop d'antique savoir-vivre pour n'être pas tout de suite à l'aise.
Au premier feu des compliments adressés en ma personne à la science de la chrétienté, nous avons riposté par une allusion à leurs ancêtres, les Arabes d'Espagne, qui ramenèrent la science dans l'Europe du moyen âge. Cette réponse les a touchés, les deux têtes ont fait le signe répété du vif assentiment. Alors ils évoquent ce grand passé qu'ils savent, la bataille de Poitiers, Haroun al-Rachid (dont on me contait, à Damas, les gestes avec la même précision), les cinq horloges à eau dont il fit présent à l'empereur Charles, puis les royaumes arabes d'Espagne, les émirs andalous, amis de la musique et des chansons d'amour, et les grandes universités, Cordoue, Fez, où l'on observait les astres. — c( Mais Fez possède encore la Quarouyine. Est-ce que vraiment il n'y a plus d'astronomes parmi ses ulémas? » Ils font signe que non. « Et les autres sciences arabes, la mathématique, la géographie, la chimie ? P]st-il possible qu'elles soient aussi mortes que nous l'avons entendu dire? » — « On étudiait encore tout cela à la Quarouyine, il y a cinquante ans, mais à présent, non, c'est fini. » Avec le même empressement et la même simplicité qu'ils ont parlé des savants d'autrefois, ils nous répètent que c'esl fini; même la vieille
DANS L'OMHIIE DR FEZ. 2Ga
science ([u'ils a[)pellent encore al djebr est tout ù fjiit (Iclaissée. Et nulle réticence, nul geste de regret; ils n'ont point l'air de sentir là quelque diminution. Ils parleraient ainsi dune plante (|ui lleurissait autrefois dans la campagne de Fez et (jne l'on n'y trouve j)lus. Cependant nous montrons une incrédulité [)olie, nous leur rappelons certains éternels problèmes dont les hommes ne peuvent jamais se détourner tout à fait. Alors ils déclarent qu'en elfet, de l'àme, de ses rapports avec le corps, de la diiïérence entre l'homme et les animaux, et autres sujets de même nadire, les gens intelligents et âgés s'entretiennent (jut'Njnefois, à propos de théologie, entre amis bien versés dans les saintes sourates du Koràn, surtout le soir, après le dîner (([uand, les mains lavées et parfumées, on s'est assis sur un divan, en croisant des pieds nus en des Ilots de mousseline).
Ensuile il est question de ranciennc \ ie andalouse [andalouss est un adjectif (|ui, dans leur bouche, se rapporte toujours à leurs ancêtres d'Espagne). Là-dessus ils semblent très renseignés par une tradition qui n'a pas cessé d'être vivante, (irenade, dit Hen-Sliman, était toute semblable à Fez. Dans les derniers siècles il y eut des persécutions; alors les moslems s'européanisèrent un piMi. leurs femmes quittèrent leurs voiles, le beriiouss perdit son capuclion. — - et telle serait l'origine du manteau espagnol. A le/ on se rappelle l)ien tout cela (jui send)le dliier (([n'est ce (pie trois si(''(les en
pays d'Islam?]. Les familles d'origine andalouse sont restées distinctes; quelques-unes conservent encore les clefs des maisons laissées par leurs pères à (jrenade. On les reconnaît à leurs noms espagnols, aux babouches noires des hommes, à la coiffure des femmes. Mais la plus belle chose que les fugitifs apportèrent à Fez, c'est la musique. Les bergers, les bédouins chantent des airs quelconques, mais la seule musique savante, celle dont le palais et la ville font leurs délices, c'est l'andalouse. Pour entendre les andaloucia, il faut venir à Fez. Là seulement, deux ou trois compagnies de parfaits musiciens savent jouer et chanter suivant la tradition.
Sur ces sujets d'art et d'histoire c'est toujours Si Abderrahman-ben-Slinum qui parle, le plus jeune des deux vizirs, et dont le regard brûlant et magnétique, le geste rythmé, toute la féline aristocratie disent la sensibilité à la beauté. D'ailleurs il a vu l'Espagne. Le voici lancé dans la description d'un palais près de Madrid (l'Escurial?), et il y met tant de feu, de tels sursauts de souvenir, qu'oubliant la présence de l'étranger, tourné vers Si Mohammed Guebbas qui s'émerveille et s'exclame, il ne parle plus qu'à lui. Il s'agit de dômes, de plafonds qu'il compare, pour se faire comprendre, aux plus magnifiques tentes du Sultan, N'ayant pas la cervelle arabe, je ne suis pas frappé par cette analogie.
Cette émotion calmée, il ajoute, en voyageur philosophe, qu'en Europe, ce qui est digne de remarque ce n'est pas ceci ou cela, mais le tout :
DANS L'OMnRK DE FEZ. 207
une clioso (•((liduil à raiilrc. « Ainsi, dans un veru<M\ an |uin(i'in|)s, tn m? sépares pas un ailnc on (Irnr [tour radniircr; la merveille (jue lu contemples en louant Dieu, c'est la lloraison tout entière. » — « Pourtant Paris? » (Nous sav(jns (jue lîen-Sliuian y lit, il y a peu d'années, un séjijur diplomatique, et que l'un de ses compagnons j)er(lit vraiment l'esprit d'une trop impressionnante visite à rKlysée). — « Paris?Ah! c'est le paradis des vivants. Toutes les bonnes choses de la terre s'y trouvent assemblées par miracle. Là tu n'as qu'à souhaiter pour être satisfait. Tu veux changer de place, et te voilà porté. C'est comme dans les contes où des djounn s'empressent au service des hommes. » Tandis que Si Kaddour traduit, Si Ahderrahman, souriant, nous couve de son luisant le^ard, et suit dans nos yeux l'elTet de ces louanges.
Nous les repoussons modestement. Savent-ils le bruit et le travail de Paris et que souvent les hommes y rêvent de la paix de l'Orient? Pour nous, c'est un ])aradis dont nous aimons à sortir, comme en témoigne notre présence dans la ville de Mouley Idriss. A ces ])aroles le vizir à barbe blanche est attentif; il nous fait répéter, il approuve, et puis nous conte un a[iologue : « Il y avait jadis, du côté (le l;i .Mésopotauiie, un peu[de dont la cité n'avait [)oint de rivale. Tout ce que [x'uvent désirer les hommes s'v trouvait réuni, des jialais de marbre, des eaux jaillissantes, des jardins suspendus, toutes les lli'uis. Ions les fruits, lous les [>arfums.
Eli bien, qui le croirait? Ils s'en lassèrent. Un jour ils partirent tous, et la ville resta dans la solitude. Des voyageurs ont rapporté qu'ils avaient rencontré
ses ruines »
Mais comme ils ont loué Paris, la politesse veut que nous poursuivions l'éloge de Fez. « C'est la ville des sages. La vie y est simple et religieuse; nul changement n'en interrompt la quiétude (ils le savent bien; de la tête ils font signe que j'ai raison). Et tant de beautés! les vieux minarets de faïence bleue, les ruines dans les oliviers, les jardins lleuris, les torrents délicieux (ils approuvent énergiquement). Et toutes ces perfections, les heureux Fahsis les comprennent, savent les goûter en connaisseurs [Ouil oui! cela est ainsi!). Je les ai vus, le soir, qui cherchent les plus beaux sites pour s'y recueillir [Tu obseroes avec discerneynenl!). » Les yeux pâles du vieillard en face de moi vivent, s'éclairent, disent le plaisir, la surprise et la force de l'assentiment. A la fin il nous interrompt et déclare la vie humaine plus longue aux pays d'Islam, parce que moins anxieuse. Oui! il sait la fatigue du cerveau qui travaille. Il a connu des f'quihs écrivains : eh bien! leurs regards n'étaient point tranquilles, sereins, comme ceux des autres hommes! — « Y-a-t-il donc des écrivains à Fez? » — « JMais certainement, comme ailleurs. On écrit, à propos de théologie, du Korân. N'as-tu pas vu un coin du souk Attarin où l'on vend des livres, etqui sont reliés avec un art très particulier? »
i)('s serviteurs sont entrés avec les vaisselles de la collation. I.(^ samovar chante sur la table. Si 7\l)di'rraiinian-l)en-Slinian, tTun i^este [n'incier de la main, nous fait présenter des sucreries, des t^àteaux à l'anis. Ensemble, à longs traits, avec bruit, nous humons la tisane ({ui ne sent que la citronnelle. Les lèvres boivent, cependant (jue les yeux, [)ar-dessus les tasses, se sourient avec amour, avec une éloquence radieuse, et cet intervalle de silence permet à nos esprits de se recueillir et de s'orienter vers de nouvelles réllexions.
Les plateaux emportés, je demande la permission de poser à ces hommes d'étude et de pensée une question d'un ordre nouveau, cosmologique. ((Juclle idée peuvent-ils bien se l'aire de l'univers visible? de leur relation avec cet univers? (-'est, en somuK', le point de vue essentiel de clia(|Me ci\ ilisation.) \i\ sourire, un geste accueillant de la main m'encouragent. — D'abord que [)ensent-ils de la forme de la terre? Les hommes graves, les vieillards (|ui s'cnli'eticiincnl de théologie, que disentils là-dessus? (-roient-ils (ju'elle soit ronde? — (( iJonde? » Ils s'entre-regardeul. « Certes, cette opininii n'es! pas ign<»r(''e des doctes. I^es anciens livres tiennent |K)ur l'allirmative, mais aujourd'hui cette vue estdiscutée. Les |)rofesseurs ne lui prêtent pas leur autorité, (^ar si la terre était ronde, ce ne piturrail èlrc ([ue p(»ur lounici-. ()r tourne-t-elle? A(> vitit-(Mi pas philùt (jue c est le lirmament? (Jue disent sur ce sujet ceux (jui étudient en Kurope? »
Alors nous voilà lancés en pleine astronomie, en plein ciel étoile. Sur la nature des astres, nous nous félicitons de nous trouver d'accord. Des mondes, ces feux innombrables dont la vue inspire aux sages des pensées religieuses. Des mondes comme le nôtre, et que séparent du notre des espaces inégaux. Mais alors, que Leurs Excellences daignent y réfléchir, si vraiment ce sont les astres qui tournent au firmament et non pas la Terre, et si leurs distances ne sont pas les mêmes, comment concevoir que chaque nuit leurs multitudes reviennent composer au ciel les mêmes figures invariables? Ce n'est pas très facile d'expliquer cette notion de vitesse angulaire, mais Si Mohammed Guebbas, le militaire, le « scientifique », après quelques difficultés, vient de la saisir. C'est l'émoi d'une subite illumination; une vérité neuve le possède; il veut la communiquer. Véhément colloque entre les deux ministres; ils s'exclament, nous considèrent, recommencent à disputer. Enfin les ténèbres sont chassées; une pure lumière copernicienne resplendit, et cela grâce à une ingénieuse comparaison dont s'est avisé Guebbas. Il suppose des hommes placés sur des cercles concentriques et marchant ensemble autour d'un centre. Il est clair que leurs révolutions ne s'achèvent pas en même temps. Cette idée de cercles emboîtés sent encore un peu l'astrologie ; la vieille théorie des sphères successives s'y laisse reconnaître, — mais tant pis! que ce dernier nuage projette encore son ombre!
DANS L'UMBKK DK I'K/. 271
iKMis hiiNons [tas le temps de nous y arrôler. (!ar, la conliaiico ré^iuiiil, la ciuiosilt'' de savoir cxcitrc, dix fjucsUons nous assaillent. « Le Soleil, ce i^loricux luminaire, les Houmis disent-ils s'il remjtoilc en i;randeur sur la liUne?... Et comment mesurent-ils les dislances des astres?... » Ceci nous mène aux parallaxes, et les parallaxes à l'arlillerie. car « de quelle façon, interro}2^e le ministre de la (îuerre, ceux (|ui tirent le canon dont le boulet va si loin, mcsurcut-ils la distance du but? » l\[ais nous voilà déjà revenus à la lascinante astronomie. « (lombien de lieues séparent la Terre du Soleil? Kt de la fAinc? » — « Et, demande Si Abdcrraliman, les savants d'Europe que professent-ils au sujet des habitants de cette Lune? » — « Ils disent qu'il n'y en a pas, et C|ue cet ornement des nuits est plus maiidil encore (|ue le (b'sert, car lliomnie n"\" Iron- \"eraitni Ciiu pour se désaltérer ni souille d'aii-. » — « Ai eau, ni souflle d'air, Id ma, la liaoua », réjiète lentement (luebbas, avec l'accent pénétré de l'homme (ju'iine opinion considérable fait rélléchir. A nofr(^ toui- de nous renseigner. « Dans la ville de .Moiile\' Idriss, ipie disent là-dessus les fquiiis? r.roient-ils qne Dieu ail peuplt' les piauèles, les étoiles, de créatures? » — « (i'est uiu' (juestion (|ui n'a pas été travaillée par les savants de l''e/.. »
On ne saurait mieux dire, avec' i)lns d"ai:nosti(pu^ circonspection et de sage modestie.
II y a plus d'une heure que n(Uis cantons de ces doctes sujets ([u'aiment les honnnes inlelliirents.
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mais où la tête se fatigue. Nous nous levons pour prendre congé, en nous reprochant d'avoir si longtemps retenu des ministres que doivent absorber les affaires de l'Etat. Nous remercions d'une telle bienveillance à répondre aux questions frivoles d'un étranger. Mais c'est eux qui remercient : « Ils ont pris une grande leçon. Certes ils ne doutaient pas qu'il y eût de grands f quihs chez les Roumis, mais, vraiment, ils ne s'attendaient pas à tant de profondeur. » Et comme, pour n'être pas surpassés en politesse, nous rappelons encore que les rudiments de nos sciences nous furent enseignés par leurs ancêtres : « C'est dommage, dit avec simplicité Si Abderrahman-ben-Sliman, que nous ne les ayons plus.... »
Ils sont redevenus très cérémonieux; d'un pas mesuré que retardent encore leurs solennelles draperies, ils descendent avec nous toutes les marches de l'escalier, et ne s'arrêtent que sous la belle colonnade du patio. Alors, de nouveau, les mains sur le cœur, les révérences, et pour terminer, les poignées de main européennes, avec cette fois la protestation de l'amitié, et l'espoir formulé que Dieu nous accordera de nous revoir.
Puis, dans le corridor noir, le muet et toujours souriant secrétaire achève de nous reconduire, jusqu'à la ruelle oii nos mules attendent, attachées aux vieux anneaux du mur,
/'■'■ )n(ii. — Ici, comme eu Syrie, ica transition est brève, de l'hiver à Tété. De jour en jour nous sentons Tafllux progressif de la cliaieur, et c'est déjà fini du brusque et divin [)riuteuips. Ia'S frissonnantes brumes vertes autour des saules et des peupliers se changent en robes épaisses de feuillages; [»lus un seul pétale rose d'amandier sur la clarté bleue du ciel. De floraisons il n'en reste qu'aux orangers, et leur parfum, de plus en plus lourd dans l'air [)oudreux, excède. Mais ce changement du nu)nde autour de nous n'est pas entièrement délinissal)le. Des iniluences invisibles et nouvelles se dégagent du ciel et de la terre. ÏA^r âme de jeuiu>sse les a quittés; dans cette lumière plus éclal.intr et lixe les grands murs (bdabrés où la i liaieur s'emmagasine semblent plus \ ieux, désagrégés, el prêts à tomber m poussièrr. Dr bii'ilaiilcs cxlialaisons s'en dé-ia^enl. Le malin. i\î')^ \\v\\\ bcures, la |»ierraille jaune s'enllamme et blesse lieil dans les désolés leirains vagui's où s'espacent les tombes. |t^s koubbas et les lumidus —
Autour de nous, dans les ruelles claires de notre quartier, le vide se fait de plus en plus. Nos voisins, les riches bourgeois fahsis ne viennent plus s'y asseoir. Voici commencer la saison où l'ombre blanche de leurs chambres de marbre et d'albâtre leur devient délicieuse. Pendant six mois ils ne vont plus faire que la sieste et l'amour sous des arcades, à la musique des guitares et des perpétuels jets d'eau dans les bassins.
Pour nous, c'est dans l'obscurité quasi souterraine des vieilles rues et des souks que nous fuyons ces récentes ardeurs. Nous y passons maintenant presque toutes les journées. La fraîcheur qui règne là est toujours la même, jamais dégourdie. On n'imagine pas que quelque chose puisse y pénétrer de l'été, même au cœur de la saison, quand il finit de brûler les chaumes de la plaine, et Uand)oio sur la ville décolorée. Douille fraîcheur : celle des humides bas-fonds où des oueds ruissellent sous terre, au creux du ravin où Fez est encaissée, — celle de l'ombre en des galeries trop étranglées et profondes pour que jamais un rais de soleil y plonge, et qui souvent se ferment tout à fait par en haut.
Qu'on est loin de la vie, de ses mouvements, de l'actuel dans ces noires ruelles religieuses, sous les voûtes et les étais de bois d'où pendent les vieilles toiles d'araignée! C'est un monde à part, hors du temps, qu'on ne se lasse pas de. découvrir. De l'éternel s'y emprisonne, comme à l'intérieur d'une tombe
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OU (ruiie hypogée. Un silence spécial liahilc; là
Tout s'y présente avec des aspects de mystère. ])(• loin en loin on y rencontre la iiiiure humaine. ]\lais simplifiée, solennisée par hi pâle (h'ajierie ({ui l'enveloppe tout entière, comme elle est émouvante dans celte hrumeuse et diverse pénomhre! Sans hruit, d'une démarche lente, ces formes glissent sous les cintres, ou, }»lus siiuvent. innnohiles, se révèlent en dos porches nocturnes, auj)rès d'un grand vantail ferré de clous barhares.
Quelques-uns de ces effets, où de la lumière se débat et s'engouffre dans de la nuit, tiennent vraiment du rêve. Kn avoir eu la vision par hasard, en cheminant dans ces profondeurs, vers la Qaiseriali '. apparaît, le soir, comme révéncmeut de la journée, un des trois ou quatre souvenirs essentiels et chargés de sens qui survivront à tous ceux que l'on emportera de ce séjour à Fez. Par exemple, hier, iiii lunnel antique où les mystérieux passants s'engloutissaient dans du noir; mais plus loin, par une crevasse de la voûte, un pinceau de soleil perçait les ténèbres, en sorte (jue ces fantômes ne s'évanouissaient que pour renaître — insensiblement d'abord, sous un arceau bleuâtre et suspendu dans la nuit, puis soudain, magiquement illuminés, jaillissaiil en pleine lumière glorieuse ijui jial[»il;iit
I. C.o mut, d'driiiine laliiic. dcsii.'-nait |)rimitiveMient le rciniuirt iiltTiciir ou SI' n'Iiniiiliaii'iil les Hoiiiains dans leurs villes de Maiiiilaiiio. Itans les villes lomlees par les Arabes en h^spajïiie, au Maroc, à Grenade, Fez. el (Jiar. la Oaiseriah esl la pnrlie ceM* Iralo etiniMieri-ante i-t forlilli-r.
de leurs mouvements, de leurs remous, semblait s'épancher de leur linge éclatant, et flotter en rayonnant autour d'eux. Et de nouveau, la vapeur bleue sous l'arceau spectral les estompait, et brusquement ils s'elîaçaient pour ne plus reparaître. Mais quels mots pourraient décrire ces intermittentes apparitions dans un rayon fantastique, de formes silencieuses et voilées?
De ces bas-fonds de la ville sainte, on remonte vers les souks, toujours par les profondes ruelles et de longues, solennelles voûtes écrasées. Difficile grimpée sur le galet où la mule glisse des quatre fers. A chaque instant, vite, il faut se plier en deux pour ne pas heurter du front les madriers d'une maison qui chevauche la ruelle et ne se révélait pas dans l'obscurité.
Et brusquement, au débouché d'un défilé désert, la Qaiseriah, le dédale de ses bazars, son atmosphère chaude, étouffée d'encens et de senteurs d'épices; et sous les vaporeux plafonds, dans ces boyaux tellement étroits que deux personnes y marchent difficilement de front, remue la multitude serrée. Du haut de ma mule je la vois s'allonger au loin, en ligne pointillante et pâle : un cheminement mince et dense comme aux galeries closes d'une fourmilière.
Nous laissons toujours nos bêtes au premier carrefour. Difficilement, on avance dans une rumeur innombrable et sourde, faite du froissement des
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lieriKniss los uns coiilre les autres, du «j^lissement (les babouches sur la terre battue, rumeur de foule (|ui ne parle (|u'à voix basse, si vague, si continue (\\\'t)\\ tiiiil |>ai- ne |»lus l'entendre; et c'est une snilc (Ir (■liiiclioliiiit silence. CiOinme on se sent ciiicrnic dans ce labvrinthe, [)i'isonnier de celte foule étrange ! Impossible maintenant de la fuir ; il faut marcher de son pas jusqu'à ce que se présente (|uel(|ue issue qu'on ne voit pas venir. Les yeux islamiques luisent tout près des nôtres, les visages nous frôlent, clairs la plupart, tout européens sous le capuchon mauresque, si proches et si lointains pourtant, })leins d'une vie et d'un rêve que nous imaginons si mal — rêve de Musulmans, de Maghrébins, de l^'ahsis lils de Fahsis qui sont la génération actuelle de Fez, celle où vient aboutir toute la vie antérieure, absolument séparée de la notre, de la très vieille ville sarrasine.
Les premiers jours, nous ne nous aventurions pas ici sans (juelque inquiétude: les avis du Maghzcn, (Tailleurs, nous avaient elfrayés. A présent nous avons (|uelques accointances parmi les marchands de bijoux et de broderies — oli! qui ne se compromettent pas, ([ui se gardent de nous appeler tout haut, de nous saluer en portant leurs mains à leurs 1(''\ les. .Mais cnlin, ils nous Htiit un petit signe do la léle ou du doigt pour nous engager à jeter les yeux sur leurs échoppes, et s'ils ne n'qtondent (jue par du silence cl des nnuio-syllabes au sais algérien (|ni nous cscdilc, au moins daignent-ils, et c'est
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un progrès qui nous encourage, faire l'effort de se détourner ou relever à demi pour décrocher et nous présenter quelque bibelot d'argent rude ou quelque soie brodée.
Nous passons ainsi dans la rue des joailliers, dans celle des cordonniers, dont les niches s'illuminent du jaune safran des babouches. Puis, tou-' jours par files distinctes, les relieurs, les armuriers, leurs romantiques étalages : pistolets de reîtres, poignards, longs fusils à pierre, dont la crosse est toute fleurie de nacre. Et voici les ciseleurs dans le rayonnement des cuivres, les selliers, demi-cachés derrière le rideau des lanières bleues et rouges, des poires à poudre, des amulettes, des sacs historiés, qui pendent de leurs plafonds.
Et plus clairs et mystérieux les couloirs où l'on vend les étoffes pour les voiles et les draperies arabes, oii les bruits s'amortissent davantage, où tout est d'une austère et relio-ieuse monochromie : blanc ou blanc crème, couleur des haiks et des djellabas, des rezzas et des bernouss. Là s'attarde un peuple de femmes, non moins fantômes que celles des quartiers de solitude et d'obscurité, non moins chargées de laine qui leur couvre la tète, les bras, et descend à terre en s'élargissant autour d'elles, la bouche non moins funèbrement bandée de toile, — mais femmes pourtant, sous cet habit de mystère, arrêtées en groupes volumineux devant les échoppes où les tentent d'impalpables et froides batistes, d'aériennes mousselines granitées. Blancs
coninic elles, (Icnîi-coiiclK's sur de j)otits malrlits (le toile, les marchands, dans leurs hlancs réduits, leur accordent à peine un paresseux cou[) d'ieil. lis savent les vaines curiosités féminines.
Kt les i;aleries se succèdent, s'entrecroisent au fond du prodigieux terrier humain, où des rais de soleil passent obliquement, de loin en loin, par un interstice du plafond, faisant apparaître dans une fumée de poussière bleue de folles danses de mouches illuminées. Un poudroyant clair-obscur où les choses baignent j^ravement, sans que rien se limite à des contours. Là dedans, aussi loin que le rei^jird puisse percer, toujours le blanchâtre remuement, en ligne sans largeur ([ui s'allonge et s'évanouit dans l'atmosphère épaisse, entre les alvéoles du commerce. Et le bourdonnement sourd, la rumeur de ruche, avec, dans certains bazars, le cri du vendeur d'eau (l'eau! la claire, la fraîche!), et le tintement rytlmii{|ur de ses g^obelets (|u"il enti't'clin(|ue. Ou bien, de temps en tenqis un Ai'/â/r/,/ brulalenuMit poussé pour quelque vizir ou pacha qui ne va pas à pied, et dont le sais annonce le passag;e. Alors, vite, il faut se ranger contre les échoppes, s'aplatir le plus [)Ossible, pour que la bète ne vous frôle pas tro[» rudement de l'épaule, surtout prendre garde à réiiornic et tranchant é-trin- dr l'rr.
.Mon sais s'est l'etourné vers moi cl m appelle du regard. Mais je sais, j'ai devine, je n'ai pas besoin de lire sur ses lèvres lessvllabes (ju'il prend soin (le ne |)as [imnoneer tout haut: Moulei/-Ii{riss!
Nous y A'oici donc, au centre obscur et sacré du liiJ)yrinthe. A i^auche, où d'un geste imperceptible il me fait signe de jeter les yeux, une poutre barre l'entrée de la ruelle horm qui est un bazar populeux comme les autres, mais oii nous ne mettrions les pieds qu'au risque de notre vie. A l'autre bout, au fond de l'ombre, s'ouvre une surprenante clarté de grand jour. Et c'est le lieu de mystère. Un instant, sans m'arrêter ni tourner la tête, du coin de l'œil, je l'aperçois et le reconnais entre les monumentaux battants de sa porte de bronze ; parvis intérieurs, pavillons à cent colonnettes, arceaux découpés en trèfle, — un décor comme celui de la cour des Lions autour d'une fontaine et d'un tombeau vert. Et soudain aperçues de la ruelle d'ombre, de la profondeur enfermée oii bruit une vie confuse, cette grande et libre clarté blanche, les mystiques splendeurs qui semblent y flotter, c'est l'apparition d'un calme au-delà de Paradis....
Nous passons vite; des yeux jaloux, des yeux chargés de haine musulmane, repoussent le chrétien qui vient déjà d'en trop voir
Mais à quelques pas de là, c'est l'enceinte obscure dans le demi-jour bleu, de l'énorme Qarouyine, l'autre sanctuaire archi-sacré de Fez, lui aussi, comme une araignée au centre de sa toile, enfermé dans le triste et si vieil enchevêtrement des souks. Toute la Qaiseriah s'y accroche, l'obstrue si bien qjae pour la découvrir, l'immense mosquée, il faut arriver à la rue, large de quelques pieds, qui vient
y (((lier SCS échoppes, ou liicn, an conliairc, soilir Idiil ;ï fait (le Kez, et du haut duac colline, chercher dans le champ irris de la ville son spacieux rectaniile.
Ici. «oiiinie à Moulcy-Idriss, nous ne poiiNons rien voir (ju'à la dérohce, mais cette hjis nulle avenue hovm ne nous tient à distance. Nous touchons la hase même de la j,nande carapace, et de ruelle en ruelle, la quittant pour la retrouver plus loin, nous pouvons en faire à peu près tout le tour. Klle ressemble à celle qui subsiste à (lordoue, et (|uc la conquête chrétienne a nettoyée d'une véj^^élalidu |)roliférante de l)azars send)lable à celle-ci : un mur de forteresse, étayé de contreforts, cnfermaul ua (juadrilatère que j'imagine aussi vaste. De distance en distance s'ouvre largement une puissante ogive outrepassée, d'où sort, avec de la clarté qui se diffuse, le continu murmure des récitations psalmodiées et des prières. A chacun de ces porches, nous ralentissons notre marche, et chaque fois, entre les vantaux de bronze verdi par les siècles, et (jui ont bien vingl-cin(| ou trentt^ pieds de haut, je retrouve sous un nouvel angle les religieux espaces de la grande mosquée d'Andalousie, ses cours d'orangers et ses fontaines, ses infinies perspectives d'arcades, la forêt de son hvpostyle sous des centaines de cintres, ('/est le aiêaa' art grave, archaïque, proche de lU'zaai'e. le pilier court, l'ai'c en deaii-ccrcle, n'^pi'li- aioaotoai'aieat, ea séries de aels parallèles, ea travées peipcadi-
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culaires qui confondent le regard, et deviennent soudain, sans qu'on sache comment, un infini de diagonales. Et dans ces profondeurs, toujours l'ecclésiastique murmure, la sourde pulsation de la vie musulmane. Depuis le ix'' ou le x" siècle, elle n'a pas cessé de frémir dans ces claires allées où prièrent les maîtres de l'Espagne, ces m'raboth du Sahara que les lioumis appelèrent Almoravides. Par terre, sous les arcs innombrahles et les lampes suspendues, des figures en longs vêtements sont prosternées, le front touchant les nattes. D'autres se relèvent sur les genoux et restent là, dans l'attitude simple et disciplinée de la prière, les mains relevées, les paumes ouvertes, et regardant droit devant eux , dans la direction d'un invisible viihrab, qui est aussi la direction du pôle musulman du monde.
Aujourd'Imi cette Qarouyine, qui fut autrefois la sœur de Cordoue, reste le troisième sanctuaire de l'Islam, après celui de la Mecque et la radieuse mosquée d'Omar, à Jérusalem. Un peuple d'étudiants et de docteurs hante ses écoles, ceux qui s'en vont par groupes, au soleil baissant, lire les éternelles sourates dans les cimetières. Elle est encore, malgré tout, l'héritière des grandes universités arabes du mo3^en âge, le cœur spirituel de la vieille Ifrikya', où l'ardeur islamique s'entretient, pour de là rayonner par les tolbâ voyngeurs jusqu'en Egypte, et par le Sahara jusqu'au Soudan.