‹ Un critique d'art au XIXe siècleChapitre 3 sur 5 · T. THORÉ - W. BURGER · texte numérisé non relu

T. THORÉ - W. BURGER

La mise en pratique du précepte doctrinaire que la vie privée doit être murée, n’est nullement nécessaire avec notre critique d’art. Raconter son existence personnelle, intime, montrer ce qu’il a été à l’égard de ses proches, de ses amis, de ses coreligionnaires politiques, de tous ceux qui souffraient et qu’il était à même d’aider ou de secourir, ne pourraient qu’augmenter la sympalhie pour lui. Mais il s’agit principalement ici de la formation et de l’enchaînement logique de ses idées. Quelques mots suffiront donc à sa biographie proprement dite.

Étienne-Joseph-Théophile Thoré, né à La Flèche, le 23 juin 1807, appartenait à une famille de cultivateurs et de marchands. Il était tout jeune quand il perdit son père, fut mis au collège de La Flèche, et, après de bonnes études, alla faire son droit d’abord à Poitiers, ensuite à Paris. Affilié à la Charbonnerie, il prit une part active à la Révolution de 1830 et fut nommé, au mois d’août de cette année, substitut du procureur du roi à La Flèche. Organe du ministère public d’une nouvelle espèce, il était plus disposé à excuser ou même à défendre les prévenus qu’à requérir contre eux. Cependant, lorsque les légitimistes ou, ainsi qu’on les appelait alors, les carlistes, s’agitèrent dans le département de la Sarthe, il n’hésita pas à lancer des mandats d’amener contre ces fauteurs de désordres ultra-monarchistes. Il s’aperçut bientôt que la magistrature, assise ou debout, n’était pas du tout son fait; il donna sa démission et revint à Paris, où il entra dans la presse militante la plus avancée, comme publiciste et critique d’art.

Le parti démocratique était dès lors divisé en deux groupes distincts. Dans l’un,

on continuait, en tâchant de l’accélérer, l’oeuvre du libéralisme de la Restauration, on aspirait simplement à substituer la forme républicaine à la forme monarchique; dans l’autre, on jugeait ce changement insuffisant, et l’on pensait que aucune réforme sérieuse n’était possible si l’on ne modifiait certaines institutions sociales. Thoré était de celui-ci. Il voyait le mal, il cherchait le remède; il comprenait que la base nécessaire de toute organisation politique plus rationnelle et plus juste était une philosophie nouvelle, différente de celle qui dominait; il se laissa séduire par les idées métaphysico-économiques de Pierre Leroux.

Elles avaient, à ses yeux, ce mérite décisif de proposer un but philosophique, la science générale, un but politique, l’égalité; de remplacer la notion d’absolu par celle d’évolution; d’être systématiques, synthésiques, et d’attacher une grande importance à l’étude des ressorts de l'être collectif. Elles étaient, en outre, identiques à ses propres idées sur la grave question de la propriété. Contrairement aux professeurs de l’école officielle, Thoré pensait que la science économique doit s’occuper encore plus de la

répartition que de la production des richesses. Il se défendait d’attaquer la propriété, « car qui dit société dit propriété, autrement droit de l’homme sur certaines choses extérieures à lui, » seulement il remarquait que la propriété, son objet, la manière de l’acquérir ont subi avec les siècles divers changements et qu’ils peuvent en subir de nouveau. Il considérait l’agglomération des forces individuelles comme le meilleur moyen d’empêcher les prolétaires de mourir de faim et de misère, ainsi qu’on le voit dans les pays politiquement les plus avancés, tels que la France et l’Angleterre, et il devait forcément sympathiser avec des républicains qui prenaient pour devise : Liberté, Égalité, Association (1).

La théorie de l’évolution trouvait son application aussi bien dans l’art que dans la politique et l’économie sociale. Thoré, quoiqu’il ne regrettât pas le moyen âge à l’exemple des vrais et purs romantiques et protestât contre l’institution catholique, reconnaissait que le moyen âge avait produit d’admirables ouvrages, manifestations po-

(1) Le Réformateur. La Revue républicaine , 4834.

pulaires où l’on découvre a les germes de nos destinées futures. » Les religions lui paraissaient de grandes associations qui. fondées sur une conformité de croyance, ont eu leur art représentant les sentiments généraux. Si l’art était devenu stationnaire ou môme avait rétrogradé et adopté certains types invariables du beau, c’était que. la synthèse chrétienne ayant, depuis Luther, cessé de régner sur le monde et n’ayant été remplacée par aucune autre foi, il élail resté étranger à l’évolution générale. Mais, grâce à la nouvelle école philosophique, mise en lumière par la révolution de 1830, on s’éloignait d’un matérialisme desséchant, on revenait aux idées religieuses ou sentiments plus généreux, et l’art allait pouvoir se proposer la mission, sainte et éternelle, de diriger les hommes dans les voies de la Providence, c’est-à-dire dans celles de leur amélioration et de leur perfectionnement : « descendre au cœur de l’époque, rendre aux beaux-arts leur caractère social, » telle était, suivant Thoré, « l’évolution à consommer » (1).

1 L'Artiste, 1834.

Cette espèce de mysticisme humanitaire ne s’était pas emparé de Thoré au point de paralyser, ni même de ralentir son activité intellectuelle. Sa foi, en ce qu’on a appelé tantôt le dogme de l’avenir ou du progrès, tantôt la religion de l’humanité, était ardente, entière; mais il ne voulait ni se borner à l’affirmer, ni l’imposer ; il entendait en démontrer la vérité par des faits constants, des observations précises, des déductions rationnelles. Curieux, à toutes les époques de sa vie, des choses de l’esprit, il avait, étant à l’École de droit, étudié certaines parties des sciences, en particulier de la biologie : il demanda à la phrénologie la confirmation de ses idées philosophiques, sociales et esthétiques.

Ce qui le frappait et l’enthousiasmait dans le système de Gall, ce n’était pas seulement la conception scientifique, dont cependant il tenait grand compte, ni même Je parti qu’en pouvaient tirer l’art et les artistes, c’était aussi , c’était peut-être surtout les conséquences qui en découlaient, ou du moins lui semblaient en découler. Avec ce système, la dualité chrétienne « dieu et diable, esprit et matière, âme et corps, bien et

mal, beau et laid », était réduite à néant : on s’acheminait vers l’unité, but suprême à atteindre. Dès que chaque être humain avait, en vertu de son organisation, des penchants, des aptitudes, des talents déterminés, une vocation et une mission à remplir, l’éducation avait pour but de développer tous ces éléments et de les approprier aux nécessités générales de la société : de là, deux éducations, l’une morale et solidaire devant ce harmoniser les hommes et les diriger vers leur destination collective » ; l’autre personnelle et tendant « à élever l’individu dans la hiérarchie sociale par la puissance de ses sentiments, de ses idées ou de ses actes. » « L’éducation, écrivait Thoré, doit surtout se proposer d’équilibrer en quelque sorte chaque individualité. Quand elle aura bien sérieusement étudié l’enfant, elle devra exalter chez lui les qualités naturelles qui sont en moins, et au contraire comprimer dans les limites normales certains penchants qui tendent quelquefois à absorber les autres. L’éducation doit continuer ainsi sa tutelle, sa direction et son appui à tous les hommes et les conduire pendant toute leur vie. On peut

dire en ce sens que l’éducation sociale est destinée à remplacer la pénalité... L’éducation prise au point de vue phrénologique est donc la plus populaire, la plus équitable, la plus rationnelle, disons-le, la plus révolutionnaire en politique, puisqu’elle tend à pousser tous les hommes dans la voie de leur génie, et qu’elle aura pour résultat de substituer la valeur personnelle au classement aveugle de la naissance, le droit de l’intelligence et de la moralité au droit de l’héritage » (1).

La phrénologie , toutefois , telle que la comprenaient Gall et ses disciples, ne satisfaisait pas pleinement Thoré. Elle lui paraissait limitée, circonscrite, rapetissée plus qu’il ne convenait. Il reprochait aux phrénologistes de réagir trop radicalement contre les spéculations abstraites, de réprouver d’une manière trop absolue toutes les théories qui ne reposent pas directement sur les faits et sur l’analyse, d’être injustes et même inintelligents à l’égard des religions et des philosophies. Il pensait, quant à lui,

(1) Dictionnaire de phrénologie et de physiognomonie à l’usage des artistes, des gens du monde, des instituteurs, des jurés, etc. ïn-16, 1836.

que la phrénologie, branche importante de l’anthropologie , ou science de l’homme , était l’annonce et la base d’une nouvelle philosophie religieuse qui relierait l’homme à Dieu, qu’elle menait fatalement au panthéisme et que c’était en tant que panthéistique qu'il fallait en affirmer l’existence, « car l’avenir est au panthéisme. » Il ne savait pas encore combien est équivoque et décevante toute doctrine dans la dénomination de laquelle figure le vocable théisme. Il prétendait que, si le comment des choses est l’objet des sciences, les religions seules donnent une solution relative du pourquoi. Plus tard, il est complètement revenu de son erreur, mais à cette époque il avait l’illusion de la métaphysique.

Sentant le besoin d’une doctrine générale, Thoré s’était, faute de mieux, jeté dans le panthéisme dont les formules outrecuidantes et arbitraires, mais d’apparence simple et grandiose, plaisaient à son imagination. Convaincu que la réorganisation de la société était juste, nécessaire, urgente, il côtoya d’assez près le communisme. Cette pensée, en quelque sorte, l’obsédait. Après avoir exposé succinctement les principes de

Babeuf et de son école, il examinait le Manifeste des Egaux et en faisait ressortir les absurdités et les contradictions. Mais il constatait qu’une notable fraction du parti démocratique s’était ralliée au babouvisme, et il déclarait que les babouvistes actuels, bien qu’ils ne possédassent pas des solutions lumineuses et eussent conservé la plupart des erreurs du babouvisme primitif, étaient « cependant plus avancés que les indifférents qui se tiennent en dehors des questions sociales* En vertu de la fraternité ils ont posé le problème de l’association. C’est à merveille. Ils cherchent à le résoudre avec des formules vieilles de cinquante ans. Ils se trompent » (1).

Les tendances babouvistes de la majorité des ouvriers des grandes villes étaient niées, méconnues ou dissimulées par les républicains non socialistes, qui répétaient chaque jour que jamais le parti démocratique n’avait été plus nombreux, plus fort ni plus uni. Thoré, jugeant les subterfuges et les fictions plus nuisibles qu’utiies, exposa la situation telle qu’elle était réellement. Le parti démo-

(1) Babouvisme. Dictionnaire politique. 1839-1842.

craticjue devenait de jour en jour plus nombreux et plus fort, cela était vrai ; mais il s’en fallait de beaucoup qu’il fût uni. A s’en tenir simplement aux principales divisions, on y rencontrait d’abord les républicains de la classe moyenne, qui ne s’occupaient et ne voulaient s’occuper que de la réforme électorale; ensuite les démocrates plébéiens qui désiraient savoir ce que l’on ferait après une révolution politique et se proposaient d’arriver à l’égalité sociale, dont ils s’inquiétaient avant tout, par la mise en pratique de théories confuses ou incomplètes, presque entièrement empruntées aux écrits de Babeuf et de ses disciples; enfin des hommes jeunes, ardents, éclairés, qui sans être des sectaires, avaient sur divers points des idées et des sentiments analogues à ceux des radicaux, communistes et révolutionnaires. Ces derniers se distinguaient par une manière plus saine, plus juste, de comprendre les besoins des sociétés humaines et les conditions auxquelles est assujetti tout progrès véritable. A l’encontre des babouvistes, qui prétendaient sévèrement retrancher « tout ce qui n’est pas communicable, » ils voulaient élever et

développer les intelligences par l’éducation ; loin de demander au passé les moyens de résoudre les difficultés du présent, ils attendaient de l’avenir la solution du problème politique et social, et ils affirmaient « que l’humanité n’a jamais qu’une connaissance relative et indéfiniment perfectible de la vérité, que, par conséquent, les doctrines absolues et à priori , sans la participation du peuple tout entier, n’ont point de chance de vie » (1).

Il était difficile de toucher à de pareilles questions sous le Gouvernement de Juillet, sans éveiller les susceptibilités du parquet. Quoique sa brochure fût, à bien prendre, une énumération de faits sociaux et politiques plutôt qu’un pamphlet, et que la forme n’en fût ni violente, ni même très agressive, Thoré fut traduit en cour d’assises. Avant que son défenseur prît la parole, il présenta lui-même, aux jurés et à la cour, d’assez longues observations relativement à l’esprit qui animait la démocratie et à quelques-uns des passages incriminés. Il montra, entre autres, la différence qui existe entre la loi

(1) La Vérité sur le parti démocratique. In-8, 1840.

agraire et le communisme, il fil ressortir les vices de l’une, les inconvénients de l’autre, et il définit le caractère de la propriété moderne. Il avait parlé avec éloge dans sa brochure du Qu est-ce que la propriété? de Proudhon, qui avait paru récemment. 11 expliqua comment un fermier, faisant produire trois à la terre qu’il cultive, donne deux au propriétaire qui n’a nullement contribué à la production, et garde seulement un pour ne pas mourir de faim et continuer de travailler au profit du détenteur du sol ; et il demanda si l'on n’était pas « autorisé à croire que , dans l’avenir , l’homme émancipé ne travaillerait plus pour un maître, mais pour tous ses co-associés et pour lui-même. » Avec une argumentation de ce genre, il semblait plus que probable que Thoré serait déclaré coupable d’attaque contre la propriété. Il fut acquitté sur ce chef d’accusation ; mais sur les trois autres, attaque contre le respect dû aux lois, apologie de faits qualifiés crimes par les lois pénales, provocation à la haine entre les diverses classes de la société, il fut condamné au maximum de la prison, et, en vertu des lois de septembre 1835, au double du maxi-

muni de l’amende. Thoré dut ce jour -là relire avec une assez amère satisfaction, en les appliquant aussi aux jurés « probes et libres » de la quasi-légitimité, ces lignes de son Dictionnaire de phrénologie : « Les hommes les plus arriérés de la société sont et doivent être, à toutes les époques, les magistrats, et généralement tous les hommes de loi. Car la loi est toujours l’expression du passé, elle consacre les faits accomplis, l’état des mœurs. Elle n’est jamais ouverte à l’avenir... Les hommes de loi sont par leur essence les représentants de ce qui est contre ce qui sera bientôt, des éléments déjà vieillis contre les éléments qui réclament le grand jour. » Et il n’appela pas du jugement de la cour d’assises.

La prison n’eut pas d’influence sur la manière de voir et d’agir de Thoré, qui n’était pas homme à se laisser intimider ou corrompre. Il y était encore quand il publia de nouveau quelques pages sur le communisme (1). Il avait divisé son sujet en deux parties. Dans la première, il répétait ce qu’il avait avancé précédemment, que le

(1) Revue indépendante. 1841.

panthéisme est la philosophie du communisme, que l’un et l’autre renaissent toujours ensemble aux époques qui servent d’intervalles entre « deux religions, ou, si Y on veut, deux civilisations, qui les séparent pour les unir; » mais il ne se posait plus en adepte du panthéisme. Dans la seconde, il établissait que le communisme, négation de la société actuelle, désir confus d’améliorer le sort du peuple, était vrai comme sentiment équivalent au sentiment de l’égalité; mais il le déclarait incapable d’enfanter directement une pratique durable. Il faisait allusion, il est vrai, à une doctrine qui n’était ni l’affirmation des idées catholiques et féodales, ni la confusion des idées purement négatives; mais il ne la caractérisait d’aucune façon , si ce n’est en annonçant qu’elle commençait à pressentir un nouveau dogme en religion et un nouveau droit en politique; or, une doctrine qui se borne à « pressentir » n’est pas une doctrine, il le savait aussi bien que personne.

Passer de la théorie de la propriété à la théorie de la communauté, de celle-ci à celle-là, montrer tour à tour les avantages et les désavantages de toutes deux, et

-n’avoir pas un principe fixe permettant de s’acheminer vers une solution, ou, si on Faillie mieux, une conciliation rationnelle, était une entreprise dans laquelle on devait user ses forces en pure perte. Thoré le comprit peut-être instinctivement. « En vertu de quelle philosophie, avait-il écrit peu de temps auparavant, se continue donc le mouvementpolitique du dix-neuvième siècle qui annonce autant d’éclat que le dix-huitième ? Est-ce qu’il n’y a pas une doc-

trine efficiente sous ces sentiments et sous ces faits ? Ou bien le monde politique est-il destiné à attendre encore qu’une nouvelle religion échauffe tous les cœurs ? — Ayons confiance toutefois dans la vertu du peuple » (1). Il était arrivé, ou bien près d’arriver, au socialisme indéterminé, c’est-àdire, au socialisme qui, constatant dans la société des misères imméritées, d’injustes et monstrueuses inégalités, compte, pour les combattre, les amoindrir ou même les annuler, sur les données de l’expérience, sur un meilleur équilibre des forces économiques, non sur un système d’organisation

I La Vérité sur le parti démocratique.

sociale arbitraire et préconçue. Il circonscrivit le champ offert à son activité intellectuelle, et il s’occupa désormais presque exclusivement des choses de l’art.

L’étude de l’économie sociale ne va pas sans l’étude de l’histoire. L’histoire, comme toutes les sciences, a une méthode qui lui est propre. Cette vérité a été formulée par M. Littré en quelques lignes qui ont la netteté et la précision d’une belle médaille de Syracuse : « Enfin la sixième science, ou l’histoire, complète les pouvoirs de l’esprit humain, en lui offrant la méthode de filiation. Là les faits dont il s’agit de trouver la loi n’appartiennent pas au champ de l’observation pure, ne sont pas accessibles à l’expérimentation, la comparaison môme n’en donne pas une idée réelle ; mais ils s’engendrent les uns les autres, et c’est dans cette condition que gît et le caractère spé-

cial qui les distingue et la méthode qui leur est propre » (1).

Cette méthode de filiation est celle que Thoré, de propos délibéré ou autrement, a suivie dans ses investigations artistiques. Elle l’a préservé des assertions hasardées auxquelles l’ont parfois entraîné les spéculations métaphysiques, en matière de philosophie générale et d’économie sociale.

Grâce à elle, il a compris comment et pourquoi l’idée ou le sentiment du beau se modifie d'âge en âge, comment et pourquoi chaque époque d’art a son origine et sa justification dans celle qui l’a immédiatement précédée, et, qu’il s’occupât du présent ou du passé, il n’a jamais quitté le terrain solide de la réalité pour se lancer à la recherche de vagues abstractions.

Bien qu’il usât moins que personne des formules et généralisations esthétiques, Thoré a défini avec beaucoup de sagacité et de justesse l’objet et surtout les moyens d’expression de l’art, en particulier de la peinture. « Autre chose est la poésie, autre

(1) Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine . 4876, p. 82.

chose la forme de la poésie, quoiqu’elles soient inséparables dans le résultat. L’art c’est la poésie exprimée. Le fond de l’art appartient presque à l’humanité, au sentiment général, et l’idée de l’artiste n’est que le reflet de l’esprit humain. Mais ce qui constitue l’artiste en tant que créateur, c’est la forme originale, personnelle dont il enveloppe une idée commune. » En peinture le moyen d’expression c’est, d’une façon générale, la lumière ou la couleur. La ligne n’a pas d’existence réelle, elle est la mesure de la couleur, sa délimitation et rien de plus. Pour rendre la forme, le contour extérieur ne suffit pas ; le dessin intérieur, le modelé, le relief n’ont pas moins d’importance. L’intelligence de la forme, exprimée seulement par le trait, exige une connaissance assez approfondie des procédés de l’art: les enfants et les paysans n’y voient rien ; or, il faut que l’art s’adresse à tous, non à quelques-uns. La couleur, ce n’est pas le rouge, le jaune, le blanc, le bleu, c’est la relation des nuances et l’élévation des tons: elle existe dans la peinture monochrome et dans la gravure. A ces éléments techniques il est indispensable d’en joindre deux au-

1res qui sont essentiels, le sentiment dont résulte la poésie, la composition qui correspond à l’intelligence, « Les grands maîtres sont ceux qui réunissent harmonieusement ces qualités fondamentales, dont on trouve, du reste, l’union dans toutes les œuvres, à des proportions différentes. Raphaël et Poussin ne sont au sommet de Tart que parce qu’ils sont de grands poètes et de grands penseurs » (1).

Contrairement aux théoriciens de l’art pour l’art, Thoré ne croyait pas que tous sujets fussent également bons et ne valussent que par l’idéal, le sentiment et le style que chaque artiste y apporte. Il était d’avis que la peinture est non pas un but, mais un moyen, et il trouvait que « c’est une erreur absurde de penser que les hommes de poésie doivent vivre dans l’indifférence politique et religieuse. » 11 ne faut pas, disait-il avec raison, que l’amour de la nature, la poésie et l’art nous isolent absolument des hommes et de la société.

L’idéal des classiques est la réalisation de la beauté physique et morale telle que

T Revue indépendante. Salon de 1842.

Ta comprise l’antiquité, celui des romantiques l’expression des sentiments chrétiens par l’interprétation de la forme spiritualisée, celui des éclectiques un mélange de l’un et de l’autre, lequel n’aboutit d’ordinaire qu’à la vulgarité et à l’insignifiance. Aucun des trois ne pouvait satisfaire Thoré : il voyait plus haut et plus loin. En politique, ennemi des castes et des privilèges, partant de l’idée que l’homme est à la fois sensation, sentiment, connaissance, et, empruntant à Pierre Leroux une autre de ses formules favorites, il affirmait que l’on doit se proposer pour idéal, « l’homme complet dans la société complète ». En art sa conception était analogue, c’est-à-dire simple, compréhensive, et en un sens indéfinie; il considérait la poésie comme le principe et la fin de tous les arts, et pour lui la poésie c’était « la nature reflétée dans l’esprit humain ».

Avec cet instinct juste et droit qui ne l’a jamais abandonné, même dans ses plus grandes audaces, Thoré sentait qu’il vaut mieux raisonner que dogmatiser. 11 ne lui était possible de mettre en évidence la vérité de ses assertions, presque toujours

neuves et originales, qu'à l’aide de faits, d’exemples caractéristiques. Il était singulièrement ingénieux à découvrir ceux-ci, à les choisir, à les grouper d’une façon probante. Il a montré ainsi plus d’une fois, et en quelque sorte fait toucher du doigt, les changements qu’a subis d’époque en époque la représentation de certains sentiments humains. Dans ces cas particuliers, de même que dans les vues d’ensemble sur le développement général de l’art, c’est à la méthode de filiation qu’il avait recours. Remarquait-t-il, à propos de tableaux exposés au Salon annuel, que l’union de la mère et de l’enfant a été, du moyen âge au dixhuitième siècle, un sujet affectionné par les maîtres de toutes les écoles, il passait brièvement en revue les divers modes sous lesquels s’est manifestée esthétiquement l’idée de la famille aux principaux moments de l’art : « l’art grec n’offre nulle part la mère avec l’enfant. » Un moderne n’imaginerait jamais le Faune à l'enfant, une des plus belles statues de l’antiquité. « L’enfant doit être attaché à la mère comme le fruit à la branche. Un enfant dans les bras d’un homme, c’est comme un fruit ramassé par

terre et recueilli dans un panier. » Dans la statuaire grecque on ne rencontre pas plus le véritable amour que la maternité. « La solidarité existe d’homme à homme, jamais d’homme à femme, pas plus que de femme à enfant. C’est le christianisme qui,, le premier, a uni l’enfant à la mère ; c’est lui qui a introduit dans l’art ce sujet, retourné depuis de tant de façons, la Sainte Famille. Mais sa famille est encore fausse et incomplète : où est le père et l’époux ? La femme mystique du christianisme n’a qu’un époux

mystique et invisible Il y a une famille

plus poétique que celle du christianisme, c’est la Sainte Famille de l’humanité, égale et solidaire. »

La beauté n’est pas, en tous temps, en tous lieux, identique à elle-même. La manière dont elle est conçue varie sous l’influence des idées générales, religieuses, philosophiques ou sociales. Thoré, qui en était convaincu autant et plus que qui que ce soit, ne se contentait pas de l’affirmer. 11 le démontrait, pour l’ensemble du développement artistique, par l’histoire, la série des grandes écoles, les analogies et les différences d’œuvres consacrées, d’une va-

leur incontestable et incontestée ; pour certains détails, par des faits scientifiques, ou confinant à la science, qui l’avaient vivement frappé, et qu’il avait étudiés avec un soin et un zèle tout particuliers. Sa connaissance approfondie des systèmes de Gall et de Lavater lui a permis, entre autres, de rectifier une notion fausse, due à Winckelmann et passée à fétat d’axiome chez la plupart des artistes. Le « grand résurrectionniste des fossiles de marbre, » le a Cuvier de l’art » a dit que le front n’est beau que s’il est court. Dans la statuaire grecque la moyenne de la hauteur de la tète au-dessus de la ligne des yeux n’est, en effet, que d’une fois et demie la longueur du nez, mais « aujourd'hui une tète bien conformée a deux fois cette longueur, c’està-dire que la ligne horizontale des yeux partage la tète en deux » et cela suffit pour condamner « l'imitation plastique de l’art grec ou romain. »

La phrénologie enseigne d'ailleurs le caractère des transformations de la tête humaine depuis l'antiquité hellénique. Ce qui prédomine chez les Grecs « c’est la belle architecture des sourcils et des par-

ties inférieures du front où siègent les facultés artistes; » chez les Romains c’est la largeur des parties latérales, l’aplatissement du sommet de la tète, la proéminence de la partie supérieure du front, le développement de l’occiput et de la nuque, « épanouissements des instincts sensuels , puissance d’action, aptitude politique, mais point d’art original et point de sentiment religieux. » Le christianisme intronise une forme nouvelle , l’étroitesse des tempes , l’élévation du vertex vers le ciel, signe de religiosité qu’on rencontre dans presque toutes les œuvres du moyen âge; puis la Renaissance et la philosophie, battant en brèche le monde catholico-féodal, font naître des types différents de -ceux qui étaient consacrés antérieurement. « La forme humaine s’est renouvelée avec la civilisation... L’humanité n’a pas plus consenti à s’immobiliser dans le christianisme mystique que dans le sensualisme païen... Il n’y a donc qu’une manière fructueuse d’emprunter à la tradition : c’est de voir ce que nos prédécesseurs ont fait dans le sentiment et dans la forme de leur temps, de pénétrer leurs systèmes d’interprétation, et d’interpréter

soi-même à son tour, avec une inspiration vivante et complètement originale. La Renaissance du xvie siècle a pratiqué cette méthode avec un instinct merveilleux » (1).

Quelle que soit la valeur scientifique de la phrénologie, quant à la localisation des facultés , ces observations ont un double mérite : elles sont parfaitement exactes au point de vue de l’expression, de l'évolution artistique; elles militent en faveur de cette thèse que dans Part, comme dans les autres manifestations de l’activité humaine , tout est relatif. Thoré estimait que « la beauté est le fond même de l’art, comme la justice est le fond de la politique, comme la vérité est le fond de la philosophie. » Mais, s’il a parlé ça et là d’une beauté « éternelle, immuable, absolue, et en quelque sorte abstraite, beauté régulière et permanente qui est du domaine de la philosophie autant que du domaine de l’art, » ce n'est qu’incidemment et sans trop y insister. La beauté qui le préoccupait , celle qu’il s'est surtout efforcé de faire comprendre et admirer,

(1) Salons de Thoré, avec une préface de W. Biirger. Salon de 1844.

c’est la beauté accidentelle, contingente, la beauté multiple, variable, fugitive, insaisissable, éternellement renaissante, celle qu’il appelait la beauté d’effet. « Il y a de la beauté en toutes choses, sous certaines influences, comme sont les passions pour les hommes, ou comme est le temps pour les objets inanimés. Mais il n’y a pas beaucoup de gens qui sentent la beauté, bien moins encore qui sachent dire ou peindre par quoi une chose est belle. Les paysans ne comprennent rien à la nature qui les enveloppe; la plupart des hommes ne comprennent rien à l’humanité qui vit en eux et autour d’eux » (1).

La nature est l’origine de toute beauté, cependant la reproduction matériellement exacte de ce qu’elle offre à nos yeux ne constitue pas à elle seule une véritable œuvre d’art. « Faire nature , comme on dit, c’est une bêtise. Prenez une chambre noire ou un daguerréotype. » L’œuvre d’art n’existe réellement comme telle, diraient certains esthéticiens allemands, que lorsque s’y manifeste la personnalité humaine , non pas seulement la main, mais l’intelligence, l’ima-

(1) Salons de Thoré, elc. Salon de 1845.

gination, la poésie particulière que chacun porte en soi. Il y a donc deux beautés, analogues et pourtant distinctes, celle de la nature et celle de l’art.

A moins de dons naturels assez rares, on ne sent, on n’apprécie l’une ou l’autre de ces beautés que si l’on a appris à la découvrir, à la regarder, à s’en rendre compte. Thoré pensait que le principal devoir de la critique était d’éclairer à cet égard le public, qui ne se trompe souvent que faute de lumière et d’un suffisant exercice de ses facultés esthétiques. lAamour de la nature et le sentiment de la beauté étant, suivant lui, le commencement de l’art, il voulait que la critique initiât d’abord les ignorants et les indifférents aux charmes, aux splendeurs des spectacles de la nature. Comment? par des descriptions. Il n’y a guère d’autre moyen. Thoré, qui prétendait à bon droit qu’en critique elles ne signifient rien , y avait lui-même recours à l’occasion; et, quand cela lui arrivait, il y déployait parfois un talent de premier ordre, ainsi que le prouve cette description d’une matinée d’hiver dans la forêt de Fontainebleau : c( Nous n’étions que deux arrivés ensemble

tout exprès, par instinct, au bon moment. Le théâtre était bien choisi. L’automne, avec sa prévoyance accoutumée, avait déjà tout disposé pour les tapis et pour les couleurs variées. Les feuilles sans caractère étaient tombées en gouttes d’émail sur le sol, mêlées aux mousses et aux lichens. Les rochers avaient foncé leurs teintes sous la première humidité de l’atmosphère. Les hautes bruyères étaient brunes comme des Espagnoles, et les fougères étalaient leurs peignes à double rang, barbouillés d’ocre jaune ou de vert cuivré. Les bouleaux balançaient sur un tronc d’argent leurs feuilles rares et légères, finement glacées d’or clair. Les hêtres tournaient à l’oranger. Les chênes avaient secoué les feuilles superflues et s’étaient bronzés d’un ton ferrugineux. Les broussailles étaient roussies. Les rosiers sauvages s’étaient décorés de leurs graines rouges en quenouilles. Les genévriers avaient pâli et s’étaient affaissés comme des Madeleines éplorées. Le houx seul demeurait vert, ferme et luisant. — Alors une puissance mystérieuse commanda aux brouillards suspendus en l’air de se congeler en perlettes imperceptibles et de

tomber en rosée sur ce jardin aux mille couleurs, afin d’enchâsser toutes les tiges, toutes les feuilles, toutes les herbes, toutes les pousses microscopiques, dans l’argent, le diamant et les pierres fines. Le givre obéit, et en un quart d’heure les roches furent de cristal et la forêt comme un écrin delà Renaissance; les feuilles devinrent des topazes, des rubis, des émeraudes, montés en perles et en métal richement ciselé. Dans ce semis merveilleux et subit, les brins d’herbe ne furent pas plus oubliés que les grands chênes, et tout le peuple des bois participa à cette floraison de l’hiver. — Vers midi, le soleil vint regarder la fête, et fit passer chaque nuance locale par la gamme infinie de la couleur. Mais la décoration tomba bientôt sous la lumière, et nous pûmes emporter cependant un bouquet d’herbes qui conserva tout le jour ses colliers de perles et ses aigrettes en diamant » (1).

Par la fermeté et la coloration du style, par la justesse, la propriété et le pittoresque des images, cette description est égale,

(1) Salons de Thoré, etc. Lettre à Firmin Barrion, servant de préface au Salon de 1847.

sinon supérieure, aux meilleurs morceaux des virtuoses du genre; mais si, au lieu d’un phénomène naturel, il s’était agi d’une œuvre d’art, Thoré eût procédé autrement. Il posait en principe que, si l’art crée, la critique explique, et que celle-ci, lorsqu’elle a contribué de son mieux à l’initiation du public aux beautés de la nature, n’a encore accompli qu’une partie de sa tâche. Il lui reste à montrer, à définir le caractère, les conditions de la beauté dans un art spécial, « car il est possible d’être très artiste de sentiment sans pénétrer la peinture, témoin plusieurs grands poètes contemporains qui s’égarent complètement dans leurs admirations. » Presque toujours, celui qui décrit un tableau énonce uniquement les idées plus ou moins poétiques ou pittoresques que lui suggère le sujet. Que le tableau soit bon ou mauvais, le résultat est le même. La composition, la manière dont elle est interprétée, les qualités de l’exécution qui ont tant d’importance en peinture, sont passées sous silence et impitoyablement sacrifiées à l’agrément ou au pathétique de la phrase. Le lecteur pourra être charmé; il ne sera pas plus éclairé qu’avant sur la valeur des

œuvres en question; et, s’il est peu familier avec les choses de Part, il n’apprendra jamais ainsi à les apprécier, à les juger sainement. Dans l’examen des œuvres d’art, l’analyse et la discussion sont indispensables; elles doivent y jouer le premier rôle; la description si complaisamment employée d’ordinaire par les poètes ou stylistes adonnés à la critique, y est un accessoire fort secondaire , pour ne pas dire inutile ou même nuisible.

•Suit-il de là que la poésie et la critique sont incompatibles? Thoré était loin de le penser. Il n’y a pas de critique éminente sans un véritable sentiment poétique. Seulement celui-ci n’est pas identique au sentiment poétique qu’exige l’invention. Ils sont différents quoique analogues. L’un est passionné , exclusif; l’autre doit être compréhensif. « L’art est trop individuel, trop indépendant, trop original, trop entraînant pour laisser à l’esprit la placidité, l’équité distributive, la tolérance, nécessaires à une logique impartiale. Les grands peintres ne se connaissent guère en peinture; les critiques intelligents n’ont jamais été peintres, témoins Diderot et Lessing. Comment

un artiste original, c’est-à-dire distinct des autres artistes, apprécierait-il justement des qualités originales opposées à son propre génie? » (1).

Dans la critique comme dans l’art, ce n’est pas assez d’avoir le sentiment de la poésie, il faut en outre une « passion profonde » et une « conviction sociale ». Thoré possédait l’une et l’autre. A la fin du règne de Louis-Philippe, constatant qu’artistes et critiques en étaient à peu près complètement dépourvus, rappelant le temps, voisin de 1830, où une école mi-philosophique, mipoétique, à laquelle il était fier d’avoir appartenu, essayait de découvrir « la signification des images sous les magnificences de la tournure et du style », il se demandait si la révolution artiste était finie , si nous étions « à une de ces époques d’aveuglement et de faiblesse où la poésie a perdu ses inquiétudes, l’esprit sa virilité, le journalisme son initiative. » Cependant, il ne désespérait pas. Si, en fait d’amélioration et de progrès, il n’attendait rien du régime parlementaire institué par la quasi-légiti-

(1) Salons de Thoré , etc. Salon de 1847.

mité, il savait que la révolution artiste pouvait se remettre en marche à la suite d’une révolution politique, et il avait un vague pressentiment que celle-ci était proche. Les événements ne tardèrent pas à lui donner raison.

Des idées artistiques nouvelles se produisirent en effet après la révolution de février, ou plutôt un principe d’art, qui avait été appliqué jusqu’alors d’une façon timide et incomplète, fut affirmé franchement et nettement; la querelle des Anciens et des Modernes, ou, si l’on veut, celle de l’idéal et du réel, se réveilla, et, en dépit des réactions de toute espèce, tourna à l’avantage de ce dernier. Un certain temps s’écoula, toutefois, avant que cette théorie révolutionnaire fut pleinement mise en pratique, et la discussion dont elle fut le sujet ne s’engagea pas tellement vite que Thoré pût y prendre part. Au mois de mars 1848, dans un article sur le Salon récemment ouvert, il avait déclaré qu’il était inutile de parler d’œuvres conçues « sous un régime consacré à la glorification des intérêts matériels et des passions mauvaises », qu’on était en droit de supposer que le Salon prochain montrerait

déjà au public des productions d’un art régénéré, qu’en attendant il valait mieux s’occuper « de l’histoire vivante » que de l’art et delà poésie; et le jour môme il avait fait paraître le premier numéro de la Vraie République. Ce journal se plaça tout d’abord à l’avant-garde des feuilles socialistes; il inscrivit dans son programme ces lignes explicites : « Sans la réforme sociale, il n’y a pas de vraie république. Si l’Assemblée nationale n’abolissait pas bravement le prolétariat, il faudrait continuer, au nom de l’égalité, la révolution engagée au nom de la liberté. »

Ainsi que la plupart des démocrates sincères de cette époque, Thoré croyait que le moment était arrivé de passer de l’exposition doctrinale à l’action. Plein, comme toujours, de désintéressement et d’ardeur, de dévouement et d’enthousiasme , partisan des solutions les plus radicales, il fit une guerre incessante à ceux qui réduisaient la révolution à de simples changements de titres et à des substitutions de personnes. L’état de siège seul y mit un terme, en supprimant la Vraie République après les journées de juin 1848. Thoré recom-

mença la lutte au mois de mars de Tannée suivante; mais, le 13 juin, son journal subit le même sort que le Peuple de Proud’hon, avec lequel il était d’accord sur tant de points, et lui-même fut obligé de s’expatrier. En exil, il continua à combattre, dans la presse parisienne et dans la presse étrangère, les idées rétrogrades qui triomphaient à l’Assemblée législative et ailleurs, publia une série de lettres sur la révision de la Constitution de 1848, protesta énergiquement contre le crime de décembre, écrivit plusieurs articles sur la guerre engagée en 1854; puis il renonça, ou peu s’en faut, à la politique proprement dite et revint à l’art. L'ombre des Bonaparte semblait s’être définitivement étendue sur la France.

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