UNE PAROISSE SOUS L ANCIEN REGBIE
La ville d'Hennebont au xviii^ siècle. — Souvenirs historiques et religieux. — L'église Notre-Dame- de-Paradis. — La prise de possession, — Les ressources du curé. — Les vicaires. — Les cérémonies du culte. — Le cimetière. — Le Général de la paroisse. — Les confréries des Trépassés, de Saint-Roch, de Notre-Dame du Vœu, du Saint-Sacrement. — Bureau de charité. — Le prône. — L'Hôtel-Dieu et l'hôpital. — Les Carmes, les Capucins. — L'abbaye de Notre-Dame de la Joie. — Le curé au siècle dernier.
Hennebont n'était pas une ville inconnue à M. de Talhouët : il en savait les moindres détours; maintes fois il en avait parcouru les places et les rues.
Son œil s'était arrêté sur les collines qui en forment l'enceinte, et avait suivi le cours des eaux du Blavet, qui portent ses barques à la mer. Il avait coudoyé ses matelots sur les quais et ses marchands dans larue Neuve. Il connaissait les ruelles escarpées delà vieille ville, les maisons rajeunies du Bourg-Neuf , les pignons elles toits surplombants des hôtels de la « Ville close » où demeurait une nombreuse noblesse.
Les douves, les courtines, les deux grosses tours de l'ancien château lui rappelaient la persévérance bretonne stimulée par la présence de Jeanne de Montfort * qui, « armée de corps et montée sur un bon coursier, chevauchait de rue en rue par la ville et sémonnait ses gens de bien défendre ». Les remparts, noircis par le temps, en partie détruits par les hommes, étaient devenus la promenade des bourgeois paisibles; mais un souvenir guerrier pendait encore à leurs créneaux, et depuis le fameux siège de 1342 ils avaient deux fois, pendant la Ligue, soutenu avec honneur les escalades du prince de Dombes et les assauts du duc de Mercœur.
Aussi, les Hennebontais, fiers de leur passé, alors qu « on avait plus grande joye — dit Froissart, — de la prise et saisine de Hainebon que de tels quarante chasteaux qui sont en Bretaigne », regardaient-ils avec orgueil leurs armoiries, emblème de leur valeur maritime et de leur fidélité provinciale : « D'azur au vaisseau équipé d'or, « aux voiles d'argent semées d'hermines de sable. »
Au point de vue religieux, Hennebont n'était pas moins riche en souvenirs : elle s'honorait à juste titre d'avoir donné le jour, au xvu" siècle, à deux des plus saints prêtres de Bretagne, à une
1. En 1342, au début de la longue guerre de succession du duché de Bretagne, la comtesse Jeanne, renfermée dans Hennebont, repoussa victorieusement les assauts de Charles de Blois et son héroïsme soutint la population jusqu'au jour de sa délivrance par la flotte anglaise.
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époque et dans une province qui alors en fournit tant à l'Eglise ; le P. Huby *, le fondateur de l'Œuvre des retraites et de l'Adoration perpétuelle, le missionnaire qui souleva l'enthousiasme des foules, et M. Eudes de Kerlivio, vicaire général de Vannes, disciple et ami de saint Vincent de Paul, promoteur de toutes les œuvres du diocèse, fondateur de l'Hôtel-Dieu d'Hennebont; dont les aumônes justifiaient pleinement les dernières volontés de son père : « Mon fils, je ne fais pas de testament dansles formes, parce que je suis assuré que tout ce que je vous laisse de bien, vous le donnerez aux pauvres et à l'Église ^. j)
Siège d'une sénéchaussée royale et d'une subdélégation de l'intendance de Bretagne, Hennebont avait un gouverneur déplace et plusieurs titulaires de cette charge ne furent pas de minces personnages : sous Louis XIII, le duc de Cossé-Brissac, maréchal de France et grand panetier de la cou-
1. Né le 15 mai 1608, baptisé à Notre-Dame de Paradis. Elève et membre de la Compagnie de Jésus. Son zèle apostolique fît des merveilles en Bretagne et son nom est accompagné, comme d'une auréole, de ceux de M. de Kerlivio, de Mlle de Francheville, du P. Rigoleuc, de Jeanne de Quélen. Les retraites d'hommes lui doivent leur prodigieux essor. Il mourut à 85 ans, le 22 mars 1693.
2. Né le 14 novembre 1621. Montra, dans les circonstances les plus diverses, les vertus d'un saint. Il habita longtemps sa ville natale, appela dans le diocèse les sœurs de Saint- Vincent de Paul qui venaient de se constituer en communauté, offrit sa fortune pour construire à Vannes un séminaire et fut un vicaire général modèle sous Mgr de Rosmadec et Mgr de Vautorte. II mourut le 21 mars 1685, entre les bras de son ami le P. Huby.
ronne,pins son fils, lieutenant général des armées du roi ; sous Louis XIV, le duc de la Meilleraie, maréchal et grand maître de l'artillerie; sous Louis XY, Louis de Guer, marquis de Pontcallec.
La communauté de ville avait droit de députation aux Etats. Elle comprenait trente membres présidés par le sénéchal ou le maire. Celui-ci, autrefois le syndic, élu pour deux ans, remplissait gratuitement des fonctions respectées; il possédait la prérogative d'être député-né aux États de Bretagne et il avait bonne mine à marcher, dans les processions, en tête du corps de ville, escorté de quatre compagnies de la milice bourgeoise dans leur brillant uniforme, concédé en 1742 par le duc de Brancas : habit blanc avec parements, veste de velours noir, boutons dorés et chapeau brodé d'or.
Il y avait deux paroisses : Saiiit-Caradec, pour la vieille ville; Saint- Gilles, dans la ville close. Cette dernière église, de beaucoup la plus importante, ruinée par les guerres de religion, avait disparu à la fin du xvf siècle. L'abbaye de Notre- Dame de la Joie était voisine ; elle offrit une chapelle: Notre-Dame de Paradis, qui, àpartirdeloOi, devint l'église paroissiale.
C'est une gracieuse construction de la dernière période ogivale, dont le clocher à jour domine tout un monde de gargouilles sculptées appuyées sur de légers arcs-boutants. Le porche élevé est peutêtre un peu étroit pour la base de pierre et semble grêle, mais le fini des détails fait pardonner ce défaut. La nef est vaste, les bas-côtés amples, le
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chœur entouré de boiseries où courait jadis un élégant fronton.
Son origine est populaire, pieuse et touchante.
Au commencement du xvi" siècle, un modeste artisan, maréchal ferrant, François Michard, v. dévotieux à Madame la Yierge », éleva à la gloire de Marie une toute petite chapelle sur la place du Marché. Les piécettes jetées dans la sébile déposée aux pieds delà statue furent vite assez nombreuses pour que l'espérance lui vînt au cœur de construire un monument plus digne de la Mère de Dieu. Courageusement, il se mit à l'œuvre, quêta la ville, quêta les alentours, parcourut le diocèse à pied et l'escarcelle à la main. Michard ne fut rebuté nulle part et, après quelques années de ces longues courses, il eut le bonheur de voir poser la première pierre par Guillemetle Rivalec, abbesse de la Joie.
Le nom de l'architecte de ce joyau de pierre ne nous est pas parvenu ; on travaillait alors pour le seul amour de Dieu, sans la moindre ambition humaine, sans même le légitime souci de la gloire ; victoire majestueuse de la foi et de l'humilité sur l'orgueil incrédule, remarque Montalembert *, victoire qui étonnait dès ce temps-là même les âmes simples et arrachait à un moine ce cri de noble surprisé: « Comment se fait-il que dans des cœurs si humbles il y ait un si fier génie ? »
La jolie église, bâtie par les humbles, payée par les pauvres, éleva bientôt vers le ciel son clocher