‹ Un curé d'autrefois [microform]Chapitre 24 sur 106 · Le 23 juillet · texte numérisé non relu

Le 23 juillet

L'abbé de Talhouët avait été le premier à adresser la convocation, et son nom figure encore en tête de la supplique rédigée le soir même. Ses liens de famille avaient pu affermir ses pas dans cette voie, mais son amour du pays natal l'y avait plus encore engagé. Tous les cœurs bretons battaient à cette heure pour une cause commune, et l'exagération môme de certains sentiments est trop honorable pour être blâmée.

Bien que la grande députation * fût arrêtée en chemin par ordre de Louis XYI, les ministres se lassèrent avant les réclamants : on traîna en longueur en attendant la convocation des Etats généraux.

Sans prétendre que le mouvement parlementaire de Rennes, en fomentant la résistance, fût bien pur de tout esprit de corps, que les inimitiés nées pendant le récent procès de La Chalotais y fussent étrangères et que la fâcheuse popularité qui accompagnait alors si facilement toutesles secousses données au pouvoir royal n'y eût pas aussisapart, il faut reconnaître la grandeur et la légitimité des protestations de la Bretagne.

Ce qui permettrait de croire que la sincérité de la noblesse fut exploitée par quelques meneurs ambitieux et déloyaux, c'est l'abandon subit de' cette belle cause deux ans après. Les populations

1. Elle était composée du comte de la Houssaye, premier président, du président marquis de Talhouët, des conseillers de Kersalaun, de Boisbaudry, de Nucé, de la Bourrdonnaye, etc., du procureur général de La Chalotais.

Lretomies parurent s'en désintéresser et acceptèrent sans murmure les décrets de l'Assemblée nationale qui couronnaient la déchéance du Parlement de Rennes ^ .

L'abbé de Talhouët n'avait pas du moins à se repentir de sa participation modeste à ces revendications nationales. Il estimait avoiraccomplison devoir de Breton ; cela lui suffisait, bien que plus tard il fût peut-être tenté de regretter l'agitation qui avait habitué ses concitoyens à tant d'autres mouvements populaires qui, sans en être la conséquence, en furent du moins le prolongement.

Les élections pour les Etats généraux eurent lieu au mois d'avril 1789. La noblesse et le haut clergé, convoqués à Saint-Brieuc, refusèrent de procéder à tout scrutin, estimant que les privilèges de la Bretagne ne permettaient de nommer des députés qu'au sein des Etats provinciaux. Il est donc à présumer que l'abbé de Talhouët ne vota pas. Il gardait fidèlement les privilèges de son ordre et les droits de sa naissance, sans ostenta-

1. 3 février 1790. — On forma, au lieu et place du Parlement, une cour supérieure provisoire dont M. de Talhouët fut président. Quelques mois après, elle fut dissoute à son tour; le marquis de Talhouët devint maire de Rennes et, à la fin de 1792, membre du directoire du département. Ces choix et l'acceptation de ces postes indiquent chez lui ce penchant fâcheux à des espérances sans cesse déçues qui caractérise la noblesse parlementaire du siècle dernier. L'optimisme de M. de Talhouët ne faiblissait pas même devant le pillage de son château de la Villequéno et les assauts de son hôtel de Rennes. Il n'émigra pas et mourut au mois d'août 1805.

lion mais sans faiblesse, ne déclinant aucune des responsabilités que les uns et les autres lui imposaient.

Il paraît s'être intéressé à toutes les polémiques de Tépoque ; cette note trouvée dans ses papiers — sans date et sans adresse — indique que ces questions d'Etat, d'impôts, de privilèges lui étaient familières :

«» Le tiers état de la province de Bretagne sera tout à l'heure, monsieur, assemblé à Vannes. Vous ne serez probablement pas à cette réunion ; il n'en est pas moins vrai que vous êtes généralement regardé comme une des meilleures têtes de cet ordre, et peu de personnes jouissent, très certainement, d'une plus grande considération que celle que vous avez. Acceptez, à ce titre, les réflexions suivantes:

« 1° Bien des communautés du tiers état de la province de Bretagne paraissent demander, par leurs délibérations, une égalité de voix avec les deux autres ordres , dans les x^ssemblécs nationales , et réellement elles exigent la pluralité des voix, en voulant que l'ordre de l'Eglise soit nécessairement composé d'un certain nombre de recteurs tous roturiers.

« 2° Chacun doit contribuer aux besoins de l'Etat, selonsafortune.il paraît clair que dans l'état des choses actuelles la noblesse est taxée justement selon ses facultés. Mettons d'un côté un négociant faisant de son aveu un commerce de 4,000 francs et jouissant, d'ailleurs, de 2,000 livres de rente

en fonds de terre; — de l'antre côté, un gentilhomme possédant 6,000 livres de rente. Ce gentilhomme payera une capilation moins forte que le roturier ; mais il payera un vingtième de 6, 000 livres de rente, tandis que le marchand n'aura à verser qu'un vingtième de 2,000 livres. Il parait clair que ce vingtième de 4,000 francs de rente élève la taxe du gentilhomme au-dessus de celle du roturier, plus chargé cependant en apparence par la capilation.

« 3° On a dit qu'il y avait dix mille gentilshommes en Bretagne et deux millions de personnes de l'ordre du tiers. La noblesse paye 125,000 livres de capitation ; c'est l'un dans l'autre, sauf erreur, 12 livres 10 sols par tête ; la capitation du tiers et ses droits y joints montent-ils à deux millions? c'est 20 sols par letc.

a 4° Dans l'état actuel des choses, plusieurs gentilshommes, Bretons d'origine, maisdemeurant habituellement à Paris, payent leur capitation dans le diocèse où ils furent jadis attachés. En sera-t-il encore ainsi quand il n'y aura qu'un rôle pour tous les ordres? Quel titre, nous Bretons, aurons- nous de capiter, comme on dit, un homme domicilié à Paris?

« S° Le changement de domicile arrive moins fréquemment dans l'ordre du tiers, parce que les personnes qui composent cet ordre sont, pour la plupart, attachées à des emplois demandant résidence. Arrive-t-ii cependant que ces personnes changent de demeure, c'est un refoulement sur les

autres contribuables (car la taxe est fixée) et des cris. Joig^nez les gentilshommes sur le môme rôle avec le tiers, et qu'un gentilhomme riche quitte son pays : alors aussi ce seront un refoulement et des plaintes.

« Je livre, Monsieur, ces réflexions à votre prudence et à votre sagesse; elles méritent, je crois, votre attention, etje me persuade que vous voudrez en inspirer votre conduite, qui, je n'en veux pas douter, sera toujours conforme à la justice et à l'équité. »

Le clergé paroissial du diocèse de Vannes se réunit et choisit pour ses représentants :

MM. Guégan, recteur de Pontivy;

Gabriel, ancien chapelain des Ursulines d'Hennebont, recteur deQuestembert; Loaisel, recteur de Redon S

Les trois députés du tiers — dans la sénéchaussée d'Hennebont — se nommaient Le Floc'h (cultivateiu') , Coroller-Dumoustoir (procureur du roi) el Delaville-Leroux (armateur).

Dès le 31 juillet, la municipalité d'Hennebont adressait à l'Assemblée nationale une adresse à propos de la prise de la Biastille! On formait aussitôtun Comité permanent sans peut-être biensavoir quelles seraient ses attributions. Une foule excitée

1. Tous trois furent contraints à quitter la France pendant la Révolution; les deux premiers, comme l'abbé de Talliouët, furent déportés en Espagne et l'abbé Guégan mourut à Osma, en 1794.

s'en vint demander des armes à M. de Chevigné, lieutenant du roi ; mais celui-ci refusa et la fermeté de son attitude suffit à disperser les émeutiers.

Lesmembres delanoblessedelavilleenvoyèrent, le 11 août, leur adhésion au Comité 'permanent dont l'importance sembla grandir.

Mais toutes ces nouveautés ne troublaient pas le recteur d'Hennebont, et quand, le 8 septembre, la milice bourgeoise , transformée tout à coup en milice ?za^2(??z«^^e, ayant prêté un serment éternel (?), prétendit venir faire bénir son drapeau dans l'église paroissiale, l'abbé de Talhouëtne consentit pas à se prêter à cette manifestation, et les soldats-citoyens durent s'en aller parader dansl'égKse Saint-Caradec.

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