‹ Un curé d'autrefois [microform]Chapitre 25 sur 106 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

La Constitution civile du clergé, — M. de Talhouët refuse le serment schismatique. — Correspondance avecla municipalité d'Hennebont. — Le maire Jérôme. — Fermeté de l'abbé de Talhouët. — Claude Le Coz. — Brochures pour et contre la Constitution. — Soulèvements populaires en faveur des prêtres fidèles, — Emeute de ^unes ; Mgr Amelot est contraint à sortir de son diocèse, — L'évêque constitutionnel : l'abbé Guégan est nommé et refuse ; l'abbé Le Masle accepte, — Persécution religieuse. Michel Le Roy, curé constitutionnel d'Hennebont, s'installe par la force. — L'abbé de Talhouët quitte la ville. — Protestation de la vicomtesse de Langle,

On sait les événements qui marquèrent l'été et l'automne do 1789.

Les entreprises de l'Assemblée constituante révélaient qu'elle ne tarderait pas à porter la main surl'organisationde l'Église de France. Déjà, dans les effervescences de la nuit du 4 août, les dîmes avaient disparu, sans qu'on parût songer un instant à remplacer par la moindre organisation le moyen qui, depuis quatorze siècles et la veille encore, faisait vivre 150,000 personnes.

Le premier coup fut donné par un transfuge cfe l'épiscopat *. L'ignominie de cette conduite est si forte que cet habile homme n^a pas môme osé, dans ses Méiiioires, en tenter la justification : il n'a ni biaisé, ni gazé, moins encore expliqué, il s'est tu. Silence éloquent! Le 2 novembre 1789, sur la proposition de ïalleyrand, l'Assemblée décréta donc la « mise à la disposition de la nation » de tous les biens ecclésiastiques, à lacliarge de pourvoir aux frais du culte, à l'entre tien de ses ministres et au soulagement des pauvres.

La mine était posée et l'édifice s'écroula régulièrement : le 5 février 1790, décret obligeant les chapitres, les corporations religieuses, les titulaires de bénéfices à fournir un état détaillé de leurs biens et revenus (il fallait connaître exactement la valeur de ce que l'on allait prendre); le 17 mars, mise en vente de 400 millions de biens d'Eglise. Ces spoliations ne soulevèrent point d'abord les murmures qu'on pourrait croire : une sorte d'enivrement général pour une rénovation abstraite aveuglait les esprits, etcommeces mesures iniques n'atteignaient directement qu'une petite partie de trente millions de Français, qu'elles frappaient fort adroitement des usages souvent supportés avec peine, toujours secoués avec plaisir, qu'elles

1. Poiir être juste, il faut constater que la première proposition de confiscation, antérieure de deux mois à celle de l'évêque d'Autun (10 octobre 1789) fut portée à la tribune, le 8 août, par deux députés de la noblesse : le marquis de Lacoste-Messelière et Alexandre de Lameth. Leurs noms appartiennent à l'histoire.

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ouvraient toute grande la porte des convoitises, — la masse du public demeura indifférente, gardant une oreille complaisante pour les applaudissements de commande des meneurs. Cette torpeur encouragea ceux-ci et ils mirent la cognée plus avant dans Farbre. Mais là ils se perdirent : car tandis que le peuple catholique avait assez facilement toléré ce quine le visait pas personnellement, il se révolta quand on prétendit toucher à sa f oi .

Francs-maçons, jansénistes, légistes gallicans composaient le Comité ecclésiastique deFAssemblée. Ils firent voter, le 12 juillet, une « Constitution civile du clergé » qui était bien la plus astucieuse et aussi la plus impratique machine de guerre qui se puisse imaginer. Quelques mots en indiqueront les données essentielles :

Les évêchés étaient réduits à 83 (1 par département). Les évoques seraient désormais élus par le corps électoral (catholiques, protestants oujuifs!). Les métropolitains leur donneraient la confirmation canonique; un simple billet annoncerait au Pape leur nomination. Les évoques sont a curés de leur cathédrale » ; avec eux, un conseil de seize vicaires épiscopaux administre le diocèse. Chapitres, abbayes, prieurés, bénéfices, tout est détruit. — Au chef-lieu de chaque district, lès curés sont également élus; ils choisissent leurs vicaires ; les uns et les autres sont tenus de prêter serment de fidélité à la constitution nouvelle. — Le traitement que reçoivent tous q,q^ fonctionnaires

varie suivant la population; le minimum est de 12,000 livres pour les évoques, 1,200 pour les curés, 700 pour les vicaires.

Ainsi étaient bouleversées de fond en comble la discipline et la hiérarchie religieuses. Rompant ses liens avec Rome, reniant ses traditions séculaires, méprisant la foi des fidèles, se Jouant de l'honneur des prêtres, la France allait devenir presbytétérienne !

Quatre évoques seulement prêtèrent le serment exigé et leurs noms suffisent pour les juger : Talleyrand, La Font deSavines, Jarente etLoménie. Les autres prélats, membres de l'Assemblée, rédigèrent une protestation sous le titre à' Exposition des principes de la Constitution; cette pièce se couvrit de signatures : 134 archevêques, évoques ou coadjuteurs y adhérèrent.

L'âme de Louis XYI était navrée; il répugnait à sanctionner une pareille Constitution. La raison d'État fut la plus forte : le 24 août il se rendit.

Très zélé, le directoire du Morbihan n'avait pas attendu cette sanction pour prescrire la prestati on de serment aux prêtres du diocèse. On est surpris de cet empressement et de la rapidité avec laquelle cette mauvaise nouvelle parvint au fond de la Bretagne. Sept jours après le vote de l'Assemblée, le maire d'Hennebont demandait au recteur de se conformer à cetteprescription.MaisM.deTalhouët n'avait plus à faire ses preuves : il résistait depuis un an aux innovations arbitraires, il déplorait les bouleversements inconsidérés qui troublaient

l'Etat ; lorsque la Révolution en venait à toucher au domaine de la conscience, il n'était pas vraisemblable qu'il fût moins résolu.

La correspondance du maire indique tout le respect qu'inspirait son caractère et tout l'embarras des officiers municipaux : elle montre aussi que la seule porte qui parût ouverte, dans le cœur de l'abbé de Talhouët, aux suggestions de la prudence était celle de la charité:

(' Hennebont, 19 juillet 1790.

« Monsieur,

ce J'ai vu avec d'autant plus de regret que votre opinion sur les affaires publiques ne vous ait pas permis de prêter le serment civique mercredi dernier, qu'un nouveau décret oblige les évêques et curés conservés dans leurs fonctions de prêter, celui qui est prescrit par les articles 21 et 38 du titre II sur la Constitution du clergé '.,

« Tant que celui qui permettait la liberté d'opinion a subsisté, je n'ai rien vu de bien gênantdans

1. « Titre II, art. 21. — Avant que la cérémonie de la consécration commence, l'élu prêtera, en présence des officiers municipaux, du peuple et du clergé, le serment solennel de veiller avec soin sur les fidèles du diocèse qui lui est confié, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout son pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi.

« Art. 38. — Les curés élus et institués prêterontle même serment que les évêques dans leur église, un jour de dimanche, avant la messe paroissiale, en présence des officiers municipaux du lieu, du peuple et du clergé. Jusque-là ils ne pourront faire aucune fonction curiale. »

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tout ce qui concernait les ecclésiastiques. Mais maintenant que voilà une obligation réelle et positive, je dois craindre ce qui peut survenir et je dois aller au-devant d'événements qui pourraient procurer beaucoup de désagréments.

« Il s'en faut bien, monsieur, que je veuille vous engager d'agir contre votre propre persuasion. Mais je désirerais bien que vos sentiments puissent s'allier avec le serment que les personnes en place comme vous vont être incessamment obligées de prononcer, ou d'abdiquer,

« Vous en sentirez d'autant mieux la nécessité que depuis dix-sept ans vous êtes attaché au local [sic] qui est votre pays natal. Quel instant pour vous, monsieur! Ou sacrifier vos sentiments particuliers ou bien vos brebis ! Il n'yaplus de milieu. Je ne considère mê.ne pas la chose sous le rapport des sentiments et de Vintérêt. . Vous ne seriez attaché à ce dernier objet que pour avoir plus à donner. Si vous ne pouviez sacrifier vos affections pour vos paroissiens, n'en résulterait-il pas, pour les plus indigents, une perte pour eux? Car n'ayant rien à joindre à votre patrimoine, par la privation oii vous jetterait le défaut de serment, vous seriez privé du plaisir de soulager le pauvre autant que vous le désirez. Si le moment est critique pour vous, monsieur, croyez bien qu'il l'est pour partie de nous qui verrions, avec une peine impossible à exprimer, combien serait grande pour les habitants la perte forcée qu'ils seraient obligés de voir se réaliser.

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« Personne ne sait que je vous témoigne mon inquiétude. Je connais assez celles que j'approche pour penser que beaucoup d'elles ont la même manière de voir que moi sur votre compte.

« Je n'ai eu d'autres projets que de vous exposer quelques réflexions en faveur de gens manquant des ressources qu'ils trouvent en vous.

« Chacun juge à sa manière et, surtout pour les gens éclairés, d'après les principes qui leur ont été indiqués, d'après ceux adoptés dans la classe où chacun est né. Jusqu'à présent, d'ailleurs, rien ne s'y opposait. Il était permis de les inculquer. Malheureusement les principes ne s'effacent pas aussi vite que se forment les différents décrets qui émanent journellement pour former une nouvelle constitution, surtout à un certain

âge ^

« Yous êtes trop éclairé, monsieur, pour ne pas voir tout le désordre qui pourrait arriver si l'évônement vous forçait d'abdiquer. Que de regrets ne vous prépareriez-vous pas, peut-être, pour l'avenir ! Je ne me permettrai pas de vous dire d'y réfléchir, mais je vous engagerai de jeter un coup d'œil de compassion sur vos ouailles et vous prierai de ne les abandonner que le plus tard que vous le pourrez, ainsi que je le désire et que le bien de la paroisse l'exige. Je ne suis pas très généreux, comme vous le remarquerez, puisque je ne dis rien pour

1 . Pas très clair, lourdement dit, mais enfin laissant comprendre l'embarras du signataire et le trouble de sa pensée à travers l'ambiguïté de son style.

vous et ne prêche que pour les autres, et encore

pour des ingrats en partie !

« J'ai l'honneur d'être, avec respect,

« Yotre très humble et obéissant serviteur,

« JÉRÔ3IE, 7nmre. )>

Ce maire était un bon homme, visiblement attaché à son curé, pas très brave comme il parait, mais assez adroit pour avoir su envelopper les conseils delà faiblesse d'une apparence de prévoyance pour les malheureux.

La gloriole de l'écharpe municipale ne l'avait pas trouvé insensible et il n'était pas peu satisfait de remplacer a M. le sénéchal w ; il se montrait donc très disposé à conclure que les affaires publiques étaient en fort bon train, et la modération qui n'ébranle pas les positions acquises lui semblait la première vertu civique. Ces condescendances n'entamèrent pas du moins sa foi catholique ni même ses opinions monarchiques, et, après avoir été, dans sa petite ville, le précurseur de ces bourgeois de 1830 si naïfs et si infatués de la « loi », le maire Jérôme, qui avait été pusillanime devant la tyrannie des législateurs, se retrouva courageux en face du despotisme des sans-culottes : il prit le mousquet pour rejoindre à Quiberon l'armée royale et fit bravement son devoir. C'est un hommage qu'il convient de rendre à sa mémoire.

M. de Talhouët n'accepta pas de faux-fuyants ; en prêtre qui ne se paye pas de grands mots, il l'épondit: que son devoir était sa seule règle de

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conduite et qu'il abandonnait volontiers tout traitement acheté au prix d'un serment schismatique. Le maire insista, mais la phraséologie à la mode : « sensibilité, nature, raison », ne rendit pas sa lettre bien claire, ni bien probante :

« Hennebont, ce 21 juillet 1790.

« Monsieur,

« Yous interprétez le décret à la lettre et dans le fait c'est ce qui doit être... Mais n'ajoutera-t-on pas, quoique le décret ne soit pas clair, que ne voulant pas du traitement, on ne doit pas vouloir du bénéfice? Il sera bien difficile pour vous, monsieur, d'éviter des désagréments.

tt II est désagréable de ne pouvoir compter sur tous, parce qu'à tout moment on peut rencontrer un antagoniste qui peut blesser notre délicatesse. Cette position est bien cruelle et, malgré la plus forte résignation, l'on souffre terriblement. La sensibilité, la nature étayées de la raison ne perdent rien de leurs droits. Il est des moments toujours affreux.

« Je m'attendais bien à votre penchant pour les sacrifices pour vous restreindre surbeaucoup d'objets, mais en vous restreignant vous verrez que vous augmentez le nombre des malheureux, et vous ne serez pas privé de votre sensibilité, de vos peines; mais elles accroîtront par la nécessité où vous serez réduit. Quel état !

« Que je verrais naître avec plaisir un temps

plus calmé! Désirôns-le, mais quand surviendrai-il?

c( Je suis iivec respect... «

Le malheureux homme perdait la tête et visihlement ne savait plus quelle conduite adopter.

M. deTalhouët donnait à sa paroisse l'exemple que les évoques attendaient de chacun de leurs prêtres et devançait, dans ses actes, l'éloquent appel de M. de la Luzerne :

« Pasteurs des peuples, ministres et défenseurs de la foi, accourez à son secours, dans le moment où elle est si violemment attaquée ; ralliez-vous autour de vos évoques, dont l'unanimité vous donne un si grand exemple. Yotre courageuse résistance peut sauver l'Eglise et empêcher qu'on ne ravisse à votre patrie la vraie religion, le patrimoine le plus sacré que nous ayons reçu de nos pères, l'héritage le plus précieux que nous puissions transmettre aux générations futures. vous, qui vous élevant au-dessus de toutes les espérances et de toutes les craintes de la terre, avez rejeté le coupable serment, bravé la pauvreté, la calomnie, la persécution, la mort, vous savez qu'une immense récompense doit un jour vous dédommager de vos pertes. La même loi civile qui vous proscrit aujourd'hui vous ramènera au milieu de vos peuples, plus grands par votre abnégation, plus honorés par vos disgrâces, plus chéris par vos malheurs... 11 faut irrévocablement décider si

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VOUS et le peuple que vous êtes chargés, de conduire serez catholiques ou schismatiques * . »

Une agitation profonde régnait dans toutes les paroisses. Les défections furent rares : sur 434 prêtres du diocèse, 48 seulement faiblirent; dans le district de Lorient, 12 sur 54.

A Vannes, le directoire du département prenait les mesures les plus graves : il prescrivait aux chanoines de cesser leurs offices, mettait les scellés sur les papiers du chapitre, ordonnait à Mgr Amelot de nommer sans plus tarder des vicaires épiscopaux. Des commissaires civils se rendaient dans les maisons religieuses pour faire appliquer le décret qui supprimait les vœux monastiques.

Devant la courageuse et pacifique résistance de l'immense majorité du clergé du royaume , la Constituante s'opiniâtra ; la sanction du roi l'encourageait à marcher de l'avant : le 27 novembre, elle déclara que les prêtres refusant le serment seraient réputés démissionnaires.

Au fond, le maire d'Hennebont aurait été fort aise de fermer les yeux sur la fermeté de son curé ; mais le directoire du district ne lui permettait pas cette « faiblesse » ; la question du traitement était la pierre de touche pour séparer des autres les prêtres jureurs.

1. Cardinal de la Luzerne, Examen de Vinstruction de r Assemblée nationale.

Le 8 décembre, les membres du district reviennent à la charge, «. osant croire que M. de Talhouët ne fera aucune difficulté pour se rendre à une loi qui fait le bonheur de tout bon Français* ». Le directoire de Vannes approuva hautement cette conduite^. Mais M. de Talhouët ;^^ des difficultés et ne se rendit pas à cette nouvelle injonction. Les officiers municipaux d'Hennebont, gens chrétiens si l'on en croit les signatures qui suivent leur lettre, furent obligés de transmettre tous ces papiers administratifs à leur curé, qui répondit directement aux membres du district^ :

« 17 décembre 1790.

« Messieurs,

« Yeuillez bien ne pas trouver mauvais que je vous écrive encore une fois au sujet de mon traitement de 1790. Cette lettre sera courte, lumineuse je crois, sûrement la dernière que vous recevrez de moi à ce sujet.

« Yos observations, messieurs, etcellesdu département ne détruiront jamais la vérité de ce principe de toute justice, que le payement d'un traitement gagné au 1^"^ octobre sans conditions ne peut être refusé sous le prétexte d'une condition adve-

\. GeLte pièce est signée : Gaudin, Gordon, Lapotaire, Le Tohic, procureur-syndic.

2. Signé : LeMailland, procureur-syndic ; Gillet, Goaestre, administrateurs.

3. Legourrone, Huo de Kermorvan, Masson, Mercier, Lacombe, Ghampion, Fraboulet.

nue dans le courant du même mois d'octobre.

« Aussi les articles 38 et 39 que vous me citez ne disent-ils pas ce qu'on leur fait dire. Je les ai actuellement sous les yeux.

Art. 38 : A dater du premier janvier 1791, les traitements seront payés de trois mois en trois mois... — Art. 39 : Les évêques et les curés conservés,.., etc.

« Il est évident qu'il s'agit dans ces articles du traitement de 1791, auquel on amis des conditions, non de celui de 1790, auquel on n'a pu en mettre.

« Observez, messieurs, que ces articles ni aucun autre ne parlent de Messieurs les vicaires, auxquels, même en 1791, à moins de décret subséquent, on ne pourra demander aucun serment. Je vous le dis, par rapport à M. Le Pavec, curé de Saint-Gilles, qui est nommé dans votre lettre à la municipalité d'Hennebont dont elle m'a fait passer copie. Je suis intéressé à ce que mes paroissiens aient les secours spirituels et par conséquent les ministres qui les leur rendent, les secours temporels qui leur sont dus.

('. Je persiste donc, messieurs, à demander mon traitement pour 1790, sans prêter aucun serment, et je proteste contre votre décision et contre celle du département.

« Je suis, avec respect, messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur,

« De Talhouët, « recteur d^Hennebont. »

Ii8 UN CLiii': d'autrefois

On comprend combien, au milieu de ces difficulcultés, le ministère de M. de Talhouët devait être entravé.

Les événements marchaient à grands pas, et la mort doublement regrettable de Mgr de Saint-Luc, évoque de Quimper (30 septembre 1790), en permettant de nommer tout aussitôt un évoque suivant le mode « constitutionnel », jetait un trouble nouveau en créant un désastreux précédent. C'était le principal du collège de Quimper, Claude Le Coz, qui avait bien osé accepter ces fonctions schismaliques, et, se composant un front d'airain, il venait (le publier une brochure qui, en défendant la Constitution civile, plaidait sa propre cause.

L'administration du Finistère répandit cette diatribe à profusion, non seulement chez elle, mais dans les départements voisins. Le district d'IIennebont en fut particulièrement saturé. Le curé de Saint-Mathurin de Quimper, l'abbé Coroller, renversa les sophismes de l'intrus et cette réfutation eut un grand succès. Beaucoup de recteurs protestèrent dans leur paroisse; l'abbé de Talhouët écrivit directement à Le Coz :

« Monsieur,

a Je n'ai eu qu'une demi-heure entre les mains l'écrit que vous avez composé et que le département du Finistère a fait imprimer. Je l'ai lu cepend ant et, pour vous détromper sur plusieurs articles, s'il est possible, j'ai l'honneur de vous adressera la hâte quelques réflexions.

LE SERMENT SCfllSMATIQUE i29

« Nous ne sommes pas tout à fait inconnus l'un à l'autre et, en 1762, lorsque vous commenciez votre carrière au collège de Quimper, et que je finissais ma carrière jésuitique, nous avons eu occasion ào nous voir.

« Le clergé et le peuple français, dites-vous, faisaient anciennement les élections. Mais où est aujourd'hui le clergé qui sans doute présidait le peuple dans les élections, comme les apôtres présidaient au Cénacle ?^ — Le peuple avait part aux élections. Mais était-ce aussi le peuple anticatholique et païen, comme il se peut faire aujourd'hui d'après les décrets ? — Les évoques n'ont pas toujours été confirmés par le Pape. — Mais, monsieur, ils l'étaient au moins parles métropolitains, et qui établissait ceux-ci? N'était-ce pas la puissance ecclésiastique? Témoin le concile deNicée et les autres. — Les évoques élus par les peuples étaient des saints, dites-vous, et vous critez Chrysostôme ; rayez au moins celui-ci, monsieur, il ne fut pas élu parle peuple; Constan tin ople ne connaissait guèr(^ le prêtre d'Antioche malgré son éloquence.

« Vous citez souvent a un savant évêque d'Allemagne )) . Mais, cet évoque ne serait-il pas M. Febronius, condamné par le Pape dont les décrets doivent être respectés... provisoirement? — Les Augustin, les Chrysostôme auraient voulu être déchargés du soin des Églises. Mais, monsieur, auraient-ils voulu, sous prétexte d'être déchargés de ce soin, que l'on ravît leurs biens à ces Églises? ' — Je m'arrête... etc. «

Un membre du district de Vannes, nommé Régnier, s' étant avisé d'écrire une explication élogieuse de la Constitution : Le département du Morbihan aux Français de son ressort^ une nouvelle tempête s'éleva. Beaucoup de municipalités renvovèrent le libelle à son auteur ; la commune de Sarzeau se signala par son énergie : « Qu'on ne demande à nos prêtres aucun serment. Nous aimons notre évêque et nos recteurs, qu'on n'en déplace aucun. Nous déclarons que ceux que l'on voudra mettre à leur place seront regardés par nous comme illégitimes et intrus. »

L'année 1791 commença au milieu des ^troubles : des pénalités étant édictées contre les ecclésiastiques qui refuseraient le serment, les paysans se soulevèrent pour défendre la liberté de leurs prêtres.

« Dans le pays de Vannes, où s'était conservée plus que partout ailleurs l'énergie de la race celtique, cette émotion se traduisit bientôt en menaces tumultueuses et en violences auxquelles il ne manqua qu'une direction générale pour prendre le caractère d'une véritable guerre religieuse*. »

Des laboureurs se présentèrent à l'hôtel du département, à Vannes, pour déposer une adresse ; ils se retirèrent paisiblement, mais le directoire prit peur et réclama des secours militaires. Can-

1. G. de Cadoudal, Georges Cadoudal et la Chouannerie, cliap. II.

LE SERMENT SCntSMATIQUE 131

claux, qui commandait à Lorient, fit partir un escadron de dragons et des gardes nationales recrutées parmi la lie de Lorient et de Port- Louis..

« C'étaient des espèces de sans-culottes, hideux à voir, qui s'augmentèrent de quelques recrues en passant à Hennebont et à Auray. Quand ils firent leur entrée à Vannes, les habitants furent terrifiés à la vue de cette troupe déguenillée qui, à part les dragons, donnait plutôt l'idée d'une bande recrutée au bagne que d'une force régulière. Partout, sur leur passage, pour les désigner, on les nommait les forçats de Lorient.

«Précédés de deux pièces de canon, accompagnés d'un aumônier constitutionnel affublé d'une cocarde et d'une ceinture tricolores, ils se rendirent au grand séminaire et à l'évêché, dont ils brisèrent la grille ainsi que l'écusson épiscppal. Ils vociféraient d'horribles menaces contre l'évêque, l'un disant qu'il voulait lui couper les oreilles, l'autre faire une tabatière avec son crâne.

« Pour donner au prélat le temps de s'évader, son secrétaire se présenta aux assaillants sur le perron de l'évêché, un large ruban tricolore à sa soutane. Mgr Amelot put, en effet, sortir de son palais. Mais il fut bientôt découvert et poursuivi dans la rue Notre-Dame où un officier irlandais dût dégainer pour le soustraire aux mauvais traitements de la canaille. Il lui donna une escorte pour le reconduire à l'évêché où il demeura prisonnier. »

•132 LN CURÉ d'autrefois

L'Assemblée nationale le cita à sa barre pour s'expliquer sur les soulèvements populaires. Il fut obligé, dans les deux heures; de partir pour Paris. Il eut l'heureuse fortune d'être oublié ; il gagna la Suisse, puis l'Allemagne et passa enfin en Angleterre.

Il s'agissait de lui trouver un successeur; le schisme allait s'imposer au diocèse.

Parmi les députés du clergé Vannetais se trouvait l'abbé Guégan, recteur de Pontivy. Le contact des constituants, l'éloignement de ses paroissiens avaient émoussé son énergie; il avait eu la faiblesse, croyant faire pour le mieux, de prêter le serment. Un de ses confrères lui écrivit à Paris pour l'en blâmer; c'était un ami de M. de Talhouët, ils échangeaient souvent leurs idées ; ce billet du recteur de Plœmeur eut l'approbation du recteur d'Hennebont :

« Monsieur et cher confrère,

« Je doute que vous ayez pris le bon parti, en

jurant Je désirerais que les ecclésiastiques

jureurs étayassent leur serment d'un avis doctrinal...

(( Je ne crois pas que vous ayez beaucoup d'imitateurs dans le diocèse. Vous connaissez la lettre de notre évèque, tous les bons ecclésiastiques se sont fait un devoir d'y souscrire. »

L'abbé Guégan était ébranlé, mais ses sentiments intimes n'étaient pas connus à Vannes : le

7 mars, 172 électeurs le proclamèrent « évêque de Morbihan ». Cette élection fit heureusement déborder le vase. M. Guégan, qui regrettait déjà un serment qu'il devait rétracter plus tard, refusa, et le même jour écrivit à Pie VI pour implorer de lui une ligne de conduite.

Elle était d'ailleurs toute tracée, et nous aimons à citer encore ici l'abbé Guillevic, déclarant à ses paroissiens de Plœmeur, dans un langage plein de simplicité et de bon sens, pourquoi il refusait le serment. Devant les fidèles d'Hennebont, M. de Talhouët dut employer des termes analogues à ceux de son ami.

« Messieurs et très chers paroissiens,

« Je crois en conscience ne pouvoir prêter le serment prescrit par le décret du 27 novembre dernier, que je vous ai lu dimanche. Il serait de mon devoir de justifier mon refus. Cette justification me serait aisée ; mais, dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons, je me suis fait un devoir plus grand encore d'éviter jusqu'à l'apparence de tout ce qui pourrait jeter le trouble dans la société et altérer la paix dans nos campagnes. Je l'ai toujours recommandée, cette paix, je vous la recommande encore , je vous la recommanderai toujours. Mon seul désir, depuis la Révolution, était de la maintenir dans un juste inilieu. Toute ma consolation, en me retirant, sera de l'avoir constamment empêchée d'enfreindre ou

d'outrer les décrets. Laliberté, commela religion, a son fanatisme et tout fanatisme est un crime...

« J'ai l'honneur d'être... votre très affectionné recteur \ »

Après ce premier échec, il fallait trouver un nouvel évoque. On ne pouvait le prendre que parmi les prêtres assermentés, oîi la qualité ne remplaçait pas la quantité.

Dans un très petit nombre de paroisses, une quarantaine au plus sur deux cents, ces intrus, appuyés par la lie des gros bourgs, parvinrent, à s'introduire dans le saint ministère. C'étaient, pour la plupart, des prêtres interdits ou des religieux apostats. Parmi eux se trouvaient quelques prêtres, irréprochables au point de vue des mœurs, mais contaminés par l'esprit janséniste, qui avait été vivace dans le diocèse.

Le recteur d'Herbignac, vieillard rusé et sans franchise, prêtre sans piété, puisqu'il ne disait pas sa messe, chrétien presque sans foi, puisque depuis longtemps, il ne se confessait plus, accepta d'être candidat. Son élection ne pouvait faire de doute, on était trop heureux de trouver un éligible. L'abbé Charles Le Masle, nommé par 166 suffrages le 27 mars , partit tout aussitôt recevoir à Paris une consécration qui ne pouvait être que sacrilège.

Le 21 mai, il revenait à Yannes et faisait une

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