‹ Un curé d'autrefois [microform]Chapitre 26 sur 106 · février · texte numérisé non relu

février

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entrée solennelle, entouré de gendarmes et de gardes nationaux. Mais ce n'était pas tout que de compter tant de troupes pour ses diocésains, il fallait conquérir prêtres et fidèles. Avant même lés protestations, et elles ne se firent pas attendre, nombreuses et énergiques, le ridicule avait tué le prélat intrus : les mauvais plaisants prétendaient qu'il fallait désormais formuler ainsi la dernière demande de l'oraison dominicale : « Délivrez-nous du Masle. »

Ses premiers soins devaient être de former un clergé. On peut dire qu'il échoua : les défaillances ne servirent qu'à rendre plus éclatante la fidélité des autres prêtres ; à peine oO communes sur 250 pouvaient être « fournies » d'un curé jureur, et, si quelques moines sortis de leur couvent par la mauvaise porte n'avaient prêté leur concours, la difficulté eût été plus grande encore.

Le district d'Hennebont fut celui où la proportion des paroisses contaminées par lés intrus se trouva la plus grande : 22 s'y installèrent; il est vrai que les sans-culottes de « Port-Liberté » n'étaient pas loin et qu'ils pratiquaient à leur manière l'apostolat.

M. de Talhouël en sut quelque chose : un soir qu'il passait près du mur du couvent des Usurlines, il fut attaqué par un malheureux qui profitait au reste de ce qu'il était son débiteur pour essayer d'éteindre à la fois la créance et le créancier. M. de Talhouët se débarrassa et garda le silence sur l'homme qu'il avait parfaitement re-

connue mais resta profondément attristé d'une aventure qui lui révélait à quel point se perdait le respect pour le clergé.

Les brefs du Saint-Père confirmaient les catholiques dans leur résistance. L'éveque du Morbihan s'attirait chaque jour les plus vertes leçons, le directoire de Vannes s'indignait et demandait un c Code pénal » contre les réfractaires, car le danger pressait :

« Le fanatisme est au point qu'on fuit la messe d'un ex-religieux ou d'un prêtre-citoyen qui a prêté le serment. On a même des gens apostés qui ont la charité d'avertir ceux qui se présentent pour assister à la messe de nos ecclésiastiques patriotes; aussitôt, on déserte, on tourne le dos avec affectation. Nos temples sont chaque jour témoins de ces scènes scandaleuses ; elles font fermenter les esprits, alimentent le fanatisme et préparent à la révolte. »

L'indignation se faisait jour en toutes rencontres, les femmes y mettaient leur point d'honneur. Les commissaires civils se transportaient dans toutes les communautés pour y recevoir des déclarations aussi peu ambiguës que possible.

« M. Amelot était regardé par elles comme seul et légitime évêque de Yannes ; elles ne connaissaient ni ne reconnaîtraient M. Le Masle pour évoque du Morbihan. Sur la représentation que ces

1. Sans le nommer, deux ans après, étant en Espagne, il raconta à sa sœur cette attaque.

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soiitiments, contraires à la loi et à l'ordre public, allaient les priver de toute espèce d'éducation (c'est-à-dire de pensionnaires) et faire interdire Jeurs églises aux personnes du dehors, les religieuses ont paru peu sensibles et résignées à ces privations/Celles de la Visitation d& Vannes ont môme dit qu'elles recevraient les pensionnaires qui leur seraient présentées, nonobstant les déi'onses qui pourraient leur être faites à cet égard *.»

Possédant la force, les républicains en usèrent : les chapelles, même celles des hôpitaux, furent fermées; un arrêté du 1" juin plaçait sous la surveillance des municipalités les recteurs qui refusaient le serment; à la moindre « perturbation », ils seront conduits par les gendarmes à la citadelle cleLorient.

Les cellules furent bientôt remplies.

M. de ïalhouët avait vu passer plusieurs de ses confrères conduits à la geôle nationale. Il ne tarda pas à être atteint à son tour, mais d'une autre manière.

Le 2 juillet, il était monté à l'autel et, comme tous les samedis, avait présidé la procession habituelle en l'honneur de Notre-Dame du Vœu. C'était Je dernier office qu'il dut faire, ce fut la dernière messe qu'il devait célébrer à Ilennebont !

Le curé constitutionnel de Port-Louis, Michel Le Roy 2, arriva le lendemain dans la ville et vint

i. Archives du directoire du département.

2. Ce Michel Le Roy prêta tous les serments qu'on voulut et finit par renoncer à tout ministère. Il roula jusqu'au

prendre possession de l'église Notre-Dame de Paradis, le dimanche matin. Une bande de « patriotes » l'escortait ; les honnêtes gens se turent, la municipalité dut subir ses exigences. Michel Le Roy soutenant son rôle à main armée, M. de Talhouët voulut tout faire pour éviter une collision sanglante, et, après avoir adressé une dernière prière à Dieu, dans son église profanée, il quitta son presbytère et sortit de sa paroisse, le cœur déchiré, mais la tête haute.

Sa sœur, Mme deLangle, accourue pour lui évi^ ter les mille détails d'un pareil départ et le soutenir à l'heure de la proscription, eut le courage de protester par la lettre suivante adressée à la municipalité :

tt Soyez contents, messieurs : il est parti, ce pasteur qui tant d'années a vécu au milieu de vous, méritant votre amour et votre confiance. Il a toujours fait son bonheur de celui des autres et, même au moment de son départ, il s'oubliait absolument

.fond du précipice : changea son nom incivique (qu'il avait défiguré une première fois sous l'appellation de Lemichel Duroy) en celui de Brutus, prit femme (une fillette de quinze ans !), eut un enfant.

Sur les rej^istres paroissiaux, à la date du 9 janvier 1793, on trouve l'acte de baptême de ce fils de prêtre que le père eut l'audace d'écrire de sa main comme curé! « Baptême d'un enfant mâle né du légitime mariage du citoyen Germain Lemichel Duroy, né le 25 juin 1764, sur la paroisse Saint-Patern, à Vannes, et de la citoyenne Elise-Jeanne- Françoise Chardin, née le 31 janvier 1777, à Lorient. » — Brutus et son ménage disparurent d'Hennebont en novembre 1794.

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lui-même pour ne s'occuper que des pauvres et des orphelins dont jusqu'ici il a pris soin et que vous le forcez à abandonner.

« Quel est son crime? Celui sans doute de tant de bons prêtres qui nous édifient et que vous renvoyez. Ils refusent un serment que leur conscience réprouve. Et le peuple qui désire vivre dans la religion catholique, apostolique et romaine, qu'at-il fait pour que vous lui ôtiez tout moyen de lu pratiquer? Et cela dans un temps où toutes les religions sont tolérées et oii Von décrète la liberté d'opinion.

« La dernière preuve d'attachement que ce bon pasteur a donnée à son peuple et qui répond bien à sa conduite passée, c'est que, pour éviter toute fermentation et ménager la sensibilité des personnes qui lui sont attachées, il n'a voulu voir âme qui vive avant son départ; moi seule, j'ai été témoin de ses sentiments. Il est parti un bâton à la main, sans savoir oii il porterait ses pas. — Je vous envoie, messieurs, des papiers qu'il m'a laissés pour vous faire remettre et suis très parfaitement vo tre servante . »

En effet, l'abbé s'éloignait après avoir écarté tous ses amis. Seuls, quelques pauvres, trompant ses précautions, se trouvèrent sur son passage, bénissant une dernière fois leur bienfaiteur et leur soutien.

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