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CHAPITRE VII

M. de Talhouët trouve un asile à Locmaria, près de Josselin. — Il entretient des. relations avec ses paroissiens.

— Emigration du comte de Talhouët-Grationnaye, de son fils et de son neveu de Langle. — L'opinion de l'abbé de Talhouët sur l'émigration. — La persécution religieuse augmente. — Vie errante du recteur d'Hennebont. — Séjour à Galac. — Différentes étapes. — Au cbâteau de la Grationnaye. — L'abbé de Sévérac. — Le peintre Valentin.

— Nouvelles pérégrinations. — Arrestation au presbytère dé Plumelec. — Prison de JosseJin. — Mise en liberté provisoire. — Le décret du 26 août/1792. — M. de Talhouët demande un passeport pour l'Espagne. — Départ des prêtres déportés.

Oii M. de Talhouët allait-il porter ses pas?

Tout le diocèse était en feu, les paroisses étaient décimées et il entendait gronder, autour des presbytères de ses confrères, les mêmes haines qui le chassaientdu sien.

A travers bois, guérets et landes, accompagné de l'abbé Gauthier, un de ses vicaires, frappé comme lui, il gagna Locmaria, près de Josselin, dans le canton de Saint- Jean-Brévelay où la fidé-

Jité des habitants savait garder ses prêtres des atteintes révolutionnaires. Il retrouvait là le courageux recteur de Plœmeur, l'abbé Guillevic; ils échangeaient l'expression de leurs craintes pour Jeurs paroisses, sans témoigner le moindre ressentiment contre leurs persécuteurs \

Restée à Hennebont, Mme do Langle le tenait au courant de ce qui se passait dans la ville. Hélas ! les premières nouvelles ne pouvaient qu'aggraver sa peine : vingt jours après son départ, la paroisse de Saint-Caradec était supprimée et la moitié de son ancienne circonscription mise entre les mains de Michel Le Roy.

Par Yannes, des intermédiaires sûrs faisaient passer des lettres pour Hennebont et rapportaient les réponses. Mais ces moyens étaient longs, pas toujours commodes, souvent périlleux; les voies ordinaires pouvaient paraître encore les meilleures. « La poste sera toujours la voie la plus sûre pour les lettres, écrivait l'abbé, mais il ne faut pas les affranchir. Ne me faites plus passer non plus de gazettes : je me suis abonné pour en avoir jusqu'au mois de janvier. ))

M. de Talhouët avait été rejoint par son domestique; cette ressource lui manqua bientôt.

« La grande nouvelle du jourdans mon ménage

1. « Je viens de dîner avec le recteur de Plœmeur. Nous avons causé de notre canton ; d'après tout ce que j'entends, M. Gauthier et moi, sommes à peu près les seuls qu'on ait yratiflés d'un brevet d'exil. La volonté de Dieu soit faite, et qu'il veuille bien leur rendre le bien pour le mal. » — Lettre à Mme de Langle, 21 octobre 1791.

est la séparation qui s'est faite entre Mahé et moi. Apparemment qu'il s'amusa hier trop fortement; très certainement il ne revint pas coucher à la maison. Je lui ai dit ce matin que je lui donnais deux mois pour chercher une condition ; il m'a répondu que c'était trop et nous nous sommes quittés sans aucun regret de ma part. Je lui fais porter demain ses hardes à Vannes, et je lui ai laissé 15 livres que je lui avais payées à l'avance. Tout; ce que j'y perds, c'est qu'il peignait un peu mes tristes perruques et que je vais être obligé de l(?s envoyer chaque semaine à Vannes. Nous avons tous lés samedis un commissionnaire qui y va ; il y porte mes. correspondances qui vous arrivent le dimanche. )) ' ,

Une autre lettre peint au vif les effets du partage forcé dans les familles bretonnes, dès la première année de la Révolution ; le témoignage est curieux et c'est pourquoi je le reproduis :

« Que je voudrais que les gens qui réclament l'égalité dans tout et surtout dans le partage vinssent habiter quelque temps ce canton-ci ! Tous les partages sont égaux, chaque paysan veut avoir son lot, même dans la maison de son père, et les maisons ainsi partagées tombent en ruine de toutes parts, faute de réparation. Il n'est presque pas de villages oîi cette vérité ne se fasse sentir, d'une manière effrayomte. »

Il fit quelques visites à des recteurs amis :

« Cette semaine n'a pas été mauvaise comme Ja dernière; aussi ai-je fait quelques courses avec

mon hôte. Lundi j'allais dîner chez le recteur de Bignan; je couchais mardi chez le recteur de Moréac, mon ancien camarade de collège. Nous revînmes ensemble le mardi dîner à Bignan, et le soir je regagnai mon gîte après avoir été pour cette fois trempé jusqu'aux os. Jeudi, nouvelle promenade chez un recteur de mes voisins. Le surlendemain chez le curé d'Elven. »

La pensée de ses paroissiens l'obsédait sans relâche ; toutes ses lettres parlent d'eux, il s'informe de chacun : les familles de Musillac, du Parc, de Robien, du Botdéru, du Plessis, Briant, Perrien, de Rongères, le recteur de Meslan, l'abbé Elédonet, les sœurs de l'Hôpital. Parfois, il nourrit l'espérance de revenir à Hennebont, il se déclare prêt à braver tout danger et prépare un voyage secret pour consoler son cœur. Les pauvres ont une part spéciale, et il veut que ses aumônes habituelles soient continuées dans la limite du possible.

« J'aimerais que, sansfaire parade de rien, vous lissiez donner chaque mois, de ma part, 12 francs aux prisonniers. Ce serait peut-être le moyen de leur rappeler tout doucement leur vrai pasteur. Je crois bien qu'ils sont devant le bon Dieu dans le cas de trouver des pouvoirs dans tous ceux à qui ils s'adresseront; mais c'est beaucoup de se conserver, au moins de cœur, unis à l'Eglise catholique. ))

(( De l'argent de mon métayer de la Villeneuve, donnez moitié au prêtre qui dessert Saint -Gilles, moitié aux pauvres. »

LA PERSÉCUTION RÉVOLUTIONNAIRE l4o

« J'avais coutume de donner douze sous d'étrennés à chacun de mes petits garçons; acquittez, je vous prie, cette dette. »

De loin, il songe aies envoyer se confesser à un prêtre fidèle; il leur fait tricoter des bas, acheter des vêtements. Il rappelle la pension de 12 enfants pauvres qu'il acquittait tous les mois.

Tenu au courant par sa sœur de Langle des péripéties de sa propre famille, il suit avec angoisse les bouleversements qui l'atteignent. Il s'élève très fort contre l'émigration. Sa sagesse prévoyait l'impuissance de ses efforts, sa prudence s'alarmait des longueurs de l'absence, son patriotisme s'irritait du prétexte que les républicains ne manqueraient pas de saisir pour accuser les royalistes, chassés par leurs violences de leur patrie, de faire cause commune avec des étrangers.

Cette question de l'émigration s'imposait à l'esprit des siens: leur perplexité était extrême; ils sentaient les dangers futurs d'une pareille détermination et les périls plus immédiats encore de leur situation en face de l'animosité des municipalités républicaines, des décrets contre leur ordre, des menaces, des injures, des spoliations et des violences.

Insulté dans ses convictions politiques, entravé dans l'exercice de sa religion, troublé dans sa sécurité, irrité d'une expectative qui le confinait, impuissant et inutile, au fond delà Bretagne, le comte de Talhouët ne partageait pas la manière de voir de son frère, u Ne pouvant et ne voulant dans

aucun cas reconnaître les opérations d'une assemblée illégale qui, contre tout droit, s'est érigée en France », il quitta le château du Leslé et partit, avec son fils aîné, âgé de seize ans, le 20 décembre 1791, pour rejoindre, comme il le pourrait, l'armée des princes.

La difficulté était plus pressante encore pour ui:w autre jeune neveu de Tabbé : René de Langle, que son âge désignait pour la conscription, ce qui le plaçait dans le double cas de soutenir par les armes des principes et un gouvernement qu'il abhorrait et de se trouver peut-être, à la frontière, face à face avec son oncle et son cousin.

Ls recteur d'Hennebont, consulté, souhaitait que rien ne fût brusqué.

« Je conçois que cela doit vous embarrasser.

Vous aurez trouvé des avisa Yannes. Sij'enavais, moi, un à vous donner, ce serait de ne pas le présenter àl'examen (pour la conscription), mais aussi de ne pas le faire émigrer. Pour la millième fois, je ne me fais pas à voir des Français entrer en France les armes à la main. Si vous étiez bien coi à la campagne, lors de l'entrée en France, je doute qu'on y allât chercher votre fils, et si on l'y cherchait, vous pourriez répondre (si votre esprit ne vous suggéraitmieux, ce qui ne serait pas difficile) : que votre fils étant infiniment jeune et ayant des parents dans le parti qu'on veut combattre, il ne lui appartient pas de s'en mêler \ D'ailleurs le

1. Les avis du bon abbé de Talhouët e'taient excellents et partaient d'un cœur vraiment français, mais il connais-

Plessis pourrait encore lui servir de retraite ^ » On trouva, sans doute, l'abbé de Talhouët mauvais juge dans la question, — il est vrai qu'il ne possédait pas tous les éléments pour la bien apprécier. — René de Langle suivit son oncle et l'abbé leur alla dire un dernier adieu à Auray, « leur souhaiter sûrement bon voyage et bon retour, bien qu'avec sa manière de voir, il ne pût leur faire un compliment bien sincère » . Tls ne devaient plus se retrouver ici-bas, et ceux qui, à la veille de braver mille dangers, partaient pour une contrée lointaine, ne se doutaient guère qu'ils foulaient précisément le sol de leur tombeau ^.

Leur premier projet avait été de s'embarquer à l'abbaye de Prières, mais ils résolurent de traverser la France avec des passeports. L'abbé apprit avec soulagement leur passage à Chartres, leur arrivée à Cambrai, enfin leur sortie de France, sans encombre, par la Belgique.

La persécution est une pente sur laquelles roulent fatalement les persécuteurs. Les derniers mois de 1791 avaient aggravé la situation religieuse du Morbihan. Le 3 septembre, le directoire du département exilait tous les recteurs et vicaires non assermentés à dix lieues de leur paroisse. Les soulèvements populaires se multipliaient; de part

sait mal les révolutionnaires : si Mme de Langle avait eu l'imprudence de do)iner de semblables raisons, elle et son fils eussent été incarcérés sur l'heure.

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