‹ Un curé d'autrefois [microform]Chapitre 30 sur 106 · Lettre à Mme de Langlé, 21 janvier · texte numérisé non relu

Lettre à Mme de Langlé, 21 janvier

prouve le renvoi des sœurs de Charité des hôpitaux d'Hennebont, qui seront, à la diligence de la municipalité et du conseil général delà commune, remplacées par les sujets qu'ils choisiront. »

Quand cette odieuse mesure, qui frappait sans doute les religieuses, mais atteignait surtout les malades et les malheureux, eut été prise, ce fut Mme deLangle qui recueillit les sœurs jetées dans la rue; elle leur ouvrit sa propre maison sans calculer les dangers qu'elle attirait sur elle-même et le respect qui les environnait encore les unes et les autres ne permit pas qu'elles fussent privées de cette chrétienne hospitalité.

Pendant que sa sœur recevait les fugitives M. de Talhouët allait recommencer sa vie errante et demander, lui aussi, asile à des cœurs compatissants. Nous suivons d'abord ses pas à Plumelec, puis à Galac, qui parait avoir été un centre et le lieu d'asile des proscrits. «Le château de Calac, écrivait-il, est très beau ; c'est le refuge de tous les prêtres du canton et des autres persécutés; ce doit être celui de M, Le Franc quand il viendra ; c'est celui de l'abbé comte de Sérent. »

Pour occuper les longues heures de ces réclusions très peu volontaires et pour s'abstraire le plus possible des tristesses des événements, il travaillait. On le voit demander à sa sœur quelques livres de sa bibliothèque d'Hennebont : le Nouveau Testament, le Catéchisme du concile de Trente et plusieurs volumes de l'Histoire ecclésiastique de Fleury.

Les intrus étaient toujours fort mal à l'aise au milieu des Bretons fidèles ^; et cette constance laissait quelque espoir au fond de l'âme de l'abbé de Talhouët. Il espérait toujours pouvoir se rapprocher de sa paroisse , au temps pascal, afin d'apporter aux catholiques de la ville les secours de leur légitime pasteur. Une de ses lettres montre le plan qu'il avait formé avec l'indication de ses étapes tout autour d'Hennebont ;

« Je dînai hier à Calac avec M. de Penvern, qui est venu voir ses parents, Yous jugez si nous parlâmes d'Hennebont et des environs ! Combien plus je désirerais y être, surtout légalement! Pour une visite, j'y pense toujours et mets cela au carême. Dans mes idées, vous m'hébergerez quelques jours à Kerfrézec, ensuite à Locoiarne, quelques jours au petit Kerigner, peut-être au Plessis, puis en revenant à Penvern, à Saint- Yves et enfin dans mon gîte. »

Mais l'accalmie sur laquelle il avait compté ne se produisait pas; bien au contraire. II lui fallut reprendre son bâton de voyageur, à travers la neige, par les chemins de traverse.

i. « A Josselin, deux églises ont été ouvertes; le compagnon de M. Tallard, grand carme, qui malgré son serment a conservé son habit, s'est présenté dans ces églises. On ne l'a pas refusé, mais on ne lui a rien donné de ce qui était nécessaire pour dire la messe. Il avait avec lui et cierges et ornements et répondant, — et il a célébré. De tous côtés ce ne sont que pièges et embarras ! »

Lettre à Mme de Langle, 31 janvier 1792.

Partout il trouve la môme hospitalité, mais dans les gîtes les plus divers.

Tantôt, chez un gentilhomme « très pauvre et très galant homme », M. Bede delà Goublaie qui, après des revers de fortune, est, pour vivre, fermier d'une terre que sa belle-mère a vendue à M. de Lantivy. Il a le cœur plus large que la bourse garnie et tout ua monde demeure sous son toit : ses trois filles ; son fils « renvoyé de l'hôtel ,des gentilshommes de Vannes »; sa sœur, religieuse expulsée de son couvent, et Mlles de la Chesnaie-Timbrieux, chassées, elles aussi, de leur appartement chez les carmélites de Ploërmel. — L'abbé de Talhouët ne veut demeurer qu'un jour chez cet homme généreux.

Tantôt chez Mlles de la Chapelle, dans un vallon près de la rivière de la Claye, pays sauvage s'il en fut, « entre deux montagnes » et dans une installation tout à fait agreste, pour l'hiver surtout : les murs de clôture renversés par une inondation, le ruisseau coulant au milieu de la cour, entre la métairie et le manoir, un arbre creusé jeté sur les eaux servant de pont! Les débris roulés par le torrent ont exhaussé le seuil et on descend trois marches pour pénétrer dans la maison où il n'y a plus ni plancher ni fenêtres. Réfugiées dnns les bâtiments de la ferme, Mlles de la Chapelle, « fort jeunes et fort pieuses», n'en paraissent pas moins « fort contentes » et, au milieu de leur dénuement, elles ont recueilli une amie : Mlle de Forsan.

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Tantôt à . Kérangel, chez M. Pinquer, riche [ fermier, mieux logé que cette noblesse ruinée, mais comme elle hospitalier et bon chrétien. La maison est vaste et c'est fort bien fait : car grandpère, grand'môre, trois enfants mariés et une foule de petits enfants y demeurent. On n'en réserve pas moins à M. de Talhouët « une chambre boisée avec alcôve, un beau cabinet et deux grandes armoires ». Mais l'abbé craint de gêner ces bonnes gens ; c'est toujours au presbytère de Plumelec qu'il préfère se retirer.

Les circonstances vont l'en faire sortir de nouveau.

Un cousin du recteur d'Hennebont, le comte de Talhouët- Se vérac, ancien conseiller au Parlement de Rennes, était mort le 4 janvier. De son mariage avec Anne de Saint-Gilles, il ne laissait pas d'enfant; son seul héritier, son frère, l'abbé de Sévérac, avait l'esprit affaibli. Des transmissions de fortune en de telles conditions sont toujours difficiles ; mais en pleine Révolution, quand il s'agit de terres « nobles » , les embarras croissent encore. L'abbé de Sévérac avait vivement pressé labbé de Talhouët de venir auprès de lui. Ce dernier vit là du bien à faire, un parent à consoler, un malade à soigner : il monta dans la voiture qui venait le chercher et partit pour le château de la Grationnaye, près Rochefort-en-Terre.

Sur la route, il s'arrête à Toulhouët, chez le chef de sa famille, le comte de Talhouët-Bellon, ancien officier, cloué sur une chaise longue et soigné par

LA PERSÉCUTION RÉVOLUTIONNAIRE lo3

sa troisième femme, Françoise de Beauchamp. — Sans encombre, il arrivait à la Grationnaye le 15 février.

Des bois immenses, des arbres séculaires, des avenues grandioses, une large cour d'honneur, des douves profondes donnaient au château un aspect imposant. Sur l'entablement des fenêtres sculptées, on distinguait les armoiries aux trois pommes de<pin, et au-dessus de la porte principale, un grand écusson entouré du collier des Ordres rappelait le souvenir du maréchal de camp François de Talhouët. Au rez- de-chaussée, de nombreux portraits évoquaient la mémoire des ancêtres disparus. Dans un salon, une cheminée monumentale à hautes colonnettes portait encore leur blason. Tout indiquait un grand état de maison, mais tout jurait aussi avec le deuil d'une veuve et la langueur d'un malade dans le désarroi d'une crise doinestique, compliquée d'une crise sociale.

Du moins une chapelle, dans le parc, offrait à l'abbé de Talhouët la possibilité de dire sa messe, et de fortes murailles mettaient les habitants à l'abri d'un coup de main.

Il fallait s'efforcer de ramener quelque calme dans le cœur des affligés et quelque ordre dans les affaires financières : tâche doublement malaisée; et ce qui peint bien le bouleversement des mœurs du temps, quand on voulut apporter une sévère réforme au luxe de la maison en congédiant une partie des nombreux domestiques, au lieu de leur

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en donner l'ordre, on crut plus sage « de les prier de sortir; mais ils ne s'y prêtèrent pas vite ». — M. de Talhouët assumait un rôle délicat de garde-malade : les fantaisies de son cousin ne laissaient pas que de l'inquiéter : l'abbé de Sévérac montait chaque jour à cheval, et pour faire voir son adresse d'écuyer, descendait au trot dans des carrières d'ardoises ou passait au galop entre les ailes tournantes d'un moulin à vent.

La seule société du recteur d'Hennebont était un autre parent : le chevalier de Talhouët, fort galant homme et de commerce agréable ; mais qui retourna bientôt chez lui à Questembert. La venue de Mme de Langle avait été souhaitée, mais elle dut renoncer à ce voyage.

Un hôte inattendu arriva à la Grationnaye pour rompre la monotonie du tôte-à-tôte : le peintre Yalentin, dont l'abbé de Sévérac s'était fait dans le temps le protecteur, on dit même le premier maître, et qui lui avait fourni les moyens d'aller étudier à Paris, dans l'atelier de Yien. Depuis, Yalentin avait voyagé, résidé en Italie, séjourné aux Ormes, près de Tours, chez les Voyer d'Argenson; son talent s'était affermi et souvent il revenait en Bretagne revoir son bienfaiteur.

« Valentin, écrit l'abbé de Talhouët, est fort instruit, infiniment plus qu'on n'avait lieu de l'attendre d'un garçon tiré, je crois, de dessous les rues. Il parle Paris, Rome, la Touraine où il a passé quelques années chez M. le marquis de Yoyer, peinture surtout, et de tout fort bien. Il est

démocrate, mais démocrate parce qu'il a vu ou cru voir beaucoup de mal chez les grands; du reste, regrettant fort que la Révolution lui ait ôté de l'ouvrage à Paris. Pour combien de temps estil ici? Je l'ignore ; d'abord il parlait de huit jours, je vois maintenant qu'il veut faire des tableaux et en raccommoder d'autres; ensuite il ira à Nantes, à Hennebont toucher de l'argent, chez M. Ponsard, à Quimper. J'ajoute que dans toute sa conduite il ne paraît pas un homme trop intéressé *. »

M. de Talhouët vivait assez paisiblement et l'abbé de Sévérac ne se lassait pas de le remercier. Ensemble ils récitaient leur bréviaire, faisaient quelques promenades dans le parc, parfois poussaient même leurs excursions aux environs du château, dans la vallée de l'Arz, comme ce jour où M. de Sévérac s'en alla, sur les collines escarpées de Rochefort, montrer à son hôte « d'affreuses beautés ^ ».

Le pays était sûr; les sans-culottes ne s'y aventuraient pas, et si la municipalité avait fait gratter le blason seigneurial des piliers de justice, à l'église les baucs armoriés s'y trouvaient encore et « dans toutes les églises du canton on continuait à prier pour la noblesse ' ».

1. Lettre à Mme de Langle, S mars 1792. — Valentin peignit en effet plusieurs portraits et laissa quelques toiles à la Grationnuye.

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