Lettre du 22 juin
à dix lieues d'Hennebont , et aucun ordre d'arrestation n'avait été rédigé contre lui. On examina longuement ses raisons, il n'y avait rien à y opposer ; le procureur-syndic de Josselin, nommé le Hardi, lui fît ouvrir les portes, mais exigea la promesse de quitter le district dans les 48 heures. On était aux premiers jours de juillet.
M. de Tallîouët se dirigea immédiatement vers Auray.
Tout marchait de mal en pis ; sur la route, il connut les récents événements d'Hennebont : le couvent des Ursulines envahi, les religieuses sommées de prêter le serment, le refus de dix-sept d'entre elles sur vingt, l'ordre de quitter la ville. Dans la commune de Plaudrcn, il apprit la victoire de l'émeute parisienne du 10 août. La forêt de Camors lui offrit un refuge; il gagna Brech, puis enfin Auray; de là, chez Mme de Gouandour, il n'y avait qu'une faible distance. 11 la franchit sans encombre.
Dans l'espérance d'amener les ecclésiastiques hésitants à une compromission vivement souhaitée, on avait adouci la formule du serment :
« Je jure d'être fidèle à la nation et de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les défendant » ; mais ces précautions furent vaines et, l'arrestation violente de la famille royale ayant déchiré tous les voiles, on revint à des mesures ouvertement tyranniques.
L'idée d'une proscription générale du clergé de France hantait quelques esprits; le conseil du
département du Finistère , dans sa séance du 18 novembre 1791, avait envoyé une adresse à l'Assemblée nationale pour solliciter l'autorisation de déporte!^ les prêtres « insermentés >> . — « Nos ennemis les plus dangereux sont ceux qui se voilent sous le manteau delà religion et de l'hypocrisie; ce sont ceux qui, dans le tribunal de la pénitence, travaillent sourdement les âmes trop crédules ou trop timorées... Quand il s'agit de sauver la patrie, on ne doit pas s'en tenir aux mesures d'une justice rigoureuse qui ne peut convenir qu'à des temps calmes... etc.. » Il est triste de constater que l'initiative de cette odieuse mesure venait de la catholique Bretagne ; corruptio optimi pessima.
Lé décret du 26 août organisa la proscription ; c'était la mise en pratique des apostrophes de Français (de Nantes) à l'Assemblée : « Partez ! Le sol de la liberté est fatigué de vous porter. Dans quelque partie du monde que vous portiez vos pas, mettez toujours entre vous et nous la plus haute montagne et le plus large fleuve. Quelle fête pour la liberté que le jour de votre départ, quel soulagement pour la patrie, lorsqu'elle aura vomi de ses entrailles le poison qui la dévore ! »
« Article premier. — Tous les ecclésiastiques qui, étant assujettis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790 et celle du 17 avril 1791, ne l'ont pas prêté , ou , après l'avoir prêté , l'ont rétracté et ont persisté dans leur rétractation, seront teiius de sortir sous huit jours hors des
limites du district du département de leur résidence, et dans une quinzaine hors du royaume. »
Ce décret simplifiait la situation de l'abbé de Talhouët, pn l'aggravant. C'était l'exil qui s'ouvrait devant lui avec toutes ses incertitudes, sa pénurie et ses dangers. Mais les termes du décret ne lui laissaient l'alternative qu'entre l'apostasie et le bannissement; on peut croire qu'il n'hésita pas.
Il se rendit à la municipalité d'Auray , fit constater son refus de serment et demanda un passeport pour l'Espagne \
Peut-être se rappelait-il qu'autrefois plusieurs Talhouët avaient déjà trouvé un refuge sur cette terre hospitalière; il est plus vraisemblable de penser qu'il choisit ce pays d'exil par les mêmes motifs qui guidèrent un grand nombre de prêtres bretons, trouvant là un royaume catholique et paisible avec qui la France n'était pas en guerre et plus facile qu'aucun autre à atteindre par mer.
Le recteur d'IIennebont ne prit pas cette grande détermination sans avoir beaucoup prié et douloureusement réfléchi. Sa seule hésitation venait de savoir s'il ne valait pas mieux rester en France, caché et proscrit, pour entretenir les dernières étincelles de la foi; mais il sentait qu'il ne pourrait apporter aucun secours religieux efficace à ses paroissiens^.
i. Ce passeport était signé par iVléran, vice-président du district d'Auray, — Guillon, — Gilat, — Le Floc'h, secrétaire,