‹ Un curé d'autrefois [microform]Chapitre 37 sur 106 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Arrivée à Saint-Sébastien. — Les soixante-douze prêtres déportés de Brest. — La route de Burgos à Salamanque. Valladolid. — La cédule royale du 2 novembre 1792. — Le collège San-Albano, — Le souvenir de sa paroisse ne quitte pas le curé d'Hennebont. — Sa modération. — Le 21 janvier 1793.— Guerre avec la République. — Enthousiasme du peuple espagnol. — Générosité de l'épiscopat envers les prêtres proscrits. — L'évêque d'Orense et l'archevêque de Braga. — Les Bretons déportés. — L'évêque de Mondonedo et les ecclésiastiques du Finistère. — Le prêtre exilé. — Revers des troupes espagnoles. — Traité de Bâle. — Reprise des rapports avec la France.

Ils abordèrent à Saint-Sébastien le 17 septembre.

Tout y était bruit, mouvement, agitation, confusion. Place frontière, cette petite, ville de garnison se trouvait l'asile des émigrés et des proscrits. Les hôtelleries étaient combles et les rues remplies d'une foule agitée, inactive, aux projets mal arrêtés. On était bien en lieu sûr, mais après le premier sentiment de satisfaction, après le premier soupir de soulagement pour avoir échappé

aux persécuteurs, une question se posait à tous les esprits : Que devenir? Oîi aller?

Les sentiments de la population espagnole n'étaient pas non plus très uniformes : une réelle pitié pour les fugitifs, un sincère respect pour les prêtres exilés se mêlaient souvent à la défiance que peuvent inspirer des étrangers sans argent et sans crédit. En tout pays, en toute circonstance, la joyeuse humeur de nos compatriotes s'interdit rarement une plaisanterie, et les railleries piquantes venaient aisément aux lèvres des gentilshommes émigrés, oublieux tout ensemble de leur situation précaire et du rôle hospitalier des Espagnols auprès d'eux. Ces petits coups d'épingle sur des modes ou des usages nouveaux pour les Français venaient trop souvent paralyser la commisération que les sujets de Charles 1\ étaient disposés à leur témoigner. Par ailleurs, un certain effroi pour tout ce qui sortait du pays du jacobinisme retenait les gens de Biscaye, bons catholiques, royalistes fidèles, — même vis-à-vis de ceux qui en étaient les victimes et raisonnablement les ennemis.

Mais, il faut le proclamer à l'honneur du peuple espagnol et par un juste souvenir de gratitude envers lui, le sentiment général était la charité chrétienne.

Quelques jours avant l'arrivée de M. de Talhouët, dans une ville voisine de celle où il avait lui- .niême débarqué, à Bilbao, d'autres prêtres, Bretons comme lui, déportés comme lui, recevaient

un accueil qui est trop caractéristique pour que nous ne le rapportions pas ici :

M Dès que le bâtiment fut au port * , le capitaine mit sa chaloupe à la mer pour passer à terre et prévenir les officiers de santé, les juges, le commandant chargé de la garde du château de Rivadeo , Les expatriés demandèrent la permission de débarquer. Il leur fut répondu qu'on ne la pouvait accorder sans prendre les ordres du capitaine général de la Corogne, auquel le commandant de Rivadeo dépêcha un soldat d'ordonnance. Malgré l'empressement qu'ils avaient d'aller à terre, les expatriés furent obligés de se résigner à passer encore quelques jours dans le navire.

« M. le comte de Lavéga se trouvait à Figueras, pour une commission particulière de la cour. Il se rendit, dans un canot, à portée du bâtiment des exilés, et il eut la bonté d'écouter avec intérêt le récit qu'ils lui firent de la cause de leur expulsion de France. Touché de leur position, il leur promit

1 . Ce navire, parti de Brest le 12 août 1792, était le Jean- Jacques, et, selon la féconde imagination des commissaires républicains du Finistère, « c'était une espèce d'amende honorable que l'on faisait faire par les prêtres bretons au grand homme qui a porté ce nom. Il leur rend après sa mort une partie des peines dont ils ont accablé sa vie. » ! ! — Ceci était plus vrai qu'ils ne le pensaient peut-être : car, entassés les uns sur les autres, dans la cale et l'entrepont, ces soixante-douze ecclésiastiques respiraient un air si corrompu que plusieurs préférèrent coucher sur le pont, malgré la pluie et la tempête. La viande était gâtée, le biscuit avarié, et le capitaine vendit en Espagne la farine qui aurait dû servir à faire du pain.

ses bons offices pour les faire débarquer provisoirement, et à 10 heures du soir, ils eurent l'heureuse et agréable nouvelle qu'ils pourraient, le lendemain, dimanche, mettre pied à terre dans le royaume des Asturies.

« Effectivement, le 19, à 5 heures du matin, le comte de Lavéga envoya des chaloupes prendre tous les expatriés et ils eurent le bonheur de pouvoir assister à la messe. C'est à Figueras qu'ils reçurent les prémices de la généreuse hospitalité qui leur a été accordée en Espagne. Un citoyen respectable de cette petite ville, de concert avec le comte de Lavéga, leur fit offrir, par le chapelain desservant de l'endroit, des rafraîchissements qu'ils acceptèrent avec d'autant plus de plaisir et de gratitude qu'ils avaient laissé à bord du vaisseau tous les vivres et tous leurs effets.

« Après le déjeuner, le comte de Lavéga les conduisit dans différentes maisons pour aviser à leur logement et à leur pension. Quelque difficulté qu'il y eût à les leur procurer dans un lieu aussi dépourvu de ressources, la charité industrieuse de M. de Lavéga et des habitants avait déjà pourvu en partie à ces besoins, lorsque vers les 11 heures le capitaine du bâtiment fit savoir à M. de Silguy ^ que, s' étant rendu à Rivadeo, il avait obtenu que les nouveaux débarqués pussent y passer; il lui annonçait, en même temps, qu'il avait trouvé, pour lui et pour trois autres, un lo-

Page 1