A Mme de Langle, décembre
çais, à raison de l'huile qu'on met partout à la place du beurre et qui est excessivement rance. J\ous faisons en sorte de nous en passer.
« La route que nous avons eue à faire de Saint- Sébastien à Valladolid n'est comptée que pour cinquante-deux lieues du pays; nous l'avons tous estimée soixante-dix lieues de notre patrie. Partout nous avons vu les plus belles églises, les autels les plus dorés, de bonnes peintures, de belles statues; des ouvrages publics, des chemins en plus grande partie de la plus grande beauté et de la meilleure tenue ; des montagnes à perte de vue qu'on monte sans que les chemins aient de ravins, et quelquefois, au haut de la montagne, des sièges pour les voyageurs et des eaux pour eux et pour les bêtes. Il faut avouer, cependant, que nous avons trouvé aussi des plaines de la plus grande aridité et qui, par leurs sables, ressemblaient parfaitement aux bords de la. mer. Dans l'espace de chemin que nous avons parcouru, nous n'avons pas rencontré de rivières navigables. Tout le commerce se fait ici à dos de mulet et sur quelques charrettes, mais qui sont très rares. Si nous avons trouvé quelques voitures, elles étaient aussi traînées par des mulets ; mais ces mulets, attelés aux voitures de poste, vont très vite et ne nous ont pas paru le céder à nos meilleurs chevaux. J'aurai fini, à peu près, le récit de notre voyage lorsque je vous aurai dit que l'expérience nous a confirmé ce que disent les voyageurs : Si l'on veut voyager commodément en Espagne, il faut porter avec soi son
lit et ses provisions. Du côté des auberges, rien, je crois, au monde, ne peut ressembler à celles d'Espagne pour l'incommodité et la malpropreté. Au reste, la cause pour laquelle nous souffrons nous rendait partout gais. Quand on est exilé uniquement pour n'avoir pas voulu jurer le maintien d'une constitution ecclésiastique appelée par le Pape et les évoques une œuvre d'hérésie, on se console et on souffre avec patience. »
Yalladolid ne manque ni de souvenirs historiques ni d'intérêt. C'est l'antique Pintia, dont parle Ptolémée, au confluent de l'Esquera et de la Pisuerga. Elle fut le berceau de Philippe IL Au siècle dernier, déchue de sa splendeur, elle n'avait que 45,000 habitants après en avoir compté 100,000; elle possédait encore un château royal, une université, une école des beaux-arts, de larges rues, de grandes places, de beaux portiques. Sa cathédrale et ses quinze paroisses, ses soixante couvents attestaient la sève religieuse de sa population.
Très étendue, elle n'était ni bâtie, ni peuplée à proportion de sa grandeur ; les couvents et leurs enclos en faisaient la plus grande partie. « Le territoire des environs est bon et l'on y recueille du vin très agréable, mais il faut faire bien du chemin pour voir un arbre . Les particuliers n'ont aucun jardin, à cause des diffi-
cultes qu'ils auraient pourries arrosements ^ » La situation des prêtres déportés fut bientôt réglée par une cédule royale, en date du 2 novembre 1792, qui peut se justifier certainement par les difficultés que créaient au gouvernement de Charles IV la présence inopinée des prêtres français et les droits à sauvegarder du clergé espagnol ; mais qui doutera, puisqu'elle était inspirée par d'Aranda, alors premier ministre, que cette mesure ait été prise pour molester les proscrits, victimes des lois antireligieuses auxquelles le grand maître de la franc-maçonnerie ibérique ne pouvait qu'applaudir ? Si l'hospitalité de la terre d'Espagne leur était accordée, bien des restrictions venaient en tempérer le charme :
Ils justifieront de leur présence dans le royaume par un passeport régulier; — ils prêteront serinent; — sous aucun prétexte ils ne pourront s'écarter de la résidence qui leur sera assignée ; — ils ne pourront ni prêcher ni enseigner ; la confession ne leur sera permise qu'entre eux.
Par une coïncidence qui allait faire battre le cœur de M. de Talhouët et lui rappeler bien des souvenirs, la résidence qui lui fut assignée dans Valladolid, était l'ancien séminaire des Jésuites et, en se promenant dans les vastes corridors, il pouvait retrouver encore appendus aux murs les portraits des Pères les plus marquants de l'ordre. Il dut faire un retour sur lui-même et songer aux