Lettre à Mme de Langle, novembre
11 songe à tout, et, s'avisant que lors de leurs partages de famille, à la mort de son père, son lot avait été grevé de 50 livres de rente en faveur du clergé d'Hennebont, il recommande très expressément à sa sœur de Langle de ne pas omettre cette obligation et de l'acquitter entre les mains des prêtres fidèles demeurés encore en Bretagne. « Si on m'a volé, dit-il, il ne faut pas que je vole aussi ; faisons honneur à cette dette. » Les dîmes de ses lerres, si on les touche encore, il faut les donner aux recteurs légitimes de Bubri et de Lesbin. « Je vous parle de tout cela avec d'autant plus de confiance, que je connais sur ces articles votre délicatesse, peut-être même excessive. »
Sa paroisse et ses paroissiens ! 11 y pense sans cesse : « Je voudrais ici nommer tout le monde, depuis chez M. du Plessis jusqu'aux confins de Saint-Gilles; depuis ces confins jusque chez M. de Cheffontaines et au delà. »
Les siens étaient alors réunis dans la ville, chez Mme de Langle, qui possédait sous son toit Mme de Feydeau. Recevoir de leurs nouvelles était pour l'habitant de Valladolid la seule consolation appréciable. Il attendit quatre mois ce plaisir. La famille ! Quel mot pour l'exilé ! Il n'oubliait pas qu'autrefois des ïalhouët avaient passé en Espagne et il ne désespérait pas de retrouver la trace de quelqu'un de. leurs descendants *. C'eût été une jouissance
\. En effet, à la suite de la conspiration de Pontcallec, plusieurs gentilshommes bretons, réfugiés en Espagne, y recurent des marques de la munificence de Philippe V. —
commune, entre gens de la même race, de parler de la pairie absente.
L'année nouvelle, qui devait être entre toutes marquée d'une tache de sang indélébile, commença paisiblement pour l'abbé de ïalhouët. Le bon accueil des habitants de Valladolid ne se démentait pas et le « déporté » était partout salué avec respect. Les dispositions prises par le gouvernement le firent loger à peu de distance de la ville, au Prado, chez les Pères Hiéronymites, avec MM. Rio et des Brûlais * . Un autre de leurs compagnons alla prendre gîte chez le premier juge de l'Inquisition, « ecclésiastique fort honnête, qui jouit d'une très belle fortune et qui, dit-on, par sa place, va droit à l'évôché » .
Quelques livres occupaient insuffisamment les loisirs forcés que laissait aux exilés leur inaction ; pour les mieux remplir, ils se visitaient les uns les autres, s'écrivaient de ville à ville. M. de Talhouët n'était pas absorbé par ses leçons de théologie, il entretenait une correspondance avec
M, de Bonàmour devint capitaine des gardes wallonnes, avec le rang de colonel; à l'attaque de Bitonto, un coup de feu le tua raide le 25 mai 1734. — M. de Boishorand, colonel du l'égiment de dragons de Batavia, fut tué à sa tête, le 31 octobre 1733, à Pise. — Trois autres Bretons avaient été accueillis à Madrid en même temps qu'eux : M. de Lambilly (plus tard gentilhomme de la chambre) ; le comte de Rohan-Pouldu (il devint brigadier des armées de S. M. Catholique), et son frère, le chevalier de Rohan.
1. Ce séjour ne fut que momentané; il revint ensuite dans sa première demeure et ne quitta plus le collège San- Albano.
Kilbao et Saint-Sébastien, ports de débarquement, et était àraffut de l'arrivéedes prêtres bretons. — An mois de janvier 1 793 , deux « caravanes )/ traversèrent Yalladolid pour aller plus avant dans les terres, à Cordoue. La seconde était composée en majorité d'ecclésiastiques du diocèse de Vannes. Quelle ne fût pas la surprise de l'abbé de Talhouët, de reconnaître parmi eux son ancien hôte de la Grationnaye , son cousin , l'abbé de Sévérac , que ses soixante-douze ans, ses infirmités et sa fatigue d'esprit n'avaient pas mis à l'abri d'un décret d'exil !
Chaque courrier apportait des nouvelles de plus en plus tristes. La stupeur causée par le procès de Louis XVI n'était pas encore dissipée quand on apprit le sanglant dénouement du 21 janvier.
L'indignation fut au comble, non seulement chez les Français, mais chez les Espagnols qui manifestèrent leur horreur publiquement. Toutes les classes de la société prirent le deuil : aux services funèbres célébrés pour le «roi martyr «, la foule se pressait et les gens du peuple n'étaient pas les moins affligés*.
L'abbé de Talhouët fut atterré.- On devine son émotion sous la réserve des termes de sa correspondance (car il fallait atténuer ses sentiments dans des lettres qui pouvaient tomber, en France, entre les mains des jacobins) : « Notre âme est navrée depuis plusieurs jours, et il n'est pas besoin
1. Je me permets de renvoyer, pour les grandes lignes de l'histoire des émigrés et des prêtres déportés, à I'Am-
BASSADE FRANÇAISE EN EsPAGNE PENDANT LA RÉVOLUTION, ch. lU.
do vous dire pourquoi. Prions seulement pour ceux qui la mettent en cet état*. »
D'autres épreuves attendaient les exilés: la seule consolation qui pût leur rester , la correspondance avec leur famille, allait leur faire défaut.
En présence du meurtre de son cousin, du danger que faisait courir à ses sujets la propagande révolutionnaire et des violences de toute nature des républicains, Charles IV ne pouvait demeurer immobile. Seules, la mauvaise organisation de ses troupes et la pénurie de ses finances avaient retardé avec le ministère girondin une rupture que les démagogues de Paris réclamaient de leur côté. « Je vois bien, disait le roi d'Espagne, qu'il n'y a pas moyen de traiter avec un pareil gouvernement. » — Au milieu des invectives et des déclamations, la Convention, le 7 mars', décréta la guerre. Le peuple espagnol en accepta sans crainte les éventualités ; c'était pour lui un combat nécessaire contre des sacrilèges et des régicides.
La situation des prêtres réfugiés bénéficia de cet état d'esprit; on redoubla de prévenance, de respect, pour des proscrits dont on entendait venger la cause.
L'enthousiasme qui poussait tous les Espagnols à prendre les armes et à se dépouiller en faveur du trésor royal ne se soutint pas jusqu'au bout, sans doute ; et une constance nécessaire à de pareils efforts devait faire défaut deux ans après, par des