‹ Un curé d'autrefois [microform]Chapitre 46 sur 106 · Celle leltre esl du 24 mars · texte numérisé non relu

Celle leltre esl du 24 mars

Oui, toujours le clergé français a mérité une idée avantageuse par ses lumières et son zèle pour la saine discipline de l'Eglise, mais aujourd'hui que je le considère au milieu de ses glorieuses souffrances, donnant au monde catholique un si rare exemple d'édification, je voudrais ouvrir les portes de cette maison archiépiscopale à tous les prêtres pour leur offrir un asile et des soulagements dans leurs peines. Il faudrait ignorer entièrement l'esprit de l'Evangile aussi bien que celui de toute l'antiquité ecclésiastique pour ne pas reconnaître dans la persécution actuelle de la France les caractères odieux qui qualifient celle des plus grands tyrans, et dans les illustres fugitifs de votre nation autant de nouveaux et glorieux confesseurs qui préfèrent les intérêts de Jésus-Christ à toutes les commodités de la vie.

« Puisque je ne mérite pas d'être associé à ime si digne compagnie, je tâcherai au moins de tirer tous les avantages possibles de l'exemple qu'elle me donne pour réveiller dans mon esprit la constance vigoureuse que réclame le devoir de pasteur. Ne croyez pas, Monseigneur, que pour ne pas vivre dans un pays oii l'impiété règne avec licence, je manque d'occasions favorables à l'exercice de cette vertu. Hélas ! oii n'ont pas rejailli les étincelles mortelles de l'incendie de France ? Partout la dissolution fermente progressivement, et, quoiqu'il soit vrai que la foi et les dogmes, par la miséricorde de Dieu, conservent parmi nous toute leur intégrité, combien d'abus dans les mœurs du

peuple dont un évoque n'est plus que l'impuissant spectateur ! C'est assez ; pourquoi affliger Votre Grandeur par le récit de choses qui ne peuvent manquer d'être présentes à ses réflexions et à ses lumières?... »

Ces bienfaits atteignirent beaucoup de prêtres bretons ; car les diocèses de Rennes, de Saint- Brieuc, de Quimper, de Nantes et de Vannes fournissaient un fort contingent de déportés en Espagne,

Nous avons parlé des compagnons les plus proches de M. de Talhouët, à Valladolid. Sa correspondance nomme encore beaucoup d'autres compatriotes :

A Tuy, l'abbé Grinne ; à Santander, M. Ponsard, prêtre d'Inzinzac ; à Alcala, les abbés de Kerbérac et Benbry, dans un palais de l'archevêque de Tolède; à Tolède même: M. Elédonet, vicaire de Saint-Caradec d'Hennebont; le P. Coquerel, le P. Grégoire Blouet; M. Nourry, recteur deBignan, le chantre de cet exil sur les rives de Babylone' ; avec son vicaire, l'abbé JefTrédo qui, débarqué à Bilbao, s'était réfugié, avec six autres ecclésiastiques, dans un couvent de franciscains : M. Guillermo, recteur de Guénin; les abbés Malherbe et Lofficial, à Orense : M. Le Flo-Branho ;

1. Il avait d'abord résidé à la Corogne, — Nous avons deux lettres de lui en latin au cardinal de Tolède où il le remercie de ses bontés et le compare, avec à-propos, à Joseph, frattmm amator, qui sauva les siens pendant leur séjour en Egypte. ..

à Guismondo, un autre vicaire deBignan,M- Raveneau; à Escalona, M. Rochard ; à la Corogne, M, Noailles, aumônier des Ursul.ines d'Hennebont, et M. Baron, recteur de Carnac^

Au mois de décembre 1792, M. de Talhouët signalait le passage de l'abbé de Livoys, et le 1" janvier suivant, il saluait un ami, le P.Félix Bleuet, carme de Sainte-Anne', qu'il rencontra conduisant lui-même la charrette oti étaient assis six Pères carmes, ses confrères, se rendant à Médina del Campo.

Ces soixante-douze prêtres de la Cornouailles, du Léon et du pays de ïréguier que nous avons vu échapper aux prisons de Brest et débarquer à Bilbao, avaient été l'objet des attentions les plus délicates de l'évêque de Mondonedo.

« Tout ce qui me fait peine, disait ce généreux prélat, c'est que mon palais n'est point encore habitable; mais, du moins, j'offre de grand cœur mes soins et mes facultés pour le soulagement des prêtres français, et ils peuvent compter sur toute ma bienveillance. »

M. de Silguy et M. de Boissière étaient venus le saluer et lui offrir les vœux de tous leurs compagnons.

A peine donna-t-il aux deux représentants des prêtres français le temps de lui baiser la main,

1. Il revint à Sainte-Anne, en 1803, comme chapelain; il mourut en 18Jo.

2. Il fut tué à son retour d'exil, dans l'exercice du saint ministère.

LA DÉPORTATION EN ESPAGNIil 193

suivant l'usage pratiqué en Espagne, qu'il daigna s'avancer vers eux et les admettre au baiser de paix, accompagnant cette faveur des paroles les plus gracieuses et les plus propres à leur faire sentir l'avantage inappréciable qu'ils avaient eu de souffrir quelque chose pour la religion.

Il leur écrivit une lettre pleine d'élévation et de tact, dont il me paraît convenable de reproduire un passage ici, car elle manifeste la prudence de l'épiscopat espagnol :

« Il n'est personne qui ne voie le zèle ardent dont vos cœurs sont enflammés pour la défense et le maintien de la religion catholique et de l'autorité suprême de votre Roi, qui ne tient sa puissance que de Dieu seul. Nous vous prions néanmoins, et autant que besoin serait, nous vous enjoignons, à vous et à tous vos compagnons, de nous rendre, pendant tout le temps que vous serez au milieu de nous, le respect et l'obéissance que vous nous devez comme à votre unique pasteur et à votre évêque. INous vous enjoignons également de vous conformer à la discipline ecclésiastique de ce royaume et de notre diocèse, vous accordant en tout avec nos prêtres, qui sont vos confrères, et obtempérant à nos lettres et à nos ordonnances pastorales, afin que, réunis de cœur et d'esprit; nous rendions tous ensemble à Dieu des actions de grâce aussi sincères qu'uniformes. Nous vous recommandons de plus, très spécialement, de ne jamais parler, dans vos conversations, des différences ou des oppositions qui peuvent se rencon-

trer entre la discipline particulière de France et la nôtre. Enfin nous vous défendons d'agiter aucune question relative aux décrets du Concile général et œcuménique de Trente, au saint et vénérable tribunal de la foi, à l'obligation de remplir le précepte pascal et aux peines portées par l'Eglise contre les transgresseurs de ce précepte \ »

Il prit à sa charge les premières dépenses faites par les exilés ; le chapitre de la ville « les invita gracieusement à donner la liste des habillements qui leur étaient nécessaires et les pourvut avec une générosité sans égale ».

Pour ne pas abuser de l'hospitalité du peuple de Rivadeo, les déportés s'étaient volontairement dispersés par petits groupes : quatre à Oviedo, cinq à Lugo, cinqàCompostelle, vingt-cinq à Santander ; les trente-deux autres étaient restés dans le diocèse de Mondoôedo, pénétrés d'une reconnaissance que l'un d'eux, longtemps après, exprimait avec des accents émus : « Le respect que nous inspire la modestie de nos bienfaiteurs ne saurait nous empêcher de dire partout et de publier que, marchant sur les traces du saint et savant Evêque que Dieu a placé, dans sa miséricorde, sur le siège de Mondonedo, ils se sont associés à lui pour subvenir à notre indigence et à tous nos besoins; partout et toujours nous répéterons que le chef et les premiers membres du clergé de ce diocèse nous ont ouvert

1. « En notre palais rural de Buenayre, le 14 octobre 1792. » François Quadrillero y Mora, évêque de Mondonedo depuis 1781, mourut le 23 mars 1797.

les entrailles de la plus active charité, de la plus efiicace commisération, et qu'ils n'ont épargné ni dépenses ni bons procédés pour nous faire oublier l'ingratitude, l'injustice et les excès dont les factieux insensés et impies de la France n'ont pas rougi de se rendre coupables envers nous\ »

On ne peut oublier un prêtre qui, après avoir fait preuve en France d'une intrépidité toute sacerdotale, sut, à l'étranger, trouver par son ingénieuse industrie le moyen de venir en aide à ses compagnons d'exil.

C'est l'abbé Mouilleron, né à Batz, près de Saint-Nazaire. D'abord vicaire de Machecoul, il était devenu recteur de Sainte-Marie, aux environs de Pornic. Pressé plusieurs fois par la municipalité de prêter lé serment à la Constitution civile, il répondit négci tivementpar deux lettres aussi fermes que mesurées, qui ont été conservées. Forcé d'abandonner son presbytère, de quitter le territoire de sa paroisse, il erra plusieurs mois, chassé d'asile en asile par des perquisitions républicaines. Il lui fallut enfin sortir de France ; parti du Croisic, il aborda en Espagne.

Là, son activité l'engagea à étudier les mœurs, les habitudes, l'industrie des Espagnols; il apprit d'eux la manière de fabriquer leur chocolat. Passant en Angleterre, avec quelques amis, il se fixa à Londres, établit une petite usine, ouvrit un grand

1. M. de BoissiÈRB. Mss. Déportation de soixante- douze ecclésiastiques français du département du Finistère... etc..

magasin et créa ce chocolat « Mouilleron », dont la marque devint promptement recherchée. Sa hourse s'ouvrit alors toute grande pour ses confrères sans ressources et son commercé fit vivre un bon nombre de prêtres déportés et d'émigrés K

Si nous ne pouvons indiquer le lieu de résidence des ecclésiastiques suivants, nous savons du moins leur présence en Espagne : MM. Cabry et Huard (le Garenne, tous deux de Pontivy; M. Le Franc, recteur d'Erdeven; ses vicaires, MM. Monfort et Leport; M. Le Diffond; M. Dorso- ; M. de Gadenet, vicaire de Quiberon^; Jean Le Franc, vicaire de Moréac*; les abbés Louis Goujeon * et Rivalaiïi^.

Vers la Bretagne ils tournaient leurs yeux et leurs cœurs, et le curé de Bignan a traduit les sentiments de tous :

«... Assis sur un rocher, seul au bord du rivage, je pleure amèrement en pensant à vous qui êtes par delà la mer.

« ... terre de Basse-Bretagne, ô mon pays désolé, autrefois tu étais beau, tu étais joyeux et gai; maintenant, hélas ! te voilà navré de douleur. « ... Evêques, prêtres, moines ont été chassés ;

i. Tresvaus du Fraval. Histoire de la persécution révolutionnaire en Bretagne, t. I.

L'abbé Mouilleron rentra en France après le Concordat. Nommé curé de Machecoul, il mourut en 1803.

•2. Plus tard recteur d'Ambon.

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