Lettre du!" janvier
200 IX CURÉ d'autrefois
nable, c'est qu'une université de la péninsule n'ait pas pris la peine de s'en informer avant de laisser soutenir des thèses publiques accréditant cette calomnie.
Le clergé proscrit ne pouvait rester impassible sous ces reproches qui entachaient son honneur. Plusieurs mémoires furent rédigés pour les réfuter; on a surtout gardé le souvenir de la réplique imprimée à Orense en 1793, parmi docteur de Sorbonne. Son titre posait toute la question : « Les 'prêtres français ont-ils pu, sans blesser leur conscience, sortir de France ? ou leur fuite est-elle une faute quon ait le droit de leur reprocher^ ? n '
Comme ils défendaient la pureté de leur foi religieuse et de leur renom sacerdotal, les prêtres français prétendaient maintenir aussi l'intégrité de leur patriotisme. C'est ainsi que le capitaine Toumire, commandant Je Jean- Jacques, ce vaisseau que nous avons vu. aborder à Bilbao, au mois d'août 1792, ayant remis aux autorités espagnoles une note où il se disait « chargé de conduire en Espagne soixante-douze ecclésiastiques réfractaires aux lois du royaume et ayant sollicité leur déportation », ces derniers, au dos môme du papier, protestèrent avec une grande énergie :
u II est faux que nous soyons réfractaires à la loi pour avoir refusé un serment qu'aucune loi reçue et reconnue en France ne nous obligeait de prêter
l. Guillon Ta insérée en entier dans les Martyrs de la fol, I.. r, p. ;ilO.
et que notre conscience nous interdisait, puisque la religion catholique, la justice, les droits du roi et les lois fondamentales du royaume nous l'interdisaient également. Il est faux que nous ayons sollicité notre déportation. L'arrêté du département du Finistère du l*"" juillet et ses deux arrêtés du mois d'août sont plus que suffisants pour démentir la mauvaise foi de la municipalité de Brest et de ses deux commissaires chargés de faire exécuter des ordres arbitraires et despotiques contre lesquels nous avions réclamé formellement dans notre pétition remise le \ 7 juillet dernier à la municipalité de Brest. »
Tous ces coups d'épingle aggravaient encore la douleur de l'exil : et quand, avec l'éloignement, la misère, la fatigue, des prêtres proscrits pour leur foi religieuse voient suspecter le mobile qui les a précisément réduits à la détresse et attaquer le seul bien qui leur reste : l'honneur, la seule force qui les soutient : le témoignage de leur conscience, — on peut dire que la mesure de la souffrance morale est comble et l'amertume vraiment
extrême.
La guerre aussi eut son contre- coup sur leur
sort. Bien qu'éloignés du champ des opérations militaires, ils suivaient avec anxiété des combats pénibles pour eux de toute façon : leur patriotisme souffrait des défaites des troupes françaises, et quand les Espagnols reculaient, c'était une victoire pour les principes dissolvants qui désolaient leur pays après les en avoir chassés. Les premiers
succès dus en partie au mérite du comte de La Union ne se renouvelèrent pas : après la mort de ce chevaleresque loldat, l'armée de Charles IV ne connut plus que des revers. La prise de Figuières marqua le terme de la dernière campagne.
Le traité de Baie (juillet 1795) fut relativement avantageux et le cabinet de Madrid sortit, avec un bonheur presque inattendu, d'une crise aussi grave.
Si les portes delà patrie restaient fermées plus que jamais aux déportés, du moins ils pouvaient espérer recevoir quelques nouvelles et ils les attendaient avec l'impatience que l'on devine, après en avoir été privés pendant trente mois.
Pour tous, elles furent douloureuses. Qui n'avait pas été atteint dans ces jours de deuil ?
Nous ne possédons pas la première lettre que M. de Talhouët écrivit à sa famille après la reprise de leurs relations, ni celle qu'il reçut d'elle; mais la correspondance d'un de ses plus jeunes compagnons d'exil peint trop au vif les sentiments de ces malheureux prêtres pour que nous ne l'insérions pas ici. Ils osent à peine prononcer le nom des êtres les plus chers, craignant une réponse déchirante. Trois ans de silence en un pareil temps !
« ... Je pleurais en secret et priais Dieu sans cesse de vous faire miséricorde. Mais vous vivez ! J'en suis ravi! Dieu soit béni, Dieu veuille que je puisse encore vous revoir et embrasser mes frères et mes sœurs qui me sont toujours présents à Tes-
prit. Je pense bien que mon sort ne vous aura pas moins inquiétés ; l'amitié que vous me portiez ne mêle fait que trop croire. Depuis trois ans que j'ai été privé du plaisir de vous écrire, j'ai eu beaucoup de peines et de traverses qui n'ont été rien sans doute en comparaison des vôtres. J'ai beaucoup voyagé ; j'ai bien pensé à vous; j'ai pleuré bien des fois au souvenir de ma famille. Je soupire, ma bonne mère, après une de vos lettres ; je l'attends de jour en jour avec une vive impatience. Dites à ma famille que je l'aime toujours ; je n'ose nommer personne...; à cette seule pensée mon cœur se serre; suppléez pour moi. Aimez surtout les pauvres, et n'oubliez pas que votre fils Henri sera peut-être un jour réduit au même sort...
«... Ne croyez pas que l'Espagne soit un lieu de délices ; à la vérité, des âmes charitables ne me laissent manquer de rien ; mais vous ne savez pas ce que cest que l'exil ' 1 »
i. Lettre d'Henri Agaisse à sa mère et à son frère, 10 janvier 1796. — Henri Agaisse, Breton de Nantes, avait 19 ans et n'était pas encore ordonné quand il fut compris, sans cause, dans le décret du 26 août 1792. Sous l'inculpation d'un prétendu sacerdoce, il lui fallut s'embarquer pour l'Espagne. Il séjourna longtemps à Tolède. Rentré légalement en France, avec un passeport régulier, en 1797, il fut cependant arrêté et jeté dans la prison de l'île d'Aix, puis transporté à la Guyane où il mourut de misère, à Makouria, le 20 septembre 1798. — Voir; Carron, les Confesseurs de la foi, t. IV.