‹ Un curé d'autrefois [microform]Chapitre 51 sur 106 · V. Hugo. Odes et ballades. Quiberon · texte numérisé non relu

V. Hugo. Odes et ballades. Quiberon

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leur famille, et ils eussent été partout assurés d'un refuge, ils n'y songèrent même pas, ayant donné leur parole de gentilhomme et de soldat. Toutefois, en passant à onze heures du soir près de Keredren, qu'habitait leur parente, Mme de Gouandour, la marraine de l'abbé, ils ne purent s'empêcher de remarquer combien il leur serait aisé de trouver un asile sous ce toit hospitalier, ou dans ce parc, dont ils connaissaient toutes les issues. La nuit était sombre, rien ne pouvait s'opposer à leur fuite ; mais à peine se furent-ils communiqué cette pensée et l'eurent-ils soumise à leur oncle de Bocozel que, d'un commun accord, ils repoussèrent toute idée de fuite comme une félonie. En ce temps-là, être loyal c'était se condamner à mort.

Le jeune de Langle faisait partie de l'artillerie dont plusieurs officiers, le 28 juillet, parvinrent à regagner la flotte anglaise. Yoyant tout perdti, leur commandant, M. de Rotalier, les y engageait lui-même; mais de Langle déclara que, pour rien au monde, il ne quitterait la Bretagne, et, ramassant à terre un fusil et des cartouches, il ne cessa de tirer sur les assaillants.

Il fut au nombre des prisonniers que l'on entassa à Yannes et qu'on laissa à peu près mourir de faim avant de les traduire devant une commission militaire *. Le 1"' août, il fut conduit à la mort

•l. Un livre récent, les Mémoires du général Tcrcier, vient d'apporter les preuves matérielles des traitements subis dans les prisons de Vannes (p. 129, 143, loi, 157, 168, 171).

avec beaucoup d'autres : de Baudran, de la Roche- Aymon, de Bellefonds, de Trédern, d'Aiguillon, de Roquefeuil, de Guengo... etc. Par une rencontre qui devait accroître son déchirement de quitter la vie à vingt-sept ans, le lieu d'exécution était un pré de la terre de FArmor, qui appai^tenait à soti pare et dont lui-même portait le nom ! Ses fermiers reconnurent leur jeune maître et, malgré les dangers qu'une telle compassion leur faisait courir, ne purent retenir leurs larmes : « Adieu, mes amis, adieu ! » leur dit le condamné, et, suivant son chemin d'un pas ferme, il passa, tête haute, devant le vieux manoir de sa famille, montrant la route, comme pour leur en faire les honneurs, à ses compagnons. Le lendemain, ce fut le tour de son parent, le chevalier Armand de Bocozel, fusillé sur la promenade du Bondon *.

On voit là que le gouvernement refusa de faire les frais de la nourilture des prisonniers; on en vint à leur refuser de Teau pour boire! Ôes soldats républicains dépouillaient les cadavres, et un aide de camp du général Le Moine vola les effets des détenus. D'autres officiers républicains parvinrent, par d'odieux mensonges, à découvrir la position d'officiers royalistes encore en prison mais acquittés ; ils les conduisirent de nouveau devant la commission militaire qui les condamna; ce fut en particulier le sort du comte de Rouhault, — Puisque je cite Tercier, j'indique, à la page 136, une très importante conversation qu'il eut avec Sombreuil et qui établit une fois de plus la véracité de la convention stipulée et violée.

1. Capitaine au régiment de Béarn, servant au régiment du Dresnay, chevalier de Saint-Louis. Né le 30 mars 1749, à Quimperlé. C'était le dernier descendant de Roland Gouyquet, le héros de Guingamp.

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Pendant ce temps, la comtesse de Talhouët, voulant s'arracher pour une heure à son veuvage qui ne datait pas de huit jours, se consacrait au salut de son fils aîné resté parmi les captifs. Elle se présenta à la geôle d'Auray, accompagnée de sa fille Julie qui avait dix-neuf ans. Cette fugitive entrevue brisa ses forces, elle ne put aller plus loin, mais sa fille voulut prendre sa place, et, sous la conduite de leur parente, Mme de Bocozel, cette courageuse enfant partit pour Vannes où les prisonniers étaient transférés.

Un avocat, M. Jollivet, rédigea une pétition où il insistait sur l'âge de Louis de Talhouët, émigré avant seize ans, par conséquent mineur, ayant agi sous l'influence de l'autorité paternelle. Munies de cette pièce, les deux femmes allèrent trouver Blacl, représentant du peuple*. Il parut s'émouvoir, et, sans laisser aucune espérance à Mme de Bocozel sur le sort de son mari, il répondit en propres termes à Julie de Talhouët : « Mademoiselle, j'accorde un sursis à tous les jeunes gens qui ont émigré avant l'âge de seize ans. »

Julie de Talhouët ne sentait plus sa fatigue, elle reprit sur l'heure le chemin d'Auray et courut annoncer son succès à sa mère. Un lieutenant du bataillon du Bec-d'Ambez, Ulysse Brachet, républicain sincère et soldat généreux qui avait fermé les yeux sur plusieurs évasions — notamment celle d'Armand deTalhouët, — était présent. « On

i. Il avait volé la mort de Louis XVf, mais avec sursis.

vous trompe, s'écria-t-il; l'ordre de sursis n'est pas arrivé; la commission militaire est cassée, et remplacée par quatre autres qui jugent à Àuray, à Yannes et à Quiberon ! » Mme de Talhouët tomba à genoux. « Je repars », dit sa fille. Et la voici sur la route. On lui refusela porte du représentant, un officier la saisit par le bras, elle s'échappe, se précipite dans la chambre. « Qu'avez-vous, ma petite demoiselle? » demanda Blad en se levant brusquement. — « Grand Dieu ! ce que j'ai ! Mais vous me promettiez un sursis; le sursis n'est pas arrivé ! Vous parliez d'humanité, et les commissions sont en séance ! v — Blad veut la rassurer. a Mais on juge, on juge! » crie-t-elle. Blad se tourne alors vers un secrétaire et dicte un ordre de sursis. « Yoilà; le général Le Moine le fera exécuter; quant à moi, je pars pour Yannes. » — On était au 29 juillet.

Louis de Talhouët, momentanément sauvé, fut transporté chez une de ses parentes, Mlle de Besné, rue du Pot-de-Fer, et sa famille vint l'y rejoindre.

Sa blessure était douloureuse. Les sentinelles le surveillaient, mais sans rudesse. Confiant dans la parole donnée, — même après la trahison de Hoche ! — il attendait, sans chercher à sortir de la ville. Il était là depuis trois semaines quand, le jour de sa fête, la Saint-Louis, un gendarme se présenta pour le reconduire en prison. On se récrie, on conteste ; et le sursis de Blad? Mme de Talhouët devait assister à ce cruel débat! « Je me vois toujours près de lui quand on vint nous l'en-

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lever, écrivait quelques jours après Mlle de Talhouët; il était calme, tranquille, et regardait de sang- froid deux hommes en. colère et prêts h se tuer, parce que l'un voulait le conduire en prison et que l'autre n'y prétendait pas consentir qu'il n'eût vu l'ordre. »

Louis demanda simplement son livre d'heures, et, franchissant le seuil derrière lequel il laissait ce qu'il avait de plus cher au monde, il l'ouvrit à la Recommandation de Vâme à Dieu et suivit son geôlier en priant.

« Il était très connu à Yannes, rapporte sa cousine de FeydeauS et très aimé pour sa grande douceur. On né pouvait retenir ses larmes, dans les rues où il passait, de le voir son livre ouvert, priant de toute son âme. Sa faiblesse et sa pâleur ajoutaient à l'intérêt qu'il inspirait. A peine pouvait-il se soutenir. »

Lorsqu'il arriva dans sa prison, l-d fournée (60 jeunes gens!) était complète : il dut attendre un autre jour pour qu'on eût le temps matériel de formuler sa condamnation. Pendant deux journées, on fusilla ces jeunes royalistes; enfin le 27 juillet vint le tour de Louis de ïalhouët; parmi ses compagnons d'infortune et de gloire se trouvait l'héroïque Gesril du Papeu, qui, blessé et tout sanglant, après s'être jeté à la mer pour faire cesser le feu des batteries anglaises, était revenu à la

i. Nous la retrouverons plus loin, dans les lettres de l'abbé de Talhouët, lors de son mariage avec M. de la Villemarqué.

nage rejoindre Sombreuil, tant il ne doutait pas d'une capitulation qu'on violait doublement en sa personne en le fusillant.

Du moins ce dévouement ne fut pas stérile et sa conduite prouve jusqu'à l'évidence même la mauvaise foi de ceux entre les mains desquels il était venu se remettre * .

Le massacre eut lieu sur la garenne de Vannes; mais le nombre des victimes était ai considérable ({ue, pour abréger le temps, Louis de Talhouët, Henri de Charbonneau ^ et Maurice de Bonafons ^ furent conduits hors de la ville, dans la prairie du Grador.

Certes, bien des familles pouvaient prendre le deuil après cette funeste campagne, mais qui, plus que celle des Talhouët, avait le droit de pleurer

\. Gesril du Papeu avait 28 ans; c'était un. ami d'enfance et un compatriote de Chateaubriand ; offlcier de marine, il servait comme soiis-lieutenant dans le re'giment d'ffecto)', — Avant de mourir, il écrivit au chevalier Le Metaër : « Je vais périr, mon cher ami ; je pardonne ma mort « à ceux qui vont me la donner. Ils ne connaissent pas les « émigrés; ils croient, en exécutant les ordres qu'on leur « donne, remplir leur devoir. Ils sont trompés et malheu- « reux de l'être. Si, un jour, il en tombe entre tes mains, parie donne-leur comme je leur pardonne, et tâche dHnspirer ces « mêmes sentiments à 7ios braves compagnons d'armes. » — Cette lettre a été publiée par M, de la Gournerie, mais il convient de rappeler sans cesse ces nobles traits; voilà quelles étaient les victimes de Quiberon,

2, Sous-lieutenant au régiment d'Iiervilly. Tué à 23 ans. Sa mère Henriette de Bourmont était la tante du futur maréchal.

3, Avait le même grade dans le niême régiment. Tué à 19 ans.

ses morts? Qui avait offert un plus grand nombre de victimes à la cause du droit? Le comte de Talhouët tué à Quiberon, Louis de Langle fusillé à l'Armor, Armand de Bocozel à Vannes, Louis de Talhouët au Grador *. Le jeune Armand, échappé par miracle au massacre,, demeura toute sa vie, après tant d'émotions et de fatigue, débile et malingre; il mourut d'une affection de langueur.

A toutes les étapes de la Révolution, les Talhouët laissent un des leurs : au début des troubles, en 1790, un autre neveu du recteur d'Hennebont, le chevalier de Langle, officier au régiment de Béarn, refusa de prendre la cocarde tricolore que les émeutiers du Havre voulaient lui imposer. Ils le jetèrent du haut de la digue et il se noya. — En 1815, pendant les Cent-Jours, le dernier de ses frères, René, ancien officier d'artillerie dans l'ar- ■ niée de Gondé, conduisit les volontaires royalistes à Port-Louis. Les paysans, mal armés, s'exposaient aux coups des soldats qui les repoussèrent ; René de Langle leur ordonna de le quitter pour ne pas être pris eux-mêmes et,pendant qu'il protégeait leur retraite, une balle l' étendit mort aux pieds de son beau-frère deLambilly.

Deux autres Talhouët prirent aussi les armes pendant la Révolution, mais, plus heureux, ne

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