‹ Un curé d'autrefois [microform]Chapitre 54 sur 106 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

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La police républicaine intercepte les lettres. — Élections modérées du printemps de 1797. — Joie des exilés; beaucoup de prêtres rentrent en France. — M. de Talhouët ne partage pas ces espérances. — Le 18 fructidor. — Terreur dans le Morbihan. — Mesures oppressives du gouvernement espagnol contre les émigrés et les déportés.

— L'ambassadeur Truguet. — L'abbé de Talhouët échappe à cette persécution. — Sa nièce Ursule de Feydeau épouse Pierre de la Villemarqué. — Le 18 brumaire.

— Les prêtres bretons décédés en Espagne. — Mariage d'Henriette de Langle et de M. de Kéridec. — L'abbé de Talhouët traduit la Retraite spirituelle du P. Cattaneo. — Passage des troupes françaises à Valladolid. — Les Juifs.

— L'Inquisition.

L'absence de nouvelles avait cruellement fait souffrir M. de Talhouët, et la détente qui suivit la paix de Baie ne réalisa pas sur ce point toutes ses espérances. Constamment il déplore la perte de lettres qu'il attend et s'ingénie à trouver le moyen de faire parvenir les siennes à destination. C'est que le ministre de la police d'alors, Cochon, avait tendu un réseau, dont les mailles laissaient passer peu de chose :

« Article premier. — Dans chaque bureau de poste, des commissaires ouvriront les lettres venant d'Espagne ou d'Italie.

« Art. 2. — Ils garderont toutes les lettres écrites par des émigrés ou des prêtres « déportés », ou écrites à eux.

« Art. 3. — L'expédition en sera faite au ministère de la police ' . »

Les correspondances adressées aux exilés étaient aussi interceptées : on trouve aux archives départementales du Morbihan une lettre de M. Louis Videlo à l'abbé Sévéno, recteur de Kervignac, réfugié en Espagne, qui fut décachetée àLorient; elle est du 24 août 179S, et je crois bon de la reproduire ici puisqu'elle peint au vif la situation déplorable du diocèse de Yannes. On comprend que les républicains n'aient pas aimé à laisser connaître à l'étranger leurs exploits.

« Les prêtres sont obligés de se cacher aujourd'hui comme auparavant. Les républicains ne courant plus tant dans les campagnes, ils peuvent voir de temps en temps le soleil, do la vue duquel ils étaient privés depuis près de trois ans. Il y a encore plus de trente prêtres dans les prisons de Vannes. On a renversé les autels du vrai Dieu, démoli l'intérieur des églises pour y faire du salpêtre, pillé les linges, ornements et vases sacrés, Krisé les statues et les croix. Les temples ont servi de casernes et d'écuries et ils ressemblent aujourd'hui à des halles. »

\. Arrêté du Directoire du 2 floréal an IV.

Le successeur de Cochon à la police, Sotin, allait encore plus loin que la violation du secret des lettres, et il écrivait au directoire du Morbihan le 17 octobre 1796 : « Il faut mitrailler sans scrupules, arrêter au premier soupçon et faire disparaître si bon vous semble. Veillez et ne craignez pas de faire des arrestations, quelques honnêtes gens arrêtés effraient les méchants. »

Mais l'opinion publique finit par s'imposer aux tyrannies les plus sévères. De toutes parts on avait hâte de respirer après le régime de la Terreur ; un courant de réprobation montait contre les démagogues ; il se fit jour dans les élections du printemps de 1797, et les nouveaux députés parurent les précurseurs d'une politique d'apaisement.

C'est en Espagne surtout que ces élections eurent un contre-coup sensible. Les ecclésiastiques déportés, dont la situation avait singulièrement empiré depuis l'alliance franco-espagnole, crurent toucher au jour de la délivrance, et, comme on se persuade facilement ce que l'on espère, le branle fut bientôt donné ; il y eut un cri général : On rentre en France ! De tous côtés, on rencontrait sur les routes de petites caravanes de cinq ou six prêtres qui avaient mis en commun leurs dernières économies pour gagner, soit à pied, soit dans une mauvaise carriole, le plus proche passage des Pyrénées, ou le port d'embarquement le moins loin.

Là, bien des difficultés les entravèrent; tant d'obstacles restaient à vaincre! Cette lettre du rec-

teiir de Carnac * au recteur de Bignan les fait toucher du doigt :

« Quant à votre départ pour la Bretagne, je ne puis vous donner grande satisfaction. Je n'ai vu jusqu'ici « entrer » dans le port que des frégates ou corsaires de France et les équipages de ces deux sortes de bâtiments, particulièrement les officiers, ne sont rien moins que gâte-prêtres : il n'y a rien à faire avec eux. Les bâtiments espagnols ou neutres ne veulent point recevoir de passagers sans passeport de M. le général, et celui-ci n'en veut point donner pour France (sic). Par conséquent, pas plus de ressource de ce côté-là; cependant, si dans le temps où vous pensez effectuer votre voyage, il se présentait quelque moyen, comptez que je vous en donnerais avis. D'ailleurs, il y aura eu alors du changement en pire ou en mieux et l'un ou Tautre servira à vous décider. Ne soyez point fâché de n'être point parti : vous uvez devant Dieu tout le mérite du bien que vous vous proposiez de faire en Bretagne. »

Cette confiance était peut-être un peu naïve, mais elle se trouvait logiquement soutenue parles pressantes invitations que leurs anciens paroissiens adressaient de cent manières. Leur cœur les poussait à revoir leur patrie ; ces démarches de chrétiens fidèles ne paraissaient plus leur laisser de doutes sur leurs devoirs.

1. Il se nommait l'abbé Baron et il fut tué, à son retour de Texil, dans l'exercice de son ministère. Sa lettre, datée de la Gorogne, est du 18 décembre 1797.

L'abbé de ïalhouët ne partageait pas ces rêves ; il entrevoyait sans doute une sorte d'accalmie, mais il s'avouait « rempli des idées les plus sinistres , bien que l'une des qualités les plus propres aux apôtres, ajoutait-il *, soit la gaieté m.

Matériellement, dans cette province de la Vieille- Castille, le sort des prêtres déportés était acceptable; les détails suivants ajouteroQt quelques renseignements, et on en sait trop peu, sur la vie des exilés :

« Tous les prêtres que vous connaissez ici se trouvent très bien de l'air de l'Espagne. M. Prat nous a quittés et est allé vivre dans un désert, mais où il jouit de plus d'aisance qu'il ne pouvait en avoir ici. La santé de M. Ponsard se rétablit sensiblement après la maladie qu'il a éprouvée M. Noailles a quitté la Corogne pour vivre dans un château où il paraît avoir trouvé un bon gîte. Si M. Pathelin veut écrire à sa sœur, il peut adresser ses lettres à M. Benbry, prêtre français à Alcala. On a trouvé pour Mme Pathelin^ 10 sols par jour et 6 livres de pain par semaine ; mais cela durerat-il toujours? Il faudrait une communauté ; mais, en Espagne, les communautés de filles sont très pauvres. Enfin, les oiseaux du ciel vivent et le Seigaeur n'abandonne pas ses servantes^ ! »

En France, un vent plus calme semblait s'élever : dans les Conseils, la politique de détente

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