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Lettre à Mmes de Langle et de Feydeau, 2,8 février

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trouvait des partisans plus nombreux : Aux Cinq- Cents, Camille Jordan concluait son rapport sur la liberté des cultes en demandant l'abrogation des lois oppressives (17 juin) ; Dubruel proposait d'annuler les arrêtés contre les prêtres non assermentés (26 juin) ; le 16 juillet les Cinq-Cents et le 24 août les Anciens votaient le rappel des prêtres déportés qui prêteraient le serment, assez anodin, de soumission aux lois de la République. Et cependant, M. de ïalhouët restait sceptique en face de cette ère d'apaisement que l'on déclarait arrivée. « Ces espérances de retourne m'ont jamais persuadé ; je n'ai pas fait un pas hors de Yalladolid pour me rapprocher de vous : la récompense n'est promise qu'à la patience et la persévérance*. »

Les départs continuaient toujours: vingt prêtres bretons entre autres prirent passage sur un vaisseau qui mettait à la voile pour Rochefort. Pendant la traversée, le coup d'État du 18 fructidor avait eu lieu, et, quand ils débarquèrent, leur stupéfaction fut plus grande encore que leur émoi en se voyant aussitôt arrêtés et conduits sur les pontons.

Cet attentat contre les élus du peuple qu'on proclamait le maître, fut le prélude d'une nouvelle Terreur. La loi du 26 septembre 1795 sur la police des cultes fut remise en vigueur, et le serment de haine à la royauté exigé des ecclésiastiques qui prétendaient exercer un ministère public.

d. A Mme de Langle, 7 septembre 1797.

L'illusion n'avait pas ébranlé M. de Talhouët, la déception ne l'abattit pas. Même avant le coup d'Etat, il jugeait incompatible avec son honneur les compromissions qu'on proposait à son zèle pastoral.

« Quand nous sera-t-il permis d'aller exercer la religion catholique sans une soumission qui gêne notre conscience?

« Dès ce moment, hiver ou été, cela m'est indifférent, je me hâterai de me rendre auprès de vous. Mais, avant cet instant, je supporterai les peines de l'exil, moins dures assurément pour moi que pour bien d'autres, avec le plus de patience que je pourrai, et je tâcherai de me dire à moi-même, ainsi que je vous y exhorte dans toutes vos peines, que ce n'est pas assez d'avoir bien commencé, et que les récompenses ne sont données qu'à la persévérance. Bien d'autres agiront d'une autre manière : mais ce que nous devons demander au Seigneur, c'est de demeurer toujours fidèles aux règles de la religion catholique, pour la foi et pour les mœurs*. »

11 vivait en anachorète, et la dignité de son exil était de savoir se contenter de peu. « Je n'ai besoin de rien », écrivait-il, et, comme une partie de ses biens patrimoniaux était restée intacte, il en indiquait un généreux emploi à faire : « Il va se trouver près de vous bien des prêtres dans le besoin : avec l'agrément de leurs supérieurs^ tâchez d'en avoir

■l. A Mme de Langle, IB août 1797.

deux, run pour Saint-Gilles, l'autre pour Hcnnebont; offrez-leur des hpnoraires » ; pour le surplus, « il le voulait voir distribué aux enfants de son frôrc et à sa cousine de Lestel » .

En France, la persécution s'accentuait et l'on revenait aux mesures les plus oppressives.

Le département du Morbihan était le théâtre de sanglantes vexations ; la police républicaine, sentant que les catholiques allaient reprendre les armes pour se défendre, avait trouvé, par une ruse satanique, le moyen de déshonorer leur cause, non pas seulement en inventant, pour les mettre à leur charge, des crimes supposés et des déprédations imaginaires, mais en soudoyant de faux chouans qui n'étaient que trop véritablement chargés de piller et assassiner.

Sotin, ministre de la police, envoyait au commissaire Oudard les instructions les plus claires :

« Il faut que la chouannerie soit déshonorée dans ses œuvres vives. Le ministre de l'intérieur et de la guerre vous donnent, les instructions en ce sens; moi, je vous annonce quelques centaines d'hommes d'exécution que vous pourrez employer à tout. Je vous envoie des Jacobins, qui rendront en Bretagne d'immenses services. Ce qu'ils détestent le plus au monde, ce sont les chouans. Laissezles faire ; donnez-leur de la besogne; qu'ils soient barbares en criant ; « Vive le roi ! » et en priant le ci-devant Bon Dieu. Faites dresser des procèsverbaux par les compères des administrations

départementales, qu'on m'adresse tout cela, avec des détails horribles et des circonstances saupoudrées de larmes; le reste me regarde. »

La Convention régularisa cette infamie par un arrêté du 4 septembre 1796'.

En Espagne, l'accalmie dont les émigrés et les prêtres bannis avaient pu jouir ne dura pas plus longtemps. Le cabinet de Madrid faisait cause commune avec le Directoire ; et, bien que la persécution contre des gentilshommes et des ecclésiastiques répugnât à Charles IV, il n'avait ni le courage personnel de repousser les injonctions du gouvernement républicain devenu son allié, ni les moyens matériels de s'y opposer. Son premier ministre, Saavedra, était fort disposé à acheter la possession du pouvoir par des concessions de ce genre, et le nouvel ambassadeur français, l'amiral Truguet, arrivait avec Fintention bien arrêtée de pousser dans leurs derniers retranchements le roi, la cour et le ministère. Ses procédés d'intimidation, la violence de ses manières, ses menaces affectées, ses démarches fréquentes, obtinrent àpeu près tout ce qui lui convint^. Charles IV concéda en principe l'expulsion en masse des émigrés, ïruguet, fort de cet avantage, en tira les consé-

1. On peut en lire le texte à la page 189 de Georges Cadoudal et la Chouannerie.

2. Voir I'Ambassade française en Espagne pendant la RÉVOLUTION, chapitre V, pour les détails de la mission de ïruguet.

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quences rigoureuses : tous les Français résidant en Espagne, môme les simples voyageurs, furent requis de s'inscrire dans les quinze jours sur les registres des consulats, en justifiant leur identité (mars 1798). Certes, le coup était habile, et le moyen admirable pour créer aussitôt une classe de « suspects », désormais faciles à atteindre. On alla plus loin, et Saavedra fit ordonner l'expulsion de tous les prêtres français hors de la Péninsule et leur internement dans l'île Majorque ou aux Canaries. Ce fut par toute l'Espagne un émoi général : îi Barcelone, le iS juin 1798, 315 prêtres furent embarqués pour Palma où la générosité des habitants adoucit la rigueur de cette nouvelle épreuve* . D'autres convois n'abordèrent pas à Majorque : les croisières anglaises les poursuivirent, un échappa, deux furent pris, le quatrième échoua à la côte.

Le seul moyen de se soustraire à cette épreuve qui renouvelait les déchirements de l'exil, c'était de se procurer un certificat de déportation; moyen long et difficile : il fallait faire rédiger en Espagne une attestation de résidence, la faire légaliser au consulat^ parvenir en France, et là, obtenir, on sent au prix de quelles peines et souvent de quels dangers, du directoire de son département, ce certificat.

M. de Talhouët songea à tenter cette fortune : la

1. « Quelques-uns de nous sont déjà à Majorque, ils y sont bien à ce qu'ils mandent, mais jusqu'à présent ils y sont peu. )) Lettre à Mme de Langle, 5 juillet 1798.

Ijionveillance des autorités de Yalladolid fermait les yeux sur la prolongation de son séjour, les habitants lui prodiguaient leurs soins ; il attendait, au reste, prêt à tout. « Je suis toujours le même, la liberté est mon élément, je veux pouvoir marcher tête levée. S'il faut aller aux Canaries, au moins j'y jouirai de cet avantage qui m'est pré-

cieux *

Cette patience fut couronnée de succès. Yalladolid était loin, d'ailleurs, de Barcelone où les embarquements se faisaient, et Charles IV, obsédé de Toutrecuidance de Truguet, avait enfin obtenu le rappel de cet ambassadeur brouillon et discourtois. Après son départ, on laissa dormir la cédule d'expulsion, et il y eut un nouveau répit.

Coïncidence bien curieuse : à l'heure môme où le cabinet de l'Escurial permettait l'exclusion des prêtres français déportés, il rouvrait sans bruit les portes de leur patrie aux jésuites espagnols. « L'Espagne a revu depuis quelques semaines des personnes qu'elle avait éloignées de chez elle depuis près de trente ans : les ex-jésuites qui reviennent sont reçus partout avec les plus vifs témoignages d'amitié. Ils étaientpartis 7,000, il en revient à peu près 1,S00. »

Cette mesure d'ordre fiscal plus que de réparation religieuse avait été prise en principe dès 1792, sous le ministère de d'Aranda, leur prescripteur d'antan ! On avait donné pour motif qu'il fallait

i. A Mme de Langle, 5 juillet 1798.

faire consommer en Espagne la modique pension dont ils jouissaient et qui ne dépassait pas 600,000 francs en totalité. Ce prétexte, assez ridicule, couvrait la reculade obligée du ministre. On ne rétablit pas les Pères comme corps religieux, mais on leur permit définir leurs jours dans leur patrie, en s'y vouant, individuellement, à l'éducation de la jeunesse*.

Toujours plein de calme sur son propre sort, assez maître de son esprit pour n'éprouver pas môme de faux espoir au départ de leur persécuteur : « On nous annonce l'arrivée d'un nouvel ambassadeur, Guillemardet au lieu de Truguet; mais cela me paraît peu important^ » ; — l'abbé de Talhouët était plein de sollicitude pour la situation de ses parents vivant en effet au milieu d'un pays profondément agité. Les Bleus continuaient leurs brigandages, et l'un des meilleurs amis de la famille de Langle, M. Bonfils de Saint- Loup, chef pour le roi de la division d'Hennebont, cerné dans une maison , reçut une balle à travers les reins : il mourut dans la prison de Vannes ; sa mère et sa sœur passèrent en jugemeiit avec son

1. Archives des affaires étrangères. Espagne. — Dépêche de Bourgoing, 4 juin 1792. — Bourgoing évalue à cette époque leur nombre à 1700 au plus, ce qui coïncide très bien avec le chiffre de ISOO fourni, six ans plus tai-d, par M, de Talhouët.

2. M. de Talhouët avait raison pour les sentiments de Guillemardet, conventionnel et régicide, mais il se trompait sur son action : beaucoup moins intelligent que Truguet, il n'eut aucune influence à la cour d'Espagne qui riait de ses gaucheries et de son manque d'éducation.

compagnon Guillemot ^ ; ce dernier fut fusillé et Mme de Saint- Loup condamnée à la déportation pour avoir fourni des vêtements et des vivres à son fils.

A ces peines de l'amitié s'ajoutaient des souffrances qui pour le curé d'Hennebont étaient à la fois privées et publiques : l'arrivée d'un nouvel intrus dans sa paroisse. Le 7 octobre 1798, un curé constitutionnel venait occuper son église, sinon remplir sa tâche auprès de ses paroissiens.

« Le citoyen Julien le Gallic, ci-devant curé de Languidic, en vertu de la demande faite par le peuple d'Hennebont (?) au citoyen Le Masle, évêque du Morbihan, après le Veni Creator, a été, le 16 vendémiaire an VII, proclamé curé, à dix heures du matin, en présence du peuple assemblé pour entendre la sainte messe. — Etaient présents : François Freto, curé d'Inguinel; Pierre Barbedienne, vicaire d'Hennebont; Jean le Bouler, vicaire de Plouay ^ . »

L'abbé ne faisait de retour sur lui-même que pour s'exciter à la résignation : a Si je m'en souviens bien, ma chère sœur, il y a six ans aujourd'hui que j'étais sur la mer pour venir en Espagne. La Providence nous a soutenus jusqu'à ce moment, qu'elle soit encore notre espoir. Si je parle au

1. C'est Guillemot sans pouces, qu'il ne faut pas confondre avec Guillemot, le roi de Bignan, également chef de la chouannerie et l'un des meilleurs lieutenants de Georges.

2. Note des archives paroissiales, qui semble rédigée par Le Gallic lui-même.

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reste de mes peines, je sens qu'elles sont bien petites en comparaison des vôtres et de celles de ceux qui vous envivoimont.Woussoiifrons pour une bonne cause, tâc/ioîis de souffrir d'une manière qui ne la déshonore pas^ . »

Un événement heureux venait, au milieu de tant de traverses, jeter un rayon de joie sur cette famille éprouvée. Le 9 novembre, Ursule de Feydeau épousait le descendant d'une vieille maison bretonne : Pierre Ilersart de la Yillemarqué ^ . L'abbé s'intéressait beaucoup à cette union et félicitait sans retard son nouveau neveu.

L'année 1799 s'ouvrait sous de meilleurs auspices, mais les circonstances ne tardèrent pas à en changer la physionomie: le culte catholique, en dépit de mille promesses, continuait à être proscrit; traqués de toute part, les chouans reprirent les armes. La lutte devenait implacable et les succès des royalistes ne firent qu'exciter la rage des républicains. Cette circulaire de Fouché aux administrateurs du Morbihan indique la sauvagerie de cette campagne.

« Il ne s'agit plus de faire le triage des bons et des mauvais ; dans ce pays maudit, il n'y a, il ne peut y avoir que des coupables. Vous devez em-

\. A Mme de Langle, 16 septembre 1798.

'i. M. Hersart de la Villemarqué, né àMorlaix en 1773, mort à Quimperlé en 1843, fut député du Finistère de IBIS à 1827, A son fils, membre de l'Institut, on doit les travaux les plus remarquables sur la poésie bretonne et tout particulièrement le recueil des' Chants popiilaires de la Bretagne.

ployer sans ménagement la loi des otages; elle nous permet d'emprisonner tous les suspects : aïeuls, aïeules, pères, mères, frères, sœurs des chouans. Elle autorise même à les fusiller, s'ils essaient d'avoir recours à la fuite. Cette loi est large ; élargissez-la encore selon les besoins de la situation. Prenez sur vous; le pouvoir vous soutiendra dans vos efforts révolutionnaires \ »

Le retour de Bonaparte en France, la confiance qu'il sut inspirer aux masses populaires, son heureux coup d'État, l'acclamation quasi générale dont il fut salué anéantirent les chances du parti royaliste. On ne parla plus que de pacification et de désarmement. Georges lui-môme sentit que la fortune lui échappait et que lutter plus longtemps serait folie.

Il s' ensuivit une détente générale que favorisait Bonaparte, très désireux d'apparaître partout en pacificateur.

Pendant toute l'année 1799, les correspondances avaient été interrompues entre le Morbihan et l'Espagne; les Anglais bloquaient la mer, les républicains étaient maîtres des postes. Nous ne retrouvons qu'au 31 décembre une lettre de M. de ïalhouët, adressée à Mme de Langle, réfugiée à Rennes pendant les derniers troubles et depuis revenue à Hennebont. Le temps, la distance, n'avaient pu affaiblir l'intérêt que notre abbé portait à sa famille jusque dans les moindres détails.

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