Lettre épiscopale du 26 novembre
qui retenait M. de Talhouët en exil que la privation qu'il s'imposa en n'allant pas assister au mariage de sa nièce, Henriette de Langle, avec M. de Kéridec. Il adresse aux jeunes mariés l'expression de sa tendresse avec toute l'autorité que donnaient à sa parole le sacerdoce, l'âge et le malheur.
« J'apprends, monsieur, qu'avec beaucoup d'autres excellentes qualités, vous avez le bonheur inestimable d'avoir de la religion, et qu'en vous unissant à ma nièce, vous croyez vous-même être entré dans une famille de saints. Nous sommes bien loin d'un pareil éloge, et tout ce que nous pouvons faire, c'est de travailler à le mériter. Mme de Kéridec, emportée peut-être par son amitié pour son oncle, avait assez mal lu l'article de la Gazette annonçant le rappel des déportés : il ne s'agissait que de ceux de la Guyane. Mais en existât-il un encore plus général, si on ne nous veut qu'à certaines conditions, il en est qui auront de la peine à me plaire, si elles me plaisent jamais. Espérons cependant tout de la Providence qui a ses moments ; elle nous a sévèrement châtiés, peut-être le temps oii elle nous traitera avec miséricorde est-il plus près que nous ne le pensons.
« Je prie ma sœur de Langle de faire mes amitiés à ma famille.
« Je vais vous prier l'un et l'autre d'embrasser M. et Mme de la Yillemarqué de ma part. M. de Kéridec saurabien la raison que j'en ai, et sa jeune
épouse ne me refusera pas cette satisfaction. — Je suis avec le plus sincère et le plus tendre attachement, votre serviteur et oncle,
(( Taliiouët, prêtre ^ »
Un compagnon d'exil à qui un lien plus ancien encore rattachait, puisque tous deux avaient été membres de la Compagnie de Jésus, l'abbé Grinne, avait pu lui fournir les renseignements les meilleurs sur Thomas de Kéridec, son ancien élève ^. Non seulement il appartenait à une excellente souche bretonne, mais il avait donné les preuves de sa foi par sa constance au milieu de la persécution révolutionnaire qui l'avait jeté en prison et
\. Lettre du 9 octobre 1800.
2, François Grinne était né à Vannes le 31 octobre 1740. Il entra à 19- ans dans la Compagnie de Jésus et en sortit au moment de la dissolution de la société'. Il devint alors sous-principal au collège de Vannes et fut particulièremsnt aimé de ses élèves (ses lettres portent aussi le témoignage de l'affection qu'il leur avait vouée) : Thomas de Kéridec, de Trémignon, de Kermadec, de Sainte-Pasaue, Bienassis, du Frétay, etc... C'est également l'Espagne qui lui offrit un refuge : à Tuy pendant bien des années et à Vigo pendant l'hiver de 1802, où le gouverneur de la ville, extrêmement bon pour les déportés, lui avait offert l'hospitalité. Sa correspondance avec Thomas de Kéridec le montre plein de zèle et de charité : il s'occupe beaucoup, — non pas de sa détresse, -^ mais des besoins des missionnaires au Tonkin, où un autre de ses anciens élèves, l'abbé Le Pavec, évangélisait les infidèles. Pour eux, il sollicite des secours, il organise des envois qui leur porteront des livres, de l'argent et des objets religieux. Il rentra en France seulement à la fin de 1804. La mort de l'abbé de Talhouët l'avait profondément affligé.
des témoignages de son courage en prenant une part brillante aux exploits de la chouannerie dans le Morbihan \ Au Plessis-Nizon, chez Mme de Feydeau, M. de Kéridec était venu rendre visite à son ami de la Villemarqué ; il y remarqua Mlle de Langle qui s'y trouvait également, l'accord de leurs principes, de leurs sentiments et on peut dire de leurs malheurs, fit naître entre eux une sympathie que les deux familles approuvèrent sans réserves.
Absent, l'ahbé de Talhouët voulut du moins que le prix d'un modeste cadeau de mariage proportionné aux débris de son patrimoine fût prélevé sur ses maigres revenus en faveur de Mmes de la Villemarqué et de Kéridec :
« Cent écus !
« C'est un très petit présent de noces. Que chacune d'elles achète un meuble qui sera dans leur ménage : le petit meuble de mon oncle. A mon retour éventuel en France, elles me paieront avec usure. » Il n'avait pas besoin de ces émotions pour raviver dans son cœur le souvenir de la Bretagne qui ne le quittait guère; ces sentiments se traduisaient par mille marques d'attention dont ses lettres sont pleines pour sa famille et ses paroissiens. Chaque missive emporte pour eux les choses les
1. M. de Kéridec se fixa à Hennebont et se consacra à l'éducation des neuf enfants qui lui naquirent; il ne put en conserver que trois : son fils, le comte Thonié, devint plus tard députe' (1849 et 1871) et sénateur (1876) du Morbihan, et l'une de ses filles fut Ursuline au couvent d'Hennebont.
plus tendres appropriées à tel ou tel qu'il désigne par son nom. Gomme toujours, les malheureux ont la première place : il remercie ses sœurs de leurs aumônes à ses pauvres et, touché d'apprendre que d'honnêtes métayers payent encore régulièrement la dîme, en dépit des exemples bien tentants d'une époque où l'on ne se piquait ni d'exactitude ni de probité, il veut qu'on leur en fasse remise pour les aider dans leurs propres affaires.
Le souci des âmes des habitants d'Hennebont lui est familier; ne pouvant plus les instruire de vive voix, il souhaite que son ministère auprès d'eux ne demeure pas sans effet, et il leur envoie des instructions religieuses propres à leur édification. L'hospitalité qu'il recevait lui créait des loisirs : l'étude en remplissait la majeure partie. C'est ainsi qu'ayant goûté un livre de piété, il le traduisit en français, et, trouvant l'occasion d'un moine espagnol allant en Bretagne, il le chargea de son manuscrit pour Mme de Langle.
« On vous porte une Betraite spirituelle ^ composée d'abord en italien, puis traduite en espagnol, et qui m'a tant plu que je l'ai mise en français pour vous et mes chers parents et paroissiens. Le texte est si facile que je n'ai eu, en toute vérité,
1. Retraite selon la méthode de saint Ignace du père Ambroise Cattaneo, delà Compagnie de Jésus. Ce livre italien avait été traduit en espagnol par le P. Pierre Lozano, et c'est cette traduction que M. de Talhouët mettait en français.
que Je travail de copiste. Si les bonnes religieuses en veulent faire copie, elles me feront grand plaisir. Trente méditations environ, cela est bien long! Ah ! mes révérendes mères, je les ai copiées toutes ! que chacune de vous en copie une et l'ouvrage sera fait. M. de Langle et dom Hiéronimo * vous aideront à lire. Qu'on en fasse usage les dimanches. Il n'y a rien ici de révolutionnaire, pas un mot, pas une syllabe ^. »
Modeste et défiant de lui-même, il s'efforçait et exigeait que cette traduction fût revue par des personnes compétentes :
« Mon nom ne doit jamais paraître; il ne doit pas être imprimé, pas davantage le nom du traducteur espagnol, ni sa profession. »
Il est à remarquer que cette occupation de traducteur fut recherchée par un bon nombre de prêtres exilés, mettant ainsi à profit leur connaissance de la langue espagnole, et, chose assez curieuse à observer, les livres religieux dont le mérite les frappait davantage se trouvaient être presque toujours un ouvrage étranger, traduit en espagnol, à qui ils rendaient, bien souvent, peutêtre à leur insu, la couleur de sa langue primitive ^.
La messe, le bréviaire, le travail occupaient une partie des journées de l'abbé de Talhouët. Beau-