A MONSIEUR GUÉGAN, RECTEUR DE PONTIVY
Pie VI, SOUVERAIN Pontife
A notre cher fils J. Guégan, recteur de Pontivy, salut et bénédiction apostolique.
Nous répondons aussitôt, Notre cher fils, à la lettre que vous Nous avez écrite le douze de ce mois, et vous adressons la réponse que vous attendez avec ardeur du Saint-Siège, qui est la source de toute mission légitime dans l'ordre ecclésiastique. Vous Nous demandez ce que vous devez faire, si vos concitoyens, voyant .avec peine que vous ne voulez pas être évêque de Yannes, insistent et font de nouveaux efforts pour obtenir de vous un consentement que vous avez refusé jusqu'ici, comme c'était votre devoir.
La réponse se présente d'abord. Les raisons canoniques sur lesquelles vous avez appuyé un
refus qui fait votre éloge, sont plus que suffisantes pour vous convaincre que vous ne devez point changer de résolution, ni céder aux désirs, aux instances, ni aux menaces, ni môme aux persécutions que l'on pourrait vous susciter. Ces persécutions, quand elles auraient lieu, ne feraient qu'accroître votre gloire; rien ne devant être plus honorable, ni plus cher à un fidèle, à un prêtre, à un pasteur que de souffrir pour la cause de Dieu.
Vous déclarez expressément que vous n'aurez point la hardiesse d'occuper le siège d'un évêque qui vit encore, qui mérite et obtient votre respect, que vous savez bien et que vous avouez n'avoir pas donné votre démission. Vous n'y consentirez point, quels que soient les décrets de l'assemblée nationale, décrets contraires aux saints canons et à toute justice, schismatiques par conséquent et frappés de nullité. Il n'est rien, en effet, dont les saints canons inspirent plus d'horreur, ni qu'ils défendent sous des peines plus rigoureuses que de donner un pasteur à une église qui en a un, et d'en consacrer un autre qui, sous le même titre, envahisse cette église : c'est un acte de schisme et un attentat sacrilège.
Nous croyons donc qu'il est de Notre devoir de ne pas Nous borner à de simples exhortations, mais de vous avertir sérieusement, afin que vouspersistiez dans votre première résolution, et que vous ne permettiez pas qu'aucun évêque vous impose les mains. Personne ne peut le demander; nul métropolitain, nul évêque ne peut l'accorder, sans
se l'endre coupable d'un sacrilège horrible, quand une église n'est point privée légitimement de son pasteur, quand l'élection n'a point été canonique, et la vôtre ne l'est point, et qu'on ne présente point Notre mandat apostolique, principe de toute mission légitime. Si l'ordination se fait autrement, celui qui est ordonné, outre le sacrilège dont iJ est flétri, n'a nulle puissance de juridiction, et tous les actes qu'il se permet sont vains et de nulle valeur.
Ce défaut radical et fondé sur la nature même de la chose ne peut être couvert ni diminué, dans le cas oii quelqu'un se chargerait du gouvernement d'une église, avec l'intention de la rendre au pasteur légitime, aussitôt que l'obstacle qui résulte des décrets n'existerait plus; elle est vaine, elle est illusoire cette volonté qui est anéantie par l'acte même de l'invasion ; et les lois que porte une puissance séculière et illégitime, ne peuvent être préférées aux lois de TEgiise, à qui seule appartient la division et la distribution des premières dignités ecclésiastiques.
Un pasteur arraché de son siège par la violence et l'injustice conserve toute sa juridiction et le droit de gouverner son troupeau, autant que le souffrent les circonstances : nous ne pouvons donc permettre que personne soit ordonné pour une église qui a son évêque, ne fût-ce qu'à titre de coadjuteur, d'autant plus que la coutume du Saint- Siège, c'est de n'accorder les coadjutoreries que pour des causes que les canons approuvent; et
telle n'est pas sans doute la subversion violente des droits les plus sacrés ; il faut aussi que l'évêque consente à recevoir un coadjuteur, et ordinairement on demande, on attend qu'il ait consenti.
Ce qui vous reste à faire, c'est de résister à tous les efforts, et d'employer tous vos talens, toute votre éloquence, toute votre adresse pour obtenir de vos concitoyens qu'ils n'abandonnent point leur évêque légitime, ni n'en reçoivent un autre qui aurait l'audace d'envahir son église.
Vous Nous déclarez encore que vous Nous avez consulté pour éviter le schisme. Hé bien, soyez-en persuadé; si, renonçant aux éloges et aux applaudissements que jusqu'ici vous avez reçus des hommes honnêtes, vous consentiez à votre élection contre Notre volonté et Nos avisj c'est alors que vous seriez schismatique, comme le sont, et Notre douleur est inexprimable, ceux qui ont souscrit à de pareilles élections, et les évêques qui ont osé leur imposer des mains sacrilèges.
C'est avec une joie sensible que Nous voyons en vous des sentiments bien opposés à ceux des réfractaires; Nous sommes certain que vous n'y renoncerez point; vous ferez ce qu'a fait Notre cher fils Thoumins des Vauxpons, vicaire général de Dôle, qui, élu évêque de Laval, quoiqu'il n'y ait pas dans cette ville de chaire épiscopale, nous ayant écrit pour savoir ce qu'il devait faire, pressé par sa conscience, rejeta la dignité qui lui était offerte, avant même qu'il eût reçu Notre réponse
entièrement semblable à celle que Nous vous faisons. L'évêque de Rennes proposa cet exemple à Lecoz, principal du collège de Quimper, qui lui faisait part, en termes équivoques, de ses sentiments et de son élection en qualité d'évêque de riUe-et-Yilaine, comme vous pourrez le voir par la belle réponse de l'évêque de Rennes, datée du sept de ce mois, et imprimée.
Au reste, tout ce qui concerne les élections et les consécrations des évêques, soit que les églises aient encore leurs pasteurs, soit qu'elles n'en aient plus, se trouve traité amplement dans les lettres en forme de bref que Nous avons écrites à Nos vénérables frères les archevêques et évêques de France, le dix de ce mois, et qui, le lendemain, ont été confiées au courrier extraordinaire. Elles doivent être maintenant publiées en France ; c'est pourquoi vous pourrez y puiser les règles de conduite que vous devez suivre inviolablement. En attendant, Nous louons dans le Seigneur votre zèle pour la religion et votre attachement au Saint-Siège, et Nous vous donnons de tout Notre cœur la bénédiction apostolique.
A Rome, ce 30 Mars 1791, de notre pontificat le dix-septième.