CHAPITRE II
Le Noviciat. — Le P. deTalhouët, professeur à Compiègne, à Moulins et à Rouen. — Fermeture des collèges de la Compagnie. — Arrêt de suppression du 6 août 1762. — Le P. de Talhouët revient dans sa famille. — Il reçoit la tonsure. — Le Se'minaire des 33. — Lettres à sa sœur. — Mgr Christophe de Beaumont lui confère le sous-diaconat et le diaconat. — La prêtrise. — M. de Talhouët va étudier la théologie à l'université de Douai. — Sa sœur Catherine épouse le vicomte de Langle. — Retour en Bretagne. — Bref de suppression delà Compagnie de Jésus en 1773. — M, de Talhouët accepte de l'évêque de Vannes la cure d'Hennebont.
Le Noviciat des Pères jéstiites était situé dans un quartier essentiellement religieux, en face des bâtiments actuels du Grand Séminaire de Paris. Il occupait le carré que forment encore aujourd'hui la rue Cassette, la rue de Mézières, la rue Bonaparte et la rue Honoré- Chevalier, Le terrain avait été donné en 1610 par Mme de Sainte-Beuve, veuve du conseiller au Parlement. Les constructions étaient assez modestes ; quelques habitations louées à des particuliers et des jardins les entouraient de deux côtés; sauf une assez agréable
maison destinée aux retraites qu'y venaient suivre des gens du monde (et elle était rarement inoccupée), aucun corps de logis n'offrait rien de saillant; la bibliothèque elle-même était plus abondante que précieuse. Tous les soins avaient été portés surlachapelle, commeil convient dans la demeure de religieux.
Un goût parfait avait, au reste, présidé à ses arrangements. La générosité du conseiller d'Etat François des Noyers, baron de Dangu, avait fourni à toutes les dépenses de bâtisse ^ . Martellange en avait dressé le plan avec un soin filial : les proportions passaient pour les plus justes de toutes les églises de Paris. Louis XIV en avait fait élever, à ses dépens, le maître-autel sur les dessins de Mansart. Le plus achevé des trois fameux crucifix de Jacques Sarrazin et un tableau de Simon Vouet attiraient les yeux des connaisseurs, déjà charmés par une des toiles du Poussin : Saint François- Xavier ressuscitant un mort.
Esprit cultivé, grand amateur de peinture, le P. Valois avait obtenu pour la chapelle particulière de la Congrégation des hommes, qui tenait ses séances au noviciat, un tableau de Philippe de Champagne et un autre de Mignard, représentant Saint Ignace dans la grotte de Manrèze. La piété était heureusement incitée ou soutenue par les arts, et c'était à la fois profit pour l'esprit et pour l'âme.
1. Le 10 avril 1 630, Henri de Bourbon, évêque de Metz, posait la première pierre.
LA COMPAGNIE DE JÉSUS lo
Dans cette maison pieuse, calmeet ornée, Vincent de Talhouët vécut ses deux années de novice, qu'il couronna pai' des vœux simples, mais perpétuels. Il avait 18 ans.
Selon la coutume, il devait être appliqué à dos études de grammaire — à la régence, comme on disait alors — jusqu'au moment oii il commencerait son cours de rhétorique. Ses succès de collège dispensèrent ses supérieurs d'exiger dé lui cette préparation littéraire, et il fut envoyé sans retard à Compiègne, non pour y apprendre, mais pour y professer les belles-lettres *.
On ne peut douter qu'il n'ait accompli ses fonctions avec fermeté et vigueur, c'était le fond de son caractère : toute sa correspondance en porte la trace et il n'est pas jusqu'à son écriture, bien accentuée, qui ne présente les indices de cette énergie.
Il enseigna la troisième, la seconde et la rhétorique à Moulins. A la fin de 1760, il fut désigné pour le collège de Rouen. Il y occupait la chaire de rhétorique quand la tempête déchaînée contre la Compagnie de Jésus par le Parlement, au nom de la théologie ; par les philosophes, au nom de la doctrine; par Mme de Pompadour, au nom de la morale, renversa les frêles barrières que les honnêtes gens n'eurent même pas la constance de dé-
1. LeCataloguspersonarum et officiorumprovincixFranciœ, Socielatis Jesu, indique qu'en 1755 il fut professeur de 5<^, et en 1756 de 4^. — Un des plus modestes collèges de la Compagnie était celui de Compiègne, déclaré fondation royale au mois d'août 16bl, Trois professeurs suffisaient îiu travail des classes.
fendre bien longtemps. Un arrêt du 1" avril 1762 ordonnait la fermeture des collèges. Le P. de Talhouët put assister à l'explosion de désespoir des élèves de la Compagnie et mêler à leurs larmes sa propre douleur en voyant partir cette génération insuffisamment préparée pour résister aux sophismes qui l'attendaient sur le seuil de la maison qu'elle regrettait.
Les manifestations de l'amitié ne manquèrent pas aux persécutés, et les bénédictions de l'épiscopat furent la justification de leur conduite; mais ces marques honorables ne servirent à rien. Aux vœux motivés des évêques de France présentés au roi le 23 mai, l'arrêt de suppression répondit le 6 août. C'était plus que la fermeture des collèges, c'étaitla dispersion des maîtres : les jésuites durent quitter leurs cellules où ils demandaient à vivre en paix.
La situation difficile, pénible, souvent désastreuse pour beaucoup d'entre eux, était moins embarrassante pour M. de ïalhouët. N'ayant encore franchi aucun des degrés du sacerdoce, il lui était permis de demander la dispense absolue de ses vœux, puisque, d'après l'Institut, elle est accordée régulièrement pour des raisons graves. Mais il n'en voulut pas profiter; la pensée même ne lui en vint pas, tant il était persuadé, comme l'unanimité * de ses confrères l'exprima dans une
1 . On peut employer ce terme, puisque sur tous les jésuites français ou ne compte que ]a défection de 12 jeunes régents.
protestation adressée à Louis XV, que « des vœux annulés par les arrêts des tribunaux séculiers subsistent dans le for intérieur m.
Les supérieurs de la Compagnie tentèrent d'occuper utilement leurs religieux pour le présent et de. les préparer pour l'avenir. Un assez grand nombre fut employé dans les paroisses ou dans la chaire; les plus jeunes étaient conviés à parfaire leurs études de théologie. Rangé dans cette catégorie, le P. deTalhouët fut envoyé dans sa famille avec l'invitation de franchir au plus tôt les premiers degrés de la cléricature.
Ce fut, au milieu des tristesses de ces mauvais jours, un moment de joie pour les siens que ce retour inattendu sous le toit paternel. Il retrouva au château du Leslé,avec son père et sa mère, ses deuxsœùrs Catherine etMarie-Thérèse. La réunion de famille eût été complète si son frère aîné n'eût été encore retenu dans ses cantonnements d'Allemagne par les dernières manœuvres de la guerre de Sept ans.
L'imprévu des événements qui le ramenaient en Bretagne, l'incertitude de la voie nouvelle où il lui faudrait marcher, le brusque retour à la vie séculière, ses vingt-cinq ans, induisirent en erreur quelques personnes plus Imaginatives que discrètes, et l'on parla, autour de lui, de la possibilité d'une rentrée absolue daiis le monde, sans oublier le mariage. On désignait môme la jeune fille qui eût pu accorder sa main.
VincéntdeTalhouëtarrôta net ces préliminaires
inconvenants et, loin de songer à renoncer à la vie religieuse, il profita de son séjour pour affermir la vocation de sa parente, orpheline sans fortune, qui vivaitsous le toit hospitalier du Leslé, et dont on prétendait faire sa femme. En retour de l'affection et de l'estime qu'elle lui portait, il suggéra àMllede Lesteldes réflexions qui devaient l'amener à choisir, elle aussi, la « meilleure part ^). En présence de sa famille, il la retint un jour dans l'embrasure d'une fenêtre du château, et là il eut une conversation avec elle sur sa position; il crut que le moyen le plus simple d'éclairer cette âme dont il connaissait la rectitude de jugement et de la porteraux pensées généreuses, était de lui redire les raisons qui l'avaient déterminé à se faire jésuite, rappelant pour quels motifs et avec quelle joie, dix années auparavant, libre et pouvant choisir entre l'épée et la soutane, il s'était décidé pour ce dernier parti.
Ses arguments furent décisifs : Mlle de Lestel, entrée bientôt aux bénédictines, demeuratrente ans à l'abbaye de Locmaria, et, quand la persécution vintla chasser, elle aussi , de son monastère, comme clleavait arraché de son collège le jeune ecclésiastique qui lui en avait montré le chemin, retirée chez la sœur de l'abbé de Talhouët, elle se consacra au soin des pauvres et mourut à leur service d'une affection épidémique qui l'atteignit dans son ministère de charité.
Le P. de Talhouët, dont la parole développait les vocations, n'avait garde de négliger la sienne.
Il avait fait avec succès deux années de philosophie et subi avec honneur les examens usités. L'évêque de Quimper, Mgr de Farcy de Cuillé, 1res grand protecteur de la Compagnie de Jésus, se montra heureux d'accorder l'entrée du ministère à un de ses membres devenu son diocésain et fils d'une famille qu'il estimait entre toutes. A l'heure même oii l'annonce de l'arrêt de suppression arrivait en Bretagne, Vincent de Talhouët, agenouillé dansla chapelle du château de Laniron, où Mgr de Cuillé lui offrait l'hospitalité, recevait la tonsure et entrait avec bonheur dans la voie du sacrifice que tout semblait vouloir lui rendre particulièrement austère *.
Il était encore perplexe sur l'orientation de sa destinée, quand on lui remit, dans les premiers jours du mois de novembre, une lettre d'un de ses anciens élèves, demeuré son ami.
« Mon Révérend Père, — Je suis maintenant à Paris, au Séminaire des 33, avec un grand nombre de vos chers confrères. L'éloge que vous m'en fîtes, avant votre départ de Rouen, est bien conforme à l'idée que l'expérience m'en a donnée, et quelle seraitma joie, ma consolation, sij'avaisle bonheur de me voir réuni à vous dans notre maison 1 — Yotre disciple reconnaissant,
« Doublet. »
L'appel de l'amitié, la présence de ses confrères, 1. 12 août 1762.
le conseil de ses supérieurs furent décisifs : le P. de Talhouët partit.
Tout en haut de la montagne Sainte-Geneviève, à côté du collège des Grassins et de celui des Lombards, en face du collège de Navarre, le Séminaire des 33 était une studieuse, mais bien humble maison, fondée par Claude Bernard « le pauvre prêtre » .
Il avait voulu faciliter à des écoliers en théologie sans fortune la possibilité de suivre les cours de l'Université de Paris, Les débuts avaient été plus que modestes : on couchàitsurde la paille. Riche de quelques écus, on loua six chambres dans les dépendances du collège de Montaigu. La reine Anne d*x\.utriclie s'intéressa à cette œuvre : elle fit distribuer chaque jour trente livres de pain et bientôt après allouer une rente sur le trésor royal. On put acheter les communs du vieil hôt^l d'Albiac ; l'assemblée du clergé s'émut et donna 1,500 francs. En avril 16S7, des lettres patentes furent accordées.
Avec le succès, l'ambition avait grandi : à l'origine, il s'agissait d'entretenir 5 écoliers, en l'honneur des 5 plaies de Notre-Seigneur; puis 12, pour rappeler le collège apostolique; on adopta enfin le chiffre de 33, en souvenir des 33 années de la vie mortelle du Sauveur. — Les trois conditions d'admission étaient simples : il fallait être pauvre, enfant légitime et clerc tonsuré.
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Depuis la dispersion de leur ordre, quelques jeunes professeurs jésuites y avaient formé une petite communauté. Le supérieur du séminaire, sulpicien vénérable, recevait dans sa maison tous ceux qui se présentaient; il y attirait même les novices, et, quoique son établissement fût bien pauvre, il ne fixait aucune pension. « Mon but, disait-il, est que si les Jésuites, comme je l'espère, sont bientôt rétablis, je donnerai à leur ordre en France un fondement solide en lui rendant de jeunes religieux; et moi-même, alors, avec eux, j'entrerai dans celte sainte et respectable société. »
Le P . de Talhouët se retrouva en pays d e connaissance. Il n'y avait plus de place dans les bâtiments du Séminaire, mais il loua un logis tout auprès. On travaillait beaucoup et la correspondance avec sa famille se ralentissait; ses parents lui adressèrent d'affectueux reproches, il répondit allègrement à Mlle de Talhouët, en homme chez qui l'étude n'a pas éteint la verve joyeuse et qui sait mener de front l'austérité et la belle humeur :
« A Paris, ce 10 août 1763.
« Yous voulez donc, ma très chère sœur, que je remplisse trois pages de mon griffonnage et vous n'êtes pas disposée à me faire grâce d'une seule ligne. Je crains bien qu'avant la fin de ma lettre l'ennui ne vous fasse repentir de la loi que vous m'imposez. Quoi qu'il en soit, il faut commencer, et par un article dont le sujet vous sera sûrement agréable : celui d'un frère qui nous est également
cherà tous deux. Je ne savais quelleraison m'avait privé de ses lettres depuis mon départ du Leslé ; je conçoisà présentquele tourbillon d'amusement oii il se trouve ne lui ait pas laissé le loisir de me répondre; mais ce que je ne conçois pas, et sûrement ce que je voudrais apprendre de lui, c'est comment, malgré les 30 pistoles qu'il m'a si gracieusement cédées, il.se trouve encore si fort à son aise ! Je m'imagine vous voir en tête à tête avec ce lieutenant en pied au régiment du Roi; que vous allez lui faire de questions ! Jamais peut être le régiment n'aura passé une revue plus exacte. Que ne puis-je être en tiers dans ce bel entretien! Mais il faut modérer ses désirs. Le seul que je me permette, c'est de nous voir tous réunis quelque jour à la maison. Vous avez raison de dire qu'il y a longtemps que cela ne nous est pas arrivé. Si je sais bien compter, il y a 14 ans et ces 14 ans m'ont paru un siècle.
« Vous l'avouerai -je ? Le plaisir de voir ma famille est la seule chose qui me rende aujourd'hui la Bretagne supportable. Mon père ne m'y souffrira jamais faisant le Domjean de village. A ne consulter que les idées vulgaires, c'est, il est vrai, un triste métier et c'est pourtant l'unique que me laissent les arrêts de noire Parlement. Yous allez me dire que les choses changeront. Il n'en sera rien, ma chère sœur; du moins y a-t-il à parier dix contre un qu'elles demeureront sur le pied oii elles sont. Mais trêve à mes plaintes, je ne veux point,
Jurant, pestant contre nos magistrats, De nos malheurs vous tracer l'Iliade; Je ne veux point, poussant de grands hélas, Vous entonner une jérémiade :
Pourquoi troubler par mes lugubres chants Les doux plaisirs que l'on goûte à Logans * ? Loin de Logans les pleurs et la tristesse !
C'est le séjour des ris, de l'allégresse.
L'amour volage et le constant hymen S'y sont promis une paix éternelle ; Dans ces beaux lieux l'amitié fraternelle Unit les cœurs par le plus doux lien, Par leurs propos, par maintes gentillesses, Par leur amour, par leurs vives caresses.
Et petit fils et son aimable sœur De papa, de maman se disputent le cœur.
. « Voilà, ma chère sœur, des vers ou de la prose rimée auxquels vous ne vous attendiez pas et sur lesquels je ne comptais pas moi-même. Je ne sais maintenant s'il me restera de la place pour vous satisfaire sur les détails que vous exigez de moi par rapport au Séminaire où je me trouve, à ma situation présente, à mes amis, à mes connaissances.
a Vous n'ignorez pas que je désirais beaucoup me trouver dans cette maison ^. Heureusement, le supérieur de Saint-Sulpice m'honora d'un refus donné avec toute la politesse imaginable, mais qu'il ne m'eût pas été possible de vaincre. Je me trouvai alors maître de mon sort et je n'eus rien de plus pressé que de venir me ranger auprès de mes pauvres confrères qui s'étaient réfugiés dans cet
i . Nom de terre,