‹ Un danger social: la purgationChapitre 11 sur 14 · CHAPITRE II L'INUTILITÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE II L'INUTILITÉ

C'est sur moi-même, il y a trente-six ans, que j'ai eu l'occasion de constater, pour la première fois, l'inutilité des purgations. Ayant été atteint d'une fièvre typhoïde, pendant mon stage au Val-de-Grâce, j'avais eu la bonne fortune d'être soigné par ce maître incomparable que fut le professeur Villemin ; et comme ma maladie avait, au début, un caractère douteux, et comme, d'autre part, j'avais eu déjà la fièvre typhoïde sept ans auparavant, M. Villemin, soupçonnant plutôt une tuberculose aiguë et, craignant toute intervention violente, s'abstint de me donner aucun médicament durant tout le cours de la maladie. Or, il s'est trouvé que je suis resté constipé d'un bout à l'autre de cette maladie, sans qu'il en résultât le moindre accident; ma fièvre a suivi l'évolution la plus normale, et, au vingt-deuxième jour, un petit lavement laxatif a suffi pour amener une évacuation abondante,

1(3 ]A PURGATIOX

après quoi les fonctions intestinales ont peu à peu repris leur régularité. J'ajoute que la fièvre typhoïde, après avoir commencé de la façon douteuse que j'ai dite, avait fini par revêtir Taspect le plus typique : courbe de température, taches rosées, etc., de telle sorte qu'il est tout à fait impossible de supposer qu'il se soit agi là d'une auto-intoxication d'origine stercorale.

Cette innocuité d'une rétention abdominale prolongée m'a vivement frappé ; et c'est depuis ce moment que j'ai commencé à douter du caractère de nécessité communément attribué à la purgation. Pour ce qui est de la fièvre typhoïde en particulier, j'ai toujours été très sobre de purgatifs chez les nombreux typhiques que j'ai eu à soigner pendant ma longue carrière de médecin d'hôpital ; et pas une seule fois je n'ai eu à me repentir de cette abstention, pas plus que je n'ai eu jamais à me repentir de laisser sans purgation les malades atteints de rougeole, de scarlatine, d'angine, etc., qui ont été confiés à mes soins au Val-de-Grâce, lorsque j'y ai été chargé du service des contagieux.

Encouragé par cette abondante série d'observations, et de plus en plus conduit, en même temps, par des réflexions que je dirai tout à

LINUTILITÈ 17

1 heure, à redouter les dangers de toute évacuation artificielle, je me suis interdit de purger dans aucun cas de grippe^ avant, pendant et depuis la mémorable épidémie de 1889; j^ "^® le suis interdit même dans les cas assez fréquents où la grippe revêt la forme abdominale, et présente, à son début, les symptômes de rembarras gastrique, simple ou fébrile, et jusqu'à ceux de la fièvre typhoïde. Des cas de ce genre se sont produits en grand nombre, en 1887, parmi les soldats du régiment de sapeurs-pompiers de Paris, auquel j'étais alors attaché. Durant l'épidémie de 1889, la grippe a revêtu de préférence le caractère classique de l'influenza : mais, au cours des années suivantes, plusieurs fois elle est apparue de nouveau sous la forme plus spécialement abdominale. Grande était la tentation de purger, en présence de Tun de ces ensembles-types de symptômes gastriques, que nos pères nous ont enseigné à considérer comme ne pouvant être dissipés que par un purgatif. Mais j'ai toujours résisté à la tentation, et toujours j'ai vu d'autres moyens amener la disparition, plus ou moins rapide, de ces symptômes, — des moyens au premier rang desquels figurent les injections de cacodylate de gaïacol, qui me semble de plus en

i8 LA PURGATIOX

plus appelé à devenir Tun des plus sûrs spécifiques du traitement de la grippe *.

Je me suis d'autant plus soigneusement abstenu de purger, dans les cas de grippe, que celle-ci, sous ses formes les plus diverses, est essentiellement une maladie qui porte son atteinte principale sur le système nerveux. Il suffit, ppur s'en convaincre, d'ouvrir les yeux, et de voir les manifestations céphaliques du début de la grippe, pouvant parfois aller jusqu'au délire; de voir la dépression de tous les grippés, même en l'absence de fièvre; de voir combien longtemps se prolongent la fatigue, la courbature, l'épuisement physique et intellectuel consécutifs de la grippe : or, comme je l'expliquerai au chapitre suivant, c'est précisément dans les maladies de cette sorte que les purgations risquent le plus d'être dangereuses, en infligeant une secousse nouvelle à un système nerveux déjà ébranlé.

Et ainsi, par degrés, j'en suis venu à m'abstenir de la purgation presque dans chacune des maladies où ce procédé avait la réputation d'être indispensable. Il n'y a que dans la dysenterie que je n'ai pas cru devoir abandonner la médi-

I. Voyez ma communication à ce sujet dans le Bulletin de la Société de Thérapeutique de janvier 1906.

LLNUTILITÉ 19

cation classique : ipéca sous diverses formes, et purgatifs salins. Pourquoi cette réserve? C'est que, dans ce cas particulier, par exception, il m'a semblé que la purgation pouvait peut-être avoir son utilité. A Thôpital militaire de Versailles, où il y avait, tous les étés, nombre de dysentériques, j'ai cru constater que la médication purgative produisait de bons effets ; et le hasard m'a fait rencontrer, vers le même temps, dans un hôpital de Paris, un dysentérique qui est mort, et qui n'avait pas été purgé. Aussi lorsqu'ensuite, en Tunisie, je me suis vu aux prises avec la dysenterie, me suis-je considéré comme tenu de purger, tout en gardant l'idée que le bon effet attribué par moi à la purgation, dans mes observations précédentes, pouvait n'avoir été que fortuit, et être résulté de causes toutes différentes. Mais ce que je puis affirmer, c'est que, pour moi-même, je me suis interdit le traitement classique sans en éprouver aucun mal. Au Kef, atteint d'une dysenterie qui, en cinq jours, avait pris une forme assez sévère, je ne me suis pas purgé : je me suis mis seulement à un régime très restreint, et surtout j'ai eu la chance de pouvoir, au sixième jour, m'éloigner du foyer épidémique. Quarante-huit heures après^ malgré les fatigues de longues

20 LA PDRGATIOX

étapes à cheval, j'étais complètement guéri. Qui sait si la dysenterie traitée par la méthode classique ne guérit pas malgré cette méthode, sous l'influence du changement de milieu, du repos dans un lit d'hôpital, de la diète, et, aussi, de celte tendance à « persister dans l'être » que nous a donnée la bonne Mère Nature ? Mais c'est là un grave problème, et qui attendra Xong^ temps encore sa solution ^

Toujours est-il que, sauf peut-être pour la dysenterie, mon expérience personnelle m'a invariablement démontré Tinutilité de la purgation, dans tous ces états aigus où il est d'usage de la regarder comme nécessaire, aussi bien au début que dans tout le cours du traitement.

En est-il de même quand il s'agit d'états

I. J'ai cru longtemps aussi, avec tout le monde, que la purgation pouvait venir en aide à la nature dans les cas d'empoisonnement alimentaire qui se traduisent par de la diarrhée et de l'état gastrique. Mais une observation récente est venue me prouver quej là encore, je me trompais.

Il y a trois ans, j'ai été appelé dans une maison où les neuf membres de la famille, et trois domestiques, ayant mangé du chevreuil faisandé, présentaient à des degrés divers les symptômes d'un véritable empoisonnement. De ces douze victimes de l'art culinaire, cinq, sur mes conseils, recoururent à la purgation, tandis que les sept autres préférèrent s'en abstenir. Or, sans pouvoir donner ici tous les détails de l'observation, je suis en état d'aCQrmer que les personnes qui ne s'étaient pas purgées guérirent tout aussi vite, sinon plus vite encore, que les autres.

L'INLTILITK ji

subaigus ou chroniques ? Voici un homme atteint de ce qu'on est convenu d'appeler un « embarras gastrique », mot qui pourrait être plus exactement remplacé par celui d' « embarras de diagnostic !» Il a la langue salé, Thaleine fétide, un léger état nauséeux. La première idée qui vient au médecin, et aux personnes de l'entourage, est de purger, au moins une fois, souvent deux. Au troisième jour, le malade se sent mieux ; il est guéri au cinquième, sauf une lassitude qui va durer quelques jours, et tout le monde, est ravi de l'excellent effet de la purgation. Mais que serait-il arrivé si cet homme ne s'était pas purgé, s'il s'était seulement mis à la diète liquide, ou môme, pendant douze heures, à la diète absolue, pour laisser son estomac se reposer à fond, sans avoir à fournir le moindre travail ? M'autorisant d'une observation presque journalière, j'affirme que cet homme aurait guéri de la même façon, ou plutôt d'une façon plus prompte encore et plus radicale.

L'observation sur laquelle je me fonde est, en vérité, si « journalière » que je serais bien embarrassé de choisir parmi la foule des cas qui la constituent. Aussi vais-je simplement citer quelques-uns de ces cas, qui se sont produits dans des circonstances assez curieuses et

pittoresques pour avoir de quoi s'imposer particulièrement à mon souvenir :

1° En septembre 1880, j'étais attaché à un bataillon qui reçut inopinément Tordre d'avoir à partir pour la Tunisie dans un délai de trois jours. La nécessité de préparer ce rapide départ fut, pour le commandant B..., une cause de surmenage physique et moral qui, le matin du troisième jour, se traduisit par un fort embarras gastrique avec fièvre (38°), langue chargée, mal de tète, etc. Le commandant me demanda de lui donner au plus vite un remède pour le débarrasser de cette indisposition inopportune : mais je lui fis observer que, ayant à partir le même soir, une purgation le mettrait dans un état lamentable ; et ainsi, grâce à ce manque de temps, la purgation se trouva évitée, ce qui n'empêcha point le commandant B... de se défaire très vite de son embarras gastrique.

Deux jours après, en effet, malgré la fatigue nouvelle du voyage, les selles étaient redevenues normales, la langue avait repris sa couleur habituelle ; et certainement on aurait attribué cette prompte guérison à une purgation, sans Theureux hasard qui avait permis à M. B...

d'échapper à une intervention manifestement inutile.

L'INUTILITK 2 3

2° En i883, deux de mes amis présentèrent les mêmes symptômes d'embarras gastrique, au lendemain d'une course en montagne qu'ils avaient faite ensemble, et dont la fatigue les avait littéralement anéantis. Tous deux avaient un peu de fièvre, du dégoût pour les aliments, et les autres phénomènes ordinaires qu'on me dispensera d'énumérer. Je leur conseillai, à tous deux, d'attendre quelque temps avant de se purger ; mais l'un d'eux seulement y consentit, et précisément celui des deux qui paraissait le plus atteint. J'eus là l'occasion d'assister à une véritable expérience de laboratoire, et je puis affirmer que les résultats en furent décisifs. Dès le lendemain, l'officier qui ne s'était pas purgé se trouva sensiblement mieux, grâce au repos absolu qu'il avait pu s'offrir ; tandis qu'il fallut trois ou quatre jours à son camarade pour se remettre, à la fois, de son embarras gastrique et de la secousse produite, chez lui, par un purgatif qui l'avait « travaillé » et torturé à souhait. Heureusement sa bonne constitution lui permit de se ressaisir très vite, ce qui est loin d'être toujours le cas chez les victimes de la purgation : mais certes, pour excellent que soit redevenu son état au bout d'une semaine, il n'était pas meilleur que celui de son compa-

•j4 la purgation

gnon, à qui le repos et la diète avaient parfaitement tenu lieu de toute purgation.

y J'ai fait maintes fois des expériences analogues, moins saisissantes peut-être, mais non moins instructives, en déconseillant la purgation à des personnes qui, dans les mêmes circonstances, avaient toujours eu Thabitude de se purger. J'ai eu notamment à soigner plusieurs fillettes ou jeunes filles qui, tous les ans, dans la seconde quinzaine de janvier, avaient un embarras gastrique provoqué par les bonbons, chocolats, etc., comme aussi parles repas de famille des alentours du nouvel an : car le fait est qu'il y a dans Paris, à cette date, une véritable épidémie annuelle d'embarras gastrique. Or, j'ai toujours constaté que les enfants que Voji ne purgeait point guérissaient aussi complètement, et au moins aussi vite, qu'ils avaient guéri, les autres années, avec des purgatifs.

4** Mais parfois aussi, dans certaines familles, il m'a été absolument impossible de faire cette expérience, les mamans ne voulant point se résigner à laisser leurs enfants guérir spontanément. Aussi m'est-il arrivé, en présence de cas relativement graves, d'avoir à isoler des enfants, à les séparer de leur milieu familial,

L'INUTILITE r,

pour assurer à leur intestin le repos que je leur jugeais nécessaire. Tout récemment encore, j'ai été appelé auprès d'une fillette de douze ans, qui, depuis des mois, ne sortait pas d'un état gastrique, entretenu en partie par des efforts d'alimentation intempestifs, et en partie par un abus des purgations et des lavements. La maigreur de Tenfant était devenue si inquiétante que j'ai pu obtenir des parents ce qui leur paraissait un gros sacrifice : ils ont placé leur fille dans une pension de famille, en s'engageant à ne pas la voir, aussi longtemps qu'il faudrait pour que se fît sentir Teffet du changement de milieu. Et cet effet fut très prompt. Dans son milieu nouveau, la petite fille, libre désormais de ne manger qu'à sa faim, commença bientôt à manger avec plaisir, et nous vîmes ses forces renaître de jour en jour. Mais, chez elle, chose curieuse, la constipation fut l'un des symptômes morbides qui mirent le plus de temps à disparaître ; au bout de trois semaines, la petite fille avait repris l'habitude de manger, et regagné un peu de poids : mais sa constipation, loin d'avoir disparu, semblait encore vouloir s'aggraver. Enfin, dans la quatrième semaine du traitement, après six jours d'une constipation absolue, les selles revinrent, et pour acquérir

bientôt une régularité parfaite. Que Ton songe à la lutte qu'il m'aurait fallu soutenir, pendant ces six jours de constipation, si Tenfant était restée chez ses parents ! Et, d'autre part, combien une purgation un peu énergique aurait risqué d'ajourner, ou peut-être d'empêcher la guérison !

:1!'^ Tout récemment, un homme de cinquante ans contracta un embarras gastrique à la suite d'une légère indigestion : le lendemain, il avait la langue sale, un peu de diarrhée et tous les symptômes de Tétat gastrique. Il me demandait avec instance de lui donner une purgation. Je parlementai pendant trois quarts d'heure avec lui pour lui faire comprendre que la purgation était pour le moins inutile : mais je voyais tous mes arguments se heurter à son parti pris. Tant et si bien qu'à la fin je lui dis : « Purgez-vous si vous le voulez, mais, de grâce, dites-moi si vous l'avez fait, à ma prochaine visite ! » Il faut croire que mes raisonnements furent plus forts que les penchants qui poussaient le malade à vouloir se purger, car il résista à la tentation, et, le surlendemain, je trouvai un homme en parfait état, chez lequel l'appétit commençait à renaître. Il avait eu, la veille au soir, une crise urinaire (de belles urines claires à la place des urines

boueuses). Sa maladie n'avait duré que quatre jours, tandis que, s'il s'était purgé, elle aurait duré, à mon avis, au moins deux jours de plus.

6"" Je terminerai par une observation qui ne m'est point personnelle, mais qui me paraît trop significative pour que je puisse négliger de la signaler. Mon ami, le D"" Ghaillou, chargé de la surveillance médicale de Tun de nos collèges d'enseignement secondaire les plus importants et les plus fréquentés (plus de 5oo élèves), a pris l'habitude, depuis plusieurs années déjà, de ne jamais employer la purgation dans ces cas d'embarras gastrique qui sont les "maladies ordinaires des infirmeries de collège ; et il me certifie que, toujours, il n'a eu qu'à se louer des résultats de son abstention.

Quiant aux états gastriques invétérés, chroniques, avec constipation opiniâtre, avec entéro-colite... Mais ce n'est pas ici le moment d'étudier ces cas, puisque, dans ce chapitre, jo ne m'occupe que de ceux où la purgation est simplement inutile.

A côté de ces états gastriques, il y a toute une série d'affections où il est d'usage non seulement de recourir aux purgatifs, — car, en vérité, il n'y a pas une seule maladie où il ne soit d'usage d'y recourir, — mais encore de

28 LA PURGAÏIOX

considérer la purgation comme formant la base du traitement, sa condition essentielle et indispensable. Je ne puis songer à étudier ici toute cette série : mais je vais citer simplement quelques exemples, tous empruntés à mon observation de ces derniers temps, et qui suffiront à prouver combien l'emploi des purgatifs est loin d'avoir, dans quelques-unes des maladies en question, le caractère de nécessité qu'on s'accordait à lui assigner. Par ces exemples, on pourra juger du reste.

Voici d'abord \di jaunisse {V ictère simple) qui touche encore de près aux états gastriques, et dont le traitement classique comporte, en première ligne, la purgation et les lavements. Le a4 octobre 1907, M"'° A..., à la suite do vives contrariétés, fut atteinte d'un léger embarras gastrique prémonitoire d'une jaunisse, qui se déclara très nettement quatre jours après, et alla s'accentuant jusqu'au 2 novembre, sans fièvre, mais avec tous les caractères habituels de l'ictère. Sachant que le lait ne lui convenait pas, je m'abstins de la soumettre à la diète lactée ; et je m'abstins également de lui donner le moindre purgatif, bien qu'elle n'eût pas eu de selle depuis le début de son état gastrique. Or, le 2 novembre, M"® A... eut spontanément une

selle, qui se reproduisit le 3, le 5, le 7, et le lo, toujours avec la décoloration caractéristique de Tictère. Après le lo, la constipation étant revenue, la malade s'en inquiéta si vivement que, le 17, pour la tranquilliser, je me résignai à lui prescrire un cachet de rhubarbe. Mais, au moment même où le cachet arrivait de la pharmacie, une nouvelle selle spontanée se produisit, dont une partie restait blanchâtre tandis que Tautre moitié était déjà bien colorée ; puis il y eut des selles normales tous les deux jours, et enfin des selles quotidiennes à partir du 1*' décembre. Comme on le voit, le D' Lagrange (qui m'assistait auprès de M'"® A...) et moi n'avons pas eu à nous repentir de notre abstention de tout procédé d'évacuation artificielle ; et certainement la malade n'aurait pas guéri plus vite si nous l'avions soumise au régime classique du lait, des lavements, et des purgatifs.

Il est également convenu, dans la médecine classique, que les purgatifs doivent tenir une place considérable dans le traitement de la surdité^ des bourdonnements d'oreille^ des vertiges^ toutes choses qui ont, en efl'et, un rapport incontestable avec les états gastriques. Or les trois observations suivantes, ne datant que d'hier, vont montrer combien l'emploi de la purgation

3o LA PURGATIOxX

est peu indispensable, dans les cas de ce genre :

jo ^jiie Q atteinte depuis plusieurs années de surdité progressive, va, le 7 octobre 1907, consulter un spécialiste des maladies de Toreille, qui rengage à veiller de très près à la régularité de ses selles. Ce médecin favorisait ainsi, sans le savoir, la manie de sa cliente, qui, toute sa vie, s'était préoccupée de son intestin, et l'avait torturé de mille manières, sans que l'emploi incessant qu'elle faisait des purgatifs et des lavements eut empêché le moins du monde la naissance et les progrès de sa surdité. Or, comme il se trouvait qu'elle n'avait pas eu de garde-robe depuis le 3 octobre, elle s'empressa, le 7, en quittant le médecin spécialiste, de se purger avec des grains de Vais : quelques heures après, elle eut une débâcle énorme, suivie, dans le courant de la nuit, de six autres selles. Quand je la vis le lendemain, je la trouvai affreusement fatiguée, les traits tirés, avec de la courbature générale : mais, bien loin que ses souffrances aient été compensées par une atténuation, même momentanée, de la surdité, celle-ci s'était notablement aggravée, et compliquée encore de bourdonnements d'oreilles très désagréables. Depuis lors, la surdité per-

L'INUTILITE 3i

siste, et l'unique profit que M'^'' G... ait tiré de sa malheureuse expérience est d'être, désormais, définitivement brouillée avecles purgatifs. 2° Tout semblable est le cas de M. D..., sur qui un médecin spécialiste, en juillet 1907, a pratiqué un curetage des oreilles, avec un succès remarquable : pendant la journée qui a suivi, M. D... a retrouvé une finesse relative de Touïe qu'il n'avait plus connue depuis longtemps. Mais le médecin auriste, en même temps qu'il lui rendait ce précieux service, lui a prescrit de maintenir la liberté de son intestin au moyen de grands lavements quotidiens ; et il a suffi au malade de prendre cinq de ces lavements pour voir sa surdité s'accentuer de plus belle, et s'aggraver de bourdonnements d'oreilles, de vertiges, de maux de tête, tous phénomènes qui ont plus ou moins continué les jours suivants, et n'ont cessé que le jour où M. D... fut complètement remis du choc imprimé à son organisme par les susdits lavements ^

I. Celte histoire m'a été racontée par M. D... lui-même, et c'est lui-même qui attribue aux lavements les troubles qui sont venus se joindre à sa surdité. Ce malade étant uii « grand nerveux », faciloment porté à vouloir chercher des causes accidentelles à chacune de ses souCTrances, mon premier mouvement a été de croire que, là encore, il exagérait la responsabilité des lavements, dans l'aggravation de son état ; mais, tout bien réfléchi, je suis convaincu que cette fois, par hasard,

3'i LA PURGATION

3° Le 2 novembre 1906, une dame de 48 ans, non constipée, s'épouvante d'un vertige subit, survenu au cours d'une promenade. Son médecin lui ordonne 5o grammes de sulfate de magnésie à prendre le lendemain matin, et lui recommande de se purger légèrement deux fois par semaine. Le 4 décembre, cette malade vient chez moi : elle éprouve maintenant des douleurs]dans la nuque, de la courbature, un état de malaise général, de la constipation ; et ses vertiges se sont accentués au point de lui rendre les sorties presque impossibles. Et ces troubles qui se sont ajoutés, chez elle, aux vertiges, ne sont évidemment qu'un effet des purgations : car elle en est délivrée assez promptement dès que, sur mon conseil, elle cesse de se purger. Quant aux vertiges eux-mêmes, ils n'ont pas encore disparu, étant le résultat d'une fatigue cérébrale qui est toujours très lente à guérir ; mais, certes, les purgations, si elle les avait continuées, n'avaient guère chance de contribuer à leur guérison.

Non moins usurpé me paraît le crédit attaché

il ne s'est poinl trompé, car son cas ressemble à vingt autres, où j'ai vu des purgatifs ou des grands lavements amener des troubles profonds et prolongés dans des organismes à système nerveux spécialement vulnérables. — C'est, d'ailleurs, ce que j'expliquerai plus longuement au chapitre suivant.

communément aux purgatifs dans le traitement de V obésité. En janvier 1902, j'ai commencé à soigner une dame qui pesait alors 97 kilogs.

Cette dame était ce .qu'on appelle une grande arthritique : sa mère était morte d'un cancer, et elle-même avait eu deux crises de coliques hépatiques et six crises de coliques néphrétiques. Depuis Tâge de ^o aûs, elle avait pris un embonpoint progressif : elle avait 60 ans lorsque je l'ai connue, et, durant ces vingt années, elle s'était soumise, sans le moindre profit, au traitement classique par le régime ultra-sévère et la purgation. Deux ans et demi après sa venue chez moi, en juillet 1904, elle ne pesait plus que 77 kilogrammes, et cette diminution de poids avait coïncidé avec une amélioration très notable de la santé générale, ainsi qu'avec une régularisation complète des fonctions alvines. Je ne l'ai plus revue, depuis lors, qu'à de lointains intervalles, et jamais plus elle n'a été forcée de recourir à mes soins. Or cette cur.e de l'obésité a été obtenue par le seul traitement hygiénique, avec un régime beaucoup moins sévère que celui que M""® S... avait suivi antérieurement; mais surtout elle a été obtenue sans que M°"*S..., durant tout le cours de mon traitement, eût employé un seul purgatif.

Enfin, pour m'en tenir à ce petit nombre d'exemples, je suis persuadé que Tusage de la purgation n'est absolument d'aucun secours dans le traitement des affections cutanées. M. F... âgé de 59 ans, et atteint de psoriasis depuis quinze ans, prenait, tous les dix jours en moyenne, depuis l'apparition de ce psoriasis, un verre de Janos. Il obtenait ainsi deux selles le jour de la purgation, et une selle molle tous les jours suivants : mais son psoriasis n'était en rien modifié. M. F... est venu me consulter, il y a environ huit mois, pour des troubles gastriques et intestinaux que je soupçonne avoir été causés par les fréquentes purgations. Je lui ai, naturellement, défendu de se purger, et le régime qu'il suit maintenant a notablement amélioré son état général. Le psoriasis, lui, reste stationnaire : la cessation des purges n'a eu sur lui aucune influence.

Je connais un autre malade atteint à!eczéma.

chronique généralisé cheiZ qui, de la même façon, une longue série de purgations n'a aucunement modifié l'eczéma ; et lui aussi a vu Tensemble de sa santé grandement amélioré, depuis que, sur mes conseils, il a renoncé à se purger. Son eczéma persiste, mais la cessation des purges ne Ta nullement aggravé.

M. P... a, depuîs sept ans, des poussées d'aphtes aux lèvres et à la langue, survenant environ tous les mois, et durant en moyenne de dix à douze jours. Pendant les deux premières années, il se purgeait à chaque poussée avec 60 grammes d'huile de ricin : mais comme, chaque fois, cette secousse le fatiguait, et Timmobilisait pendant vingt-quatre heures, c'est lui-même qui, après deux ans, a eu Tidée de renoncer à ce traitement. Or il a constaté que cette cessation n'avait eu absolument aucune influence ni sur la fréquence, ni sur la durée de ses aphtes. Le seul effet de ces nombreuses purgations a été, malheureusement, de rendre son intestin si impressionnable que, aujourd'hui encore, les moindres écarts, fatigues, erreurs de régime, émotions morales, se traduisent, chez lui, par un ou deux jours de diarrhée, avec des coliques parfois très douloureuses.

Inutile, la purgation Test certainement, je dirais presque évidemment, chez les personnes bien portantes. Tout ce que je puis dire en faveur des purgations préventives, chez ces personnes, c'est que, d'ordinaire, elles ne paraissent pas leur faire de mal, grâce à cette admirable constitution de la machine humaine qui lui

permet de supporter sans dommage, — ou plutôt sans dommage apparent, — les assauts les plus variés ; mais, en vérité, quelle étrange idée, de purger des gens qui vont à peu près bien, et de risquer ainsi de les rendre malades ! Parmi les souvenirs qui me sont restés de ma vie militaire, je me rappelle Tusage singulier que Ton avait autrefois, dans quelques infirmeries, d'ordonner soit un vomitif, ou un purgatif, à presque tous les hommes qui se présentaient à la visite. Je sais bien que cet usage avait pour excuse le très louable désir d'éloigner les simulateurs : mais n'était-ce pas une pratique bien médiocre, et bien peu médicale ? Et comment les hommes excellents qui y recouraient ne craignaient-ils point qu'elle risquât de nuire à leur autorité, en rendant malade, ne fût-ce que légèrement, un garçon qui n'était que fatigué, et qui se serait mieux trouvé d'une bonne parole et de vingt-quatre heures de repos?

Vient maintenant l'importante question de l'emploi des purgatifs en chirurgie.

Préparé comme je l'étais par les observations et réflexions que je viens de résumer, on peut deviner avec quel intérêt je me suis associé, en 1890, aux travaux de M. Delorme, alors profes-

L'LNUTILITÉ 37

seur au Val-de-Grâce, qui cherchait un moyen de constiper sans danger certains opérés dont les évacuations inopportunes avaient pour effet de souiller les pansements : tels, des malades opérés de hernies, d'hémorroïdes, de fistules anales, etc. Sans crainte de me tromper, j'osai affirmer à Téminent chirurgien que la constipation provoquée chez les opérés ne pouvait jamais leur être dangereuse, à la condition qu'ils fussent soumis à une surveillance médicale attentive ; et, à l'appui de cette assertion, je le priai de constiper ainsi un des 'malades de mon service, avant de lui faire une cure radicale d'hémorroïdes, — l'objet désiré étant d'obtenir, après l'opération, une constipation d'une quinzaine de jours. L'opération fut faite, une constipation de seize jours fut obtenue, et, au dix-septième jour, le malade eut une selle excellente. Son pansement avait pu rester intact sans donner le moindre souci, et sans qu'il en résultât le moindre inconvénient pour l'état général.

Depuis lors, M. Delorme constipe méthodiquement tous ceux de ses malades qui ont à subir une opération dans les régions ano-fessière et fémorale. D'après une statistique qu'il a bien voulu dresser pour moi en igoS, le nombre de ces malades, à cette date, était de 2 680 ; et pas

un seul de ces cas de constipation provoquée n'a donné lieu à un accident quelconque. Pour ce qui est de la température, M. Delorme a présenté à la Société de Chirurgie une série de i6o courbes thermiques, démontrant que jamais cette température ne s'est élevée au-dessus de la normale, pendant toute la durée de la constipation, sauf dans quatre cas, où la fièvre a été due certainement à des maladies accidentelles. Chez quelques-uns des opérés, il y a eu parfois des coliques, mais insignifiantes, et disparaissant après rémission spontanée de gaz, La langue, saburrale les premiers jours, a bientôt repris son aspect normal ; Tappétit, dans la très grande majorité des cas, est resté intact, et pareillement le sommeil ; enfin, des analyses d'urines faites par M. le professeur Burcker ont établi que la constipation provoquée n'avait aucune influence mauvaise sur Féconomie.

« Ma communication, — disait en terminant M. Delorme, — pourrait avoir plus qu'un intérêt clinique, étant données les théories qui ont cours sur l'importance et la fréquence des intoxications intestinales. » Oui, certes; et j'aurai à revenir là-dessus quand j'aborderai le sujet des intoxications : mais, en tout cas, ce qui résulte nettement et formellement de ces obser-

valions, c'est qu'il n'y a aucun inconvénient sérieux, pour un opéré, à rester constipé pendant une durée de temps assez longue : conclusion qui indiquerait déjà qu'il n'est peut-être pas bien utile de fatiguer les opérés, en leur infligeant des purgations. Et je suis, en outre, convaincu, que, pour obtenir la constipation désirée, chez un malade qui vient de subir une opération, il ne serait pas même besoin de donner à ce malade de fortes doses d'opium, ainsi qu'a coutume de le faire M. Delorme : car une observation personnelle toute récente a achevé de me démontrer que les opérés de M. Delorme auraient été constipés presque de la même façon sans ces hautes doses d^opium^ et sans la purgation préalable que leur impose le savant chirurgien.

Le 23 août 1906, une chute, me surprenant dans le cours d'une santé parfaite, a occasionné, chez moi, une fracture bimalléolaire. La réduction n'a eu lieu que huit jours après, sous le chloroforme. Or, pendant ces huit jours, et sans que j'eusse pris la moindre dose d'opium ou de morphine, il m'est venu une constipation opiniâtre, tandis que, en temps ordinaire, mon intestin avait coutume de fonctionner avec une régularité invariable. Et cette constipation a persisté

4o LA PURGATION

de jour en jour, après la réduction. En vain, trois confrères et amis me priaient de recourir aux moyens qu'ils considéraient comme nécessaires pour lutter contre elle : je m'y suis refusé obstinément, sachant avec certitude que ces moyens n'ont qu'une utilité apparente, et désireux de profiter de l'occasion pour la démonstration de cette vérité ; sans compter que la constipation me paraissait avoir l'avantage de m'éviter des mouvements fort désagréables dans la circonstance. Et, une fois de plus, le fait m'a donné raison : au vingt-troisième jour, j'ai obtenu une selle normale, suivie encore de quatre autres jours de constipation ; après quoi, mes selles ont repris leur ancienne régularité quotidienne, sans que le moindre dommage appréciable soit résulté pour moi de cette longue durée de constipation. La constipation m'était venue spontanément^ par le seul fait du choc ressenti; elle s'était prolongée spontanément^ parce que, en plus de mon état de blessé j'avais encore été un « malade»; et, c est spontanément qu'elle a disparu, le jour où j'ai cessé d'être un « malade » pour n'être plus qu'un « blessé ».

Et cependant, aujourd'hui encore, Tusage des purgatifs est à peu près universel chez les chirurgiens. Quelques-uns, comme M. Delorme, se

L'LNUTILITE 41

contentent de purger avant Topération : mais la plupart purgent à la fois avant et après, s'appuyant, pour justifier cette pratique, sur des arguments divers qui valent d'être examinés successivement.

Voici, d'abord, la purgation après l'opération. Elle est nécessaire, nous dit-on, i"* parce que, chez tous les opérés, on constate un état gastrique, avec langue saburrale, perte d'appétit, constipation ; 2** parce que l'opéré se trouve constipé d'une façon anormale, et pour ainsi dire artificielle, sous la double influence du séjour au lit et des narcotiques, ce qui semble indiquer la nécessité d'une évacuation également artificielle ; 3"* à quoi bon nombre de chirurgiens seraient tenus d'ajouter, en conscience, qu'ils purgent leurs opérés parce que leurs maîtres leur ont appris à le faire, et que, de tradition, cela s'est toujours fait. Mais c'est là un motif que je ne m'arrêterai pas à discuter^ pas plus que celui que j'ai entendu alléguer par une garde, affirmant que la purgation était le seul moyen « d'éliminer le chloroforme ! » Seuls les deux arguments exposés plus haut méritent discussion.

Il est parfaitement vrai que, chez tous les opérés, — comme le démontre encore l'expérience

4a LA PURGATION

personnelle que je viens de rapporter — on constate un état se manifestant, entre autres choses, par de la constipation ^ Mais cela ne prouve nullement que cet état doive être combattu par les purgatifs. En supposant même que ceux-ci atteignent la constipation, ce qu'ils sont loin de faire dans tous les cas, ne voit-on pas que la disparition de ce symptôme ne saurait rien changer à l'état général dont il n'est qu'une manifestation ? Car cet état est un produit direct du double choc, opératoire et chloroformique, qui a été infligé à l'organisme. Sous l'influence de ce double choc, l'opéré, pour une durée plus ou moins longue, devient un malade ; et ce n'est pas en tâchant de faire disparaître la constipa-

I, J'ai prié récemment une infirmière très intelligente, attachée à un service de chirurgie dans un grand hôpital, d'observer ce qui arrive, au point de vue des selles, chez les blessés qui n'ont pas à subir d'opérations( fractures simples, luxations, contusions, etc.). Et son observation s'est trouvée confirmer absolument le principe que je viens d'exposer : sur trois des blessés en question, pas un seul n'a manqué à être constipé, spontanément, après son accident. L'un, atteint de fracture de la clavicule, est resté constipé pendant quatre jours ; un autre, qui avait eu une rupture musculaire, l'est resté pendant six jours ; et le troisième, entré d'urgence à l'hôpital pour une déchirure des tendons de la main, n'est allé à la selle que le dixième jour. Or l'infirmière s'est assurée que chacun de ces trois blessés, jusqu'au jour de son accident, avait un fonctionnement intestinal tout à fait régulier. Quelle preuve plus décisive pourrait-on souhaiter de l'origine nerveuse de la constipation, et de tout ce qu'il y a d'irrationnel à vouloir traiter isolément ce symptôme morbide?

lion, qui n'est qu'un des indices de sa maladie, que Ton atteindra, si peu que ce soit, cette maladie elle-même. Tout au plus risquera-t-on de la prolonger encore, en ajoutant un choc nouveau à ceux qui ont contribué à la produire.

Quand vous aurez empêché votre opéré d'être constipé, cela ne vous avancera absolument en rien : vous aurez seulement infligé à l'opéré et à son entourage un surcroît de fatigue bien inutile. Quant à son état de maladie^ il disparaîtra de lui-même, à son jour, comme il a disparu chez moi dans l'expérience que je viens de rapporter, et comme il disparaît chez les opérés du professeur Delorme.

Mais, au reste, la nature elle-même ne nous prouve-t-elle pas combien elle s'accommode mal d'être violentée, par la résistance qu'elle oppose à nos efforts purgatifs? Combien de fois les chirurgiens ne sont-ils pas obligés de recommencer ces efforts à plusieurs reprises, avec des résultats nuls ou misérables ? Tout récemment encore, j'ai vu une jeune opérée- rester dix-huit jours sans aucune selle, malgré trois fortes purgations (huile de ricin et eau de Carabana) et six lavements à la glycérine ou à la graine de lin. Les quinze jours suivants, elle eut encore des selles très espacées, malgré

de nouveaux lavements, puis les selles redevinrent quotidiennes. Deux mois après, cette même jeune fille a eu à subir une nouvelle opération, aussi grave que la première : mais, cette fois, on a renoncé à la purger, sur son instante prière, et devant l'inutilité des essais antérieurs. Or, cette fois, sa constipation n'a duré que huit jours, au bout desquels l'intestin a repris son fonctionnement normal. Et, sans doute, la différence des deux cas a dû tenir en partie à ce que, la seconde fois, l'opérée s'est trouvée dans un état général meilleur, ce qui lui a permis d'être moins malade sous l'effet de l'opération et du chloroforme : mais comment ne pas supposer que cette différence a tenu, aussi, au fait que, la seconde fois, on a évité de purger la jeune fille, et qu'on lui a ainsi épargné un supplément inutile de fatigue et de trouble ?

Reste le deuxième argument, suivant lequel la purgation serait nécessaire pour faire contrepoids à l'action constipante du séjour au lit et des naTcotiques. Pour ce qui est, d'abord, du séjour au lit, une opinion à peu près universelle veut, en effet, que « le lit constipe ». Mais c'est encore là une de ces erreurs d'interprétation qu'il serait temps de réduire à néant. Certes, la plupart des alités sont constipés : mais ne com-

prend-on pas, ne voit-on pas, qu'ils sont constipés parce qu'ils sont malades^ et que leur constipation ne résulte point du lit, mais bien de la même cause qui les retient au lit ? Oui, le lit les constiperait s'ils le gardaient sans nécessité, comme Charles XII de Suède; mais c'est qu'ils se TenàvdiÏQïiX. malades , en adoptant un régime de vie contraire à celui que la nature prescrit à rhomme bien portant. Et, au contraire, prenez un malade ayant besoin du lit, un grand nerveux, par exemple, auquel convient une cure de repos : celui-là non seulement ne sera point constipé par le lit; mais, s'il l'est d'avance, il verra sa constipation disparaître dès les premiers jours du séjourau lit. Ainsi, dans l'observation rapportée plus haut, ma constipation a disparu malgré le lit, quand j'ai cessé d'être un malade \ et j'aurais à citer des centaines d'observations non moins décisives. Tout au plus serait-il vrai de dire que la position horizontale gène singulièrement l'exonération, et que, pour faciliter celleci, il conviendrait toujours, autant que possible, de faire lever les malades, ne fût-ce que pendant la durée de la présentation.

Il n'y a pas jusqu'à l'action constipante des narcotiques qui ne me paraisse pouvoir ètro comprise d'une autre façon qu'on la comprend

d'ordinaire. Prise en soi, cette action constipante est moins énergique qu'on l'imagine. Il est vrai que l'opium coupe la diarrhée et produit ainsi une constipation relative, dans les cas où celle-ci est à souhaiter : mais il ne résulte point de là qu'il constipe au même degré les intestins qui fonctionnent normalement. Et puis, en tout cas, n'est-il pas évident que cette action constipante n'a qu'une importance passagère, et qu'elle cessera très peu de jours après la cessation des narcotiques, et que, enfin, si l'opium apporte déjà un certain trouble dans l'organisme, ce n'est point là un motif pour y apporter un trouble nouveau, en multipliant les purgations ainsi qu'on le fait ?

Et de même qu'ils ont tort, à mon avis, de purger leurs malades après l'opération, j'estime que les chirurgiens pourraient parfaitement se passer de les purger avant celle-ci. Quelquesuns' d'entre eux le font, comme M. Delorme, afin de pouvoir ensuite tenir plus longtemps leurs opérés en état de constipation* : à ceux-là je crois avoir sufiisamment répondu en montrant

T. Je dois ajouter que l'objet principal de M. Delorme, en purgeant ses malades avant Topération, est, suivant ses propres paroles, « de diminuer la quotité du bol fécal qui va -s'accumuler dans l'intestin peuda^nt les jours de constipation qui^ suivront l'opération ».

qu'ils se donnent, comme aussi à leurs malades, une peine inutile, puisque Topération et le chloroforme, par le choc qu'ils impriment au système nerveux, se chargent de produire la constipation, sans que la purgation préalable puisse avoir un effet bien sérieux sur la durée de la constipation ainsi provoquée. D'autres fois, les chirurgiens purgent leurs malades parce qu'ils vont avoir à opérer sur la région abdominale, et que cette purgation, en vidant l'intestin, leur facilitera leur tâche ; et, ici, naturellement, il ne saurait être question de leur déconseiller une pratique qui leur est nécessaire. Mais qu'ils se bornent donc à n'employer la purgation que dans ces cas particuliers, et qu'ils cessent de l'employer d'une façon constante, par principe, alors que, le plus souvent, elle ne peut servir qu'à troubler et à fatiguer sans aucun profit ! Qu'ils renoncent une bonne fois à la malheureuse théorie que leur ont transmise leurs prédécesseurs, et suivant laquelle il serait indispensable de « préparer » le malade par une purgation, avant de l'opérer ! Sous prétexte de le « préparer », on ne sait trop à quoi, ils risquent simplement de lui ôter des forces et d'ajouter un petit choc supplémentaire aux grands chocs, déjà bien perturbants, qu'ils vont être forcés de lui infliger.

48 LA PURGAÏION

Que s'ils redoutaient ce que peut avoir de trop audacieux une telle rupture avec leurs traditions, s'ils avaient peur d'accroître encore leur responsabilité en s'écartant d'une pratique que les générations précédentes avaient toujours tenue pour nécessaire, et qu'ils voient approuvée, sinon exigée, par les familles, je leur dirais : « Essayez d'abord dans les cas peu importants, chez ce qu'on pourrait appeler les petits opérés; et puis, si vous constatez que l'absence de purgations, loin d'avoir eu le moindre inconvénient, a contribué à rendre plus facile et plus prompt le retour de la santé, je suis convaincu que vous vous déciderez bientôt à vous abstenir de purger, même dans les opérations les plus graves. »

Je tiendrais le même langage aux accoucheurs. Je n'ai fait, pour mon compte, qu'une vingtaine d'accouchements, dans aucun desquels je n'ai purgé; mais j'en ai vu faire beaucoup, et non seulement j'ai vu recourir au lavement dans un moment où celui-ci peut avoir une réelle utilité, c'est-à-dire au début du travail, afin de prévenirune évacuation intempestive ; mais, presque toujours, j'ai vu purger les nouvelles accouchées un jour ou deux après leur délivrance. — C'est que, me direz-vous, les nouvelles accouchées

sont généralement constipées ! — Oui, mais la constipation, chez elles comme chez les opérés dont nous parlions tout à l'heure, ne provient que de l'ébranlement nerveux produit par un choc, dans Tespèce le choc obstétrical ; et cette constipation passera d'elle-même, et d'autant plus vite qu'on interviendra moins pour la faire disparaître,

La preuve de cette origine traumatique de la constipation, tous les jours nous la rencontrons dans la durée différente de la constipation, suivant que l'accouchement a été plus ou moins laborieux. Lorsqu'il a été facile, la constipation ne se montre, pour ainsi dire, pas; au contraire, elle se prolonge interminablement, souvent en dépit des purgatifs et des lavements, lorsque l'on a dû employer le forceps ou le chloroforme. Et ne comprend-on pas combien, dans ces conditions, il est inutile d'imposer un surcroît de fatigue à la malade ?

— Mais, si cette constipation amène de la fièvre ? — Rassurez-vous, jamais cette constipation n'amènera de fièvre, pas plus que n'en amène la montée du lait ! Autrefois, il est vrai, tout le monde croyait à la fièvre de lait : mais on sait aujourd'hui qu'il n'existe rien de tel ; et, pareillement, j'affirme que jamais la constipation, à elle seule, n'est une cause de fièvre. La petite

5o LA PURGATION

fièvre qu'il vous arrive parfois de trouver chez les accouchées, et que Ton a coutume d'attribuer à la stercorhémie, soyez surs qu'elle résulte de légères complications plus ou moins cachées (phlébite, infection utérine bénigne, lymphangite du sein, etc.) !

Je voyais récemment une dame dont l'intestin avait été soigneusement purgé pendant sept grossesses, et aprè s^sept a ccouchements antérieurs. Mais, à^çC^^iliS^^^tH^che, elle refusa obstinément JfJ^ffe inteWiônJioiQjk cause d'hémorroïdes dfe%n|U§£KSÛlât^paenttfl|^ ,0r, cette foiV après sa délivrance, /lie ne resta constipée qu^iuit joû'rs^-'et^noiygeulement elle n'eut pas à se pfei £§ité,/^ftS ^^dînt de vue de sa santé générale, de s'être ainsi abstenue, mais elle eut grandement à s'en louer au point de vue particulier de ses hémorroïdes.

Car voilà encore une erreur qu'il faut détruire en passant : les hémorroïdes entretenues, par la constipation ! Mais non, les hémorroïdes ne sont ni causées, ni entretenues par la constipation ; et, bien au contraire, le meilleur moyen de les provoquer et de les faire durer est de s'acharner contre la constipation avec des purgatifs et des lavements. Les hémorroïdes sont fonction d'un

L'INUTILITE 5i

mauvais état général, qui s'accompagne, le plus souvent, de constipation : soignez l'état général, et vous verrez disparaître, du même coup, la constipation et les hémorroïdes !

Parlerai-je encore de cette habitude qu'on avait, autrefois, de purger les nourrices pour faire passer leur lait? Par un revirement d'opinion aussi heureux qu'imprévu, cette habitude commence à être abandonnée, et le dogme ancien sur la nécessité de purger les nourrices est en train de se voir rejeté dans Toubliette des préjugés désormais vaincus. Puisse-t-il y être rejoint bientôt par les dogmes, exactement aussi sages, ou même moins sages encore, sur la nécessité de la purgation dans les accouchements, dans les opérations, et à peu près dans tous les cas de la pathologie !

Je prévois une objection nouvelle que Ton sera tenté de me faire : — « En admettant même que la purgation ne soit pas aussi indispensable, dans tous les cas, que nos pères se l'imaginaient, me dira-t-on, comment pouvez-vous ne pas reconnaître l'utilité de faire cesser les misères de toute sorte qui sont l'apanage habituel des canstipésPCar eniin, la constipation, quelles que soient ses causes et sa nature, que vous la

5a LA PURGATION

considériez comme un mal distinct ou simplement comme le symptôme d'un état plus général, la constipation fait souffrir toute personne qui en est affligée : et, dès lors, il est bien légitime de chercher à supprimer les souffrances, en provoquant l'évacuation intestinale . » — Oui, répondrai-je, il est bien vrai que les constipés sont souvent dignes de pitié, et Voltaire aurait pu dire d'eux ce qu'il disait des dyspeptiques : « que l'on n'est vraiment malheureux que daas leur situation ». Mais, d'abord, ces souffrances du constipé sont loin d'être constantes ; et il y a plus de personnes qu'on ne croit qui ne se trouvent à peu près en bon état que lorsqu'elles ont l'intestin chargé. L'une d'elles me disait, plaisamment, mais très judicieusement, que « son intestin avait horreur du vide ». Observez ce qui se passe chez les déséquilibrés du ventre qui ont des alternatives de diarrhée et de constipation : presque toujours, vous verrez qu'ils vont moins mal pendant les périodes de constipation ! Le jour de la débâcle est pour eux le jour néfaste ; et malheur à eux s'ils veulent essayer de régulariser le cours des selles par des purgatifs ou des lavements : car, alors, tous les jours seront pour eux des jours néfastes.

Et puis, à côté de ces constipés qui n'ont nul-

lement à souffrir de leur constipation, combien n'y en a-t-il pas dont la souffrance est toute d'ordre moral, et pour qui la constipation est une véritable idée fixe, obsédant leur cervelle à toute heure du jour ! L'héritage des siècles leur a tellement imprégné Tesprit de la nécessité d'une selle quotidienne que le moindre retard dans les fonctions alvines les épouvante et les affole au point de leur faire imaginer mille souffrances physiques plus invraisemblables les unes que les autres. Ecoutez-les : ce ne sont que doléances et récriminations ; et que si, par malheur, cet obsédé a de la culture d'esprit, s'il a lu des travaux sur la fameuse théorie de VautO'intoxication^ ses affirmations et ses déductions deviennent si précises qu'il finit par suggestionner son médecin lui-même. Il y a là un état mental particulier, une phobie qui mériterait d'attirer l'attention des aliénistes ; et, certes, cette catégorie de constipés souffrent infiniment. Ils souffrent si fort que, volontiers, le médecin le plus ennemi des purgations se résignerait à les laisser se purger, pour donner un peu d'aise à leur malheureux esprit. Et cependant il aurait tort de céder à ce mouvement charitable : car non seulement l'usage fréquent des purgations est très loin d'être inoffensif, comme j'aurai

roccasion de le montrer par la suite, mais il y a même bien des chances que les malades en question, avec leurs purges et leurs lavements, n'aboutissent qu'à se rendre plus constipés, et, partant, plus malheureux.

Quant aux constipés dont les souffrances, trop réelles, ne tiennent pas seulement à l'imagination, il faut distinguer parmi eux deux catégories très diverses, d'après la nature et l'origine de leur constipation. Il y a, en premier lieu, ceux dont la constipation est causée par un obstacle mécanique, une obstruction de l'intestin ; et puis, il y a les autres, ceux dont la constipation résulte simplement de l'inertie de leur intestin, ou de la trop petite quantité de leur déchet fécal.

Les obstacles mécaniques produisant la constipation sont relativement rares ; mais ils existent, et la souffrance qu'ils causent est toujours très vive. C'est le torrent qui se trouve arrêté par un barrage ; il devient furieux, il risque de déborder et de tout inonder à l'entour ; à tout prix il faut se hâter d'enlever l'obstacle : mais ce n'est point par la purgation qu'on y parviendra, dans les cas que nous étudions. Car purgations et lavements ont bien des chances de rester

LLNUTILITE 55

impuissants, et d'aggraver tout ensemble le mauvais état et les souffrances du malade.

Heureusement, le médecin possède d'autres moyens plus efficaces.

Parfois l'obstacle, au lieu d'être matériel, a une origine purement spasmodique. J'ai vu cinq fois dans ma vie, — on se souvient de ces spectacles ! — des malades ayant à expulser des déchets et ne pouvant pas le faire par la voie normale, simplement parce que leur intestin, brusquement contracture d'un spasme nerveux, se refusait à laisser le passage libre ; de telle sorte que les matières, ayant à sortir, remontaient jusqu'à l'autre extrémité du tube digestif. C'est horrible et effrayant, mais, chose curieuse, cela n'a pas de gravité. Laissez le malade tranquille, donnez-lui une piqûre de morphine à dose tolérée (je ne dis pas à la dose classique, le plus souvent trop forte) ; mais surtout n'ajoutez pas à l'état nerveux du malade en lui infligeant des purgations, des lavements électriques, etc. ; et tout rentrera dans Tordre dès le lendemain. Le spasme intestinal n'aura été qu'un symptôme de « maladie », s'ajoutant à cent autres, à peine plus important qu'une migraine ou qu'une, névralgie sciatique passagères.

Autrement sérieux sont les cas où la constipa-

tion résulte vraiment d'un obstacle matériel : dans les cas de ce genre, Tintervention directe s'impose, et le plus promptement possible. Que si l'obstacle est dû à un bouchon fécal qui obstrue l'anus, n'essayez point de le détruire par des lavements : votre canule s'obsturera avec une constance désespérante ! Mais pratiquez le curetage, arrachez le bouchon par fragments, soit avec le doigt ou avec une spatule, et vous supprimerez, du même coup, la cause de la souffrance et cette souffrance même. Si, au contraire, l'obstacle est dû à un cancer méconnu du rectum ou de TS iliaque, laites vite appel au chirurgien : une opération d'anus artificiel, entreprise à temps, peut assurer au malade une survie de deux ou trois ans à peu près acceptable, et lui épargner une mort horrible. Et plus urgente encore est l'intervention du chirurgien, si l'occlusion provient de ce que l'intestin est noué, bridé, et invaginé.

Dans tous ces cas, l'emploi de la purgation ne peut être que désastreux, et celui du lavement est presque toujours inutile, sauf cependant dans certaines occlusions où l'on peut recourir, par manière d'essai, au lavement électrique, mais à la condition que le chirurgien se tienne tout prêta intervenir. Le malheur est que, dans

la plupart de ces cas d'obstruction mécanique, le chirurgien est appelé trop tard. Avant de s'adresser à lui, on a multiplié lavements et purgatifs, et les forces du malade se trouvent tellement épuisées que, souvent, il n'est plus en état de résister au choc chirurgical. Les médecins épargneraient aux malades bien des souffrances, et bien des angoisses aux familles, s'ils étaient plus accoutumés à tenir compte tout de suite, dans leur diagnostic, de la différence des deux espèces de constipations. Je ne dis pas qu'il soit toujours facile de les distinguer dès le début : mais la première condition, pour résoudre le problème, est de penser aussitôt à la possibilité d'un obstacle mécanique, et de le chercher soit par le toucher rectal, ou par un examen méthodique du ventre, au lieu de se borner à formuler l'équation traditionnelle : constipation =purgation. Au reste, le diagnostic différentiel n'est difficile qu'exceptionnellement : le plus souvent, pour être fixé, il suffit de regarder le malade et de le faire parler. Chez le constipé à barrage, justiciable de l'intervention immédiate, le faciès torturé et terrifié, l'intensité des douleurs accusées, tout cela révèle clairement l'origine et le caractère du mal.

J'arrive maintenant aux constipés de la seconde catégorie, à ceux dont la constipation n'est point produite par un obstacle matériel. Que beaucoup de ceux-là éprouvent des misères de toute sorte, c'est chose trop certaine ; et, sans aucun doute, nous avons le devoir de recourir à tous les moyens possibles pour les soulager. Mais je crois pouvoir affirmer que ni les purgations, ni les lavements ne font partie de ces moyens. Car ces misères ne tiennent pas à la constipation : elles sont le produit et l'expression d'un trouble plus profond de l'organisme, dont la constipation elle-même n'est que l'un des symptômes.

Dans l'observation personnelle que j'ai rapportée plus haut, je n'ai parlé que de la constipation qui m'est venue après mon accident, et de la façon dont elle a spontanément disparu dès que je me suis remis de mon état général de (( maladie » ; mais en réalité, cet état général s'est traduit par un nombre considérable de petites manifestations morbides que je me suis amusé à noter soigneusement. Les principales ont été, dans l'ordre de leur apparition : i° une demi-syncope de trois minutes, aussitôt après ma chute ; 2° un vomissement alimentaire, cinq minutes après ; 3° une inhibition absolue des forces musculaires pendant quatre ou cinq

heures; 4° une phosphaturie qui a duré du premier au seizième jour, avec élimination d'une véritable boue laiteuse à la fin de chaque miction ; 5^ au quinzième jour, une constriction terrible de la base du thorax, se produisant subitement et atteignant son maximum en quatre heures, avec dyspnée, douleur vive au creux de l'estomac, aérophagie, — tous phénomènes ayant duré environ quatre jours, et dus évidemment à une irritation des nerfs de Testomac ; 6® une émotivité exagérée, incontestablement d'origine nerveuse, qui a persisté environ jusqu'au quarantième jour ; 7** une hyperesthésie musculaire et cutanée, avec une sensation de fatigue générale, malgré la persistance d'un sommeil normal et malgré le repos absolu ; 8° un amaigrissement du corps tout entier, se dessinant vers le vingtième jour, malgré une alimentation moyenne très suffisante, s'accentuant pendant deux mois, et disparaissant ensuite avec une rapidité remarquable ^ La constipation, dont j'ai parlé déjà,

I. La fiiçon dont s'est produit cet amaigrissement n'était pas pour me surprendre : depuis longtemps j'avais remarqué que, dans tous les cas où le système nerveux, est troublé brusquement par un choc quelconque, l'amaigrissement n'apparait qu après les autres phénomènes morbides, et ne disparaît qu après eux. C'est pendant la période de convalescence, par exemple, au moment où ils commencent à manger, que les lyphoïdiques maigrissent le plus.

6o LA PURGATION

viendrait ici sous le numéro 9 : elle a évolué parallèlement aux autres manifestations morbides indiquées ci-dessus, elle a pris fin quand l'ébranlement nefVeux a commencé à se calmer, elle n'a été qu'un symptôme, au même titre que la phosphaturie et que l'amaigrissement.

Et de même il en est chez la plupart des constipés en question. A la suite d'un traumatisme, relativement insignifiant, mon organisme, qui jusqu'alors se portait le mieux du monde, a témoigdé sa perturbation par une variété singulière de phénomènes anormaux : combien plus nombreuses et plus obstinées doivent être les plaintes du système nerveux quand le sujet est depuis longtemps malade, ou quand il est né malade, ou quand il subit un choc sérieux et profond, que ce choc résulte d'une opération ou d'une intoxication, ou d'une infection, ou, ce qui est pire encore, de ce que j'appellerais un traumatisme moral ! Alors, le désordre est à son comble : les troubles nerveux s'intriquent, se superposent, se multiplient ; et il n'est pas étonnant que les malades se plaignent, et cherchent à traduire leurs misères par les expressions les plus imagées.

Mais autant est variée la série de leurs plaintes, autant se trouve simplifiée l'explication qu'ils

L'INUTILITÉ 6i

se font et nous offrent, quant à la cause de toutes leurs souffrances. Désorientés au milieu de tant de maux, et appliquant d'instinct la théorie du moindre effort, c'est la constipation seule qu'ils rendent responsable. Et comme ils ne connaissent qu'une cause, ils ne connaissent aussi qu'un remède. Tout leur mal provenant, dans leur idée, de ce que leurs selles ne se font pas régulièrement, ils veulent les contraindre à devenir régulières. Ainsi ils se purgent, prennent des lavements, se purgent encore, et peut-être, à force d'imagination, ils croient leurs souffrances momentanément soulagées :

mais ils se trompent, et la plupart d'entre eux sont vite obligés de reconnaître leur erreur.

Ils se trompent, et la purgation, dans leur cas, est fatalement condamnée à rester inefficace, parce que cette constipation, telle que je viens de la définir, ne saurait être atteinte par les purgatifs. Cette constipation peut avoir un double caractère : ou bien elle résulte d'une paresse de l'intestin, qui ne se jvide pas spontanément avec la régularité et l'abondance normales, ou bien, — ce qui estbeàucoup plus fréquent, — elle provient de ce que la quantité des déchets produits par l'organisme est au-dessous de la normale.

Même quand la constipation résulte d'une

6a LA PURGATION

paresse de rintestin, c'est une grave erreur de considérer les purgatifs comme une sorte de balai, pouvant aider indéfiniment à Tévacuation. Sans vouloir parler ici des dangers qu'ils offrent presque toujours, et qui doivent en faire déconseiller remploi, ils ne sont qu'un moyen tout provisoire, n'atteignant qu'une très faible partie de l'objet à atteindre, et perdant toute efficacité par sa répétition. Car il est trop certain que l'intestin a vite fait de s'habituer aux excitations les plus actives : à chaque purgation nouvelle, il devient plus inerte. L'évacuation artificielle de rintestin par les purgations ne ressemble que de fort loin à l'évacuation artificielle de fa vessie par le sondage : la sonde est un moyen d'évacuation sur lequel on peut compter indéfiniment ; le purgatif non seulement cesse bientôt d'agir, mais a, invariablement, pour effet d'aggraver l'inertie du réceptacle abdominal. Et c'est précisément cette inertie qui est le mal à combattre, c'est d'elle que viennent les souffrances des constipés, et tout l'effort de ceux-ci devrait tendre à la faire disparaître, en supprimant se§ causes profondes, au lieu de l'aggraver, comme ils font, par des excitations répétées \

I. Les mêmes arguments se rapportent aux cas, très fréquents, où la constipation est entretenue par une inertie des

Mais combien plus évidente encore estrinuti'lité des purgatifs lorsque la constipation ne provient pas de la paresse de l'intestin à se vider, mais — ce qui a lieu beaucoup plus souvent — de la trop petite quantité des matières à évacuer ! Car il faut bien savoir que, dans la plupart des cas, si le malade ne rend pas, chaque jour, les i5o grammes de selles qui forment la moyenne des déchets normaux, c'est que sa machine ne produit pas ces i5o grammes de déchets; et ce n'est pas en irritant son intestin que vous contraindrez celui-ci à restituer plus qu'il ne reçoit. Trop heureux si, en rendant le malade plus malade, vous ne faites pas en sorte que la production de ses déchets se trouve encore réduite !

J'ai longtemps observé une grande nerveuse, qui, tout en s'alimentant à peu près comme tout le monde, n'avait que des selles insignifiantes, et tous les huit ou dix jours : j'ajoute que parallèlement, et bien qu'elle bût comme tout le monde, ses urines, très chargées d'urates, étaient d'une rareté extrême. Que devenaient les bois-

muscles qui forment la paroi abdominale. S'obstiner à vouloir produire des évacuations artilicielles, dans les cas de ce genre, c'est fatiguer l'intestin bien inutilement. Le but à atteindre, ici, serait de tonifier les muscles : mais, faute de pouvoir y parvenir, on pourra faciliter Tévacuation au moyen d'une ceinture abdominale.

sons qu'elle absorbait? Elle avait la peau sèche, et transpirait moins que qui que ce soit. Et que devenaient les aliments qu'elle consommait ?

Mystère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a fini par se guérir de sa « maladie », et que, dès que son système nerveux s'est retrouvé en équilibre, son organisme a recommencé à produire la quantité normale de déchets. Depuis lors, ses selles aussi bien que ses urines sont régulières et copieuses ainsi qu'il convient. Mais que l'on imagine de quelle utilité aurait pu être, chez cette personne, l'obstination à multiplier les purgatifs et les diurétiques ! Tout porte à croire que ces interventions auraient singulièrement retardé la terminaison de sa maladie ^

Le médecin qui, par des purgatifs ou des lavements, s'acharnerait à faire produire à la machine humaine des déchets qu'elle n'est pas en état de produire, serait semblable à un ingénieur malavisé qui, pour augmenter le débit d'un cours d'eau, irait en draguer le lit. L'ingénieur risquerait de faire disparaître le cours d'eau dans les profondeurs du sol ; et, tout de même, les méde-

I. Et que dire des malades qui, pour avoir une selle quotidienne, s'obstinent à prendre un purgatif quotidien î Le premier purgatif ayant vidé l'intestin, on songe avec effroi au rôle du second, ne rencontrant plus sur son chemin aucune matière à précipiter.

cins, àforce de vouloir draguer l'intestin de leurs patients, risquent d'épuiser ou de tarir les sources de la vie. Pour augmenter et régulariser le débit de Teau, l'ingénieur intelligent se garde bien de toucher au lit du ruisseau ; mais il fait des dérivations de sources voisines, des drainages qui amènent de précieux renforts, tout en améliorant les plaines qu'ils parcourent, des plantations aux environs ; et c'est d'une façon toute pareille que Ton peut contribuer à réduire ou à faire disparaître la constipation.

On me fera, ici, une dernière objection, et qui, au premier abord, ne laissera pas de paraître assez embarrassante. On médira : « Quelle que soit la cause de la constipation, quelle que soit la quantité des déchets produits par l'organisme, ne craignez-vous pas que la présence prolongée de ces déchets puisse être nuisible? Et, ainsi, n'endossez-vous pas une grave responsabilité, en vous refusant à toute intervention directe pour hâter l'évacuation de ces matières, dont la destination est d'être éliminée ? » A quoi les uns ajouteront que la présence des déchets est effectivement dangereuse à cause de l'irritation qu'elle inflige à la muqueuse de l'intestin, comme ferait la présence d'un corps dur étranger;

66 LA PURGATIOX

tandis que d'autres, allant plus loin encore, affirmeront que la présence de ces déchets n'est pas seulement dangereuse par ses effets mécaniques, mais par la façon dont elle trouble et vicie l'organisme, — les dits déchets étant d«s toxiques très actifs, et ayant une tendance à être résorbés par les petits vaisseaux de l'intestin, pour peu qu'on les laisse y prolonger leur séjour.

. C'est la fameuse théorie de V auto-intoxicatiou : et le moment est venu de l'étudier de plus près ; mais je répondrai d'abord à l'objection sous sa première forme, attribuant simplement le danger des déchets à leur qualité de corps durs étrangers. A l'objection ainsi formulée ma réponse sera brève et nette : je ne crois pas à l'existence de cette irritation de la muqueuse intestinale par la présence des déchets : car ceux-ci sont loin d'avoir jamais la dureté [qu'on leur prête. Il ne faut pas juger de leur consistance par celle des matières, quasi-pierreuses, évacuées par certains constipés : si l'on observe bien, on verra que, même chez les constipés, il n'y a de dur et de solidifié que la partie du bol fécal qui est au voisinage immédiat de l'anus : à dix centimètres plus haut, les matières sont toujours relativement molles, et même les petits

amas en chaîne que Ton sent, à travers la paroi du ventre, dans la fosse iliaque gauche des grands constipés amaigris, n'ont nullement une consistance capable d'irriter la muqueuse qu'ils touchent. Laissons-les donc bien tranquilles, sans nous faire de souci à leur sujet ! Tous ces déchets sortiront quand leur heure sera venue ; et cette heure viendra d'autant plus vite que Ton s'obstinera moins à fatiguer l'organisme tout entier par des purgatifs, ou la partie inférieure de l'intestin par des lavements.

Quant à la théorie de V auto-intoxication ^ j'ai brièvement indiqué, tout à l'heure, en quoi elle consiste, — ou plutôt consistait, car on peut la considérer, dès maintenant, comme une chose du passé. Elle affirmait que les matières fécales, en prolongeant leur séjour dans notre intestin, étaient pour nous une véritable cause d'empoisonnement. Résorbées par les petits vaisseaux de la région, elles passeraient dans le sang, corrompraient la vie à toutes ses sources, et produiraient ainsi une infinité de misères, souvent très graves, mais qui eussent pu être évitées si nous avions mis plus de hâte à éliminer le contenu fécal de notre intestin. Telle est la théorie : et peut-être le lecteur ne sait-il pas tout, ce qu'on a édifié, sur elle, d*applications pratiques, et

quelle effrayante quantité d'antiseptiques divers elle a fait consommer. Mais avec tout cela, et pour ingénieuse qu'on doive la reconnaître, peu de théories ont été fondées sur une base de faits plus insuffisante. De toutes les observations et expériences que Ton a alléguées en sa faveur, il n'y en a pas une qui soit décisive, ou même qui résiste à un examen sérieux.

Certes, cette hypothèse de l'empoisonnement par les matières résiduelles de l'intestin est simple, claire, faite pour frapper l'imagination : mais où sont ses preuves? J'ai parlé plus haut d'opérés que l'on constipait pendant près d'un mois : quelqu'un a-t-il jamais vu les poisons sécrétés par les déchets qu'ils gardaient en soi? Les a-t-on trouvés dans leur sang? dans leur urine? dans l'air expiré? Ces poisons, la vérité est que personne ne les a jamais isolés. On perçoit bien quelquefois, dans Thaleine de grands constipés, une odeur qui a vraiment un caractère stercoral : mais, d'abord, on ne la perçoit pas chez tous les constipés ; et puis ne peut-elle pas tenir à des fermentations gastriques ou buccales sans aucun rapport avec le contenu de l'intestin? En réalité, nous ne sommes pas plus certains de l'existence et du rôle morbigène de cette autointoxication intestinale que nos pères ne l'étaient

de Texistence et du rôle morbigène de leurs « humeurs peccantes ».

Non, rien absolument ne nous force à admettre cette théorie de Tauto-intoxication, sur laquelle vous prétendez appuyer la nécessité des purgatifs et des lavements ! Et j'ajoute qu'il est fort heureux que ce soit ainsi, et que vos purgatifs et vos lavements ne vous serviraient guère, si la théorie se trouvait exacte. Car lorsque, par un moyen quelconque, vous avez vidé artificiellement l'intestin, vous ne l'avez jamais vidé complètement. Vous n'avez enlevé qu'une partie des matières destinées parla nature à être expulsées, un jour ou Tautre. Et, donc, votre tentative de désinfection reste forcément incomplète, et toujours vous continuez à porter en vous des matières qui, depuis longtemps déjà, vous auraient empoisonnés si elles avaient eu le pouvoir toxique que vous leur attribuez !

Ici, comme partout, une observation prolongée de la réalité nous amène à découvrir que la nature a bien fait les choses. Une fois arrivées dans le réservoir prévu et organisé pour elles, les matières fécales peuvent y séjourner sans danger. Sur ce point là, du moins, Bouvard et Pécuchet peuvent se rassurer, — ces deux penseurs qui, naguère, après avoir beaucoup étudié les traités

70 LA PURGATIO.N

de biologie, épouvantés des dangers divers dont notre organisme était menacé, se demandaient avec inquiétude comment il nous était possible de vivre, même, pendant vingt-quatre heures.

Me (iira-t-on enfin que, par delà le traitement de la constipation, l'emploi des purgatifs a un autre objet, plus général et plus important, qui est de purifier le sang, de « refaire un sang nouveau », suivant l'expression populaire? Le fait est que, de plus en plus, c'est là Tobjet que Ton assigne à la purgation, surtout si nous en jugeons par les arguments invoqués pour recommander les purgatifs les plus récents et lès plus en vogue. Regardez la troisième page des journaux, les prospectus dont on encombre votre courrier : vous y trouverez racontées d'innombrables guérisons, non pas de simples constipés, mais de personnes présentant des symptômes morbides infiniment divers : vertiges, migraines, bourdonnements d'oreilles, épuisement physique, dépression morale, etc. ; et toutes ces personnes se sont trouvées littéralement remises à neuf par l'emploi prolongé de tel on tel laxatif, qui, non content de les délivrer de leur constipation, leur a encore nettoyé et renouvelé le sang. Mais, si immense que soit la crédulité

LLNLTILITE 71

humaine, je n'imagine pas qu'aucun de mes lecteurs prenne ces fantaisies tout à fait au sérieux. Le seul fondement scientifique qu'elles pourraient avoir serait la théorie de Tauto-intoxication, dont je viens de faire justice. On se figure que, le jour où les matières fécales ne s'attarderont plus dans Pintestin, le sang redeviendra plus pur et plus vivifiant : mais cette conception ne repose sur rien, et sans cesse l'expérience se charge de la démentir.

Ce qu'il y a de plus curieux dans les récits do cures en question, c'est que les auteurs ou éditeurs de ces récits nous démontrent, sans le vouloir, le caractère tout symptomatique de la constipation, et comment celle-ci n'est presque jamais qu'une dépendance d'un état morbide de l'organisme entier. Toutes ces misères, dont se plaignaient les malades qui se croient guéris par les produits X, Y, ou Z, ce sont précisément les manifestations habituelles de la « maladie » : et, si vraiment, il a suffi d'un laxatif pour les vaincre toutes, c'est donc que les malades ont dû avoir une foi bien profonde dans les vertus de ce laxatif, — ce qui achèverait de démontrer le rôle énorme de la psychothérapie dans le traitement de la « maladie ». Mais, pour un ou deux malades que leur foi sauve ainsi, combien

7 a LA PURGATION

d'aulres, au contraire, risquent d'entretenir ou d'aggraver leur « maladie », en s'obstinant à fatiguer leur estomac et leur intestin par l'emploi prolongé d'un laxatif, si bénin qu'on le suppose ! Au reste, ceci nous transporterait déjà au chapitre suivant.

Dans l'immense majorité des cas où Ton a coutume d'en faire usage, la purgation est inutile : telle est la conclusion qui me paraît ressortir de tout ce chapitre. Ni pour guérir la constipation, ni pour apaiser les souffrances des constipés, ni, non plus, pour produireje ne sais quelle « dépuration », les procédés d'évacuation artificielle n'offrent aucun des avantages qu'une tradition séculaire se plaît à leur attribuer. Et non seulement cette constatation s'appuie sur une observation clinique quotidienne, mais j'ai essayé encore de montrer qu'elle trouvait sa confirmation théorique dans l'analyse des causes et delà nature delà constipation. C'est là, d'ailleurs, une conclusion dont chacun peut, le plus facilement du monde, contrôler la justesse. Que Ton évite seulement de se purger ou de purger les autres, dans une quelconque des innombrables circonstances où l'on se croyait, jusqu'ici, tenu de le faire : et Ton verra que le bon effet assigné

L'LNUTILITE 73

d'ordinaire à la purgation se produira sans elle.

La purgation est inutile : il nous reste maintenant à démontrer qu'elle est nuisible.

Page 1