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formations de la médecine moderne, mais ont acquis plus de force et d'autorité qu'ils n*en avaient jamais eu. En voulez-vous quelques preuves ? Voyez, par exemple, la place que tiennent, dans les journaux, ces innombrables laxatifs et purgatifs à l'invention desquels la pharmacie contemporaine a dépensé des efforts vraiment prodigieux ! Quelle triste figure font la « rhubarbe et le séné » de Molière, en face de cet imposant arsenal de pilules, tisanes, poudres, écorces, eaux minérales purgatives, françaises et étrangères ! Sur ce grave sujet, chaque famille a ses préférences : pas une qui n*ait trouvé son purgatif de choix, et qui ne rêve de l'imposer au reste du genre humain.
Voyez aussi tous les ustensiles perfectionnés qui ont remplacé la seringue d'autrefois ! J'ai entendu le professeur Lasègue consacrer toute vine clinique à la glorification du lavement; j'ai vu décerner le nom de « bienfaiteur de l'humanité » à celui qui a inventé l'irrigateur. Et, dans nos maisons de santé et dans nos stations thermales, quel luxe d'appareils! L'inépuisable génie des constructeurs ne cesse point d'être mis à contribution, et dès aujourd'hui on se trouve en état de doser avec une précision mathématique la pression, la quantité, la température des
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divers ingrédients que Ton croit devoir introduire dans nos intestins. Pour les seuls lavements huileux, je connais quatre variétés d'appareils, très ingénieux d'ailleurs, qui permettent de les donner tuto et jucunde.
Un médecin est appelé dans une famille. Pressé de guérir avant de diagnostiquer, même si le sujet n'est pas constipé, il se hâte de prescrire un purgatif; et quand il a eu le temps de pousser à fond l'examen du malade, c'est encore à la même conclusion qu'il aboutit, après mûre réflexion : purgatif à prendre aussitôt, par manière de préparation au traitement ultérieur. Qu'il s'agisse de grippe, d'état gastrique, de rougeole, invariablement la purgation intervient au début d'une cure raisonnable et raisonnée. Ou que si le sujet a le malheur d'être préalablement constipé, alors les purgatifs font rage, entremêlés ou accompagnés d'irrigations intestinales.
Et comme cette conduite du médecin est comprise, dans l'entourage du malade, et non seulement approuvée, mais attendue et prévue ! « Oh ! monsieur le docteur, vous pensez bien que nous n'avons pas manqué à purger notre enfant, dès que nous l'avons vu rester deux jours sans aller à la selle ! Avant-hier, déjà, nous lui avons donné
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de la magnésie, el hier un grand verre d'eau de Janos ! Mais, malgré cette seconde purge, il est encore constipé; et, de plus, le voici qui a la fièvre, depuis ce matin! » Si le zèle des médecins est grand en matière de purgation, combien il est surpassé par celui des malades et de leurs familles ' !
Encore tout cela n'est-il rien en comparaison de la frénésie purgative des gardes-malades, surtout du sexe féminin : laïques ou religieuses, toutes ont, sur ce point, la même ardeur de conviction, qu'elles savent communiquer à leurs malades; et les meilleures d'entre elles tendent toujours à dépasser les prescriptions des médecins, des chirurgiens, et des accoucheurs Leur zèle est même difficile à réprimer. Je me rappelle en avoir rencontré une qui, tout à fait à mon insu, depuis plusieurs mois, avait pris rhabitude d'administrer' à sa cliente deux lavements quotidiens d'un litre ; et comme, très surpris, je lui demandais pourquoi elle avait imaginé de recourir à ce traitement, c'est de la
I. Très souvent, en vérité, ce sont les malades qui forcent la main au médecin, pour l'emploi des purgatifs. Une dame, l'autre jour, me disait que, sur les iS médecins qu'elle avait vus depuis vingt aus qu'elle était malade, presque tous lui avaient déconseillé de se purger, comme elle avait la manie de le faire. « Mais je le désirais si fort, ajoutait-elle, que tous finissaient par céder à mes instances. »
façon la plus naturelle du monde qu'elle me répondit : « Oh ! J'ai pensé que c'était toujours une manière d'occuper la malade ! »
Au reste, les gens bien portants eux-mêmes n'échappent pas aux efTets de ce culte universel. Il en est un bon nombre qui se purgent par précaution, à intervalles plus ou moins espacés ; — ou bien, c'est tous les jours qu'ils se servent de « minoratits », charitablement inventés à leur intention, tisanes laxatives, grains de santé, etc. Quanta Tusage quotidien du lavement, chaud ou froid, chez les personnes les plus solides (et d'ailleurs il faut qu'elles soient solides pour supporter sans dommage une pareille habitude), peu s'en faut qu'il ne fasse désormais partie du système courant des soins hygiéniques. Depuis quelques années, surtout, la crainte de l'appendicite a considérablement étendu cette pratique de la selle forcée, chez les gens bien portants.
La chirurgie, naturellement, ne reste pas en arrière de la médecine : souvent, purgatif avant l'opération ; toujours, purgatif après l'opération. Et comme le purgatif après l'opération a bien des chances de demeurer inefficace, pour maintes raisons que j'aurai l'occasion d'expliquer bientôt, on recourt à toute la série des adjuvants : lavements d'huile, puis grands
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lavages, puis, en désespoir de cause, repurgation, jusqu'au jour où Tinteslin du patient se décide enfin à fonctionner, — ce qu'il aurait fait beaucoup plus vite si Ton s'était dispensé de le torturer.
En un mot, le triomphe de la purgation est absolu et illimité. Par un accord peu commun dans les choses de cet ordre, le monde des médecins et celui des malades s'unissent et communient dans la conviction que « la liberté du ventre » est la plus indispensable des « libertés nécessaires »,et que cette liberté peut s'obtenir vraiment, d'une façon à la fois inolfensive et durable, par l'usage des purgatifs et autres agents d'évacuation artificielle. Et cette conviction n'est que la résultante d'une autre, non moins profondément ancrée dans tous les esprits : de celle qui consiste à tenir la constipation pour une maladie en soi, ayant pour ainsi dire sa vie propre, et pouvant être traitée séparément; ou bien encore, lorsque l'état maladif général d'un organisme est par trop manifeste, à tenir la constipation pour le fauteur principal de cet état; — conviction qui s'est transmise jusqu'à nous à travers tout le cours des siècles, en s'appuyant successivement sur une variété infinie de théories médicales, depuis la vieille théorie
des (c humeurs peccantes » jusqu'à celle, toute moderne, de « l'auto-intoxication ».
Or je dois tout d'abord déclarer que, sur quelque théorie qu'on puisse les fonder, ces deux convictions sont pour moi également erronées, et que leur application non seulement est bien loin d'avoir les bons effets qu'on lui attribue, mais encore risque très souvent de présenter de sérieux dangers. Dût-on m'accuser maintenant d'être un révolutionnaire, j'affirme que la constipation n'est jamais une maladie en soi, que son importance, dans les états morbides généraux, est presque toujours secondaire, que ce n'est qu'un épiphénomène fonctionnel, et que, dans la plupart des cas, l'emploi des méthodes purgatives est entièrement inutile, et que même, dans certains cas, il peut être funeste.
Non pas, à coup sûr, que je conteste l'utilité, l'extrême importance de la « liberté du ventre »! Mais celle-ci, pour moi, n'est pas la cause de la santé; elle en serait, plus exactement, quelque chose comme le baromètre : et, de même que les indications du baromètre n'ont jamais une valeur absolue, puisque la pression atmosphérique n'est que l'un des nombreux éléments qui contribuent à déterminer le temps qu'il fait ou qu'il va faire, de même la liberté du ventre
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n'indique pas forcément la santé, et ce n'est point chose rare de trouver des santés relativement acceptables qui se passent de la liberté en question. D'une façon générale, cependant, on peut considérer comme un homme bien portant celui dont l'évacuation intestinale se produit quotidiennement, et dans les conditions normales; mais, à mon avis, ce n'est nullement parce que cet homme a des selles louables qu'il est bien portant : la régularité de ses selles n'est que l'un des témoins^ l'un des effets, de son bon état général de santé, une manifestation, un signe de cet état, — comme la pression barométrique élevée est un signe de beau temps.
Or, s'il en est ainsi, un malade qui s'acharne à obtenir des selles louables quotidiennes en violentant son intestin est tout pareil à un enfant mal avisé qui, ayant la promesse d'une partie de plaisir pour le lendemain, imaginerait de relever l'index du baromètre afin de lui faire annoncer le beau temps.
En d'autres termes, l'usage constant et universel des purgatifs résulte de la fausse idée que l'on se fait communément de la constipation.
Médecins et malades continuent à regarder celle-ci comme la source d'une foule de misères, tandis que, en réalité, elle n'e^t que Tune des
conséquences d\in état maladif plus général, et rindice d'un mauvais fonctionnement de Téconomie tout entière. De telle sorte qu'il ne saurait y avoir de traitement particulier de la constipation, pas plus qu'il n'y a de traitement particulier de l'albuminurie : il n'y a que les divers traitements des constipés, ou, pour être plus exact, des maladies diverses dont l'état morbide se manifeste, entre autres phénomènes, par la constipation.
Et j'ajouterai que, entre tous les phénomènes morbides qui se rencontrent chez les constipés, la constipation est précisément celui sur lequel il faut le moins travailler, celui qu'il faut le moins traiter, ce symptôme étant toujours celui qui, spontanément, disparaît le premier, lorsque s'améliore l'état général de la santé, sous l'influence d'un traitement approprié. C'est un symptôme d'importance secondaire, et contre lequel nous n'avons point de recours immédiat, et qui ne fait qu'être aggravé par les interventions directes, et qui, lorsqu'il est ainsi aggravé, peut à son tour engendrer de sérieux phénomènes morbides.
— ((Oui,j'admetsvotrethéorie, diront peut-être quelques lecteurs, et je reconnais avec vous que.
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lorsque la constipation s'accompagne d'une foule d'autres misères, petites ou grandes, il ne convient pas de s'acharner contre elle : mais quand la constipation existe seule, sans autre trouble de la santé, n'a-t-on pas le droit et le devoir de tâcher à la vaincre ? »
Eh ! bien, un tel cas, tout d'abord, est rare, et même exceptionnel : car, presque toujours, un homme constipé éprouve, en même temps que sa constipation, une variété infinie de petits phénomènes irréguliers, des migraines, des maux de reins, de la somnolence, de la paresse matutinale ; et si même, le jour où vous l'examinez, il ne vous présente aucun de ces phénomènes concomitants, vous pouvez être certain qu'il en a eu, ou qu'il en aura dans l'avenir. C'était peutêtre un migraineux qui a vu ses migraines disparaître à partir du jour où il est devenu constipé ; mais, en tout cas, ce n'est certainement pas un homme bien portant, et, pour ne se manifester chez lui que par un seul symptôme, sa « maladie » ne doit pas moins être traitée d'un point de vue plus général, si l'on veut que cet homme ne devienne point plus malade, et retrouve cet équilibre instable qu'on est convenu d'appeler la santé. Soignons-le par le repos, si c'est un surmené ; par l'exercice, si c'est un désœuvré; par
le régime alimentaire qui répond à son fonctionnement stomacal et intestinal ; mais, de grâce, n'irritons pas son intestin par des purgatifs ou des lavements, sous peine de transformer ce constipé presque bien portant en un constipé franchement malade !
— «Mais alors, dira-t-on, commentexpliquezvous que, de tout temps et dans tous les pays, la purgation ait été si grandement en laveur? La persistance même de cet usage, à travers les révolutions de la médecine, n'est-elle pas une preuve de sa valeur? Et n'en est-ce pas une preuve, aussi, que Taccord unanime des médecins à son sujet, et ne voyons-nous point les purgatifs employés, — à dose infinitésimale, il est vrai, — par les médecins homœopathes euxmêmes; ne les voyons-nous pas employés largement, et sous leurs formes les plus violentes, par les médecins vétérinaires ? Et ne savez-vous pas, en outre, que Topinion séculaire a trouvé aujourd'hui un appui nouveau dans la grande théorie moderne de V « auto-intoxication ? »
Me réservant de revenir plus tard sur cette théorie de l'auto-intoxication, je me contenterai de répondre, ici, que l'unanimité d'une opinion n'a jamais été une preuve de vérité, et qu'une erreur, parce qu'elle est séculaire, n'en reste pas
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moins une erreur. Tout récemment encore, dans un article du Tournai des Praticiens sur Vhysté' rie\ le professeur Bernheim écrivait très justement que, <c quand une doctrine est consacrée par un enseignement classique séculaire, étayée par les autorités scientifiques, suggérée à de nombreuses générations, elle demeure dans les esprits comme un dogme difficilement expugnable. » Si la très grande ancienneté d'une erreur n'enlève certes rien à sa fausseté, elle a pour effet de l'enraciner, et, en nous accoutumant à la voir installée, de nous ôter à son sujet toute velléité de doute, ou simplement de contrôle.
Et là est précisément l'une des causes qui, à mon avis, expliquent la force de ce que j'appelle le préjugé de la purgation. En vertu de conceptions transmises d'âge en âge et basées sur le soi-disant sens commun, on a toujours eu tellement peur de ce qui pourrait se produire si l'on ne se purgeait point, soit au début des maladies, ou dans leur cours, ou à leur terminaison, ou même en pleine santé et pour éviter les maladies possibles, que, à travers les siècles, toujours et premièrement on a recouru à la