EXPOSITION DES AQUARELLISTES
Depuis bien longtemps, Octavie n'était pas sortie dans les rues avec son mari, et elle éprouvait une fierté naïve à marcher sur les trottoirs pleins de monde, au bras de ce joli garçon, effrontément regardé par les petites couturières qui passent en portant des robes enveloppées dans des serges vertes. Quant à Barrois, la pensée de se mêler un instant à ces personnages à la mode, dont il lisait quotidiennement les noms dans les chroniques de M""*^ Star, l'avait mis en humeur gracieuse.
Il marchait d'un air dégagé, aux petits soins près de sa femme, ayant sur les lèvres un léger sourire de mépris pour les passants qui n'allaient pas à ce fashionable rendez-vous.
Les équipages étaient rangés le long de la chaussée jusqu'à l'angle du boulevard. Au moment où Barrois et sa femme passaient le seuil de la galerie, Tarrivée d'un landau s'arrêtant avec un grand fracas, au ras du trottoir, leur fit tourner la tête.
Une dame en descendit qui avait des cheveux trop blancs pour ses sourcils noirs. Une jeune fille l'accompagnait. Achille reconnut M""^ Weslowska et M"° Stéphanie. Il devint pourpre, et, n'osant saluer, il fit ranger brusquement Octavie contre le mur.
Les deux femmes passèrent sans détourner les yeux.
— « Qu'as-tu donc? » demanda Octavie étonnée,
— « Rien », fit Achille avec une irritation mal contenue. « Entrons ».
Ils s'arrêtèrent au seuil du salon, avec un embarras d'étrangers qui pénètrent dans une réunion intime. M™° Star n'était pas encore arrivée; ils s'assirent sur une banquette pour l'attendre, près de la porte.
Enfin, au fond de la galerie, elle parut, majestueuse, lente, répondant avec une froideur énig-
UN DE NOUS i U
matiqueaux saluts qui lui venaient de toutes parts. Sans se préoccuper autrement des peintures, elle marcha vers un canapé vide au milieu de la salle; puis, s'étant assise, elle tira de son manchon un carnet relié en peau de crocodile, et un crayon d'or.
Aussitôt, comme pour une revue, les élégantes abandonnant leur promenade vinrent défiler sous ses yeux, au bras des cavaliers. Tout en affectant de causer gaiement avec Blanche, la femme de lettres prenait des notes. De temps en temps elle s'interrompait afin d'examiner quelque couple avec son lorgnon d'écaillé. Alors tous les visages se tournaient vers elle. Une anxiété planait.
— « Allons la rejoindre », dit Achille.
Mais Octavie, intimidée à la pensée de traverser tout ce beau monde, répondit d'une voix suppliante :
— « Oh! restons là, je t'en prie !»
— « Tu es folle, » reprit-il, les yeux brillants de colère. « Suis-moi, ou je te plante là. »
Mais elle, tout à fait démoralisée par cette violence, murmura, sans quitter la banquette :
— « C'est cela. Va la retrouver seul. Tu me reprendras en sortant. »
Deux ou trois promeneurs arrêtés regardaient. Achille aurait voulu battre sa femme. Il lui
prit le bras, sortit avec elle, la poussa dans un fiacre; puis, s'étant jeté près d'elle, tandis que la voiture cahotante roulait avec un grand tremblement de vitres, il lâcha sa colère, lui disant, d'une voix cruelle, des choses dures.
— « Achille! Achille ! » sanglotait Octavie en essayant de lui mettre la main sur la bouche. « Retournons... je ferai tout ce que tu voudras. »
Les larmes qui coulaient sur sa figure avaient rougi son nez, gonflé le dessous de ses yeux. Les épingles de sa coiffure s'étant dérangées, la capote tombée lui oscillait dans le dos, selon les heurts du fiacre.
— « Y retourner? » dit Achille, en haussant les épaules. « Mais regarde-toi donc dans cette glace! »
Depuis qu'elle était nourrice, elle avait pris un embonpoint qui la vieillissait. Beaucoup de ses cheveux étaient tombés ; et, comme elle continuait à se peigner en racines droites, il y avait, entre ses mèches d'un blond disparate, de larges raies vides vers les tempes.
Achille prenait à la contempler un plaisir pervers.
— « Écoute », dit-il, « c'est la dernière fois, que je sors avec toi. J'en ai assez. »
Puis, sans plus s'occuper d'elle, il affecta de regarder les passants par la portière.
En rentrant rue Geoffroy- Lasnier, Octavie courut se jeter sur son lit, et Achille s'enferma dans son cabinet. Un bon feu rendait la pièce confortable. Comme après les violentes colères, Barrois se sentait les jambes lasses, les mem.bres courbaturés. Il s'étendit sur une chaise longue et fuma jusqu'au soir, en regardant la flamme, Tœil brillant, les sourcils froncés.
Vers cinq heures la petite bonne vint frappera la porte du cabinet.
— « Qu'y a-t-il ? » demanda Achille d'une voix encore enrouée.
Comme il ouvrait la porte, derrière Francine. il reconnut Blanche Cossas.
— «Vous, mademoiselle», dit-il subitement déridé. «Excusez-moi de vous recevoir ici, il n'y a pas de feu dans le salon. »
Et il roula pour elle, en face de son fauteuil, une causeuse de tapisserie que, du geste, il lui désigna.
Blanche conta que, étonnée de n'avoir rencontré personne aux Aquarellistes, elle était venue chercher des nouvelles. Elle ne s'était pas inquiétée sans cause, puisqu'elle trouvait M""' Barrois dans son lit.
Elle parlait sans le regarder, en lissant son manchon de plumes. Achille suivait le mouvement de ses petits doigts. Elle était gantée jus-
qu'au coude, à la façon mousquetaire ; un cercle d'or plissait la peau du gant autour des poignets. Le vague parfum qui se dégageait de sa toilette flottait dans l'air chaud.
— « Ma femme n'est pas malade », dit Barrois lentement. « Nous venons d'avoir une scène en-^ semble. »
Et comme Blanche esquissait un geste de protestation :
— « Je sais bien », continua-t-il, « qu'on met de la pudeur à cacher ces choses-là. J'ai longtemps gardé le silence sans me plaindre; mais aujourd'hui je n'en puis plus, excusez-moi. »
Et il lui dit tout, son cœur surpris, ses premières désillusions, son dégoût. Jamais il n'avait eu l'occasion de faire ce récit à personne ; aussi prenait-il un amer plaisir à développer son réquisitoire, s'étonnant qu'il fît si bien corps.
— « Je n'ai rien à lui reprocher; elle adore son enfant, elle m'aime. Notre infortune s'appelle incompatibilité d'humeurs. On en fait des comédies, les gens en rient, et pourtant je vous jure que cela peut pousser un honnête homme au suicide. »
— « Vous ne ferez pas cela! » dit Blanche épouvantée de son accent tragique.
— « A quoi bon souffrir plus longtemps», fit-il
ému lui-même de son effet, « puisqu'il n'y a pas de remède? »
Elle lui prit la main :
— « Vous vous devez à votre enfant..., à vos amis. »
Il secoua la tête d'un air de doute.
— « Lequel de ces amis dont vous me parlez, se souviendrait, au bout d'un an, du mort couché dans sa fosse ? »
Et, tous les deux en même temps, ils eurent la vision de cette tombe romantique, à pierre fendue, que balayent au crépuscule, quand le vent se lève, les rameaux mélancoliques d'un saule, éternel pleureur.
— « Oli ! mon Dieu », dit Blanche les yeux brillants de larmes, « pourquoi donc ne puis-je rien pour vous consoler? »
Et elle déclama contre la destinée, encore aggravée par les sottes opinions, les rigueurs de la société.
— « Si deux cœurs se rencontrent, qui auraient pu s'entendre, le devoir les sépare. »
— « Dites les préjugés! »
— « Ah ! comme je les aurais foulés aux pieds, si j'avais été homme ! »
— « Il y a des femmes qui ont ce courage. »
— « Oui, mais de quel nom les appelez-vous! »
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Pourtant, quand elle le quitta, il lui avait arraché la permission de la visiter chez elle, et il s'était engagé à se rapprocher d'Octavie, à solliciter l'oubli de ses violences.
Gomme il se baissait sur la rampe d'escalier pour la voir descendre, elle lui fit un petit signe de la main.
— « A bientôt et bon courage ! »
Elle retrouva M"""- Star assise à son bureau. Deux encoignures, chargées de bougies roses, brûlaient une cire parfumée. La femme de lettres venait d'écrire son article du lendemain. Elle favorisa Blanche d'une lecture.
Gela commençait par quelques phrases alambiquées, qui toutes glorifiaient la renaissance des modes du dix-huitième, — « l'âge fleurdelysé des amours ». Puis, après avoir jeté des roses sous les pas des « professionnel beauties », Emmeline dressait un arc de triomphe aux élues plus discrètes de « Dame fantaisie ».
« Parmi les plus captivantes, la jolie marquise » d6 Jersey promenait sa grâce blonde, vêtue de » peluche loutre et fleurie de roses; son amie » madame Van der Veldt, dans une toilette q;ji » n^était qu'un enroulement de dentelles noires » et un original mantelét en velours d'Utrecht » cerise ; la baronne d'Autansac, la princesse Go- » lonna, si grave et si douce avec son auréole de
» crêpe blanc ; le poète Olivier, que les duchesses » regardaient beaucoup. »
Puis, grisée par ces énuniérations illustres, la femme de lettres évoquait, en termes dithyrambiques, un décor digne de ces filles posthumes de Marie-Antoinette et de la Pompadour :
« Nous re verrons les boiseries couvertes d'em- » blêmes, de colombes, de carquois, nous respi- » rerons encore l'atmosphère de ce dix-huitième » siècle, qui de l'amour ne connaissait que les » ailes, de la nature que les roses, de la poésie, » que les bouquets Ghloris, de la beauté que » les paniers, la poudre et les mouches.
» Pourquoi », disait-elle en finissant, » me » suis-je arrêtée si longtemps à ces souvenirs et » à ces espérances? Je dois avoir rêvé, je suis de » l'école de Racine, j'aime à raconter mes songes. »
Et tandis que M'"'" Star déclamait complaisamment sa prose. Blanche, la joue appuyée sur la main, regardait fixement devant elle, les yeux perdus, tournés, eux aussi, vers de beaux songes intérieurs.
Le lendemain, quand Octavie ouvrit les yeux, elle vit Achille à son chevet.
— « J'ai eu tort, ma pauvre fille », dit-il en lui tendant la main. « Faisons le paix. »
De ce jour, son caractère changea. Rien ne le choquait plus, rien ne l'irritait. A dîner, il faisait asseoir Ancelis près de sa chaise, nouait luimême sa serviette et demandait avec un intérêt résigné :
— « A t-il bien digéré son racahout? »
Il écoutait en souriant les cancans du jardin public, les propos que les nourrices tenaient sur leurs maîtresses, et sa fierté s'abaissa jusqu'à prendre quotidiennement des nouvelles de la petite Ganivia, qui avait attrapé « un chaud et froid » au commencement de l'hiver.
L'expression de son visage avait changé comme
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sa conduite. Il portait maintenant la barbe en pointe, tandis que ses cheveux, plus longs, bouclaient derrière les oreilles. Avec sa peau mate, ses yeux toujours cernes, son chapeau à larges bords et son manteau à collet de fourrure, il se trouvait, dans les glaces des magasins, l'allure d'un de ces hommes mystérieux, toujours bien mis, que l'on peut prendre pour un grand d'Espagne, ou pour un artiste, — êtres d'élite dont les yeux, brillants d'un feu sombre, accusent des passions méridionales et une excessive susceptibilité d'iionneur.
M""^ Star, faisant allusion à l'humble origine de son père, disait de lui :
— « Comment un jacobin a-t-il pu engendrer ce mousquetaire? »
Quant à M""' Barrois la mère, elle s'inquiétait de la mélancolie de son fils; et, après avoir inutilement entrepris deux neuvaines, elle consulta une somnambule, qui, entre autres médicaments infaillibles, préconisa l'emploi du chocolat vermifuge.
La vérité, c'est que, plus cruellement que jamais, il étoulîait dans le milieu où le sort le faisait vivre. Il était revenu à toutes ses chimères de grandeur, à l'attente de cette passion d'essence unique, qui allierait tous les raffinements de l'esprit aux satisfactions de la chair, — amour ducal
servi par des laquais dans un hôtel aux salles hautes, promené dans des voitures armoriées, à la face de Paris, félicité surhumaine qui l'enivrerait de tendresse et d'orgueil. La possession de Blanche était loin de satisfaire cet idéal supérieur; mais, dans la solitude présente, il prenait volontiers la main de cette jeune fille, qui s'offrait à lui comme compagne de route, appréciant d'ailleurs, chez elle, le mépris des bonheurs médiocres, des aspirations vers un amour indéfiniment perfectible, — car, tous les deux donnaient de bonne foi le nom de passion à leurs instincts pratiques de jouissance.
Donc, chaque jour, ils maudirent davantage leurs taches mécaniques, lent engrenage où s'écrasaient leurs cœurs. A présent, Blanche voyait des hauteurs sur tous les visages, des insolences dans toutes les paroles; elle rougissait de ses mesquines toilettes, de ses gants reprisés, de ses chapeaux de paille portésjusqu'à la mi-novembre, de ses bottines ressemelées. Elle enrageait, les matins, debout dès six heures, bras nus dans sa petite chambre sans cheminée, de brosser sa jupe humide, raide de la boue des leçons.
Quant à lui, ce qui l'exaspérait, plus encore que l'exiguïté de ses ressources, c'était l'inébranlable quiétude où vivait sa femme. Il eût pi'éféré des injures, des trahisons, à ce calme plat. L'hon-
nêteté d'Octavie lui semblait impuissance à mal faire, sa bonté sottise. Elle n'était même pas capable de rancune. Son esprit, irrémédiablement nul, ressemblait à une ardoise, où, sans vestiges, tout s'efface à l'effleurement de l'éponge.
Parfois, quand il lisait les journaux, Barrois s'arrêtait aux scandales judiciaires, meurtres d'amour, séparations scandaleuses, secrètes intrigues dénouées au grand jour de l'audience, avec les lettres lues, les baisers comptés parles recors, la literie adultère étalée sous les lunettes des magistrats. Ces lectures le plongeaient dans de sombres rêveries dont il s'échappait tout d'un coup, avec l'effroi des tentations mauvaises, des perversités instinctives qu'il sentait sourdre dans son cœur.
Un soir qu'il rentrait de son étude, une serviette sous le bras, s'efforçant, pour se distraire, d'enjamber les dalles du trottoir sans marcher sur les jointures cimentées, un monsieur très élégant, qui sortait d'une boutique, le heurta.
Les deux hommes se regardèrent.
— « Décot! »
— « Toi, Achille ! Enchanté de te. revoir, un tas de choses à te dire. Accompagne-moi donc jusque chez Bignon. J'ai ma voiture. »
Le plaisir de monter dans un coupé de maître, aux yeux de quatre ou cinq passants qui station-
naient sur le trottoir, décida Barrois à s'éloigner de sa route.
— « Allons-y! » dit-il.
Et, passant devant Décot, il s'assit au fond de la voiture, s'installa, en homme habitué à toutes les aisances, le poignet enfilé dans l'embrasse.
Après avoir crié l'adresse au cocher, très haut, le coulissier étala sur ses genoux une grande serviette de maroquin et commença par reprocher à son ancien camarade la rareté de ses visites. Lui-même était si pris par le monde et les affaires, que, depuis longtemps, il n'allait plus chez personne.
— « On vient me voir » ,af firma-t-il avec aplomb, « à mon bureau, rue Bergère. Tu ferais bien de me visiter de temps à autre, quand ce ne serait que pour me confier tes intérêts. »
Barrois n'avait qu'à parler, s'il voulait vendre ou acheter des valeurs de Bourse. On lui fournirait tous les renseignements imaginables, on le conseillerait en ami. Car on était admirablement placé pour tout savoir.
— « Tiens », dit-il, et il tira de sa serviette un prospectus en tête duquel Achille lut en grosses lettres : Société des terrains de la plaine Saint- Denys. « J'ai là dans les mains une affaire unique. Ah ! si tu avais de l'argent liquide ! »
— « Tout notre avoir est en terres », répondit
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Achille, une ferme en Normandie et quelques obligations de la ville de Paris. Ma mère y tient, à cause des tirages. »
Alors Dccot haussa les épaules, déclarant qu'il était suranné de se contenter de l'un pour cent et des chances de la loterie, quand il y avait tant de spéculations sûres, qui, en quelques années, triplaient une fortune.
— « Tu serais bien à plaindre si, à la place de tes misérables fermages, je te faisais toucher -de gros dividendes, et si tu roulais voiture, au lieu de gratter du papier dans ton étude, et de nicher €omme un boutiquier au fond du Marais! »
Et, jcomme il insistait, Barrois parcourut des yeux le prospectus.
Décot, le masque impassible, les' bras croisés, surveillait l'impression produite par cette lecture. Le coulissier était un jeune homme de taille élancée, bien prise, et de manières mixtes qui se mettaient sans eiïortà l'unisson de toutes les sociétés. Son teint blanc, ses favoris portés en côtelettes jusqu'au milieu de la joue, ses moustaches soigneusement relevées, lui donnaient la physionomie banale d'un élégant; mais, en l'observant, on était frappé de l'éclat métallique et froid de ses yeux gris, et, sur son visage, parfois on voyait passer les étranges expressions qui contractent les traits des gens mal avec eux-
mêmes. Vêtu avec recherche, il était coiiTé d'un chapeau gris à large ruban noir.
— « Quel est le prix des actions ? » demanda Achille.
— « Hé! nous n'avons pas besoin d'argent», fit Décot. «Ta signature nous suffirait; d'ailleurs les premiers versements n'auront lieu que dans trois mois. »
Barrois réfléchit quelques instants, puis rendit les papiers.
— « Décidément non », fit-il d'une voix résolue. « Les spéculations m'effrayent. »
— « Comme tu voudras », répliqua le boursier sans s'émouvoir. « Si tu changes d'avis, je suis toujours là. »
Et ils se mirent à converser de choses indifterentes.
— « Qu'as-tu fait », demanda Achille, « de cette petite actrice que tu avais pour maîtresse, autrefois?»
A ce souvenir, Décot rougit légèrement.
— « Bergère? Ma foi, mon ami, il y a longtemps que je l'ai envoyée promener. J'avais essayé de la garder, pour ne pas lui faire de la peine ; mais, au troisième caprice... »
Il fit comprendre d'un geste qu'il n'avait pas la patience longue.
La voiture était arrivée devant le restaurant Bignon. Les deux hommes se séparèrent.
— a Quel fat ! » se dit Achille en reprenant à pied, par les rues de traverse, le chemin du Marais.
Cependant il ne pouvait s'empêcher d'envier le luxe de son camarade, ses plaisirs, sa vie facile. En quelques années, Décot avait décuplé le petit héritage de ses parents, Il mettait le pied dans tous les mondes, et, ses affaires étant prospères, il y était bien accueilli. Ces satisfactions d'amour-propre rappelaient Achille au souvenir de ses propres rancœurs.
— « Je n'ai pas vécu », pensait-il. « Ni jouissances, ni accidents, ni émotions, ni coups de fortune. La vie d'un criminel vaut mieux que la mienne : lui, au moins, il a des remords. »
Il s'aperçut qu'il parlait haut et leva les yeux.
Ses pas l'avaient ramené sur la place de la Bourse, en ce moment silencieuse et vide. Sous les colonnades, des gens en uniforme empilaient des chaises; une marchande de journaux dînait dans son kiosque; un chien perdu vint flairer ses souliers.
Il s'étonnait de ce silence, de cet abandon après les vociférations, la mêlée de la journée. A cette heure, avec le profil de son fronton découpé sur le ciel bleu pâle, le monument perdait cet as-
pect de bastille du pillage et du meurtre, qui, le jour, causait à Barrois comme un vertige d'effroi.
Il fit lentement le tour des grilles, avec une curiosité rassurée de badaud, contemplant, à travers les barreaux d'une cage, le sommeil majestueux d'un grand fauve.
Pourquoi donc, après tout, ne viendrait-il pas là, comme les autres, jouer la partie à pile ou face? Quel que fût le caprice de la fortune, c'était, à coup sûr, une magnifique émotion pour l'homme qui, ayant mis sa vie et son honneur dans un des plateaux, regardait la balance osciller.
— « Allons », se dit-il en reprenant sa route, « Décot a raison ; je n'ai pas joui de la vie, parce que j'étais pauvre. Il faut de l'argent pour être heureux. J'en aurai. »
op New York.
Ce soir-là, il travailla tard clans la nuit, repassant l'inventaire de ses biens, les quittances des fermiers.
Vers deux heures du matin, on sonna à la porte de rétage. C'était une lettre de M"' Cossas. Sa mère venait de mourir subitement en rentrant du théâtre. Elle priait M""* Star et M. Barrois d'accourir.
Achille descendit chez la femme de lettres. Au bout d'un quart d'heure, Magnagna lui ayant crié que M""* Sta^; n'était pas encore rentrée de soirée, il se mit en route, à pied, pour la rue des Martyrs.
La mort de la bonne M""^ Cessas ne lui causait aucun regret. Il ressentait plutôt la satisfaction très décidée que l'on éprouve à voir se retirer d'un entretien un tiers fâcheux. L'isole-
ment de M"« Blanche ne pourrait pas manquer de les lier davantage, et, bien qu'il n'eût sur elle, aucun dessein arrêté, il se félicitait d'un accident, point de départ d'événements heureux, en tout cas nouveaux.
Il arriva sur les trois heures du matin, et, s'étant composé le visage, il sonna discrètement à la porte.
M'^" Blanche elle-même lui ouvrit.
— « Ah ! » dit-elle en l'apercevant, » je savais bien que vous viendriez! »
Encore en toilette de bal, les bras nus, un châle sur les épaules, elle avait les yeux très cernés. Debout en face d'elle, Barrois la considérait d'un air morne. Il murmura :
— « Quel fatal événement ! »
— « Mourir comme cela », sanglota M'^*" Blanche , « sans me reconnaître , sans me dire adieu ! »
Et son chagrin fondant tout à coup en flots de larmes, elle se jeta dans les bras d'Achille. Il l'entraîna dans le petit salon.
— « Voyons », disait-il, «mademoiselle Blanche; mademoiselle, remettez-vous... »
Mais elle, excitée par la présence d'un témoin, redoublait ses lamentations :
— « Ma pauvre mère, je n'avais plus qu'elle au monde. Me voilà seule! »
Son châle était tombé de ses épaules; elle pleurait, la tête renversée sur le canapé, son mouchoir sur les yeux.
Elle parut à Barrois si touchante dans son désespoir, qu'il s'agenouilla près d'elle et prit sa main, qu'elle ne retira pas.
— « Souvenez-vous », dit-il d'une voix émue, « de cette soirée où vous m'avez consolé. A votre tour, comptez sur moi. »
Les larmes de la jeune fille s'arrêtèrent, et, fixant sur lui des yeux troublés de larmes :
— « Vous êtes bon », murmura -t-elle; « vous ne m'abandonnerez pas. »
— « Vous pouvez compter sur moi comme sur un frère tendre et respectueux. »
Il n'était pas dupe des paroles qu'il prononçait; mais elle, trompée par son accent, sentit un froid mortel l'envahir, tandis qu'il lui dépeignait complaisamment les douceurs de cette intimité sans périls.
Plus tard il réfléchit qu'il eût été plus adroit de profiter de l'énervement de la jeune fille et des provocations de sa toilette. Mais il avait été rebuté par la pensée de la morte, présente derrière la cloison, sur son lit.
La délicatesse de sa conduite le plaça encore plus haut qu'auparavant dans l'estime de M'^" Cossas. Mais, comme si à l'insu de Blanche le péril côtoyé
eût été le principal élément de son amour, sa passion se transforma, monta de son cœur dans sa tête. Ce ne fut plus un sentiment tyrannique, dominant sa vie, mais une chère idée qui l'occupait sans l'absorber. Elle jouissait plus du souvenir d'Achille que de sa présence, le voyait sans trouble, le quittait sans regret. Même elle finit par éprouver une vague lassitude de leurs conversations monotones, un étrange désir de nouveauté dans les sentiments, les physionomies, les paysages.
Souvent, du vivant de sa mère, des directeurs de troupes musicales en tournée lui avaient proposé le voyage d'Amérique. Mais jamais la vieille dame ne s'était décidée à l'accompagner. M™' Cossas refusait de mettre le pied, même sur un bateau-mouche, en souvenir d'un petit cousin de son mari, qui s'était noyé dans une mare, en nourrice. Mais, à présent que Blanche se trouvait libre, qui donc pouvait la retenir? Cette tentation devint bientôt une idée fixe, et dès lors l'Amérique la poursuivit, en rêve, avec ses enthousiasmes juvéniles, attelant un peuple d'admirateurs aux voitures des cantatrices et des comédiennes. Et elle arrangeait tout son voyage dans sa tête. Elle se représentait les soirées à bord du paquebot, pendant la traversée. Elle chanterait dans le salon des dames, lambrissé de bois . d'oranger.
avec le bercement du roulis, le petit clapot des vagues et raccompagnement d'une guitare, pincée par quelque créole des îles, qui l'épouserait pour sa chanson et pour ses beaux yeux.
Les occasions d'engagements étaient fréquentes. Elle s'adressa au directeur du Concert Allari, à M'"" Star, et finit par être enrôlée comme forte chanteuse par un imprésario de Milan qui complétait sa troupe à Paris. Le départ étant fixé au mois d'octobre, elle avait encore un mois devant elle.
Elle l'employa à composer sa garde-robe, sous la direction de IVP" Star.
La femme de lettres voyait là l'élément le plus certain des succès artistiques d'une musicienne. En matrone d'expérience, elle soigna particulièrement la confection des peignoirs et des chemises. Elle les voulut en tissu algérien, transparentes, ajustées à la taille, avec un élégant décolletage en demi-lune. Par réaction contre l'horizontalité des chaussures britanniques, elle exagéra l'élévation des talons Louis XV.
— « Vous devriez faire prendre cette mode-là là-bas », disait-elle. « Ce serait un service patriotique. ))
De son côté, M. Barroissé montra très complaisant. Il s'occupa du passeport, du change de la monnaie, et fournit tous les renseignements ima-
ginables sur les concordances des chemins de fer avec. les bateaux, car M^^^ Gossas devait rejoindre sa troupe en Angleterre pour s'embarquer.
Le matin du départ, Blanche vint prendre congé d'Octavie et de son mari.
On la reçut dans la salle à manger, les Barrois achevant leur repas.
En la voyant entrer, Achille se troubla.
— « Je viens vous faire mes adieux », dit-elle.
— « Déjà ! » fit Achille d'une voix tremblante. Mais Octavie ne prit pas garde à son émotion,
tout occupée à agrandir le cercle des plats, pour établir le couvert de Blanche.
— «Voyons », disait-elle, « vous ne me refuserez pas un peu de confiture. Cela se m.ange sans faim. Et puis, vous n'en goûterez pas comme cela en Amérique. »
— « Quand partez-vous? » demanda Achille.
— « Ce soir, à cinq heures. »
Il répéta :
— « A cinq heures !... »
Et il regarda son verre à moitié ^dde, sans oser relever les yeux.
Alors Blanche dit d'une voix qui tremblait un peu :
— « Je vous ai apporté le p.ortrait de ma mère. » Elle tira d'une enveloppe bordée de noir une
photographie qui représentait la bonne 1VP° Gos-
sas, avec ses bandeaux plats, son sourire placide, sa robe de. soirée. Au revers de la carte, la jeune fille avait écrit :
A M. et Madame Barrois Souvenez-vous des morts et des voyageurs !
— « C'est bien elle », dit Achille d'un ton ému.
— « Je la mettrai dans mon livre de messe », ajouta Octavie. « Et soyez sûre, mademoiselle, que je ne vous oublierai pas non plus dans mes prières. »
Puis on causa des périls du voyage et des petits inconvénients de la traversée.
— « Avez- vous le mal de mer? » demanda Octavie.
— « Je n'en sais rien », répondit-elle.
— « Mais il y a des pilules pour le prévenir. Les pilules du docteur... J'ai vu cela l'autre soir dans le journal, et je l'ai noté sur mon livre de comptes. Attendez, je vais voir... »
Ils restèrent en tête à tête, silencieux, cherchant à se dire quelque parole triste.
— « Merci», murmura la jeune fille, «de tout, ce que vous avez été pour moi ; un confident.... un frère... Votre amitié est la seule chose dont j'emporte le regret. »
— « Blanche... », commença-t-il.
Sa voix tremblait.
— (( Me répondrez-vous si je vous écria. Je vous en prie... quelquefois... à mon bureau... »
Quand Octavie rentra, ils étaient debout tous les deux. Blanche allait partir. Elle dit qu'il fallait embrasser Ancelis pour elle et présenter ses devoirs à M""** Barrois la mère.
— « Et maintenant, adieu, ma chère amie. »
— (( Adieu ! » répéta Octavie toute en larmes.
— « Adieu !.. » dit Achille.
Us accompagnèrent M^^^ Gossas jusque sur le palier.
Elle descendit. Et Achille ferma la porte.
Rentré dans son cabinet, il prit un livre, le feuilleta. C'était un Traité des contrats à terme et de lajurispriideitce des billets. L'auteur prévoyait toutes les hypothèses de la casuistique légale, analysait les cas, déduisait les corollaires dans une langue fleurie, qui rendait plus insupportable encore l'aridité du sujet. Barrois luttait contre son attention, s'eff'orçait d'entrer dans les fictions du légiste. A la fin, il laissa glisser le livre sur le tapis, et s'abandonna à ses rêveries.
M°''^Star,qui avait conduit Blanche au chemin de fer, vint dans la soirée.
— « Eh bien ! » dit-elle en lorgnant Achille avec une nuance d'ironie, « nous avons donc perdu notre amie ? »
Puis, se tournant vers Octavie :
— « Figurez-vous que, tout à l'heure, sur l'embarcadère, quand j'ai vu son petit gainsborougli dans le cadre de la vitre, et que je me suis dit : C'est peut-être pour la dernière fois, — j'ai pleuré, comme une simple mortelle. Et elle aussi, la pauvre enfant, paraissait bien émue. Enfin, le changement d'habitudes, les modes étrangères, le plaisir d'être regardée , tout cela ne tardera pas à l'égayer. »
— - « Oh ! » dit Octavie, « je ne crois pas mademoiselle Cossas bien coquette. »
— « Ne vous y fiez pas », reprit la femme de lettres d'un air entendu : « Blanche est Parisienne jusqu'au bout de ses ongles roses. Elle ne résistera pas au plaisir d'égratigner ces bons Yankees. Vous n'avez pas idée du caprice de Jonathan pour nos minois chiffonnés. Moi-même, quand j'ai visité l'Exhibition de Philadelphie avec ce pauvre Star, je traînais quatre soupirants après mes paniers, dont un évêque du Law- Ghurch. »
— « Singulier pays ! » dit Octavie scandalisée. Ci C'est peut-être parce qu'il est si loin, mais il me fait peur... »
— « Dame ! » reprit Emmeline, « on est exposé en plein Brooklyn, à tomber dans une querelle de gentlemen qui règlent leurs différents à coups de revolver. Il y a aussi la loi du Lynch, des pendai-
sons de malfaiteurs aux réverbères des Avenues. Gela impressionne, la première fois. »
— « Et puis quelle cuisine ! » continua Octavie qu'Achille avait un jour conduite dans une taverne anglaise, et qui s'était crue empoisonnée.
— « Oh! je ne suis pas de votre avis! » prononça M""' Star. « L'Amérique excelle dans le boiled-beef, le carrey et les puddings. C'est avec cela qu'elle fabrique ses misses appétissantes, et ses bostonneurs de six pieds. Avez-vous jamais goûté l'ivresse de cette valse reculante, au bras d'un clubman de New-York?»
— « Non », dit Octavie.
Elle n'avait jamais dansé que la polka, à la pension, entre jeunes filles.
— «Allons, allons», dit Emmeline, «vous êtes encore une néophyte. 11 faudra vous faire initier à ce plaisir, par votre mari... »
Et elle ajouta, avec une pointe de gaillardise :
— « ... Quand vous ne nourrirez plus. »
Elle se leva, riant de sa remarque folâtre, et se dirigea vers la porte. Sa robe bruissait tout autour d'elle, la jupe très courte découvrait ses bottines vernies.
Au moment de sortir elle se retourna et dit, avec la fausse moue des femmes de quarante ans qu'on invite à danser :
— « Vous avez appris que je récite des vers. Le mois prochain, pour un bénéfice? »
— « En public? » demanda Achille surpris.
— « Ni plus ni moins qu'une cabotine, mon ami. La presse en était rose ce matin. »
La semaine qui suivit fut accablante pour Achille. C'était la sou iïr an ce d'un prisonnier dont on a brusquement bouché l'unique fenêtre. Un seul espoir soulageait sa tristesse: l'attente de la lettre promise.
Blanche n'ayant point laissé d'adresse, devait écrire la première. Il savait exactement au bout de combien de jours ce billet impatiemment attendu devait lui parvenir; cela ne l'empêcha pas, dès la première semaine, de demander régulièrement, chaque fois qu'il arrivait à l'étude :
— « Y a-t-il une lettre d'Amérique pour moi? » Et régulièrement aussi, l'expéditionnaire calli-
graphe, sans lever les yeux, ricanait derrière son bureau.
— « Vous avez donc un oncle dans ce pays-là? » En attendant, Achille modifiait chaque jour
son projet de réponse. Il s'y mettait avec une audace d'aveux extraordinaire; mais, la plume à la main, son éloquence se glaçait. Les expressions de sa tendresse lui semblaient trop banales ou trop littéraires, et il désespérait de peindre au vif la fièvre de son amour — car il aimait violemment Blanche, ainsi idéalisée par la distance et le charme des souvenirs.
Le voyage de M"° Gossas avait été décidé si promptement, qu'il n'arrivait pas à se persuader de la réalité de son absence. Il battait les rues à sa recherche. On le voyait dans le bureau d'omnibus de la place du Châtelet, où, si souvent, ils s'étaient donné rendez-vous. Il relisait les affiches placardées sur les murs, qu'il parcourait, en l'attendant, autrefois, pour tromper son impatience. C'étaient les Fumiers de la Compagnie imprimés sur papierjaune, un appareil de jardinage très compliqué qui semblait destiné à . remplacer la herse, et V Exposition de Nice à vol d'oiseau.
Il attendait là, comme si vraiment elle eût dû venir. Il s'efforçait de se rappeler la façon dont les choses se passaient autrefois. Il essayait d'enchaîner de même manière les petits événements de la journée, croyant peut-être à quelque nécessité magique d'évocation, de fatal retour.
Enfin, quand il eut accepté la certitude de son départ, il voulut l'accompagner, du moins en
pensée, éprouvant quelque soulagement à remplir par (les lectures les cadres vides de ses imaginations. Il lut les livres de Toçqueville, de M. Claudio Janet et de Laboulaye.
Les contradictions ne l'embarrassaient pas. Il s'arrêtait aux descriptions de monuments, aux détails des mœurs qui lui paraissaient typiques. Quel étonnement pour elle de le trouver si renseigné, à son retour ! Pourrait-elle ne pas être touchée de cette enquête amoureuse, de l'effort intellectuel qu'il se serait imposé pour la suivre. Car à présent qu'elle n'était plus là, qu'il ne pouvait plus remettre, à son caprice, l'instant de la possession, à présent que les avances de Blanche ne paralysaient plus son désir, et qu'elle le laissait, sans nouvelles, il lui était venu une passion, dépouillée de toute sentimentalité et de toute hésitation craintive, jalouse et concupiscente. Des paroles, des situations réapparaissaient dans sa mémoire, qui Téclairaient sur les sentiments de Blanche, les sacrifices de pudeur où elle était résolue pour lui plaire. Et c'était alors une sourde violence contre lui-même, une fureur de ne l'avoir pas possédée, la pensée qu'il avait manqué le bonheur une seconde fois, et que c'était fini.
Donc, aux journées vides les soirs succédaient encore plus désolés, lugubres. A l'heure accoutumée, le guitariste revenait toujours dans la
cour de l'étude. En pantoufles de tapisserie, ia figure levée vers les fenêtres, il chantait les Blés (Vor. Achille sentait la romance comme répercutée dans son cœur. Elle y soulevait pêle-jiiêle des flots de vague tendresse et de pitié infinie sur luimême. Comme à seize ans, quand il lisait la Chute des feuilles ou la Voulzie, d'Hégésippe Moreau, il désirait mourir. Mais ce n'était plus cette mort romantique, chérie en cruelle moissonneuse, pour la poésie des jeunes vies qu'elle fauche, pour les larmes arrachées à l'amante, pour la tristesse du passant de cimetière qui lit, sous le Ci-git rongé de mousse : Mort à vingt ans! — Maintenant ce qu il rêvait, c'était la mort où tout rentre et s'eflace, néant de la forme et de la pensée.
Ah ! s'il avait cru le sommeil sans réveil, l'abîme sans fond ! Mais les fois de l'enfance éternisaient dans son cœur une agonie dramatique, pleine de convulsions et de sanglots.
Souvent, avec sa mère, il abordait des discussions religieuses qui achevaient de l'exaspérer. Bandée par sa foi, la bonne dame tournait en cheval de cirque dans le cercle étroit de ses convictions. Elle ne comprenait rien au découragement de son fils.
— (( Tu as perdu la foi », répondait-elle à tous les arguments, « le jour oi^i tu as cessé d'aller à confesse ».
Et quand il affirmait l'impossibilité de soumettre les exigences de sa raison aux affirmations dogmatiques :
— « Tu ne pratiques pas la religion », disaitelle, « parce qu'elle te gêne ».
11 ne trouvait rien à répondre, se souvenant qu'en elïet il avait cessé de croire, le jour où il avait cessé de s'agenouiller. .
Par quoi avait-il remplacé les pieuses sécurités de son enfance, l'abandon à la miséricorde divine, l'apaisement qui tombe des mains apostoliques levées sur la contrition ? A qui demandaitil le chemin du bonheur, après avoir quitté le pieux troupeau, qui broute, sans s'égarer, sur la route du paradis?
Un dimanche qu'il traversait le parvis de Notre- Dame, à l'heure des vêpres, il s'adossa au parapet du quai pour contempler la cathédrale. La messe d'une heure finissait. Des fidèles, en trois files déroulées comme des processions, sortaient du triple porche, silhouettes légères et noires sur le parvis blanc. Les toilettes du dimanche, les rencontres hebdomadaires, tout cela avait un air de paix et de gaieté.
Souvent pareil spectacle s'était ofTert aux yeux d'Achille, et, quand il croisait sur les marches d'une église des adolescents bourgeonnes, en redingotes à longues basques, un paroissien sous
le bras, accompagnés de femmes et de jeunes filles, il cherchait leurs regards avec des yeux ironiques, prenant plaisir à les imaginer à genoux, dans une sacristie, les mains parallèlement allongées, leurs redingotes faisant cloche autour d'eux, sur les dalles. Ce jour-là, il les regardait passer presque avec envie. Eux, quand la clochette avait sonné l'heure mystérieuse de l'élévation, tandis que l'encens montait, traversé d'un jet de lumière, ils avaient courbé leurs fronts sans révolte. En retour, ils recevaient des consolations dans la défaite, des forces pour la lutte ; ils pouvaient se réfugier des injustices de la vie dans cette maison d'égalité parfaite, où les inventions de la vanité s'effacent, où la parole divine est à la portée des humbles, hostile aux orgueilleux et aux enrichis.
Et, attiré par les vibrations de la grande cloche, auxquelles répondaient, dans son cœur, des sonorités depuis longtemps endormies, il traversa le parvis et se hâta d'entrer.
La cathédrale était pleine de monde et de silence.
Une nappe de lumière, versée par la verrière du fond, passait au-dessus du chœur, qu'elle laissait éclairé par la lueur des cierges, et, irradiant la foule tassée au pied de la chaire, elleblanchissait les têtes et les épaules. Une solennité planait^
faite de la hauteur des voûtes et du recueillement des âmes. Barrois se laissa porter par l'entrée des fidèles jusqu'à une barrière à claire-voie qui isolait la grande nef. Un sacristain, debout devant une petite table, l'arrêta par le bras.
— « On ne passe pas, monsieur, les places sont louées. Mais voici des chaises à un franc. »
— « Et où senties places des pauvres? » demanda brusquement le jeune homme.
Le valet d'offices parut surpris.
— « Mais tous les bas côtés, les chapelles, le fond de l'église. »
Et il ajouta d'un ton confidentiel :
— « Vous n'entendrez rien ».
Achille s'engagea dans les rangs des chaises. C'étaient de petites gens, des figures crevées de fatigues et de misères, le côté des esclaves, l'ancien public de Jésus, soigneusement trié d'avec les chrétiens à pièces blanches, que l'on voyait, par-dessus les bancs d'oeuvres, assis dans les stalles de la nef ou agenouillés sur des prie-Dieu de velours.
Il venait de s'asseoir, quand soudain il se produisit un général remuement de chaises. Autour de lui on éternuait, on crachait dansdegrands mouchoirs à carreaux, on tournait vers la chaire, encore vide, des visages tendus par l'attente ; et, dans le lointain, sur les dalles, le bruit régulier de la
hallebarde du suisse conduisait le prédicateur au pied de la tribune. Le buste du R. P. Montaigle parut au-dessus de la rampe ; un homme noir qui portait un verre d'eau sucrée accompagnait le moine.
Lui, debout dans la lumière irisée, une main sur le crucifix pectoral, l'autre appuyée aux rebords de la chaire, promena lentement son regard d'un bout à l'autre de l'église. Quand il eut savouré le silence et savamment disposé les plis de sa draperie, les yeux fixés sur le grand Christ éploré qui jetait en face de lui son cri d'agonie, avec une lenteur calculée il porta la main à son front :
« Au nom du Père... »
Et toute la majesté de la première personne trinitaire enflait sa voix...
« Du Fils... »
Et il toucha sa poitrine en modulant onctueusement le nom d'amour...
« Et du Saint-Esprit ».
La spécialité de ce dominicain c'étaitla prédication « scientifique ». Il s'adressait particulièrement aux hommes, qu'il aiîectait de traiter avec unegrande liberté d'allures, disant «Messieurs... » et non « Mes frères... ». Il flattait leur orgueil par l'ascension des plus rudes sommets de la carte théologique. Il traitait cette année-là « de la
dualité des personnes dans la nature de J.-G. »
Il commença par résumer sa dernière conférence, puis il traça son plan :
« Aujourd'hui nous étudierons les rapports des » deux intelligences divine et humaine dans la » même personnalité. »
Il parlait lentement, adoucissant sa voix, réservant ses éclats et sa pantomime.
« La première infiniment puissante, toute en » acte, n'absorbe-t-elle pas toute l'activité de la » seconde, réduite à n'être plus qu'un réflecteur » passif de la science incréée? »
Et il s'arrêta, le sourcil froncé, cherchant dans l'auditoire, pour le foudroyer du haut de sa chaire d'orthodoxie , l'hérétique défenseur d'une pareille doctrine. Puis, avec le geste d'un docteur impeccable qui écarte une erreur de son chemin:
« Rejetez cette idée, messieurs, s'il vous plaît. » C'est une hérésie condamnable et condamnée. » Ne perdons pas de vue que le Verbe de Dieu a » épousé notre nature tout entière. Cette assomp- )) tion de notre être est essentiellement ordonnée » à notre salut, Or, vous ne l'ignorez pas, mes- » sieurs, l'œuvre de notre salut, accomplie par le » Christ,dépend de ses actes libres et mcritoires,au » principe desquels nous devons nécessairement « rencontrer une science créée ; pour la bonne » raison que la science créée est du même ordre
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» que les actes dont elle est le principe, tandis » que la science incréée, en agissant directement » et immédiatement sur la volonté, troublerait » l'harmonie des opérations de la nature hu- » maine et leur ôterait la gloire du mérite... »
Achille regarda autour de lui.
Tous les visages s'étaient baissés. Ils portaient maintenant l'empreinte de cette résignation morne qu'ils avaient pour la misère et le travail de chaque jour. Ces humbles attendaient patiemment la fin du sermon, comme ils attendaient la fin de la vie — sans comprendre. Une pauvre femme disait son chapelet à genoux, et, seul au milieu des têtes inclinées, un grand vieillard, un ouvrier du fer, le front large, la face illuminée par la foi, tendait les muscles décharnés de son cou, la main à l'oreille, la bouche ouverte, avec une béatitude attentive de sourd.
Alors, pour qui donc sonnait-elle, cette cloche inutile, orgueilleuse de ses vibrations? Était-ce pour « l'illustrissime seigneur » qui, de loin, sur son trône de velours, avec sa crosse et sa mitre, semblait un mort sur un catafalque — pour ces femmes élégantes, qui dès les premieVs mots avaient abandonné la pensée du casuiste; — pour ces vieillards mondains, déjà presque en enfance, qui, dans un demi-sommeil, dodelinaient leurs têtes chauves, ou, enfin, pour étaler aux yeux de
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Paris l'érudition de ce virtuose tliéologique? « Puisque toute la puissance de Pâme humaine » peut être perfectionnée par des formes intelli- » gibles, puisque sa force obédientielle se prête » docilement aux larges effusions, dois-je soup- » çonner la générosité du Verbe divin et croire » qu'au jour de ses noces immaculées avec la » nature humaine, il a oublié dans la corbeille de » son épouse bien-aimée le joyau dont il a paré » les anges, dès les premiers instants de leur vie, » la science infuse... »
Non, ce n'était pas la langue que le Christ parlait dans son sermon de la Montagne, et, oubliant sa propre souffrance, Achille s'apitoyait sur tous ces misérables venus là chercher une parole d'espérance, et qui s'en retourneraient affamés. Sa colère se traduisait en gestes, en mouvements d'épaule. Il se sentait la gorge sèche, enragé de ne pouvoir crier à cet apôtre d'estrade : « Trêve au jargon. Console-les ».
Aussi éprouva-t-il un soulagement lorsqu'il se trouva au grand air sur la place de Grève. Il avait besoin de marcher, de se retrouver, de se reconnaître. Pour la première fois de sa vie il avait regardé la société d'en bas, du côté du peuple, et des vérités qu'il ignorait lui étaient apparues.
Ah ! comme il regrettait à cette heure de ne pas posséder un journal, une tribune, pour crier
tout haut ce qu'il avait sur le cœur, épancher l'indignation qui lui crispait les poings ! Pauvre peuple, qui acceptait en mouton le triage infamant des barrières, quand il aurait pu se l'aire la place nette pour ses fêtes et pour ses amours!
Et, dans le Paris tranquille du Marais, où les filles jouaient au volant devant les portes, où les familles bourgeoises, endimanchées, circulaient sur le trottoir de ce petit pas badaud qui encombre, énerve à chaque pas, il marchait, un vent de révolte dans les cheveux.
Quel spectacle si le canon de la guerre civile eût fait entendre tout d'un coup sa grande voix, couvert le roulement des équipages, la musique des cloches ! Des souvenirs d'enfance lui revenaient : la Commune de Paris, les boutiques fermées, les passants en fuite, la barricade dressée sur un fond d'incendie, avec sa houle de baïonnettes, ses crépitements de fusillade, son héros de vingt ans qui tombe, la poitrine trouée de balles, en agitant un drapeau.
Il arriva jusqu'à sa porte, très excité, marchant à grands pas.
M. Ganivia, le concierge, à cheval sur une chaise à dossier droit, lisait, les sourcils froncés, tenant largement ouvert un journal imprimé sur du papier à chandelle avec des clous à sabots.
Achille lut le titre écrit en cursive pâlotte : le Cri des purs.
— « Quoi de nouveau ? » demanda-t-il familièrement.
La physionomie de M. Ganivia exprimait un mécontentement indéfinissable.
— « Encore \m souverain de raté ! » grognat-il sans lâcher sa pipe.
— (( Un mauvais métier », dit Achille, « par le temps qui .court. »
— « Bah ! tant qu'on ne fera que casser leurs vitres avec la dynamite. Pourquoi ne pas se servir de l'arme des Jésuites, du couteau de Ravaillac? »
Et le tailleur contemplait rageusement ses pantoufles de tapisserie, qui figuraient des têtes de chat sur un fond vineux.
Pendant quinze jours, Achille lut les journaux d'anarchie, et fréquenta tous les groupes d'études sociales de son arrondissement. Mais il se dégoûta vite de ces criailleries avinées, de l'ignorance effroyable des travailleurs, et de la mauvaise foi des frères en redingote. L'éclairage au pétrole, la forte odeur du peuple, mélange de corps de garde et d'alcools en distillation, l'écœurait.Quant aux journaux, éclaboussés de sang comme des tabliers de boucher, ils devaient produire, à la longue, selon les tempéraments.
l'hypnotisme par le rouge ou des affolements de taureaux.
Du moins, dans ce frottement du peuple, il prit une admiration ardente de la force, des muscles saillants sous les pantalons de treillis, des torses de lutteurs, des poitrines larges comme des buffets d'orgues. Certes, c'était là l'argument irrésistible des revendications populaires. Près de ces hercules du travail il avait honte et peur, la souffrance de son affînement physique, la gêne morale d'un séminariste, toisé par un cuirassier.
Donc, au bout d'un mois, passant avec une mobilité féminine, d'un caprice à l'autre, il n'avait conservé de ses élans démocratiques qu'une passion rajeunie pour les armes, la savate et la gymnastique.
Il loua à son voisin, le grainetier, une longue salle, au rez-de-chaussée, et, à la faillite d'un café, acquit un large divan de velours rouge, à six coussins. Il plaça au-dessus une panoplie. Des fleurets en croix, pendus de place en place, avec le gant et le masque, décoraient les murs ; un trapèze pendait du plafond ; une piste en planches marquait la route des assauts.
Il descendait là, tous les jours, vêtu d'un veston de coutil qui accusait les hanches. Un béret coiffait ses cheveux artistement ébouriffés.
Un matin, quelqu'un vint frapper à la porte de la salle d'armes, comme l'assaut finissait. C'était la femme de lettres.
— « Ne vous dérangez pas », cria-t-elle à Achille qui était accouru au-devant d'elle,son masque à la main «j'ai un petit service à vous demander. Je comptais sur Campagnac pour me conduire ce soir au Théâtre-Lyrique, où j'ai promis de réciter quelque chose dans un bénéfice ; mais mon cavalier vient de partir pour son Auvergne, des histoires de famille, je ne sais quoi? Voulezvous être mon chevalier servant? »
— « Avec joie », répondit Achille, démesurément flatté.
— « Et madame Barrois ne sera pas jalouse ? » Il esquissa un haussement d'épaules qui signifiait ce qu'on voulait. Emmeline avait soulevé son lorgnon et le regardait en connaisseur.
— « Voilà un désliabillé qui vous va bien. Donnez-moi donc une idée de vos talents? »
— « Bah ! » dit-il en rougissant. « Vous voulez voir? »
— « J'adore les exercices du corps. »
Toujours souriant il se plaça sous la barre
fixe, leva parallèlement les bras, et, d'un seul élan, à la force des poignets, sans secousse, se rétablit sur la barre. Puis, après une seconde de station verticale, il piqua en avant, emporté
dans une roue si rapide, que son corps semblait remplir tout l'espace du cercle décrit.
« — Assez! assez! » criait Emmeline de sa place.
Alors, brusquement, il s'arrêta, s'assit droit sur le trapèze, et, avec un geste d'hippodrome, il lui envoya un baiser, en souriant.
— « Une autre fois », dit-il après avoir légèrement sauté à terre, « nous vous montrerons les développements. »
Son pantalon était mouillé aux cuisses et aux mollets. Emmeline, les narines battantes contemplait ce corps, troublant par l'exagération féminine des hanches, tombées dans la ligne des épaules.
Ils restèrent ainsi un instant, debout l'un devant l'autre, sans parler.
A la fin, M'"'' Star pivota sur ses talons et avec un sourire énigmatique :
— « A ce soir, mon ami. »
A huit heures, Achille, introduit dans le boudoir de ^P" Star, eut un ébloui ssement.
Vêtue d'une robe de velours noir, dont le décolle tage « peau entière » découvrait très bas les seins blanchis au cream, Emmeline, déjà gantée, portait sa traîne dans une main. Deux candélabres éclairaient l'édifice croulant de ses cheveux, piqués de lilas blanc, et sa figure avait déjà
revêtu la physionomie du rôle que les femmes de théâtre conservent dans les coulisses.
— « 'Je suis à vous, » dit-elle avec cette inflexion chantante qui passe la rampe, émoustille les couples dans les loges.
Et elle lui donna, entre les boutons du gant, son poignet à baiser.
Achille avait fait les frais d'un coupé à trois glaces qui roulait sur les pavés avec une vibration profonde de l'essieu. Pressé par la corpulence et les paniers d'Emmeline, il croisait les jambes, le nez derrière l'épaule de sa compagne. L'atmosphère de la voiture, tiédie par la présence des deux corps était lourde. Achille sentait monter à son cerveau une griserie sensuelle, et il baissait les paupières, à l'effleurement de la grande tresse chargée de lilas qui traînait dans le dos d'Emmeline.
Au moment où un choc les arrêtait au ras du trottoir illuminé, cédant au désir qui le tourmentait depuis une heure, il imprima ses lèvres dans cette belle chair d'épaules, appétissante comme un fruit mûr. Emmeline, qui ouvrait la portière, descendit sans se retourner.
Elle traversa le trottoir, seule sous les chuchotements de la foule, et Achille, qui courait après elle, aperçut vaguement, par-dessus les silhouettes noires, sous les colonnes du péristyle,
le nom de ^P® Emmeline Star flambant au gaz sur l'affiche.
Ils entrèrent dans une sorte d'atrium qui tenait du foyer du théâtre, de la salle d'attente et du salon de casino. Des demoiselles du Conservatoire, accompagnées de mères respectables, se tournaient le dos, assises sur un canapé circulaire, d'où émergeait un palmier. Dans un coin Pétrus, le sympathique bossu de l'Horloge, débitait des calembredaines à la violoniste Allali. Des adolescents rasés de près, fardés en débutants, très fiers de leurs têtes, papillonnaient autour de l'arbuste, et, dans le fond, l'ombre tragique de Gâtel, l'illustre Gâtel de la Comédie Française, passait et repassait dans le cadre d'une portière, comme une sentinelle de coucou.
En reine du lieu. M""' Star s'installa sur un fauteuil, près de la cheminée, et, par-dessus le gardefeu, elle allongea son brodequin lacé en cothurne. Achille, le dos à la flamme, la main dans le gilet, lui parlait à demi-voiX; familièrement.
De temps en temps, assourdis par les feutrages des portes, des applaudissements arrivaient. Alors quelque jeune personne essoufflée, rentrait au bras d'un monsieur en habit noir, ayant à la main le bouquet traditionnel, où tremblotaient, parmi des fleurs blanches, d'imperceptibles plumets de générium. Vers onze heures, un commissaire vint
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chercher Emmeline. On l'avait réservée, comme elle disait, pour « la bonne bouche », afin de réveiller le public, lassé par le défilé des petits talents cent fois applaudis.
— (( Passez donc dans la salle », dit-elle à Barrois en s'éloignant. « Vous verrez mon entrée. »
Il s'installa au rez-de-chaussée, dans le couloir du parterre. Les balcons rabattaient là toute la chaleur de la salle. Serrés les uns contre les autres, des hommes, debout, étouffaient.
Le rideau, un instant baissé, se releva. Une ingénieuse disposition de plantes arborescentes formait des premiers plants de verdures naturelles, et la toile du fond représentait la terrasse d'un palais napolitain, avec le golfe, la ville et la silhouette du Vésuve, estompée sur un ciel indigo. Le silence se fit si profond, que les mille spectateurs entendirent, avant son entrée. M"'' Emmeline Star qui venait.
Enfin, elle parut, non pas la femme de quarante ans , prétentieuse , déjà lourde, presque comique, mais une idole symbolique, transfigurée, — le génie même de la Réclame, dressant sa taille colossale sur un ciel apothéotique.
Et, tandis que la salle croulait sous les applaudissements , elle demeura quelques minutes, indifférente, olympienne, faisant reculer sa traîne
à petits coups de talon, portée sur les bravos comme une déité sur un nuage.
De sa place, Achille regardait, frappé de stupeur, comme ceux qui dans les féeries assistent aux transformations. Il lui semblait qu'il rencontrait cette femme pour la premièrefo i s . Oui' c'était bien celle-là qu'il attendait, et qui, à cette heure, lui était révélée, la femme célèbre, adulée, artiste, la mire de toutes les curiosités, de tous les bravos. Et il sentait s'égarer sa tête à l'extravagance des idées qui lui venaient. Toutes avaient rapport à son intimité avec M'"'' Star. Il se rappelait des mots d'Emmeline, des provocations d'attitude, sa propre hardiesse de la voiture ; et une conviction se formait en lui, malgré lui, qui l'envahissait comme une ivresse. Déjà, il ne la contenait plus, il la sentait prête à lui jaillir de la gorge en cri de triomphant délire.
Autour de lui s'exclamaient les convoitises :
— « Quelle mâtine ! » murmurait un monsieur décoré, en essuyant rapidement les verres ternis de sa lorgnette.
— « C'est la courtisane des rois! »
— « Le canapé de Salomon ! »
— ... «C'est,., ma voisine! » lança Achille emporté malgré lui.
S'il avait pu leur dire le mot qu'il avait sur les lèvres , sauter d'un bond par-dessus toutes ces
êtes, — car, dans sa folie vaniteuse il en venait à ces velléités extravagantes — et, à la face de Paris, dans un glorieux scandale, crier: « L'homme que cette femme aime, c'est moi! »
Et à partir de ce moment, comme si tous ses sens se fussent subitement voilés, il n'eut plus que des perceptions indécises, la vague conscience d'un rêve : une jeune personne, drapée à la grecque, qui tenait une harpe entre les bras, était sortie d'un portant. Ses arpèges ébranlaient des ondes sonores indéfinies, tandis qu'Emmeline, — pareille à Gorine sur les marches du Capitole — la tête levée, roulait ses yeux égarés vers les frises, dans une attente d'inspiration.
Puis, tout d'un coup, comme si le dieu l'eût enfin subjuguée, un roulis souleva sa poitrine, et ayant imposé silence à la harpe, le bras levé, dans un geste de prophétesse , elle laissa tomber ces mots :