‹ Un de nousChapitre 4 sur 6 · ODE A MELPOMÈNE · texte numérisé non relu

ODE A MELPOMÈNE

Une demi-heure plus tard, M^° Star, un bouquet à la main sortait du théâtre par la porte des artistes. Dispersées dans toutes les directions, des voitures roulaient. Seuls, quelques petits jeunes gens, très enflammés, guettaient au bord du trottoir le passage de la grande artiste.

Achille, affectant l'inditïérence et la lassitude

d'épaules d'un homme blasé sur toutes les satisfactions de la grande vie, lui donnait le bras.

— (( Rentrons-nous? » demanda-t-il au moment de fermer la portière.

Mais Emmeline tourna les yeux vers lui, et, avec une moue tout encadrée de fossettes, elle répondit :

— « J'ai envie de, faire des folies ce soir. »

— « Soupons », proposa Achille.

Neuf comme il était, ce mot éveillait en lui tout un monde d'imaginations folichonnes, houris, sofas profonds, Champagne, épaules nues, les félicités du paradis mahométan.

— (( Bravo! » dit Emmeline.

— (( Cocher ! » cria Achille en se penchant par la portière, « chez Alfred. »

Mais la femme de lettres le saisit par le bras.

— « Vous êtes fou, mon ami. Tout Paris conterait demain que M"'" Star est une soupeuse de cabinet. »

— « Que vous importe?... »

-- « Et ma réputation? Menez-moi donc sur la rive gauche, au fond de votre quartier latin. Vous devez bien connaître quelque folle gloriette, vous, un vieil étudiant. »

— « Oui, oui », dit-il, « Magny, chez Magny. Ah ! quels souvenirs, chère madame, et quelle cave ! » Il en parlait par ouï-dire, ne s'étant jamais connu

de bonne fortune qui méritât la dépense d'un cabinet.

La voiture prit les quais, franchit un pont, passa devant la statue d'Henri IV, et, s'engouffrant dans la rue Dauphine, s'arrêta à la devanture d'un restaurant illuminé.

M""" Star descendit la première.

Ils traversèrent une salle de café, qui, avec ses lustres, reproduits dans l'enfdade des glaces, parut à Achille, comme en un songe, agrandie à l'infini.

Puis il monta, derrière Emmeline, un petit escalier tournant, aux marches bordées de cuivre, connue celles d'un paquebot. Et, vraiment, il avait sous les pieds l'illusion d'un vague roulis, d'un bercement endormeur de conscience, où sa volonté impuissante assistait à ses actes mécaniques.

Des garçons, chargés de plats et de vaisselle, s'effaçaient pour les laisser passer; il suivait la traîne d'Emmeline , docilement , comme à la remorque.

Enfin, les ostendes ouvertes, le Champagne débouché, le garçon referma sur eux la porte en disant :

— « Je ne reviendrai que si monsieur sonne. »

Barrois ressentait un malaise moral qu'il se souvenait d'avoir éprouvé déjà auparavant. Il y

avait longtemps : la première fois qu'il avait manqué la messe; la première fois que, après des mois d'hésitation et de rodages , il avait répondu à l'appel jeté d'une persienne entrebâillée. Il revoyait la maison louche, la porte basse, grillagée , et il avait sur les épaules la sensation glacée du corridor. Oui, c'était bien cela. Les mêmes culs-roses d'amours aux angles du plafond jauni par le gaz, le même décor banal, les mêmes glaces impures, la même femme à la bouche rouge, aux yeux élargis de kohl, aux seins offerts, accoudée là, devant lui, au bord de l'assiette, entre les deux candélabres qui tremblotaient, Emmeline l'observait avec surprise:

— « Qu'avez- vous donc, mon ami? Vous me semblez triste. »

— « Moi ! » dit-il, « non; je suis bien heureux, je vous assure. »

Il baissait les paupières afin d'éviter son regard. Alors, il suivait de l'œil le damier de la nappe, cherchant des combinaisons symétriques, abstrayant des carrés, des pyramides. Le pas des garçons résonnait dans le corridor. Derrière la cloison, sur un piano, quelqu'un tapait des valses.

Au moment où Achille versait le Champagne, le musicien joua les Adieux.

— (( Mais c'est le régal du Menteur », dit M"'' Star. (( Les vins, les lumières, harmonie... »

'- « On dirait... » fit-il.

— « Écoutez ! » reprit-elle.

Et , levant son verre à la liauteur de son œil , elle chanta, à demi-voix :

Il est un air à la fois vif et tendre Dont j'ai gardé le touchant souvenir...

Elle avait saisi sa main à travers la table, lui faisant frapper la mesure sur la nappe , à petits coups ; et, tout en chantant, elle inclinait le buste vers lui , avec une savante mimique des yeux et des lèvres.

Il faisait chaud. La flamme des bougies ne tremblait plus. Lentement, après le frisson de la voiture et le malaise de l'entrée, Achille se sentait envahir par le bien-être de la pièce. Une attirance retenait sur Emmeline ses yeux fatigués par les lumières des candélabres ; elle lui apparaissait, sans notion de distance, dans un lointain qui évaporait toute sa personne, et lui allumait, au-dessous des sourcils, toute une rampe de prunelles.

Ils se levèrent, et Barrois rapprocha du feu les deux fauteuils, tandis qu'Emmeline ôtait quelques épingles de sa coiffure devant la glace. Elle le voyait reproduit là-dedans. Son pantalon noir, très collant, moulait les cuisses comme un maillot, et, dans la manchette un peu large, elle regardait s'enfoncer le bras poli de son cavalier.

Dehors, une horloge sonna.

— « Une heure », dit-il.

— « Non », reprit-elle, « c'est la demie de minuit. »

Puis elle alla s'allonger sur le divan, et, en femme d'expérience, disposa les coussins sous son coude.

Alors, feignant une subite tristesse, elle l'entretint des femmes résignées , des fières victimes de l'honneur, du devoir et de l'arfiour méconnu.

Elle parla de ce héros de jeunesse, l'amant des livres, auquel toutes les femmes ont rêvé, et sur qui, froissées par les cruautés de la vie, elles versent éternellement de douces larmes.

Achille l'écoutait, la tête dans les mains, les genoux serrés l'un contre l'autre. Et lorsque, laissant là les allusions, elle lui dit bravement :

— « Oh ! Achille , nous nous sommes rencontrés trop tard ! »

Il eut un soubresaut de tout son être et murmura :

— « Oui, car je suis un honnête homme. » Elle lui prit la main, il la baisa. Puis, l'enveloppant d'un œil chargé de désirs.

— « Ne sommes-nous pas bien ici ? Restons, Emmeline, je vous en prie. »

Sans répondre elle l'attira contre elle, appuya sa tête sur son corsage.

La pendule sonna encore.

— « Oh! » dit-elle, « ne me laissez pas, parlezmoi! »

Il avait le buste renversé sur sa gorge ; un bras passé sous le coussin soutenait sa tête et l'encadrait comme un écrin. De l'autre main, il souleva, pour l'étendre, ses pieds restés à terre. Leurs pupilles dilatées flottaient dans leurs yeux fixes, et seules les étofïes séparaient encore leurs volontés unies.

— « Pardon!... pardon! » disait-il.

— « Au secours! » fit-elle si bas, qu'il étouffa la fm du mot sur sa bouche.

Les bougies presque consumées brûlaient en hautes flammes. Le feu rougissant incendiait les cristaux et fatiguait leurs yeux rouverts; d'étranges floraisons se détachaient du tapis et des tentures. Le bourdonnement de leurs artères s'affaiblissait, se perdait dans le lointain des couloirs, coupé de battements de porte.

Alors, distinctement, Barrois entendit derrière la cloison mince une toux phthisique, douloureuse, espaçant deux éclats de rire, et il sentit remuer en lui des choses profondes, un si amer dégoût de l'homme et de lui-même, qu'il ferma les yeux, pour ne plus voir cette créature dégrafée, relever tranquillement ses cheveux devant la glace.

Elle n'avait pourtant pas eu l'intention de donner un successeur à Gampagnac.

Dans sa pensée, Achille n'était qu'un intérimaire, un gentil garçon pour qui l'on avait eu une complaisance, et qui avait profité de l'aubaine. Elle ne se doutait guère que Barrois estimât l'avenir engagé par une faveur qu'il croyait unique, et qu'il s'attribuât sur elle les droits classiques d'un amant exaucé.

Le soir, en rentrant de son étude, la façon dégagée dont il demanda « si madame était visible » confirma les soupçons de la petite soubrette. Elle le conduisit à la chambre d'Emmeline.

M""*^ Star reçut Achille sans embarras et se mit à parler avec affectation de choses banales comme si un tiers eût assisté à la visite. Elle était assise sur une chaise longue, dos au

jour, que tamisait la gaze bleutée des rideaux. Une bûche brûlait discrètement au bord des chenets, et, sur un guéridon, étaient jetés les journaux du matin qui parlaient du succès d'Emmeline.

Décontenancé par cet accueil qui mettait à bas ses espérances , le jeune homme n'osait lever les yeux, et, comme un enfant déçu, se sentait prêt à pleurer. A lafm, n'y tenant plus, il interrompit la femme de lettres au milieu d'une phrase commencée sur la griserie des applaudissements.

— « Emmeline », demanda-t-il d'une voix hésitante, « pourquoi me torturez-vous? »

— a Moi? » fit-t-elle un peu moqueuse.

— « Cette nuit... »

Elle devint tout à coup sévère.

— (( Vous ne devriez pas vous souvenir quand il me plaît d'oublier?»

Alors il se laissa tomber à ses genoux, et, saisissant sa main, qu'elle retirait, dans un élan de franchise, il lui montra le fond de son cœur, ses calculs vaniteux de la première heure, sa joie de posséder une maîtresse connue de tout Paris; mais, à cet instant qu'il allait la perdre, il sentait qu'il s'était trompé , qu'il l'aimait d'un amour désintéressé, discret, tendre, si absolu, qu'elle lui ôterait du même coup l'espérance et le goût de vivre.

Et il versait de vraies larmes sur ses mains.

UN DE ISOUS 201

Emmeline n'avait jamais vu à ses genoux^ un homme d'une candeur pareille. Elle lui caressait les cheveux, amusée, avec une câlinerie maternelle.

— « Mais, fou que vous êtes, tout nous sépare! »

— « Tout? » fit-il en relevant la tête.

— « Oui, nos occupations, nos relations, votre femme... »

Il l'interrompit avec colère.

— « Oh ! celle-là, n'en parlez pas ! Elle m'a abandonné la première, pour cet enfant qui a pris toute la place dans sa tendresse. Je suis inutile à son bonheur; elle ne peut rien poul* le mien. Ma femme! Si vous saviez comme j'étais disposé à l'aimer. Tout ce que j'ai fait pour ouvrir son esprit! Mais je n'ai trouvé que des découragements et des rebuts, puis l'indifférence. C'est elle qui m'a trahi. »

— « Avocat! » dit Emmeline en souriant. Pendant deux mois, ils se virent tous les jours

régulièrement. A onze heures, au moment où Emmeline achevait sa toilette, il montait sournoisement par l'escalier de service. La peur de rencontrer sa propre servante aiguillonnait son plaisir. Sans sonner, il poussait la petite porte de la cuisine. Elle était pleine de soleil, et il avançait avec précaution à cause du sable qui,' répandu sur le pavé, craquait sous ses pas. La

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chambre d'Emmeline était dans le corridor à gauche. Il entrait sans frapper. Elle lui tournait le dos, assise à sa toilette. Magnagna peignait ses cheveux très longs. Dans les circonstances psychologiques, la femme de lettres aimait à les répandre sur ses épaules par le soulèvement du peigne qui barrait leurs ondes. Cette exubérance capillaire lui était une occasion perpétuelle de vanité. Elle la célébrait dans ses feuilletons littéraires, où des hommes illustres, qu'elle faisait dialoguer, l'égalaient poétiquement à Bérénice. D'ailleurs, sa modestie se plaisait à reconnaître dans cet ornement un avantage moins personnel qu'héréditaire. Elle tenait cette beauté de sa mère, dont les tresses survivaient dans un tableau symbolique, tout en cheveux, suspendu dans la chambre à coucher. Souvent, Achille s'arrêtait à le considérer. Parmi des branches de thuia, quatre médaillons encadraient une composition allégorique : « Le Cours de la vie ». Des enfants traînaient un baby dans un chariot rustique; un jeune homme se fiançait à une demoiselle bien mise, au pied de la cascade du bois de Boulogne ; puis, c'était un tableau de la félicité conjugale ; enfin, à. l'ombre d'un saule pleureur, une femme attachait à une tombe la couronne des éternels regrets. Mais l'artiste n'avait pas voulu décourager les âmes par cette

image et les laisser sans consolation. Dans un médaillon central, l'immortalité, figurée par un ange, planait sur le fleuve orageux des jours, jonchant leur écume de fleurs. Ces contrastes inspiraient au jeune homme des phrases sentimentales sur l'amour, la mort, la destinée des âmes. L'épicurisme d'Emmeline ne s'était jamais embarrassé de ces questions. Elle écoutait en souriant ses pressentiments de migration dans les étoiles.

Bien des- choses d'ailleurs la charmaient dans cette liaison, lui donnaient un attrait original. La naissance plébéienne d'Achille, son éducation sentimentale, la virginité de son cœur, conservaient à ses vingt-huit ans des fraîcheurs de puberté. Emmeline se rafraîchissait dans cette candeur, comme dans une source de Jouvence, dont elle sortait déridée, avec un appétit de maternelles tendresses. Elle s'amusait de ses surprises d'ignorant, en face de l'outillage compliqué qui couvrait la toilette. Elle l'emmenait dans ses courses à travers Paris, dans les boutiques, dans les bureaux de modes, chez les couturières, et l'attendait à la sortie de son étude, qu'il suivait. maintenant d'une façon détachée, en amateur:

Le soir, quand elle allait, les jours consacrés, à l'Opéra ou à la Comédie, il se montrait dans sa

loge, penchant par-dessus son épaule une tête soigneusement frisée. Avec le temps, les lorgnettes s'habituèrent à le voir, et, Campagnac ayant disparu, les commérages de loge le désignèrent officiellement comme son successeur. Cette attention publique flattait énormément son orgueil. Quand, le rideau tombé, Emmeline à son bras, il descendait, porté par la foule, les escaliers trop étroits des théâtres, il se sentait transpercé par les regards interrogateurs que les femmes, enhardies par leurs emmitouflements de fourrures, lui jetaient en passant. Les quarante ans d'Emmeline, sa propre jeunesse, exagérée par une maigreur de lévrier, provoquaient des réflexions dont il devinait la malveillance. Mais, par instinct de bravade, amour bizarre de la dégradation, il était plus prêt d'en triompher que d'en rougir; même, par sa tenue et ses allures équivoques, il prenait à tâche d'accréditer les soupçons , — professant d'ailleurs sur les délicatesses amoureuses des idées tout à fait « régence, » et trouvant bon qu'un gentilhomme reçût argent « de son roy et de sa maîtresse ».

On était en février, l'approche du carnaval donnait un redoublement de gaieté aux réunions mondaines. Dans tous ses feuilletons, Emmeline célébrait en termes dithyrambiques « les chambrées very selecM qui sont l'alpha et l'oméga de

la notoriété parisienne. » C'étaient des bals roses, des bals blancs, des contrats et des unions « crème ». La femme de lettres suivait assidûment ces « assises du chic, » et, dans ses comptes rendus, épuisait les comparaisons tirées de la flore, de l'astronomie et de la joaillerie.

Mais ce fut au moment des jours gras que son enthousiasme atteignit des hauteurs vraiment lyriques , pour enguirlander l'ambassadrice d'Italie, qui, nouvelle venue à Paris, ouvrait ses salons par une fête splendide, dont les apprêts, depuis un mois, révolutionnaient le monde des couturiers.

La femme de lettres lui consacra dans le Scnpiîi un article de première page, et stupéfia ses lecleurs par un déballage de superlatifs tout neufs, qui rajeunissaient l'admiration. Cela commençait par un parallèle flatteur entre l'ambassadrice romaine et la princesse de Metternich, « l'esprit fait femme, et quel esprit ! » Puis, après l'avoir appelée (c Talleyrand en jupes », M'"^ Star informait indiscrètement le public 'que la comtesse préparait des Mémoires sur la Cour Romaine , « aquarelles brillantes, dignes d'être exposées à côté des toiles de maître, signées Saint-Simon ». Mais, revenant à ses périphrases ordinaires, elle faisait à la nouvelle venue les honneurs d'une apothéose mythologique :

« Les poètes », disait-elle, « content que l'Olympe envoya à la terre une ambassadrice. Elle parut enveloppée d'un manteau de soleil, son corps, pétri de fleurs, voilé par la tunique neigeuse dont l'enveloppait l'écume des flots. Elle était si belle, que le cM et la terre qui l'avaient formée pâlirent devant son rayonnement. On l'appela Astarté. Elle consola les hommes de la vie et leur fit aimer jusqu'à la mort pour elle.

)) Depuis bien des siècles elle avait disparu. Quelque chose d'elle se montrait encore dans la splendeur des roses, dans la clarté des perles, dans le sourire des femmes. La pourpre des soirs d'été semblait un lambeau de son voile jeté sur les mélancolies de ce monde. Elle vient de s'élever une seconde fois sur les flots de l'Adriatique, et l'Italie nous envoie, pour nous consoler dans notre politique de brouillards, la dernière incarnation d'Astarté , la comtesse Adelina Pozzo de Valombrose. »

— « Vous me ferez inviter à ce bal ! » dit Achille quand il eut lu l'article.

— « Impossible, mon cher; c'est une réunion tout ce qu'il y a de plus selectêd. Le corps diplomatique, voilà tout. Pas d'invitations en blanc. A quel titre vous présenterais-je? »

Il n'insista pas. Il avait espéré tout d'abord

qii'Emmeline l'introduirait dans le grand monde. Mais, s'étant plusieurs fois heurté à des réponses évasives, il en était à se demander si, par hasard, elle rougissait de leur liaison. Il se promit donc de lui donner une leçon en enfonçant cette porte sans son aide.

Pour y réussir, il songea naturellement à Faunières.

Après avoir inutilement passé trois fois au journal, il le trouva enfin dans l'antichambre de la rédaction, causant, le cigare aux dents, le chapeau sur la tête, avec une jolie femme.

— « J'ai », dit-il, « une requête à te faire. » Et il exposa sa demande.

— « Ce n'est que cela? Tu auras ton invitation », répondit Faunières.

Cependant, le soir du bal, la voiture de M""^ Star était déjà partie depuis une heure, et Achille n'avait encore rien reçu. Il attendait tout habillé, très impatient. A la fin, n'y tenant plus, il se mit en route. Il en serait quitte pour jeter un louis au valet, — car, depuis qu'il fréquentait la comédie, il avait acquis des idées très aristocratiques sur la corruption des serviteurs. Sa remise ayant bon air, on le laissa passer. Il entra par un fumoir où l'on jouait, et, avant de se risquer dans le salon, il resta quelque temps de-

bout, derrière un grand jeune homme brun, à suivre les chances de la partie.

Les cartes abattues, le joueur se leva, et Achille se trouva face à face avec Boris Wesloswky.

— « Tiens ! » dit le Slave avec un étonnement qui déplut à Achille, « toi ici? »

Puis, se touchant le front du doigt :

— « Au fait, j'oubliais, tu es lancé maintenant. Tout le monde parle de ta bonne fortune. »

Et comme Barrois affectait de ne pas comprendre :

— « Discret, avec cela! Pour ta peine, je te donnerai un bon conseil. Surveille donc ta Dulcinée, qui depuis le commencement du bal flirte avec le comte de Boyos. A tout à l'heure. »

Il prit familièrement par les épaules un gentleman qui se tenait près de la porte, et disparut dans le salon de danse.

A ce moment, au fond de la galerie, Achille aperçut M""^ Star. Elle s'avançait, en minaudant, au bras d'un personnage extraordinairement décoré, qui roulait des ^eux terribles au-dessus d'une moustache en croc. Le couple se dirigeant vers le buffet passa tout près du jeune homme. Ses yeux allèrent au-devant du regard d'Emmeline. Mais, sans l'apercevoir, elle traversa la presse d'habits noirs qui encombrait la porte.

Barrois se jeta dans le sillage de sa robe et, au

buffet, la rejoignit. Elle mangeait un sorbet du bout de la langue, à petites cuillerées sensuelles. Sim cavalier, entrepris par un diplomate, l'avait abandonnée.

— « Bonsoir, madame », murmura Achille en s'avançant.

Le sourire, machinalement ébauché sur les lèvres d'Emmeline, ne s'acheva pas.

— « Ah ! )) dit-elle d'un ton fâché, « comment êtes- vous là? »

Décontenancé, il bégaya :

— « Je voulais vous voir. »

Elle eut un mouvement d'impatience.

— « Ramenez-moi à ma place. »

ïl lui prit le bras et se dirigea vers le salon.

— (( Non », dit-elle, « par la galerie. »

Elle ne se souciait point de passer sous tous les regards, au bras d'un cavalier d'une élégance douteuse et qui n'était pas même décoré.

Au seuil du salon, elle lui retira son bras.

— « Merci », prononça-t-elle sèchement. « Et, surtout, ne prenez pas la peine de m'attendre. Je soupe. »

Comme il s'inclinait, murmurant d'une voix tremblante :

— « Quand vous reverrai-je? »

— « Venez demain », dit-elle, « j'ai un mot à vous dire. »

Pendant quelques instants, il erra dans la galerie, puis retourna machinalement aux tables de jeu, n'osant plus rentrer dans le salon, désirant partir, restant juste assez de temps pour se dissimuler à lui-même sa déroute.

Sans en deviner la cause, il flairait sa disgrâce. Le lendemain, au lieu de lui ouvrir comme à l'ordinaire la chambre d'Emmeline, Magnagna le pria d'attendre dans le salon. Il regarda l'appartement avec une curiosité nouvelle qui s'étonnait de tout. On avait veillé, le soir, en rentrant. Un tête-à-tête de Sèvres, qu'il connaissait bien, était resté sur le tabouret turc, et, dans une petite soucoupe en cloisonné, la cendre écrasée d'un cigare trahissait le sexe du visiteur. Achille regardait la pendule, le cendrier et ses bottes.

Au bout d'un quart d'heure, Emmeline s'annonça par une petite toux sèche. Il se leva comme un condamné devant son juge.

M""^ Star parut en peignoir, très négligée; sa figure n'était pas encore « faite ».

— « Asseyez-vous, mon cher. »

Il obéit.

Alors, nettement, elle expliqua sa conduite. Elle rappela les bontés qu'elle avait eues pour Achille. Gomment l'avait-il récompensée?

— c( Je vous ai adorée! » balbutia-t-il.

— « Vous m'avez compromise. »

Et elle laissait tomber les syllabes avec une solennité théâtrale de diction.

— « Une femme comme moi », continua-telle, « est entourée d'ennemis qui cherchent le défaut de sa cuirasse. Ce défaut, hélas ! il existe. . . »

Elle mit la main sur son cœur.

« Et vous l'avez montré du doigt! »

A ce moment les yeux d'Achille tombèrent sur le téte-à-tête ; il eut le sentiment de la risible comédie dont on le faisait dupe, et, se révoltant tout à coup, il dit ironiquement :

— « Oh ! pas moi seul ! »

— c( Gomment? » demanda Emmeline interloquée.

— « Voyez !»

Et il lui désignait le cendrier.

La femme de lettres ne se troubla pas.

— « Quoi! vous pensez?... »

Puis, prenant son parti des conjectures :

— « Au fait, mon cher, croyez tout ce qu'il vous plaira. Je suis bien bonne de mettre tant de précautions à vous dire que je n'aime pas les gens collants. »

— « Ni moi les filles ! »

Il sortit avec la pensée que tout était fini entre eux.

Octavie l'attendait pour déjeuner.

21 â UN DE NOUS

— « Je commençais à être inquiète», dit-elle en le débarrassant de son pardessus.

Il l'embrassa, moins distraitement que de coutume, et la suivit dans la salle à manger. Un rayon de soleil illuminait la pièce. Ancelis déjà à table, la serviette autour du cou, se faisait la barbe avec sa cuillère.

— « Tu sortiras avec ton bébé? » demanda-t-il d'un air aimable.

— « Non », dit-elle, « sa bonne le conduira en promenade. J'ai promis à la petite Ganivia de lui porter une poupée. »

— (( Elle est bien mal? »

— « Le docteur croit que c'est la fm. Je la visite tous les jours. »

— « J'irai avec toi », dit-il, ému de cette discrète charité, qu'il n'avait même pas soupçonnée.

Derrière la loge, au fond d'une soupente sans fenêtres, la petite phtisique était couchée sur un lit de sangles. Les pommettes saillantes accusaient cruellement la maigreur des joues, et, entre ses paupières bistrées, les yeux agrandis brillaient. A la vue d'Achille, elle rougit et mit sa maigre petite main sur sa poitrine. M""" Ganivia l'avait quittée pour une course; le tailleur essayait une redingote en ville; une voisine, qui portait la moustache sous un nez bourré de tabac, veillait momentanément Clarisse.

Barrois la prit à part.

— « Cette malheureuse enfant étouffe ici. On aurait dû la porter à l'hôpital. »

— « On l'a refusée voilà une quinzaine, mon bon monsieur. »

— « Comment? » dit le jeune homme révolté.

— « Elle n'était pas assez avancée. »

Achille tourna les yeux vers le lit. Trop faible pour sortir ses bras, Clarisse regardait la poupée que M""" Barrois promenait sur la couverture pour faire traîner la queue de la robe de bal.

— « Vous la gâtez, madame! » dit la voisine, qui riait, les mains aux hanches. « Je ne m'étonne plus qu'elle demande toujours après vous. »

— « C'est vrai, Clarisse? »

La fillette essaya de sourire.

Près de ce lit de malade, et comme si la bonne grâce de sa charité l'eût transfigurée, Octavie parut à Achille moins banale qu'à l'ordinaire. Et, dans le vide d'activité sentimentale où le laissait sa rupture avec Emmeline, il se sentit doucement reconquérir par une bonne rêverie, un regain d'espérances honnêtes qu'il avait crues mortes.

Quand il se fut retiré, suivi par la voisine, très honorée de causer avec un monsieur que l'on disait fier, Octavie s'assit au chevet du lit et tira un chapelet de sa poche.

Elle était l'exécutrice d'un complot ourdi par ]y[me Barrois la mère et l'abbé Hélin, vicaire de la paroisse. La mort édifiante d'une jeune cathécumène hottentote, qui, d'après les récits du Pèlerin, venait de déterminer la conversion au catholicisme de toute une tribu sauvage, avait inspiré à ces trois dévotes personnes la pensée de sauver du même coup l'âme de Clarisse et celle du tailleur. Pour qui connaissait Ganivia, le miracle semblait improbable. Mais les voies du Seigneur sont parfois singulières, et, dans tous les cas, rien n'empêchait d'essayer. En attendant, Octavie avait hésité jusqu'à ce jour à ti'oubler la sérénité de Clarisse, qui parlait toujours de ce qu'elle ferait quand elle serait guérie.

La jeune femme était assise sur un sac de morceaux, près du lit, tenant dans sa main les doigts brûlants de Clarisse.

— « Si tu voulais... » commença-t-elle , et elle hésita. c( Tu disais tout à l'heure que tu m'aimais bien. Récite donc, pour me faire plaisir, une petite prière que je vais t'apprendre. »

L'enfant écoutait, doucement docile, les lèvres prêtes à l'oraison, comme à une nouvelle médecine qui, peut-être, allait la guérir.

Octavie ne savait par où commencer. Les instructions dogmatiques de l'abbé Hélin s'étaient, comme par enchantement, effacées de sa mé-

moire, et, de plus, la peur d'être surprise en llagrant délit lui brouillait la cervelle. Elle négligea donc l'exposition liislorique, la distinction de la loi ancienne et de la nouvelle loi, l'odyssée de Jésus, l'institution des mystères, et, sans préambule, en toute abondance de cœur et simplicité de foi naïve, elle parla de la Vierge, des mois de Marie, qui marche sur les nuées, une étoile au front, un lis dans la main.

« Sainte Marie, mère de Dieu » murmurait la petite agonisante « priez pour nous qui sommes pécheurs, maintenant et à Vheure de notre mort. »

Ce soir-là, on parla de sevrer Ancelis définitivement. Le moment où Achille se retirait d'ordinaire était passé depuis longtemps. A onze heures, Octavie plia son ouvrage :

— (( Tu ne vas pas te coucher? » demanda-telle. Et, ayant ôté son corsage, elle l'embrassa, les bras' nus autour du cou. Elle avait pris un léger embonpoint qui allait bien à sa taille. Ses cheveux, tombés après les couches, repoussaient maintenant avec un léger ondoiement vers les tempes.

— « Si tu voulais », dit Achille en se penchant sur elle, « seulement ce soir... »

Ils étaient dans la tiède torpeur du premier somme, quand un grand fracas de portes les réveilla.

Presque aussitôt, M. Ganivia fit irruption dans la chambre, malgré les efforts désespérés de Francine, qui se cramponnait à sa manche. Il vociférait :

— « Laissez-moi ! c'est horrible. 11 faut que je me venge. »

Et il se dirigeait vers le lit en faisant des gestes. Octavie, épouvantée, s'était jetée dans la ruelle.

Achille écarquillait les yeux.

— « Vous êtes fou, Ganivia ! Qu'est-ce qui vous prend ? »

Mais le tailleur ne l'écoutait pas. Il était debout au milieu de la chambre, les poings menaçants.

— « Vous croyez que cela va se passer comme cela ! » hurlait-il, « cléricaux !... prêtraille !... voleurs d'enfants ! »

Et il vomit un torrent d'injures à travers lesquelles Achille démêla que l'abbé Hélin était survenu pour administrer Clarisse qui agonisait.

— « Adolphe ! Adolphe ! » criait M""" Ganivia dans l'escalier.

Alors le concierge se laissa tomber sur une chaise, à bout de forces, la tête dans les mains.

— « Clarillon, » murmura-t-il, « Glarillon, ma petite fille ! 11 va la faire mourir ! »

Puis, se relevant, il sanglota :

— « Vous êtes des lâches ! »

Et il s'en alla, laissant toutes les portes ouvertes.

Octavie venait de s'évanouir. Sans s'occuper d'elle,' Achille s'habilla à la hâte ; puis il passa dans son cabinet de travail et s'enferma à double tour.

Il était exaspéré contre lui-même. Gomment avait-il pu être dupe d'une apparence, après tant de preuves de la sottise d'Octavie ? Mais c'était bien fini cette fois; elle cessait d'exister pour lui. Elle avait rompu le dernier lien qui l'attachait encore à elle : la pitié. A mesure que sa colère s'apaisait, il réfléchit que, désormais, la situation serait nette, et il finit par en éprouver H 11 notable soulagement.

Le lendemain matin, Francine, en apportant le lait, lui annonça que la petite Ganivia était morte dans la nuit. Achille passa devant la loge avec l'angoisse d'un débiteur insolvable. Le soir, comme il soupait silencieusement en face de sa femme, ils entendirent le bruit d'un marteau sur des planches. G'était la bière, sans doute.

Octavie suffoquée de larmes quitta la table.

Elle ne put même pas assister à l'enterrement, qui se fit le mercredi vers la fin de la join^née.

Suivant le vœu de la petite morte, on porta le cercueil à l'église. Dans ces conditions, Ganivia

ne suivit pas le corps de sa fille. Ses principes le lui défendaient. Mais il passa toute la journée dans la soupente, assis auprès du lit défait, la tête dans les draps.

Au retour du cimetière, à la faveur de leur émotion, Achille et Emmeline se raccommodèrent. Même, Barrois parut plus ardemment épris que jamais, et la femme de lettres se montra plus indulgente à ses expansions platoniques.

Il tombait chez elle à toute heure, troublait les entretiens, rompait les visites, et, quand il se trouvait une fois seul avec elle, au lieu de l'entraîner victorieusement dans son alcôve, il lui ouvrait son cœur, protestait une fois de plus de ses dégoûts pour sa femme et de sa passion pour elle-même.

— « Mais tu sais bien que je ne suis pas Jalouse! » répétait Emmeline agacée.

— « Tu le pourrais devenir. »

Il tenait ses mains, les baisait avec ivresse,

comme un débutant que cette privauté rassasie.

— « J'aurais voulu le droit légal de t'aimer sans cachotteries, à la face du monde. Dis-moi, si jamais je me faisais libre, consentirais-tu à me donner ta main ? »

Elle riait chaque fois, lui commandait de se taire, flattée de cette déraison, comme d'un signe non équivoque de tendresse.

Pourtant, ce qu'elle appréciait surtout dans Tamour, c'était le dénouement. La phraséologie de la passion lui plaisait comme une façade agréable, mais qui ne devait pas détourner l'attention de l'œuvre même. Elle s'étonnait donc de voir Achille moins avide de volupté que de consolations et de câlineries. Ce besoin grandissait chez lui tous les jours, avec le détachement de la maison conjugale.

Quand il se voyait obligé de quitter brusquement sa maîtresse, pour paraître chez lui, à l'heure des repas, surtout à l'aurore, quand la chaleur, le sommeil et le désir le retenaient dans le grand lit d'Emmeline, et qu'il fallait monter l'étage plein de ténèbres, ouvrir avec précaution les portes, et, pour sauver les apparences, se jeter sur sa couchette froide, une rage le transportait. Elle le poursuivait à table, où, en face des éternels ragoûts, gras sur les bords, qu'on lui servait dans un plat fêlé, troué d'attaches, il son-

geait aux fins soupers avec Emmeline, dans les cabinets de restaurants haut cotés, aux raffinements de ces cuisines qui provoquaient la faim, aux soubresauts d'une volupté savante, qui affolait le désir.

C'était pour plaire à sa maîtresse que, renonçant à son vieil idéal romantique, aux cheveux flottants, aux vastes manteaux, il avait pris le genre et les tailleurs de la jeunesse à la mode. C'était pour elle qu'il frisait devant les miroirs les pointes de sa moustache mousseuse, et qu'il marchait, les bras ballants, serrés dans des manches trop courtes, les jambes écartées, comme un écuyer descendu de cheval.

Quand il devait sortir avec elle, toute la maison était debout pour hâter les préparatifs de sa toilette. Francine abandonnait le fourneau pour passer ses souliers au vernis, et Octavie, laissant Ancelis en plan, au milieu de sa soupe, accourait choisir la plus belle chemise de l'armoire, et mettre les boutons aux manchettes. Car il était devenu d'une exigence extrême sur le blanchissage, la raideur des cols, l'empois des devants. Le souci de sa toilette le préoccupait tyranniquement, comme une femme. Il avait quitté ses anciens fournisseurs, bottier, chemisier, tailleur. Expert en élégance, il souffrait maintenant d'une mode arriérée, d'une erreur de coupe.

Il mettait de l'amour-propre à acquérir un « chic bien à lui ». Pour réaliser cet idéal, il marchait avec une raideur anglaise, la tête légèrement inclinée sur l'épaule gauche , le cou emprisonné par un col trop montant.

Ces recherches de gandin lui coûtaient cher et dépassaient de beaucoup la modicité de ses ressources. Sa liaison avec Emmeline l'entraînait d'ailleurs à d'autres dépenses. Bien que l'entrée des théâtres fût libre pour la femme de lettres, et par conséquent pour lui qu'elle emmenait, les menus frais de ces soirées demeuraient à sa charge. C'étaient chaque fois des coupés de remise, puis, aux entr'actes, des fondants ou des fruits, achetés au buffet du théâtre, servis dans des cartonnages imitant la pâte de Sèvres, avec une pincette de zinc doré en travers. A la sortie, il payait encore le souper ou le chocolat, pris dans les endroits à la mode, par genre plus encore que par gourmandise.

Il avait tenté le jeu, comptant sur les gains du hasard pour défrayer largement ses amours. Mais la chance lui ayant tourné le dos, il en vint très vite à la pensée de recourir à un commodat. Dans cette nécessité, il se rappela les offres de Décot, et, malgré un malaise moral dont il ne convenait pas en face de soi-même, il se décida à un emprunt sur ses titres. Sa mère se reposait

aveuglément sur lui du soin d'administrer leur avoir. Elle ne s'informerait de rien, et, pourvu qu'il lui payât exactement ses petites rentes, il était maître de régler à sa fantaisie les placements d'argent.

En voyant entrer Barrbis dans son bureau, le boursier s'écria :

— « Je savais bien que tu viendrais ! »

Mais ayant appris les motifs de la visite, il dit, d'un ton qui n'admettait pas de réplique :

— (( Je ne te prêterai pas un sou sur ces papiers-là. »

Il feuilletait la liasse d'un air dédaigneux, avec le mépris d'un virtuose de la spéculation pour ces placements de bonne femme.

— « Tu vas me laisser tes obligations pour que je les vende. Je t'achèterai à la place des actions de Saint- Ouen. Elles sont émises à cinq cents francs. Il y aura une hausse considérable, à la reprise des affaires, en octobre. »

Achille se défendait.

— u Es-tu sûr?... »

— u Si sûr, que je vais t'avancer un millier de francs, de la main à la main. Tu me régleras ce petit compte-là quand tu auras réalisé des bénéfices. »

Barrois ne répondait pas. Une lutte de convoitises et de scrupules le bouleversait.

11 murmura :

— (( Donne-moi vingt-quatre heures. »

Mais le coulissier fit non de la tête et dit d'un air folâtre :

— (( Pas une minute. Tu viendrais me supplier dans trois jours, et je n'aurais plus une action en portefeuille. »

Puis, redevenant grave tout d'un coup, il ajouta:

— « Voyons, tu ne risques rien, les Anselme sont dans l'affaire. »

Achille n'avait jamais entendu le nom de ces financiers ; pourtant la façon dont Décot le prononça lui inspira confiance. Après tout, puisque le coulissier couvrait l'affaire de son nom et risquait ses propres capitaux, c'est qu'il croyait à l'avenir de l'entreprise. Ses succès passés témoignaient de la finesse de son flair.

— c( Fais ce que tu voudras », dit-il en repoussant de la main le rouleau d'obligations resté sur la table.

Le coulissier le jeta négligemment dans son tiroir ; puis, tirant un cordon de sonnette, il se fit apporter un billet de mille francs qu'il remit entre les mains de son camarade.

— « A quand ? » demanda Barrois, pressé de sortir et de respirer l'air de la rue.

— « A mardi », reprit Décot en le poussant vers la porte, « je traite quelques joyeux garçons à déjeuner. Ne t'avise pas de manquer à l'appel. »

XIIÏ

Le boursier habitait, rue Fortuny, un petit hôtel dont un peintre, toujours en voyage, lui louait le rez-de-chaussée. Le nom des locataires était inscrit à la porte, au-dessous des sonnettes.

Barrois fut introduit dans un appartement entièrement tapissé de portières turques, l'orient des bazars, bizarrement accouplé à de similîgobelins en tentures, où s'appuyaient des bahuts de vieux chêne achetés sans discernement, au retour de la Bourse, sur les trottoirs *de la rue Lafayette.

Les trois convives de Décot, arrivés de bonne heure, fumaient des cigarettes. Lui-même, en veste de velours marron, en bas de soie dans des souliers découverts, vint au-devant d'Achille.

— « Tu connais ces messieurs », dit-il en mon-

trant de la main Weslowsky et de Mirolles. « Quant à celui-là », — et il désignait un grand garçon dont la mise voyante, pantalon à larges carreaux, gilet café au lait, habit- veste trop serré sur les hanches, accusait l'élégance commerciale d'un voyageur en draps, — « tu ne l'a jamais vu. Je te présente mon ami Manette, changeur. »

Et il ajouta tout bas :

— c( C'est un brave garçon qui a eu des malheurs. Je l'ai tiré de la misère. »

A ce moment, le domestique vint annoncer que l'on était servi, et le changeur, qui voulait expliquer sa présence à titre de boute-en-train, ayant glapi :

— « Messieurs ! le bras aux dames ! » On passa dans la salle à manger.

Aux quatre coins de la petite table carrée, le couvert était servi de façon à éblouir. Cinq verres s'alignaient devant chaque assiette. Des surtouts de métal et des fourchettes dorées, loués par le restaurant qui avait fourni le repas, miroitaient à la clarté des lumières; —car, bien qu'on fût en plein midi, le boursier, par pompe, avait fait fermer les volets, allumer les lampes.

— « Gristi », dit Manette cyniquement, « je n'ai pas tant d'or dans ma boutique. »

— « Peuh ! » fit Décot.

Weslowsky souriait de cet étalage de parvenu ;

Achille, par orgueil dissimulait sa surprise; M. de Mirolles regardait devant lui, les yeux mornes, la face indifférente et muette.

On avala les huîtres sans parler; mais, dès le premier service, le domestique ayant versé le Champagne, les langues se délièrent.

— « Eh bien, de Mirolles », dit Décot en se renversant sur le dossier de sa chaise, « que faites-vous de bon au quai d'Orsay? »

— « Vous savez bien que je ne mets jamais les pieds au ministère », répondit nonchalamment l'attaché.

Ses matinées étaient prises par le Bois, où il se montrait à cheval, ses soirées par le Jockey-Club, ses après-midi par les courses de banlieue. D'ailleurs, depuis son mariage avec la petite Stéphanie, il habitait rarement Paris. Il laissait sa femme courir seule les théâtres et les soirées, et passait presque tout son temps en Normandie, dans les haras.

— « Je m'occupe beaucoup de croisement et de remonte. »

— « Sa femme aussi », lâcha Weslowsky.

— « Borris! » fit M. de Mirolles d'un ton flegmatique, sans qu'un muscle tressaillit dans sa figure de poupée.

Mais un accès de gaieté s'était emparé des convives, et Décot, excité par les libations, dit.

en frappant familièrement sur l'épaule du sportman :

— 1/( Voilà un mari de l'école moderne ! Liberté absolue des conjoints. Laissons la jalousie aux épiciers et la fidélité à leurs épouses. Messieurs, je bois aux amours faciles. »

Et aussitôt, sans transition, il se mit à parler de ses succès de joli homme, de la complaisance des femmes pour ses mérites. A ce moment même, il en avait trois à satisfaire, et, comme elles étaient plus gourmandes de sa tendresse que de ses écus,~ il se déclara très fatigué.

— « Tu devrais te ménager », dit le changeur d'un ton mal satisfait, affectant un souci flagorneur pour la santé de son commanditaire.

Dans son coin Borris, haussait tranquillement les épaules. Décot s'en aperçut et, piqué au vif :

— « Tu veux des preuves? » demanda-t-il.

Il tira de sa poche un portefeuille bourré de papier timbré, de notes griffonnées qu'il étala sur la table après avoir reculé son assiette.

— « Et d'une ! » dit-il en élevant au-dessus de sa tête une petite enveloppe satinée. « Et de deux ! Et de trois ! »

Il faisait sauter les billets entre ses doigts, avec la précision d'un joueur habitué à tenir les cartes. Mais Weslowski, tout à fait lancé, se jeta à plat ventre sur la table, et, renversant son verre,

il allongea le bras pour saisir les lettres.

— « L'écriture!...)) braillait-il.

— « Rattrapez-le! )) hurla Décot, pris par les épaules et collé à la muraille, de telle façon, qu'il ne pouvait plus remuer les bras.

Barrois et Manette accoururent au secours de leur hôte, et, ayant saisi Borris à bras-le-corps, ils lui firent lâcher prise.

— « C'est stupide ! )) bégayait le boursier en renouant sa cravate.

— « Décot a raison )), dit Achille; « la discrétion la plus élémentaire... ))

Mais le Slave, furieux d'avoir dû céder à la force, et complètement gris maintenant, lui lança dans la face comme une huée :

— « Va donc! entraîneur de la mère Gigogne! » Barrois pâlit affreusement. Sa main saisit une

chaise par le dossier, et, avec une force qu'il ne se soupçonnait pas, la brandit sur la tête de l'insulteur. Le reste se passa confusément. Il entendit une clameur épouvantable, le bruit des lampes qui tombaient, puis, dans l'obscurité, quelqu'un le saisit et le poussa vers le fumoir.

Au bout d'un quart d'heure, un roulement de voitures annonça le départ de Boris et de son beau-frère. Décot rentra. Il était dégrisé, lui aussi, et s'était fait un visage de circonstance, le

232 UN DE NOLS

maintien d'un homme qui se trouve mêlé à une affaire d'honneur.

— « Il va falloir que tu te constitues des témoins », dit-il en s'approchant d'Achille. « De Mirolles se tiendra à ta disposition jusqu'à ce soir. Il n'est que deux heures ; demain vous pouvez vous battre. As-tu deux amis sous la main? »

— (( Mais Faunières », répondit Barrois, « et j'avais pensé que toi-même... »

— « Faunières acceptera. Mais moi, votre hôte, je n'ai pas à faire un choix... Ce ne serait pas correct. Prends-moi ce garçon-là. »

Achille regarda le changeur.

Manette avait un « Oh ! oui » suppliant sur les lèvres, un petit tremblement d'émotion, à la pensée d'être mêlé, sans péril personnel, à un duel de gentlemen, et de signer un procès-verbal qui serait redroduit dans les journaux. Barrois devinait clairement ses pensées. Il répondit, avec un mélange de dégoût et d'ironie compatissante :

— « Mon Dieu, je veux bien. »

Et, ayant pris congé de Décot, il sortit, accompagné de Manette, pour se mettre à la recherche du journaliste. Ils rencontrèrent Faunières à la terrasse d'un café, où les jeunes gens qui formaient sa cour lui offraient quotidiennement l'absinthe.

UN DE NOUS 2;i3

' Quand il sut le nom de la dame et les termes de l'insulte, il éclata de rire; sans se gêner.

— « Voyons, ce n'est pas sérieux!... »

— « Très sérieux », dit Achille. « Je veux me battre. »

Faunières éleva lentement un monocle jusqu'à son œil, et, pendant une seconde, il lorgna son camarade curieusement. Mais, devant l'air grave, presque tragique de Barrois, il redevint tout de suite imperturbable, et, ayant rabaissé son feutre gris sur son front :

— « Allons-y, monsieur », dit-il au changeur qui ne tenait pas en place. « Toi, mon bon, attends-nous là. Nous ne serons pas longtemps en route. »

Dès qu'il fut seul, Achille demanda de quoi écrire. Souvent, la possibilité d'un duel s'était présentée à son esprit ; même il avait plus d'une fois souhaité de s'attirer une affaire d'honneur, pour le retentissement qu'elle aurait dans le monde et le prestige dont elle revêt aux yeux des femmes.

Il était particulièrement heureux des conditions dans lesquelles il ferait ses preuves. Un duel surgissant au milieu d'une liaison, pour la défense d'une maîtresse outragée, lui paraissait un épisode de bon goût, propre à mettre un homme à la mode. En bonne galanterie, il savait

bien que M""^ Star devait ignorer, à tout le moins jusqu'après la rencontre, la résolution chevaleresque de son amant. Mais, il lui coûtait d'être privé des angoisses charmantes du départ, de la nécessité de désobéir, de s'arracher aux étreintes de l'aimée, pour aller faire tranquillement son devoir d'homme.

Aussi, quand le papier se trouva sous sa main, la tentation fut si forte, qu'il trempa la plume et écrivit, les becs renversés, pour déguiser sa main :

« Madame,

y) A la suite (Tun dîner, où vous avez été grossiè- » rement outragée, une rencontre a été décidée, » entre Vinsultear que je n'ai pas à désigner ici, » et une personne que, sans doute, vous nommez -» vous-même.

)) Prévenez un malheur.

» Songez que celui qui a pris si discrètement » votre défense n'a pas seulement des devoirs en- » vers vous.

» Souvenez-vous de sa femme et de son enfant. »

— « Voilà », se dit-il en posant la plume. « Ce n'est peut-être pas correct; mais comme c'est humain !»

Il écrivit l'adresse, et, pendant que l'encre sé- €hait, il relut sa lettre. Il en fut satisfait. Une

émotion subite faisait trembler la page entre ses doigts.

Au moment où il remettait le billet au chasseur, il aperçut ses deux témoins qui descendaient de voiture.

— « Tout est arrangé », cria Manette par-dessus les tables.

— « Quelle arme? » demanda anxieusement Achille à Faunières qui s'approchait.

— « L'épée, naturellement. »

Barrois éprouva un soulagement. La brutalité du pistolet, l'attente immobile de la balle, rien qu'à imaginer, lui causait le frisson.

Alors le journaliste donna des détails.

La rencontre devait avoir lieu à huit heures, le lendemain, au bois de Vincennes.

— « Vous sentez-vous bien disposé? » demanda le changeur.

— « Parfaitement! » dit Achille. « Et, dans tout cela, je ne regrette que deux choses... »

— . « Quoi donc? »

— « Le dérangement que je vous cause, messieurs, et les vingt-cinq francs du landau. »

Cependant, le soir, seul dans son cabinet de travail, il faisait moins bonne mine en face de la page où il avait écrit d'une main tremblante :

« Ceci est ma dernière volonté... »

Cette formalité du testament, commencée par

cabotinage intime, goût plébéien du dramatique, lui apparut tout d'un coup lugubre. Son imagination mettant les choses en scène, il se représentait Octavie lisant cette page mortuaire. Où serait-il lui-même à ce moment-là? Peut-être déjà muré dans le caveau de famille, en tout cas, fini, couché dans ses derniers draps, les yeux creux, le nez pincé, la bouche béante, la peau trouée d'une horrible blessure par où sa vie aurait fui. Car on est tué en duel. Témoin le député Dulong, Armand Garrel, tant d'autres, des inconnus, des jeunes gens heureux de vivre, qui, pour un mot échappé à leur ivresse, ont été se couper la gorge et maintenant fument le gazon.

Il sentait monter en lui une violente colère contre Boris, qui s'échappait en grosses injures lâchées tout haut, les poings crispés, dans un désir de saisir son adversaire à la gorge et de lui faire cracher son dernier râle. Il était si accablé, qu'il s'étendit sur le divan, les mains 'croisées sous la nuque, les yeux fermés.

Tout d'un coup, un roulement de voiture s'arrêta devant la porte. Il tressaillit, et, ayant couru à la fenêtre, à la lueur du réverbère, il aperçut M°'*' Star qui payait son cocher. Puis, ce fut un coup de sonnette, la vibration de la lourde porte retombant sur sa gâche, une lente montée d'es-

calier, le bruit connu de la clé tournant dans la serrure.

Il pensa :

— « Elle est rentrée chez elle. Magnagna va lui donner ma lettre. »

Et, pour mieux écouter, il s'étendit à terre, colla son oreille sur le plancher.

La chambre de M""" Star était placée juste audessous de la sienne. Il entendait les allées et venues, et, connaissant la disposition des meubles, il se disait :

— « Elle va à sa commode; elle s'asseoit sur sa chaise-longue; elle s'approche de son lit. Le courrier est posé sur la petite table. »

Au bout d'un quart d'heure, le bruit des voix cessa. De nouveau il alla voir à la fenêtre : la lueur de la lampe réverbérée dans les vitres de la marquise venait de s'éteindre. Emmeline était couchée.

Alors il souffrit une horrible angoisse, en songeant qu'elle n'avait pas lu son billet, qu'elle serait informée seulement le matin, au réveil, après son départ. Et cédant à un besoin irrésistible d'attendrissement et de larmes, il ouvrit la porte avec précaution. Guidé à l'effleurement des murs, il passa dans la chambre d'Octavie.

Une veilleuse éclairait d'une lueur pâlotte le lit où la jeune femme et l'enfant dormaient.

Ils étaient tournés l'un vers l'autre, le bras nu de la mère, sorti des draps, couvrait la face del'enfant, comme pour une défense. Lui, rêvant à quelque goulée de bon lait, tétait à vide.

Achille contempla un instant leur sommeil. Il sentait son âme attendrie par un sentiment que depuis longtemps déjà il ne connaissait plus. Il ne tenta pas de lutter : deux larmes jaillirent de ses yeux et se suspendirent à ses cils. Il songeait à ce qu'avait été l'existence de cette femme depuis le commencement : une jeunesse ^douloureuse, et, après la pâle éclaircie des fiançailles, tant de déboires, d'humiliations! Toutes les angoisses de sa vie veillaient là, dans le geste épeuré dont elle couvrait le sommeil de son fils.

Les genoux du jeune homme fléchirent. 11 tomba sur la descente de lit et baisa éperdument la main qui reposait sur le drap.

Au contact des lèvres, Octavie ouvrit les yeux.

Étonnée de le voir, elle bégaya, encore à moitié ensommeillée :

— « Es-tu malade? »

Puis, sentant sa main mouillée de larmes :

— « Pourquoi pleures-tu? »

Dans le silence de la chambre, sa voix avait une sonorité mystérieuse, inouïe.

Il se pencha sur elle, et, lui baisant le front il murmura :

— « Rendors-toi, ma chérie. »

Et, s'étant rapidement signé devant le Ciirist pendu dans l'alcôve, il s'éloigna.

Le matin, à six heures, les témoins le trouvèrent sur le palier de l'étage, prêt à les suivre. Faunières remarqua qu'il ne s'était pas rasé depuis la veille. En etïet, au moment où il approchait le rasoir de sa joue, le froid de l'acier l'ayant saisi avait fait trembler sa main.

Ils montèrent tous les trois dans le landau, Achille et Faunières assis dans le fond, le changeur sur la banquette. Ce dernier, ignorant les usages, s'était mis, pour la circonstance, en cravate blanche et en habit. Ses gants clairs, bêtement étalés sur son pantalon, lui donnaient l'air d'un garçon d'honneur. Gela rappela à Barrois le jour de ses noces, cet autre trajet en voiture, de sa maison à la mairie. Et il s'étonnait de l'impatience éternelle des hommes à courir aux rendez-vous du hasard.

Maintenant la voiture roulait à travers le faubourg tôt levé, déjà bourdonnant. Tous trois regardaient par les portières. Faunières, fatigué par une nuit passée au cercle, luttait contre le sommeil. Manette, gêné par le silence, laissait tomber de temps en temps d'insignifiantes paroles. Gomme on traversait la place du Trône,. Achille demanda :

— « Est-ce que la chaleur ne vous incommode pas? »

Et Faunières, brusquement rappelé à ses devoirs de témoin, fit arrêter le cocher, découvrir le landau.

Alors, derrière eux, ils virent une seconde voiture qui se rapprochait au grand trot. A l'entrée du Bois, quatre personnes en descendirent.

— c( Qui donc les accompagne? » demanda Achille.

— « Un médecin », répondit Faunières. « Je n'ai pas cru devoir en amener. C'est bien assez d'un pour vous deux. »

A ce moment, les deux groupes d'hommes se saluèrent, et les voitures s'étant rangées à l'abri des arbres, on s'engagea à pied dans une allée cavalière. De Mirolles marchait en tête, accompagné d'un jeune homme fort élégant, aux cheveux et aux moustaches crépues, qui avait l'air d'un Turc. Weslowsky suivait, au bras de son médecin. Il portait un veston collant comme un maillot et marchait d'un air dégagé en se dandinant sur les hanches. Ce costume, cette allure scandalisèrent le changeur, lui parurent une insulte à sa propre dignité.

— « Tâchez donc de lui fourrer un mauvais coup », dit-il en se penchant à l'oreille de Barrois.

Achille ne répondit pas. Cette route poudreuse, pleine de tournants, lui semblait longue.

Enfin, on déboucha sur un terre-plein voisin du polygone. L'endroit ayant paru favorable, les témoins s'arrêtèrent. Et, comme ils s'abordaient pour conférer, régler les distances, indiquer les places, les deux adversaires restèrent seuls, libres de se regarder. Ils étaient distants l'un de l'autre de quelques mètres, et, sans leurs habits mis bas, en manches de chemise, ils semblaient deux écoliers occupés à jouer aux barres.

Cette idée vint à Achille. Aussitôt des souvenirs, comme un flux, lui remontèrent : l'amitié du collège, leurs vies d'enfants si longtemps mêlées, tant d'ennuis, tant de joies autrefois communes, qui auraient dû enchaîner leurs deux existences l'une à l'autre, affectueusement, pour toujours. Et il se sentit le désir d'aller à son ancien camarade, de lui prendre la main et de lui dire : « Tout cela n'est pas sérieux. Oublie ma violence, j'oublierai ton injure. Nous étions ivres. » Mais on ne l'aurait pas compris, on aurait cru qu'il avait peur, et cette crainte du ridicule le retint.

Faunières revenait vers lui. Il dit à demi-voix :

— « J'ai obtenu pour toi la liberté de mettre un gant. Tout, vois-tu, plutôt qu'une blessure à la main, cela ne finit pas de guérir. »

Et, après un silence, il demanda :

— c( Te sens-tu dispos ? »

— « Oui », répondit Achille. « Il y a seulement ma bottine gauche qui me fait mal. »

— « Tu aurais dû mettre de vieilles chaussures, » reprit Faunières.

Manette les avait rejoints, et ils formaient maintenant un groupe à quelques mètres de Weslowsky, vers qui les autres témoins s'étaient égale- -^ ment tournés.

Alors, sur un geste de M. de Mirolles, les groupes se rapprochèrent, et Barrois, qui s'efforçait, par convenance, d'attacher les yeux à terre, aperçut, près d'une boîte ouverte, les deux épées sur le gazon. Des brins d'herbe les cachaient à demi ; elles lui parurent cruellement longues et effilées.

Quand il eut la poignée dans la main, il releva les paupières. Boris était devant lui, à distance d'assaut. Instinctivement il chercha ses regards. Peut-être comptait-il sur un coup d'œil d'entente, un clignement de compère, un signe qui aurait voulu dire : « Ménage-moi, jeté ménagerai ». Mais la figure du Slave demeura immobile, vaguement ironique. Alors Barrois sentit un coup de sang lui monter au visage, peur d'être deviné,' rage d'être méconnu, et quand Faunières eut crié :

— « Allons ! »

il se fendit impétueusement sur son adversaire, qui, sur une légère parade, n'eut qu'à étendre le bras pour toucher. Ce fut à l'épaule d'Achille la douleur d'un violent coup de fouet. Les doigts lâchèrent, l'épée tomba.

Aussitôt les témoins se précipitèrent :

— « Vous êtes blessé ? » cria de Mirolles.

— « Non », dit Barrois. « Reprenons. »

Mais maintenant il sentait le long de son bras, comme une chaude mouillure : le sang coulait sur la main. Faunières le désarma, et le docteur lui ayant fait retrousser sa manche, déclara :

— « Monsieur est dans l'impossibilité de continuer le combat. »

Là-dessus les quatre témoins échangèrent quelques mots à voix basse, et, les deux adversaires s'étant salués, Weslowsky s'éloigna avec son beaufrère et le gandin turc.

Barrois avait les jambes raides, les pieds légèrement contractés dans ses bottes; il faisait pourtant bonne contenance, affirmant :

— « Ce n'est rien. Allons déjeuner. »

Mais, au moment où le docteur introduisait la charpie dans sa blessure, il ferma les yeux, s'affaissa sur l'herbe. Quand il eut repris connaissance, une détente s'était opérée. Il se leva assez lestement, et, refusant de monter en voiture, dé-

Clara qu'il voulait aller manger une friture à la Porte-Jaune. Il marchait le premier, un brin d'herbe dans la bouche, remuant son bras par bravade.

On trouva le restaurant en l'air, à cause des préparatifs d'une noce, et l'on eut grand'peine à obtenir une table sous les arbres, au bord du lac. Le docteur, pressé de courir à ses visites, ayant refusé de demeurer plus longtemps, Achille et ses témoins se trouvèrent de nouveau seuls, tous les trois, ayant, sous la familiarité apparente, la gêne qu'éprouvent à se trouver ensemble des gens que le hasard a momentanément rapprochés.

Le changeur, désireux de donner bonne opinion de son esprit, bouchait les trous de la conversation, débitait des gaudrioles. Faunières jouissait en noctambule de cette chaude matinée de printemps. Achille suivait du regard la promenade des cygnes sur le lac. Il goûtait cette volupté quiète d'âme, qui succède à l'évanouissement des angoisses. A cette heure l'avenir lui semblait rayonnant, balayé de tristesses, comme ce ciel sans nuages rétléchi dans les clairs de l'eau. Il laissait errer sa pensée en courses vagues, heureux de n'avoir pas une conversation à soutenir, souriant distraitement, par complaisance, aux plates facéties de Manette.

Vers deux heures, ses témoins le quittèrent pour aller retrouver de Mirolles, rédiger le procès-verbal. Lui-même ne voulait pas retourner rue Geoffroy-L'Asnier avant la nuit. Il avait averti sa femme que, appelé par ses affaires en Normandie, il ne rentrerait pas à Paris avant le lendemain. Il se réservait une longue soirée de tête-à-tête avec Emmeline, et s'enivrait à imaginer d'avance les effusions, de sa reconnaissance.

En attendant, pour se distraire, il s'était rapproché de la noce. Quand la soif l'incommodait, au lieu d'appeler les garçons, il allait lui-même commander à la cuisine, prenant plaisir à traverser le jardin où s'ébattaient les couples, à exhiber son bras en écharpe. Et vraiment les volées de balançoire, les promenades des mariés, leur impatience, leurs baisers derrière les charmilles, tout cela n'était-il pas fait pour amuser les yeux blasés d'un homme du monde, comme lui, qui avait femme et maîtresse, duels le matin, soupers le soir?

Cependant, à mesure que la journée s'avançait, il souffrait de son bras plus cruellement. Un engourdissement lui rivait le coude au corps; sa main pesait d'un poids accablant sur l'écharpe, les doigts avaient enflé. Il ne toucha pas au léger goûter qu'il s'était fait servir, et, à huit heures,

quand il voulut se mettre en route, il crut que le jardin dansait en rond autour de lui.

On alla chercher une voiture à Montreuil. Lorsqu'il roula sur les pavés, le tressautement des roues le faisait tant souffrir, qu'il serra les dents pour ne pas crier. Heureusement, le trajet était court. Au coin de la rue Geoffroy-L'Asnier, le cocher ayant oublié le numéro, s'adressa à son client. Gomme Barrois se penchait par la portière pour indiquer la maison, il vit un coupé arrêté devant sa porte.

Une femme, qui sortait de la voûte, y monta. Un monsieur l'accompagnait. Achille sentit son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondir à l'étouffer.

Le couple ayant claqué la portière, le coupé roulait maintenant, s'approchait du fiacre. Au risque d'être aperçu, Barrois colla son front pâle contre la vitre. Et, à la lueur tremblante du réverbère, il vit passer madame Star en compagnie de Gampagnac.

Il demeura un instant immobile, dans la stupeur de cette surprise. Puis il jeta au cocher une pièce d'argent, s'élança dans la maison, et, ayant butté au bas de l'escalier, s'assit sur les marches, l'esprit perdu. « Je me suis trompé », se dit-il. «J'ai eu une hallucination. C'est la fièvre. »

Il ne pouvait douter cependant. Le départ,

l'indifférence d'Emmeline, tout cela n'était que trop réel.

Alors il pensa :

— « Elle n'a pas reçu ma lettre. »

Et dans le naufrage de tout il se raccrochait désespérément à cette supposition improbable, prêt à pardonner l'infidélité, si seulement cette femme n'était pas tout à l'ait infâme.

Voulant savoir, il traversa le vestibule, et, à tâtons chercha l'escalier de service. La porte en était grande ouverte, Magnagna ayant sans doute profité du départ de sa maîtresse pour courir à ses propres amours. 11 monta les marches obscures, ramassa la clef sous le paillasson, et, ayant traversé la cuisine et le corridor, alla droit à la chambre d'Emmeline. Les candélabres allumés brûlaient encore, le peignoir de dentelle traînait sur la chaise-longue ; un parfum se dégageait de la toilette, de troublantes odeurs des vêtements quittés.

Sur une chaise l'homme avait laissé sa canne et des gants. Donc il reviendrait.

Barrois s'était agenouillé, cherchant sous la table du bureau la corbeille où Emmeline jetait ses lettres. Il l'attira à lui fiévreusement, la renversa sur le tapis. Il n'y avait là que des bandes de journaux, des imprimés, des lettres de remerciement, écrites par des femmes du monde

sur des papiers multicolores. Il les rejeta loin de lui, et, continuant sa recherche, fouilla les tiroirs du bureau, le chiffonnier de la commode.

Tout à coup, une boule de papier, rageusement froissée, et lancée vers les cendres du feu, attira son regard. 11 la ramassa, déplia la page à demi consumée. C'était sa lettre.

Il la relut lentement, cherchant à deviner quelle avait été, en la recevant, l'impression d'Emmeline, les motifs de sa colère. Ensuite, il la jeta dans la cheminée, et, l'ayant regardée se gonfler à la flamme, s'envoler dans le courant d'air, il se rapprocha de la commode, et, sur le marbre bien en évidence, déposa sa carte cornée avec le P. P. G. des adieux . Puis il monta jusque chez lui, soulagé.

En le voyant entrer, le bras en écharpe, si pâle, Octavie poussa un cri.

Mais il avait préparé une défaite, une histoire de coup de corne donné par un « béton » dans la cour de la ferme. Et, comme la jeune femme se lamentait bruyamment, croyant les jours de son mari en péril, il affirma :

— « Ce n'est rien; je souffre un peu à cause des secousses du voyage. Et puis, il y a longtemps que mon bras n'a été pansé. »

On alla réveiller le docteur Vrain,malgré l'heure tardive.

Il vint, tourmentant sa barbe, toujours très inquiet, comme si, à chaque appel de ses clients, il eût appréhendé de se trouver en face d'un cas inconnu, monstrueux, dépassant sa compétence personnelle et les ressources de l'art. L'insistance de M. Barrois à éloigner sa femme pendant la petite opération achevait de le démoraliser. Mais quand Achille, en tête à tête, lui eut dit d'un ton confidentiel :

— (( Vous savez, c'est un coup d'épée. »

Il se remit un peu, flatté d'entrer dans ce mensonge viril. Et, à partir ; de ce jour, à chaque visite, en fm compère qui veut appuyer une histoire de son témoignage, il ne manqua jamais de demander gravement, comme ; si ce détail eût importé à la direction du traitement :

— «. Etait-ce une génisse ou un bœuf? ))J

La blessure se trouvant légère, l'inflammation en peu de jours, disparut. Mais, malgré un calme apparent, Achille était bouleversé de fond en comble, par sa rupture avec Emmeline. Et, comme il arrive après les émotions violentes, une jaunisse se déclara.

Pendant les loisirs de sa maladie et de sa convalescence, Barrois songea beaucoup, assis dans son fauteuil.

C'était une rentrée imprévue dans la vie de famille, que depuis longtemps il ne connaissait

2o0 UN DE jNOUS

plus. Soit lassitude de ses anciens plaisirs, soit diversion momentanée de pensées, il était lentement conquis par ces joies saines ayant pour lui le charme de l'inconnu. Il avait la sensation de revenir d'un long voyage et de trouver tous les décors, tous les êtres changés. Sa mère, qu'il voyait pourtant chaque jour, lui était apparue tout d'un coup, brisée par deux années de secrètes angoisses. Ses chagrins se lisaient maintenant sur son front comme une épitaphe désolée. Certes, elle ignorait la conduite de son fils; mais ce qu'elle soupçonnait de sa faiblesse, de ses misères, lui crevait le cœur. Et elle mourait lentement de cette déception suprême de la vie : le bonheur de son enfant avorté !

Ce silence sans amertume, le spectacle de ce corps usé de tristesses, réveillait dans le cœur d'Achille une voix longtemps muette, qui inquiétait ses nuits. Elle condamnait cet égoïsme pratique de conduite, qu'il s'était souvent défini, pour la paix de sa conscience, le droit de l'individu à réaliser son bonheur.

Ce n'était pas en vertu de cette jouissance particulière que sa mère avait passé sa jeunesse dans une arrière-boutique, pour lui aplanir à lui-même le chemin de la vie, ni que sa femme peinait dans la maison, comme une servante, afin de faire la part d'argent plus large pour les

plaisirs du mari. Les jours de ces deux existences humiliées se reliaient entre eux, comme des anneaux d'une chaîne, par la continuité des sacrifices. A cette heure, il en voyait l'image touchante partout sous ses yeux, dans les reprises des vêtements comme dans la résignation des visages.

Alors, faisant un retour sur lui-même, il se demanda comment il avait pu ignorer si longtemps ces dévouements, de quel droit, les connaissant, il oserait les accepter. Certes, ce n'était pas par le cœur qu'il péchait. Ses désordres même le rassuraient sur sa « délicatesse sentimentale » — sa liaison avait été plutôt une erreur de tendresse qu'un entraînement de volupté. Mais il sentait sa volonté infirme, atrophiée, incapable de gouverner sa vie dans cette bourrasque de désirs qui Tassaillaient de toutes parts. Et, avec un reste d'orgueil, il se demandait si le bon équilibre de la sensibilité et du vouloir n'était pas l'apanage des natures médiocres, qui, faiblement tentées, ignorent les grandes défaites.

Il résolut d'en faire l'épreuve, et, la première fois qu'il se trouva seul avec Octavie, il l'interrogea. Il avait amené la conversation sur le temps passé , sur leurs souvenirs de la rue Claude-Bernard.

— c( Ton père et ta mère ne s'entendaient pas », dit-il négligemment, affectant de suivre au plafond la fumée de sa cigarette.

— « C'est qu'ils n'étaient pas tous les deux résignés aux difficultés de la vie », répondit la jeune femme.

— « Oui », reprit-il. « Ta mère était dépensière, dissipée. Ton père ne pouvait pas l'aimer. »

Octavie secoua la tête d'un air douloureux et dit ardemment :

— « Oh! si, il l'aimait. »

— « Lui? »

— « Plus que tu ne peux croire. Tu ne l'as pas connu, vois-tu; tu ne l'as vu qu'à la fm, quand il était au bout de ses forces et que la maladie l'avait rendu difficile et triste. Non, tu ne peux pas savoir comme il était bon et résigné. »

Elle regardait fixement devant elle, comme si son père venait d'apparaître à ses yeux, avec le sourire ineffable qu'elle lui avait vu dans le dernier repos.

Elle reprit :

— « Oh ! oui, il l'aimait. Tu ne sais donc pas ce qu'il a fait pour elle? Il l'a épousée sans famille, sans fortune. Il a travaillé la nuit et le jour pour lui donner une existence heureuse. Et quand il a vu qu'elle ne se plaisait pas avec nous, qu'elle aimait les toilettes, les plaisirs, le

monde, il n'a rien dit, pour ne pas lui faire de la peine. Il a tout accepté, même la solitude de son foyer...— oh! mon pauvre père! — ... même la honte. »

Elle s'était couvert le visage avec ses mains. Il demanda durement :

— « Il ne s'est jamais révolté? »

Etonnée, elle releva les yeux, secoua la tête.

— « Non », dit-elle. « Une fois, j'étais encore tout enfant, — c était le jour de sa fête, nous avions dîné ensemble, lui et moi, seuls. Gela nous arrivait souvent; mais ce soir-là, il ne voulut pas se coucher avant le retour de ma mère. Il espérait peut-être qu'elle se souviendrait de l'anniversaire, qu'elle lui dirait un mot tendre. Moi je m'étais endormie en jouant aux dominos. Tout à coup j'eus froid, j'ouvris les yeux. Mon père avait ouvert la fenêtre et il me tenait contre lui, dans ses bras. Il devait être tard. Ma mère n'était pas encore rentrée. Il me serrait si fort que je m'écriai tout effrayée : « Papa, ne me fais pas de mal. » Il pleurait à chaudes larmes. Depuis, j'ai pensé que ce soir-là il avait voulu mourir. »

Il y eut un silence, puis Achille prononça :

— « Et toi, es-tu heureuse? »

Elle le regarda craintivement, effrayée de sa brusquerie, et dit :

— « Chaque jour je remercie Dieu de m'avoir retirée de l'abandon où j'étais, pour me donner une maison, un mari et un enfant. »

Il crut qu'elle voulait se dérober et précisa sa question.

— « Tu n'as pas compris mes paroles. Je veux savoir si tu es satisfaite de ta destinée. »

— « La tendresse que j'ai pour toi et pour ton fils me remplit le cœur. »

— « Mais si je. venais à aimer une autre femme, si jeté laissais là pour elle, si je trahissais tout ce que je t'ai juré, ne me détesterais-tu pas? »

Le visage d'Octavie exprima une angoisse infinie. Elle cacha sa tête dans ses mains, et -Achille comprit que cette crainte d'abandon l'avait souvent torturée.

— c< Ah ! » fit-elle, « pourquoi supposer cela. C'est impossible. »

Il se rapprocha de la jeune femme, et, pour la forcer à écarter ses doigts, qu'elle avait mis sur sa figure, il frappa légèrement sur ses genoux.

— « Si pourtant je t'affirmais que cela est? » Elle le contempla avec épouvante et sentit qu'il

avait dit vrai. Le mouvement de son cœur s'arrêta une seconde, ses paupières s'abaissèrent. Puis ses traits contractés se détendirent, la divinité du pardon transfigura son humble visage. Elle murmura :

— « Je t'aimerais encore ! »

Il n'ajouta pas une parole; mais, s'étant levé, il marcha de long en large dans sa chambre jusqu'au soir.

Ainsi ces faibles d'esprit n'échappaient pas, comme il l'avait cru, au vertige des passions. Seulement une règle intervenait, victorieuse des tentations, qui dirigeait leur conduite. Et un mot qui lui avait longtemps répugné montait maintenant, malgré lui, à ses lèvres : le devoir. Il fit défiler sa vie passée à la clarté de cette lumière. ri se vit alors gravissant la pente d'une montagne ardue, mais droite, dans l'éblouissement d'un soleil arrêté sur le faîte. Ses nerfs, fatigués de céder à l'appel des plaisirs, jouissaient de cet effort sain et volontaire. Et, savourant l'orgueil de résister, il contemplait sereinement la défaite de ses habitudes. Il atteindrait donc cette sérénité d'âme qui plane au-dessus de la tristesse et des désirs. De ces hauteurs, il verrait sous ses pieds, comme des hydres foulées, les vains regrets, les ivresses sensuelles. Et, vingt fois par jour, il levait les yeux vers la muraille, contemplait la gravure de Monique et d'Augustin , assis au bord de la mer. Il sentait, comme le saint, naître en soi une nouvelle àmo, qu'il voulait garder pure et libre.

Donc, décidé à marcher désormais dans la voie

droite, et dédaigneux des secours inintelligents de la religion, il résolut d'accroître ses forces morales par une retraite philosophique. Des rayons poudreux d'une étagère il descendit quelques livres, autrefois rapidement feuilletés. C'étaient des traités de morale, à titres généraux, profonds, des plaidoyers spiritualistes, où des élèves de M. Cousin jonglaient pendant trois cents pages avec les idées du beau, du bien et du vrai.

Achille avait le cœur encore trop bouleversé pour critiquer sans passion ces programmes de la vie morale. Les querelles d'écoles, la sécurité dogmatique des auteurs, le vague des considérations, l'absence de conclusion pratique, le rebutèrent. Il ferma ces volumes avec un sourire ironique où il y avait le mépris de toute cette phraséologie et l'amère volupté d'une déception.

Car, après les déboires de sa liaison, une défiance générale l'avait envahi, qui, en face des attentes déçues, souriait, ne s'indignait plus. Dans cette méfiance de tout, seule la curiosité demeurait très vive. Aussi, bien que, maintenant, il songeât sans colère à la trahison de sa maîtresse, il regrettait d'ignorer les pensées, les dispositions actuelles d'Emmeline. Il ne pouvait imaginer que la rupture n'eût laissé à la femme

de lettres ni remords ni regrets. Il souhaitait la rencontrer dans l'escalier, pour jouir de son embarras, l'aborder tranquillement, la remercier de la leçon qu'elle lui avait donnée. Il jugeait, en effet, avoir avancé d'un grand pas dans la sagesse, et, orgueilleux de son expérience, complaisamment, il se comparait à ces sceptiques qui, sans croire au dévouement ni au désintéressement des hommes, se passent la fantaisie de leur faire du bien.

Dans ce parti pris de pitié et d'indulgence générale, il voyait avec plaisir les ouvriers sans travail, qui mendient dans la rue « pour acheter du pain », courir boire l'aumône, au cabaret.

— « Ce sont vos exhortations déplacées, ô âmes charitables », disait-il à sa mère, « qui réduisent ces malheureux à l'hypocrisie. Ils n'étaient que des fainéants, vous en faites des men teurs. »

De quel droit, en effet, sevrer de pauvres diables des seuls plaisirs qui soient à leur portée? Au nom de ce principe, il voulait qu'on laissât Francine libre de fréquenter les « bals de société » et qu'on permît à Ancelis de se vautrer dans les ordures.

Le soir, quand le docteur Vrain venait prendre des nouvelles, il l'entretenait longtemps des

misères qu'un médecin voit et secourt. M. Barrois affectait de considérer les vices, paresse , immoralité, ivrognerie, comme des maladies fatalement engendrées par le milieu. Et il faisait volontiers déballage d'une érudition scientifique qui étonnait l'homme de l'art. Mais, en même temps, le timide docteur s'effrayait de tant d'activité de pensée, de volubilité de parole. Tout en causant, il tâtait le pouls de son client, à la dérobée, et, reconduit jusqu'à la porte par Octavie et M""" Barrois, à leurs questions inquiètes il répondait d'un air préoccupé :

— « Un peu d'hyperesthésie. Evitez de le contrarier. »

A l'approche de la canicule, ses terreurs augmentèrent. Il prononça tout bas le mot de fièvre cérébrale, et insista sur l'urgence d'un changement d'air.

D'abord, les deux femmes songèrent à emmener leur convalescent dans -la ferme d'Honfleur, pour passer le mois d'août, sous les pommiers. Lui, qui craignait les révélations du fermier, touchant son voyage imaginaire et le coup de corne du béton, se défendit de tout son pouvoir. Il prétexta l'ennui de cette villégiature. On voulait lui donner une maladie noire.

Alors le docteur parla de Gabourg et des distractions que cette plage offre aux Parisiens,

Cette fois, Achille résista plus mollement, et comme, au fond de soi-même, il sentait un ardent désir de dépayser son ennui, tout en feignant de céder à la contrainte, subitement il se décida.

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