II PRÉFACE
d'autrui 1 » Et enfin : « Quand tu accompliras ta fonction de juge, quand tu rempliras les devoirs pénibles de ton sacerdoce, tu n'auras égard ni à tes ressentiments personnels, ni à ton caprice du moment, ni aux recommandations de MM. ou de mesdames tels ou telles, ni au désir si naturel de voir tes bons amis se casser le nez, ni à tes opinions politiques, en supposant que tu aies quelques opinions, ni au plaisir de nuire, d'abaisser qui veut chercher à s'élever; tu n'auras égard enfin qu'à la vérité, et à la vérité présentée sous une forme polie, convenable, paternelle même, oui, paternelle et charitable! »
Je suis peut-être un homme d'une moralité extravagante et exagérée; mais, pour ma part, j'ai toujours cru que ces préceptes faisaient partie de la morale.
Pourquoi donc ne les suivez-vous pas, critiques jeunes et vieux, vous si vertueux — dans vos écrits, — vous si attentionnés à relever le moindre mot qui fiise la licence ? Quand je vous vois vous acharner à faire tomber une pièce ou à démolir un roman, ne suis-je pas en droit de vous dire, toujours au nom de la morale, avec tous ceux, grands et petits, morts et vivants, pour qui vous vous montrez si sévères : «Soyons hommes avant d'être artistes; mieux vaut écrire de méchants livres que de faire de méchantes actions. »
Tenez, permettez-moi de vous dévoiler le fond de ma pensée sur cette question de la morale dans l'art :
PRÉFACE. xxm
VOUS VOUS en souciez médiocrement, vous n'êtes ni aussi vertueux ni aussi convaincus que vous vous efforcez de le paraître; seulement, vous avez trouvé ce moyen de vous procurer, à bon compte, un vernis de décence et de bon ton, et vous l'employez. Cela n'engage à rien, en effet, de déclamer contre les romans de mœurs. Et puis c'est très-facile : il n'est pas nécessaire de se mettre en frais d'imagination pour cela. Tandis qu'on fait le bon apôtre en public, avec Javotte, portes fermées, on se console. Et enfin, on trouve commode d'avoir toujours entre les mains un assommoir pour enfoncer au plus épais de la foule tous ceux qui tentent d'en sortir.
Si vous vous appeliez saint Vincent de Paul ou de Rancé, je ne vous tiendrais pas ce langage. Il est permis de redresser les écarts d'autrui à qui vit dans l'austérité. Mais, par le diable! on vous connaît. Vous êtes, la plupart, de très-bons vivants, et même de très-bons enfants : critique à part. Cessez donc de nous sermonner.
La seule chose que je vous accorde pour motiver vos homélies est celle-ci : avec la société moderne, — et par ce mot de société je n'entends pas désigner l'universalité des citoyens, mais cette coterie de salons qui donne le ton à l'Europe ; — avec la société moderne, donc, bien plus que de l'art, de la morale et de la vraie religion, vous vous préoccupez des convenances. Les salons, en effet, parlent de l'art
xiiv PRÉFACE.
sans l'aimer, de la morale sans pratiquer les mœurs, et de la religion sans y croire. Pour eux, les convenances tiennent lieu de tout. Jadis, et tout dernièrement encore, la langue française avait une liberté très-grande. Je suis de ceux qui la regrettent; nous lui devons, en dernier lieu, entre autres beaux livres, les Mémoires de Saint-Simon et les Lettres de madame de Sévigné : cette liberté, la langue ne l'a plus. Il n'est plus permis de nommer certaines choses par leur nom ; il n'est plus reçu d'évoquer certaines images, et quand, sur l'affiche du Théâtre Français, nous lisons le sous-titre de la pièce de SganareUe, cela nous choque. Cette pruderie, je vous l'ai dit, n'est pas le fait de notre nation ; elle nous est venue des pays protestants, de Genève et d'Angleterre; elle ne s'attaque pas au fond des choses, mais à leur forme, à leur surface. Comme telle, je la mets trèsfort au-dessous de la morale. Mais, enfin, elle est installée chez nous, elle y règne despotiquement, et, quand on est du monde, et qu'on y veut vivre en paix, on est tenu de lui obéir.
Eh bien, je vous l'avoue, dominé par la logique des idées, par l'enchaînement des faits, et aussi , pourquoi ne le dirai-je pas? par ma nature un peu frondeuse qui regimbe instinctivement contre les préjugés, les règles, les idées reçues^ il m'est arrivé quelquefois, en écrivant mes livres, de me préoccuper un peu plus de lart que des convenances.