PRÉFACE. XXV
Pour moi^ artiste, les convenances de l'art devaient passer avant celles de la société. J'ai pu, j'ai dû effaroucher ainsi un certain nombre d'esprits timides, pour qui les convenances sociales sont tout. Je ne désavoue, entendez-le bien, aucun de mes livres, et, s'ils étaient à refaire, je les referais tous, tels qu'ils sont. Mais, parce que, poussé par le désir impérieux, peut-être exagéré, peut-être un peu enfantin, d'exprimer ce que je sentais en moi, je me suis laissé entraîner à peindre certaines scènes de mœurs que les convenances ne permettent plus de peindre en France, seulement depuis que la France subit le joug des idées anglaises, était-ce une raison pour m'injurier comme vous l'avez fait? Allez, bonnes gens! l'artiste ébloui par son art a pu manquer aux convenances; mais vous, vous y avez manqué après lui; et vous avez manqué, de plus, à la vérité, à la bonne foi, aux égards qu'on se doit entre hommes, entre confrères. J'aime mieux mon délit — s'il y a délit — que les vôtres, car il part d'un mouvement légitime, et il a, d'ailleurs, son excuse. On peut se consoler d'avoir écrit Fanmj, et même, si ce que je me dois ne me retenait, j'ajouterais qu'on peut en être fier. Mais si, pour mon malheur, j'avais agi, une seule fois, avec un de mes semblables, comme dix d'entre vous ont agi avec moi, je ne me le pardonnerais de ma vie!
Mais me voici bien loin de Platon. J'y retourne.
an PRÉFACE.
C'est également à Platon que nous devons l'idée de défendre aux poètes de peindre aucun caractère odieux, aucun de ces tableaux affligeants pour l'esprit ; et cela se conçoit, car cette idée découle tout droit du sublime enfantillage de la morale dans l'art. Platon, je dois en convenir avec chagrin, devait trouver, pour soutenir ce nouveau principe, une recrue dont l'opinion ne manque pas de valeur. Gœthe — peut-être un peu de jalousie littéraire l'avait-elle mordu — se montra, une fois, le plus faible ou le plus partial des critiques en rendant le jugement suivant sur la Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, et, si je transcris ici ce jugement, c'est afin de me donner le plaisir de le retourner contre son auteur.
« Yictor Hugo, dit Goethe, est un beau talent ; mais il est imbu des funestes tendances romantiques de son époque : voilà pourquoi il est entraîné à peindre, à ôcté du beauj ce quil y a de plus insupportable et de plus hideux. J'ai lu sa Notre-Dame de Paris,- et il ne m'a pas fallu une médiocre patience pour endurer les tourments que cette lecture m'a occasionnés. C'est le livre le plus détestable qu'on ail jamais écrit. On n'est même pas dédommagé des tortures auxquelles il