PRÉFACE. XXIX
Et tout dernièrement, sans fiel ici, je le reconnais, avec bienséance même, en homme qui sait défendre ses opinions sans adopter le langage des halles, que disait M. Octave Feuillet à l'Académie :
« Je ne sais si je me trompe, mais je me persuade que,dans la fiction, comme dansla réalité, la meilleure leçon morale que l'on puisse donner aux hommes, c'est le spectacle du bien, la \ue des honnêtes gens. J'ose douter que l'esclave ivre, qui jouait un rôle dans l'éducation des jeimes Spartiates, fût un enseignement très-profitable, très-heureusement approprié aux véritables instincts de la nature humaine. Un de ces instincts les plus puissants n'est-il pas celui de l'imitation? Il n'est pas rare assurément, dans les créations du roman et de la scène modernes, de voir apparaître l'esclave ivre sous des masques divers, et l'on ne remarque pas qu'il ait corrigé personne. Hélas! c'est plutôt lui qu'on imite! »
Et encore :
« Si Tonne peut refuser son admiration à ces peintures savantes et impitoyables qui reproduisent trait pour trait les plaies les plus cachées et les plus hideuses du cœur humain, on aime surtout à se reposer du spectacle et des agitations de la vie dans la paix d'un monde imaginaire, et l'on aime encore à se sentir meilleur dans ce commerce fugitif d'une meilleure humanité. »
Et que répondait M. Vitet, avec autant de bien-
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séance, en comparant malicieusement le récipiendaire à Alfred de Musset :
« Quel parfum plus salubre dans vos œuvres î Quelle atmosphère nouvelle, quel calme et quelle sérénité ! Plus de froide ironie, plus de mots desséchants, plus d'images suspectes : le licencieux et le sceptique en ont à la fois disparu. »
Et plus loin :
c( 11 est permis de croire que notre prosaïsme ne nous interdit pas toujours d'être touché par les beaux sentiments, les nobles invraisemblances, les excès de délicatesse, et qu'un dernier écho de la Princesse de Clèves peut encore arriver jusqu'à nous. »
La Princesse de Clèves intervient ici d'une façon assez inattendue. Mais ne discutons pas des goûts.
Je pourrais opposer Dalila à M. Feuillet; mais j'aime mieux généraliser la question. Je demande quelle est Toeuvre véritablement digne de ce nom — à part la Princesse de Clèves — où Y esclave ivre, pris dans le sens collectif pour désigner le vice ou l'odieux, ne tienne pas une grande place, et presque toujours la plus grande? Je ne recherche point encore ici l'influence que la peinture du vice peut avoir sur les mœurs, cet examen viendra plus tard ; j'examine seulement s'il est possible de créer une œuvre viable d'où cette peinture soit exclue. Les poètes de tous les temps se chargeront de me répondre. Hélas! j'en suis fâché pour Platon et pour ses élèves, mais, par