‹ Un début à l'opéra;Chapitre 16 sur 25 · PRÉFACE. XXXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXXIII

nîté pendant leur \ie jouissent de la même impunité devant l'histoire. On doit tout dire sur leur compte, ne serait-ce que pour effrayer ceux qui seraient tentés de les imiter. Pas de grâce pour eux, sous aucun prétexte! J'aime mieux la moralité farouche de Shakspeare dépeçant les scélérats et les tyrans pour nous montrer leurs plaies hideuses, que la moralité bienséante, la fausse moralité de Walter Scott se reposant « du spectacle et des agitations de la \ie dans la paix d'un monde imaginaire, » ou d'un monde par trop décemment arrangé,

Walter Scott, d'ailleurs, tout en obéissant servilement aux préjugés de son pays et de son temps, a mis en scène au moins autant de laides âmes que de belles. Et, quant à Bernardin de Saint-Pierre, bien que Paul et Virçiime, cet adorable chef-d'œuvre, exhale dans sa tristesse je ne sais quoi d'heureux et de pur, le mal y apparaît sous trois formes. Il y est sous la forme de la cruauté dans le caractère de la tante de Virginie, et dans celui plus épisodique du planteur de la rivière Noire. Il y est sous la forme de la volupté dans le bain de Virginie, et sous la forme de la grossièreté dans le fait du matelot nu s'agenouillant devant la jeune fille. Et pourquoi se trouvet-il dans ce roman, aussi bien que dans tous ceux de Walter Scott? Parce que aucune œuvre littéraire, roman ou pièce de théâtre, dans laquelle n'entrerait pas la peinture du mal, serait impossible; parce que,

XHiv PREFACE.

sans relief, sans oppositions, sans contrastes, sans repoussoirs, elle ne représenterait rien de la vie. Elle apparaîtrait toute plate, comme une image chinoise, une de ces images hétéroclites, sans perspective et sans soleil.

J'en suis fâché pour Platon, qui eût peut-être aimé la Pi0icese de Clèves; mais le chef-d'œuvre idéal qu'on nous propose pour modèle n'a pas été et ne sera jamais fait. Et, si quelque jour un artiste, par suite de je ne sais quelles combinaisons que je ne prévois pas, parvenait à l'exécuter, cela ne prouverait rien encore. L'exception confirme la règle; elle ne la détruit pas.

Mais, dira-t-on, imitez au moins Walter Scott et Bernardin de Saint-Pierre ; puisque vous ne pouvez vous passer du mal, reléguez-le au dernier plan de votre œuvre ; qu'il n'y apparaisse que comme contraste, comme repoussoir, et tout le monde sera content.

Je réponds : Vous en parlez bien à votre aise. Pensez-vous que, depuis tantôt deux mille trois cents ans qu'on fait de la littérature, il soit facile aux écrivains de rencontrer un grand nombre de sujets neufs, et que, de gaieté de cœur, uniquement par égard pour des susceptibilités respectables, mais qui enfin ne sont choquées qu'autant qu'elles le veulent ; quand un de ces sujets, tout armé, est sorti de leur tête, ils peuvent résister au désir de l'exprimer? Les croyez-

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