‹ Un début à l'opéra;Chapitre 17 sur 25 · PRÉFACE. XXXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXXV

VOUS de fer ou de bois pour leur demander de tels sacrifices? Et pourquoi vous les feraient-ils? Ce sujets dont vous réclamez l'avortement, c'est peut-être la colombe Clarisse se débattant entre les serres du yautour Lovelace ; c'est peut-être Manon Lescaut secouée sur l'infâme charrette regardant pleurer Desgrieux ; c'est peut être René qui, dans ses cent cinquante pages, contient le germe d'une école littéraire qui sera l'honneur du xix** siècle. Est-ce qu'il sait ce que vaut l'œuvre dont le fantôme se lève en lui, le malheureux poëte? Est-ce que, voulant toujours y mettre tout son cœur, toute son âme, tout son esprit, il n'est pas à l'avance autorisé à supposer qu'elle sera belle? Quoi! quand il est le mieux inspiré, il fait cette œuvre à son image ; il la compose de ses douleurs et de ses joies, souvent de ses agonies. Cette œuvre, c'est peut-être la gloire pour lui, c'est alors bien plus que la gloire, c'est le droit d'imposer ses idées et de modifier des âmes, en les violentant de ses idées. Et vous voulez qu'il la sacrifie?

En vérité, monsieur, je n'ai pas ce courage.

Mais, dites-moi, quel est l'homme qui croit en lui et recule devant son œuvre? Le chef d'armée licenciet-il ses soldats comme, un couard, parce que, pour gagner une bataille, il lui faudra verser des flots de sang? Les Cook et les Bougainville renoncent-ils à chercher une terre nouvelle, parce que, pour la dé-

ixxvi PRÉFACE.

couvrir, la moitié de leurs matelots mourront du scorbut? Le législateur brise-t-il les tables de la loi, parce que, tout équitable qu'est cette loi, elle pourra frapper un innocent parmi des milliers de coupables? Quoi! pour annexer un morceau de terre, on commence souvent par le couvrir de cadavres, et, pour avoir la chance de voir le monde doté d'un chef-d'œuvre, on reculera devant... quoi? un haulle-corps du bégueulisme, devant plus que cela, je le veux bien, devant une rougeur de la vertu, qui n'enlèvera rien, au surplus, à la vertu, je l'affirme, parce que je crois à elle autant que personne, et je l'honore ! Mais songez donc au nombre de gens que régénère la vue d'un chef-d'œuvre ! qu'un tableau du Titien, une statue de Phidias, un opéra de ^Yeber ou de Mozart a fait hésiter devant le mal, leur montrant jusqu'où peut s'élever le génie de l'homme, et leur rappelant qu'ils sont hommes, et que peut-être, s'ils voulaient, au lieu de la mauvaise action qu'ils vont commettre, ils pourraient...

Dépêchez-vous ici de m'interrompre en m'opposant une objection sans réplique:

— Alors, monsieur, puisque vous ne voulez sarrifier aucune de vos idées, quelque dangereuses qu'elles nous paraissent, faites -nous des chefsil œuvre!

Il n'y a rien à répondre à cet argument !

Il s'agit, en effet, non de choisir tel ou tel sujet

PREFACE. ixxvii

plus OU moins odieux ou consolant, approchant plus ou moins de la Princesse de Clèves , mais de faire — • si l'on peut — de grandes œuvres, fussent-elles navrantes comme Othello^ grossières comme Pantagruel, brutales comme les Parents pauvres, repoussantes même comme Clarisse Harlowe. Le beau ne peut être m'alsain, car le beau, quel qu'il soit, comporte le bien.

Décidez, si vous le voulez, que toute œuvre d'art, à peine née, passera devant un jury d'artistes équitables. Sicile est belle, elle sera conservée; si elle ne l'est pas, elle sera détruite. J'ai plus à perdre que personne à ce projet, car il mettra au pilon tout ce que j'ai fait ; mais je ne transige pas avec les principes, et, si vous voulez bien l'appliquer à tous les artistes, je déclare y souscrire à l'avance, et des deux mains.

Je dois me hâter cependant de prévenir une objection qu'on me fera certainement :

— Vous avez, me dira-t-on, habilement groupé des noms de poètes et des types odieux enfantés par leur imagination, mais il n'y a pas que ces types dans leurs œuvres. A la suite de V Enfer du Dante, je trouve le Paradis, et même, dans l'Enfer, entre autres épisodes touchants, je rencontre celui de Françoise de Piimini. Les vertus, dans les drames de Shakspeare, défilent côte à côte avec les vices : Ophélie, dans Hamht, Cordélie, dans le Roi Lear, Desdémone, dans Othello, reposent nos âmes de la peinture du crime

xxxvin PRÉFACE.

et les consolent. Le père du don Juan de Molière est aussi noble, aussi sublime que son fils l'est peu ; et M. de Balzac, comme tous les écrivains que vous avez énumérés, a créé presque autant de types charmants que d'odieux. Puisque vous ne voulez pas reléguer le mal au dernier plan de vos œuvres, donnez-lui au moins la peinture du bien pour correctif. Imitez, en cela, les maîtres. Le pivot de l'intérêt, n'est pas le mal, comme vous l'avez dit ; je le place plutôt dans l'antagonisme du bien et du mal.

Cette objection est vraie de tous points. C'est, en effet, l'antagonisme du mal et du bien, le contraste du beau et du laid, des vices et des vertus, qui constitue la vérité ei l'intérêt dramatique. Celui qui, dans la vie, ne verrait que le mal, se montrerait aussi dépourvu de discernement que son adversaire. Celui qui ne voudrait exprimer que le mal, dans l'art, calomnierait la nature humaine, ne la montrant que sous sa face repoussante, et je lui adresserais, pour ma part, le même reproche d'invraisemblance et de parti pris que j'adressais tout à l'heure aux admirateurs exclusifs de la Princesse de Clèves. Cet hommelà serait un Platon retourné. Entre lui et Platon, je ne verrais d'autre différence qu'une opposition d'erreurs. L'un était borgne de l'œil droit, l'autre le serait de Tœil gauche. Inlirmité des -deux parts. L'homme n'est ni ange ni bête, dit Pascal.

Pascal a raison. L'homme est âme et sens, et le

PRÉFACE. xxxiT

spirilualiste qui ne voit en lui qu'une âme, comme le matérialiste qui ne voit en lui que des sens, sont également dans l'erreur. La vie humaine — assez de laideurs la déparent, assez de maux la rendent pesante pour qu'on ne la calomnie pas, — la vie humaine ne se compose pas seulement d'ennuis, de douleurs, de vaines aspirations, d'appétits grossiers, de maladies du corps et de l'âme ; elle a aussi ses consolations, ses nobles instincts, ses aspirations vraies; sa santé, ses espoirs qui sont presque une possession, ses affections dévouées, et, par-dessus tout cela, plus haut que tout cela, l'idéal 1 L'humanité n'est pas toute pourrie. Comme le soleil, elle a ses taches ; mais elle a son rayonnement, sa chaleur. Elle apparaît la même dans tous les temps. Partout, et aussi loin que remonte l'histoire, vous la retrouverez, sauf quelques différences de détails produits par des nuances de civilisation, telle que vous la voyez aujourd'hui, et ce monde imparfait, eût-il encore des millions d'années à vivre, subsisterait en vertu des mêmes lois de bien et de mal qui constituent son imperfection, mais, en même temps, sa raison d'être. Il n'est pas un seul livre, si vieux qu'il soit, de si loin qu'il vienne, qui ne confirme cette éclatante vérité. Elle brille dans le Ramayana des Indous, comme dans la Bible des Hébreux, comme dans les poèmes d'Homère. Vous me montrez les rakchases , mauvais génies du ciel de l'Inde ; moi, je vous montre à côté d'eux les

xt PRÉFACE.

ascètes. Vous me parlez de Jézabel, et d'Athaîie, et du veau d'or, et des atrocités commises par tant de peuples sur les Hébreux; j'en veux bien parler avec vous, mais souffrez que je parle aussi de la mort dlsraël,.de l'épisode de Ruth et Booz, de la reconnaissance de Joseph et de ses frères. Vous ne voyez dans V Odyssée que l'impudence des amants de Pénélope ; je la vois comme vous, mais je vois aussi Ulysse, arrivant chez le vieil Eumée, reconnu par son chien, et pendant que vous maudissez l'humanité, moi, je pleure.

Celui donc qui, doué de Dieu, entreprendra de peindre la vie dans ses livres, s'il est équitable, s'il EST HABILE, la pciudra telle qu'elle est, avec son éternel antagonisme; et c'est par cela seul qu'il touchera, car c'est par cela seul qu'il sera vrai.

Mais je vois que, d'exemples en arguments, peu à peu, Dieu me le pardonne ! je me laisse entraîner, moi aussi, à tracer les règles d'une poétique. Eh bien, c'est une faute, car, malgré tout ce que j'ai dit, il n'y a rien de plus vain que les poétiques. A quiconque voudra creuser jusqu'au fond l'éternel problème de l'art, apparaîtra cette vérité : Les artistes n'obéissent pas à des règles, à des doctrines, à des principes. Ils s'en vantent; cela est vrai; mais ils mentent ou se font de grandes illusions. Chacun d'eux n'obéit qu'à lui-même, à sa nature, à cet ensemble d'aptitudes, de goùls, d'affections, d'antipathies, de penchants, de

PRÉFACE. xLi

quali(és et de défauts qui constituent son individualité, son tempérameiîty son caractère.

C'est à cause de cela que les discussions d'art, quand elles ne portent pas exclusivement sur l'exécution des œuvres, sont oiseuses. Elles ne modifient rien chez personne ; elles n'apprennent rien à personne. Chaque artiste, en effet, est doué, par la nature, d'un tempérament particulier, et il n'est rien de plus absurde à un artiste que de chercher, sous prétexte de morale ou d'autre chose, à fausser ce tempérament, que d'essayer de le transformer, parce qu'on ne sait bien faire que la chose pour laquelle on a été créé; et que, en s'efforçant d'en faire une autre, on perd d'abord son originahté, et on ne réussit jamais à en trouver une nouvelle. Le devoir d'un artiste est de se perfectionner le plus possible, d'étendre le cercle de ses connaissances et de ses moyens, d'en tirer le meilleur parti, mais non de s'exposer à perdre le caractère d'où proviennent sa valeur et sa raison d'être. M. de Lamartine, gourmandant M. Victor Hugo à propos du roman les Misérables^ se donne autant de peine inutile que s'en donnerait M. Victor Hugo s'il s'avisait de critiquer M. de Lamartine au sujet de Graziella. L'auteur des Misérables a été créé tout exprès pour exprimer, sous une certaine forme et dans une langue admirable, un certain ordre de faits et dépassions, et son style, comme sa manière^ comme les images qu'il affec-

XLii PRÉFACE.

lionne, concourent à faire de chacune de ses œuvres un ensemble d'une rare puissance et d'une merveilleuse harmonie. M. de Lamartine a été créé pour exprimer, dans une langue également admirable, quoique différente, un autre ordre de faits et de passions, et ses œuvres, sans avoir la puissance de celles de M. Victor Hugo, ont une harmonie égale. Les poètes rivaux sont chacun ce que la nature les a faits. Ils expriment ce qu'ils sentent, comme ils le sentent, et ils ne cherchent à rien exprimer en deçà ni au delà. Ils ont chacun une originaUté native, et leur talent provient, non pas de la nature plus ou moins morale ou châtiée de cette originalité, mais de sa franchise. Exiger de M. de Lamartine de peindre à outrance comme M. Victor Hugo, sans reculer devant aucune hardiesse de langue, devant aucune témérité d'images, serait aussi fou que de demander à M. Victor Hugo de s'assouplir, de s'épurer comme M. de Lamartine. Reprocher à un artiste — comme le fait invariablement la critique — de ne point exprimer ce qu'il ne sent pas, ce qu'il ne peut sentir, et sous une forme différant de celle qui lui est propre, c'est lui reprocher de ne pas transformer ses penchants, ses passions, ses affections, ses goûts, son tempérament enfin, et on ne transforme pas plus son tempérament que la disposition de ses traits ou la couleur de ses yeux. Le libre arbitre s'arrête à la faculté de choisir entre le mal et le bien. On peut

PREFACE. XLin

réformer ses mœurs, on ne peut pas changer son caractère.

Ici, j'entends un concert de cris tumultueux, et je suis obligé de m'interrompre pour laisser passer la bourrasque.

— Ah ! me dit-on, vous êtes jugé, maintenant. Vous avez la prétention de tout exprimer : le laid comme le beau, les vices comme les vertus, le mal comme le bien. C'est de imndre la vie que vous vous souciez, et non de la moraliser. Vous êtes un réaliste !

Du calme, messieurs, s'il vous plaît. Je m'en vais vous répondre avec franchise.

Je vous demanderai d'abord ce que vous entendez par ce mot réaliste? Je vois qu'on l'applique aujourd'hui à tant d'écrivains suivant des doctrines diverses, qu'un peu de confusion s'est faite à cet égard dans mon esprit. Voulez-vous dire que réaliste est celui qui, dans l'art, choisit exclusivement les sujets odieux, grossiers, la peinture des choses basses, des vices, des difformités physiques et morales, qui cherche moins à toucher le lecteur qu'à ravaler rhumanité, et se complaît à ne la montrer que sous ses côtés hideux, repoussants et grotesques ?

Je vous réponds :

Non, je ne suis pas réaliste.

Voulez-vous dire, avec le Dictionnaire de l'Académie, qu'on doit entendre par réalisme le sijstème

XLiv PRÉFACE.

moderne^ qui jiaraît consister à peindre la nature telle quelle est, ou telle quon croit la voir?

Je vous réponds :

Je ne suis pas satisfait de cette définition, et je demande la permission de la modifier ainsi :

Le RÉALISME EST LE SYSTÈME QUI CONSISTE A PEINDRE LA NATURE (oU L HUMANITÉ) TELLE Qu'ON LA VOIT.

Et j'ajoute :

Oui, je suis réaliste.

Les mots ne m'effrayent pas, je vous en préviens.

Maintenant, vous me dites :

Mais vous voulez tout peindre, ce qui est séduisant comme ce qui est repoussant ; vous n'entendez vous arrêter devant aucune image, si grossière qu'elle soit ; vous ne choisissez pas ; vous peignez sans discernement tout ce qui passe devant vos yeux. Aussi vos reproductions sont-elles dépourvues de goût, car, en composant vos écrits, vous avez manqué de critique. Il n'est pas difficile de représenter par la plume ce que l'œil rencontre partout, ce que l'oreille entend partout, dans les rues ou dans les salons. Il suffit, pour cela, d'un peu d'attention et d'une mémoire fidèle. En un mot, ce n'est pas de l'art que vous faites, c'est de la photographie.

C'est vous, messieurs, qui dites cela; mais je ne connais pas d'accusation plus injuste. Le réalisme, tel que vous le définissez, n'existe pas. Jamais aucun écrivain n'a eu l'idée de tout copier, de tout expri-

PRÉFACE. XLT

mer, et cela par une excellente raison, c'est que c'est matériellement impossible. Prenez l'œuvre qui reproduit le plus servilement l'humanité, celle dont les dialogues paraissent avoir été sténographiés, prenez l'œuvre d'Henry Monnier, votre grand cheval de bataille dans la question du réalisme, eh bien , si vous êtes de bonne foi, si vous avez la moindre connaissance du mécanisme secret qui donne l'apparence de la vie aux œuvres de l'art, vous ne tarderez pas à découvrir qu'un ingénieux arrangement a présidé à la composition de ces soi-disant procèsverbaux, que l'auteur a dû tout interpréter, les paroles de ses personnages comme les gestes; qu'il a dû choisir, élaguer, discerner l'oiseux de l'utile; combiner tous les éléments de ses comédies de façon à mettre en relief les côtés typiques des caractères. Il a donc fait une œuvre d'art, une œuvre inférieure, si vous voulez, car elle est absolument objective, mais enfm il n'a pas fait une photographie.

Ici, vous vous récriez encore.

Et l'idéal! me dites-vous. Il n'y a pas dans la vie que des besoins, des sensations; il y a des sentiments, des aspirations. « L'artiste, dans ses œuvres, ne doit pas reproduire la cité de l'homme, mais la îité de Dieu. Au lieu de nous raconter les vicissitudes le ce qui est, au lieu de poursuivre, la plume à la ïuain, les monotones et fatigantes métamorphoses de la réalité, il doit décrire cet autre monde qui ne

XLvi PREFACE.

se voit pas. C'est ainsi qu'il mérite d'être appelé créateur^. »

J'avoue que l'idéal tient peu de place dans l'œuvre d'Henry Monnier. Mais, sans repousser l'idéal, qui n'est autre, selon moi, que la splendeur de la réalité, qui est donc une réalité d'ordre supérieur, je demande la permission de m'intéresser à son contraire. Nous avons la rage, en France, de nous circonscrire et de nous restreindre. Nous ne voulons apercevoir et goûter qu'un côté des choses, jamais les choses dans leur entier. Je ne vois rien de plus opposé au bon sens et de mieux fait pour nous rétrécir le cerveau que cette manie de l'école. Quoi! parce que j'admirerai M. de Lamartine, je ne pourrai admirer de Balzac? Parce que je serai séduit par l'idéalisme de Paul et Virginie, je ne devrai pas l'être par les réalités de Notre-Dame de Paris? Si je me plais à passer une heure devant la Chapelle Sixtinede M. Ingres, il me sera défendu de regarder la Barque de M. Delacroix? En vérité, je n'ai pas de motifs pour diminuer ainsi mes plaisirs.

Je n'appartiens et je n'appartiendrai jamais à aucune coterie, à aucune cliqué. Je m'élèverai toujours

* Voyez, dans la Revue contemporaine, livraison du 15 avril 1865, l'article de M. Antonin Rondelet, intitulé : De Ja moralité dans la lit lérat lire et dans l'art. Je ne partage aucune des idées de M. Rondelet, mais je le cite avec plaisir parce que lui, du moins, il expose ses principes avec bonne foi, et les discute avec convenance.

PRÉFACE. XLVii

contre tous ceux qui voudront restreindre le domaine de l'art. Je ne repousserai jamais de l'art aucune originalité, quelle qu'elle soit, et je ne demanderai jamais aux artistes, portassent-ils le nom de Byron ou deWalter Scott, de Chateaubriand ou de Michelet, de George Sandou de Théophile Gautier; fussent-ils séparés parles doctrines les plus opposées de religion, de politique, de philosophie ou d'exécution matérielle, je ne leur demanderai jamais rien que de bien faire.

Et, au surplus, allons au fond, dans cette question du réalisme ; car j'ai horreur des restrictions et des sous-entendus, qui voilent une partie de la vérité, quand ils ne la déguisent pas tout entière. Tout se tient dans les sociétés comme dans les civilisations. Les choses les plus opposées se rencontrent à une même époque en un point, et c'est à cause de cela que chaque époque de l'histoire a son cachet, son caractère. L'antiquité nous apparaît comme Vâge d'or; le moyen âge, avec ses guerres intestines, ses pestes, sa profonde misère, ses querelles presque toutes puériles, ses abus de la force, son ignorance, sa servitude, restera pour nous Vâge de fer. Le xix^ siècle, selon moi, pourrait être appelé l'âge de la matière, U utile est le dieu de ce siècle. Il a tout envahi. Les intérêts prédominent partout. Les intérêts ontremplacé toutes les choses élevées ; la foi, Famour du beau, de la vertu, l'idéal. Les artistes pouvaient-ils se sous-

XLvm PRÉFACE.

traire au prosaïsme de leur siècle? Pouvaîent-iîs tout seuls réagir? Non. Disons-le, sans la moindre crainte d'être démenti par les faits : à une époque qui a supprimé la beauté dans le costume, qui ne veut plus de pittoresque dans la langue, qui ne veut plus de langue idéale : de vers ; à une époque qui a enfanté le suffrage universel, les emprunts nationaux, les embellissements de Paris, les associations de capitaux, les chemins de fer, les télégraphes électriques, les bateaux à vapeur cuirassés, les canons rayés, la photographie, les expositions de l'industrie, tout ce qui sert les sens, tout ce qui supprime les distances, tout ce qui va vite, tout ce qui frappe fort et infailliblement, tout ce qui est mathématique, utile, matériel, commode, le réalisme est la seule littérature possible.

Non pas le réalisme, comme on le définit perfidement, pour le ravaler, mais tel que je l'ai défini, en modifiant légèrement les termes du dictionnaire. Et, malgré la critique, malgré les discours académiques et les recommandations officielles, il faut en prendre son parti, car il n'est pas de moyens de l'éviter, le réalisme restera la vivante et la seule expression de la littérature, dans la seconde moitié du xix^ siècle.

Il sera sa littérature, à ce siècle, car il provient de lui par tous les côtés. Il fait corps avec lui. Et que ceux qui le déplorent ne s'en prennent point aux artistes. Les malheureux ! ils n'ont fait qu'obéir, que

PRÉFACE, xint

suivre le torrent. Pourquoi seraient-ils restés purs, élevés, détachés de la matière et des sens, quand le reste de l'humanité s'y enfonçait tout d'un bloc? C'est au siècle, au siècle tout seul, qu'incombe la responsabilité du réalisme.

Autrefois, le public demandait aux écrivains du goût,[de la grâce, du style, un art particulier pour donner de la noblesse aux choses vulgaires, une certaine mesure dans la convention, et des déductions philosophiques.

Savez-vous ce que le public leur demande, aujourd'hui? Ah ! voile-toi la face, ô grande ombre de Platon ! car ton erreur provenait d'une noble illusion ! On ne leur demande qu'une seule chose ; mais une chose terrible, inexorable, dont le nom ne se trouve dans aucun des vocabulaires de la poésie, mais qui est inscrit en tête de tous les traités de sciences.

On leur demande I'exactitude.

Que voulez-vous qu'ils fassent? On ne lit plus Byron ; on lit à peine les vers d'Hugo et de Lamartine ; on sait à peine les noms de Louis Bouilhet, de Leconte de Lisle. Le poëte qui naîtra dans un quart de siècle n'aura pas quatre lecteurs. Chant e-t-on dans le désert? Ne chante-t-on que pour soi ?

Croyez-vous que je n'aurais pas mieux aimé, moi, rimer une « ode à Bathylle, » comme André Chénier, que vous peindre, dans Fanmj, les tortures secrètes de l'adultère? Je vous prie de croire que, par goût, je

Page 1